{"id":3762,"date":"2017-04-17T20:15:37","date_gmt":"2017-04-17T18:15:37","guid":{"rendered":"http:\/\/jefklak.org\/?p=3762"},"modified":"2017-04-17T20:15:37","modified_gmt":"2017-04-17T18:15:37","slug":"little-big-buffalo","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/2017\/04\/17\/little-big-buffalo\/","title":{"rendered":"Little Big Buffalo"},"content":{"rendered":"<p class=\"entry-translator\">Carte r\u00e9alis\u00e9e par Quentin Dugay (<a href=\"http:\/\/quentindugay.com\/\">quentindugay.com<\/a>)<\/p>\n<div class=\"intro\">\n<p class=\"textbody\">Au XVIII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, la mondialisation est d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019\u0153uvre\u00a0: les empires fran\u00e7ais, anglais et espagnol se disputent \u00e2prement les ressources naturelles du Nouveau Monde.<br \/>\nSi la vision de la conqu\u00eate h\u00e9ro\u00efque de l\u2019Ouest a encore la peau dure, une nouvelle histoire s\u2019impose depuis une vingtaine d\u2019ann\u00e9es. Celle o\u00f9 les Am\u00e9rindiens cessent d\u2019\u00eatre un bloc radicalement autre, rarement sujet, ne pouvant que r\u00e9sister ou c\u00e9der face aux assauts des colons. On doit aux \u00e9ditions Anacharsis la traduction de deux ouvrages porteurs de cette \u00e9volution historiographique\u00a0: <em>Le Middle Ground<\/em> de Richard White et <em>L\u2019Empire comanche<\/em> de Pekka H\u00e4m\u00e4l\u00e4inen. On y d\u00e9couvre des peuples colonis\u00e9s r\u00e9solument acteurs des changements de l\u2019Am\u00e9rique du Nord, mais emport\u00e9s par des mutations techniques, \u00e9conomiques, culturelles et environnementales dont l\u2019ampleur et la rapidit\u00e9 les d\u00e9passent fatalement.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Cet article est le troisi\u00e8me d&#8217;une s\u00e9rie de six publications issues du troisi\u00e8me num\u00e9ro de <em><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/revue-papier\/\" rel=\"noopener\" target=\"_blank\">Jef Klak<\/a><\/em>, \u00ab\u00a0<a href=\"http:\/\/jefklak.org\/?page_id=2936\">Selle de ch&#8217;val<\/a>\u00a0\u00bb, et publi\u00e9es en ligne \u00e0 l&#8217;occasion de la sortie du nouveau num\u00e9ro, \u00ab\u00a0<a href=\"http:\/\/jefklak.org\/?page_id=3711\">Ch&#8217;val de course<\/a>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"pdf-link\">T\u00e9l\u00e9charger l&#8217;article en <a>PDF<\/a>.<\/p>\n<div class=\"epigraph\">\n<p class=\"textbody\">\u00ab\u00a0Le buffalo [\u2026] accomplissait sa destin\u00e9e aupr\u00e8s des indiens en leur fournissant tout ce dont ils avaient besoin\u00a0: de la nourriture, des habits, un toit, des traditions et m\u00eame une religion. Mais le buffalo n\u2019\u00e9tait pas vraiment adapt\u00e9 \u00e0 la civilisation blanche en marche. [\u2026] c\u2019\u00e9tait un d\u00e9sax\u00e9 (<em>misfit<\/em>). alors il devait dispara\u00eetre<span class=\"footnote_referrer\"><a onclick=\"footnote_moveToAnchor_3762_1('footnote_plugin_reference_3762_1_1');\" ><sup id=\"footnote_plugin_tooltip_3762_1_1\" class=\"footnote_plugin_tooltip_text\">1<\/sup><\/a><span id=\"footnote_plugin_tooltip_text_3762_1_1\" class=\"footnote_tooltip\"><\/span><\/span>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"epigraphsignature\">Frank Mayer<br \/>\nCoureur\u2009[2. Bien qu\u2019arm\u00e9s d\u2019un fusil et tirant \u00e0 bonne distance, les chasseurs occidentaux de bison se d\u00e9signent eux-m\u00eames par le terme de \u00ab\u00a0coureurs\u00a0\u00bb, en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la technique de chasse des Indiens des Plaines.] de bison<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"textbody\">Au d\u00e9but du XIV<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, un cycle humide de cinq cents ans commence et l\u2019herbe se remet \u00e0 pousser drue sur les Grandes Plaines d\u2019Am\u00e9rique du Nord. Le <em>Bison bison <\/em>n\u2019en attendait pas plus pour repeupler les quelque trois millions de km<sup>2<\/sup> d\u2019abondance qui s\u2019offrent \u00e0 lui. La concurrence n\u2019y est pas f\u00e9roce\u00a0: \u00e0 la fin de la derni\u00e8re grande glaciation, il y a 10\u00a0000 ans \u00e0 peu pr\u00e8s, les trois quarts des grands mammif\u00e8res du coin ont disparu. La faute au r\u00e9chauffement climatique, sans doute, et aux humains, peut-\u00eatre, qui avaient d\u00e9barqu\u00e9 quelque 3\u00a0000 ans plus t\u00f4t\u00a0; le <em>Bison bison <\/em>n\u2019en sait rien, il n\u2019y pense pas, de toute fa\u00e7on.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Bien s\u00fbr, le temps de cette m\u00e9gafaune du pl\u00e9istoc\u00e8ne est r\u00e9volu, le <em>Bison bison<\/em> n\u2019a pas la taille ni les cornes de son fier anc\u00eatre <em>Bison latifrons<\/em>, mais il fait ce qu\u2019il peut\u00a0; tout seul sur les prairies, il repeuple. Il passe l\u2019\u00e9t\u00e9 dans les plaines riches en herbe, et l\u2019hiver il rejoint les vall\u00e9es et les collines l\u00e9g\u00e8rement bois\u00e9es, \u00e0 l\u2019abri du froid. Il n\u2019est peut-\u00eatre pas bien gros, mais toujours bien assez pour d\u00e9courager la plupart des pr\u00e9dateurs. Dans les Plaines du Sud, les bisons sont bient\u00f4t entre sept et neuf millions, et pas loin de trente millions sur l\u2019ensemble des plaines\u2009[3. Dan Flores, \u00ab\u00a0Bison Ecology and Bison Diplomacy\u00a0: The Southern Plains from 1800 to 1850\u00a0\u00bb, <em>The Journal of American History,<\/em> Vol. 78, no\u20092, 1991.].<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-3768\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/04\/indiensKlak.jpg\" alt=\"\" width=\"2399\" height=\"1571\" \/><\/p>\n<h3 class=\"section\">Sud<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Au XVI<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, les Shoshones vont \u00e0 pied. Cela ne les emp\u00eache pas d\u2019occuper la quasi-totalit\u00e9 du nord-est du Grand Bassin nord-am\u00e9ricain, jusqu\u2019aux marges des Grandes Plaines. Ils ont adopt\u00e9 un cycle annuel tr\u00e8s pr\u00e9cis, adapt\u00e9 aux conditions offertes par les diff\u00e9rents environnements qu\u2019ils traversent\u00a0: montagnes et plaines semi-arides, rives de lacs ou mar\u00e9cages. Quand le temps est cl\u00e9ment, ils chassent \u00e0 l\u2019arc (l\u2019antilope, le cerf et le mouton sauvage), ils p\u00eachent du saumon, ramassent des noix ou des tubercules. Les rigueurs de l\u2019hiver les poussent tous les ans \u00e0 emprunter la Passe du Sud vers le versant oriental des Rocheuses. L\u00e0, dans les sillons entre les montagnes et les prairies, \u00e0 l\u2019abri du froid, ils chassent le bison et l\u2019\u00e9lan\u2009[4. Pekka H\u00e4m\u00e4l\u00e4inen, <em>L\u2019Empire comanche<\/em>, Anacharsis, 2012, pp. 51-54.].<\/p>\n<p class=\"textbody\">Aux alentours de 1600, les Shoshones entrent de plus en plus souvent sur les Grandes Plaines pour la saison des chasses. Pour eux comme pour d\u2019autres tribus plus au nord, les campagnes les plus fructueuses sont les grandes chasses collectives. Il s\u2019agit d\u2019entra\u00eener un troupeau vers de la neige poudreuse, des glaces fragiles ou un pr\u00e9cipice, en l\u2019encerclant ou en le repoussant vers de gigantesques entonnoirs patiemment \u00e9rig\u00e9s \u00e0 partir de troncs d\u2019arbres et de pierres. Cela demande une organisation consid\u00e9rable, ne serait-ce que pour rassembler un nombre suffisant d\u2019individus habituellement dispers\u00e9s. Malgr\u00e9 tout, l\u2019abondance de gibier permet aux Shoshones d\u2019entrer dans une \u00e8re de prosp\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<h3 class=\"section\">Nord<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Au m\u00eame moment, en Europe, les chasses abusives ont \u00e9radiqu\u00e9 le castor scandinave. Priv\u00e9s de mati\u00e8re premi\u00e8re de qualit\u00e9, les chapeliers doivent se rabattre sur le feutre de laine de mouton. Toutefois, ce dernier est trop grossier, les chapeaux ne sont pas vraiment \u00e9tanches et leur couleur reste d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment terne. Il y a bien les trappeurs russes qui approvisionnent les march\u00e9s depuis la Sib\u00e9rie, mais les co\u00fbts du transport terrestre sont trop \u00e9lev\u00e9s. Fatalement, les chapeaux hollandais s\u2019avachissent, et dans le reste de l\u2019Europe l\u2019engouement pour le feutre s\u2019affaisse. En un mot, c\u2019est l\u2019angoisse\u2009[5. Timothy Brook, <em>Le Chapeau de Vermeer<\/em>, Petite Biblioth\u00e8que Payot, 2012, p. 67-68.].<\/p>\n<p class=\"textbody\">Heureusement, les p\u00eacheurs europ\u00e9ens officiant dans l\u2019Atlantique d\u00e9couvrent, \u00e0 l\u2019occasion de p\u00eaches \u00e0 l\u2019embouchure du Saint-Laurent, que les for\u00eats avoisinantes regorgent de castors et que les trappeurs indig\u00e8nes sont dispos\u00e9s \u00e0 vendre les peaux \u00e0 bon prix. Pour les Fran\u00e7ais, qui cherchent \u00e0 installer des colonies dans la vall\u00e9e du fleuve, c\u2019est une aubaine\u00a0; d\u2019autant que l\u2019arriv\u00e9e des premi\u00e8res peaux en provenance du Canada d\u00e9clenche en 1580 un v\u00e9ritable ph\u00e9nom\u00e8ne de mode en Europe\u00a0: le prix du feutre de castor explose.<\/p>\n<h3 class=\"section\">Sud<\/h3>\n<div class=\"epigraph\">\n<p class=\"textbody\">\u00ab\u00a0Et ils n\u2019appartenaient \u00e0 personne. Si tu les tuais, ce qu\u2019ils rapportaient \u00e9tait \u00e0 toi. C\u2019\u00e9tait de l\u2019or sur pattes, disaient les Anciens, et un jeune gars qui avait des tripes et de la jugeote pouvait faire fortune.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"epigraphsignature\">Frank Mayer<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"textbody\">\u00c0 la fin du XVII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, les Shoshones vont toujours \u00e0 pieds, mais ils ont d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9 \u00e0 r\u00e9organiser leur soci\u00e9t\u00e9 autour du bison. Ils se reposent de plus en plus sur l\u2019animal pour se nourrir, se loger ou se v\u00eatir, et ont de fait d\u00e9velopp\u00e9 une nouvelle culture et un ensemble de rituels adapt\u00e9s. Ils doivent \u00e0 pr\u00e9sent se d\u00e9placer p\u00e9riodiquement pour suivre les troupeaux, ce qui les oblige \u00e0 r\u00e9duire au strict minimum les biens qu\u2019ils transportent eux-m\u00eames ou qu\u2019ils disposent sur des travois tir\u00e9s par des chiens, gu\u00e8re capables de porter plus de quarante kilos. Les femmes ont volontiers plusieurs compagnons, et les personnes les plus faibles sont r\u00e9guli\u00e8rement abandonn\u00e9es \u00e0 leur triste sort lors des changements de camp, si bien que la population totale reste de taille modeste, sans doute autour de 5\u00a0000 individus. Cependant, les Shoshones s\u2019adaptent parfaitement \u00e0 cette nouvelle vie semi-nomade, et les troupeaux de bisons semblent suffire \u00e0 combler la majorit\u00e9 de leurs besoins.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Les Apaches, de leur c\u00f4t\u00e9, ont la vie plus dure. Une s\u00e9rie de s\u00e9cheresses au milieu du XVII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle a d\u00e9cim\u00e9 les troupeaux des Plaines centrales, les rendant m\u00e9fiants \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019un mode de subsistance si al\u00e9atoire. En outre, la variole, qui fait rage dans le Nouveau Monde, est susceptible de porter un coup fatal \u00e0 n\u2019importe quelle tribu. Aussi les Apaches font-ils le choix de diversifier leur \u00e9conomie\u00a0: sous l\u2019influence notamment des r\u00e9fugi\u00e9s pueblos\u2009[6. Les Pueblos \u00e9taient un peuple autochtone \u00e9tabli au Nouveau-Mexique. Apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 assujettis par les Espagnols au d\u00e9but du XVII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, ils se r\u00e9volt\u00e8rent en 1680 et en 1696, faisant \u00e0 chaque fois main basse sur les biens espagnols, et notamment sur un grand nombre de chevaux. Nous en reparlerons.], ils r\u00e9alisent des ouvrages d\u2019irrigation dans les lits des rivi\u00e8res, construisent des maisons en pis\u00e9 \u00e0 toit plat, et se mettent \u00e0 cultiver la terre. D\u00e8s la fin du si\u00e8cle, ils prosp\u00e8rent sur les plaines, exer\u00e7ant de fait une pression accrue sur le territoire shoshone\u2009[7. Voir <em>L\u2019Empire comanche<\/em>, ouvr. cit\u00e9, p. 65-66.].<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ces derniers, stopp\u00e9s dans leur conqu\u00eate de l\u2019Est, se s\u00e9parent en deux groupes\u00a0: le premier part vers le nord chercher des bisons et des noises aux Blackfeet et aux Gros Ventres, tandis que le second prend le chemin du Sud entre les Grandes Plaines et les contreforts des Rocheuses, \u00e0 distance respectueuse de leurs envahissants voisins.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Les Shoshones partis vers le sud rencontrent bient\u00f4t les Utes. En \u00e9change de soutien militaire, ces derniers initient leurs nouveaux alli\u00e9s \u00e0 leur territoire et \u00e0 leurs pratiques. Ils leur donnent \u00e9galement un nouveau nom\u00a0: \u00ab\u00a0Kumantsi\u00a0\u00bb, qui deviendra plus tard \u00ab\u00a0Comanches\u00a0\u00bb. De l\u2019automne au d\u00e9but du printemps, ils restent dans les contreforts des Rocheuses et dans les r\u00e9gions bois\u00e9es pour chasser l\u2019antilope et le li\u00e8vre, cueillir des baies, des noix et des racines. Au printemps, ils p\u00e9n\u00e8trent dans les plaines en grands groupes, dans la haute vall\u00e9e de l\u2019Arkansas, pour y chasser le bison, et l\u2019\u00e9t\u00e9 est consacr\u00e9 aux raids men\u00e9s en territoire espagnol, au Nouveau-Mexique. Par ailleurs, les Utes introduisent les Comanches sur les march\u00e9s de Taos et de San Juan, o\u00f9 ils \u00e9changent des peaux, de la viande et des esclaves navajos contre du ma\u00efs, des poteries et des couvertures en coton. Et par dessus tout, contre des chevaux\u2009[8. <em>Ibid.<\/em>, p. 57.].<\/p>\n<p class=\"textbody\">Apr\u00e8s leur r\u00e9volte de 1680, les Pueblos se sont empar\u00e9s d\u2019un grand nombre de montures espagnoles qui ont rapidement aliment\u00e9 un commerce soutenu avec les autres peuples des Plaines. Issus de la race Barbe d\u2019Afrique du Nord, ces chevaux petits et r\u00e9sistants \u00e9taient adapt\u00e9s \u00e0 la vie des Plaines du Sud relativement arides, mais fournissant un fourrage abondant presque toute l\u2019ann\u00e9e. Tout comme le bison d\u2019Am\u00e9rique 9\u00a0000 ans plus t\u00f4t, le cheval investit naturellement une des nombreuses niches \u00e9cologiques laiss\u00e9es vacantes par l\u2019extinction du pl\u00e9istoc\u00e8ne\u2009[9. \u00ab\u00a0Bison Ecology and Bison Diplomacy\u00a0\u00bb, art. cit\u00e9.].<\/p>\n<p class=\"textbody\">Les Crees et les Assiniboines appellent le cheval \u00ab\u00a0great-dog\u00a0\u00bb, les Sarcees \u00ab\u00a0seven dogs\u00a0\u00bb et les Lakotas \u00ab\u00a0medecine-dog\u00a0\u00bb\u00a0: l\u2019omnipr\u00e9sence du chien dans les soci\u00e9t\u00e9s nomades des plaines facilite l\u2019incorporation du cheval dans leur quotidien, mais les Indiens comprennent imm\u00e9diatement que ses capacit\u00e9s hors du commun leur ouvrent de nouvelles perspectives. Et pour cause, un cheval peut transporter 100\u00a0kg sur son dos et tra\u00eener 150\u00a0kg avec un travois, soit quatre fois plus qu\u2019un chien. Il permet de se d\u00e9placer plus vite et plus loin, en emmenant plus de peaux, de viandes ou d\u2019objets m\u00e9nagers. Son adoption l\u00e8ve l\u2019ancienne limitation sur la taille des tipis et \u00e9tend consid\u00e9rablement les territoires de chasse \u2013 mais sa plus grande qualit\u00e9 en tant qu\u2019animal de b\u00e2t reste son alimentation. Tandis que le chien consomme une quantit\u00e9 non n\u00e9gligeable de viande issue des chasses, le cheval puise directement dans une ressource jusque-l\u00e0 imparfaitement exploit\u00e9e\u00a0: l\u2019herbe des plaines.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Tout va tr\u00e8s vite pour les Comanches en ce d\u00e9but de XVIII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, notamment gr\u00e2ce \u00e0 leur exceptionnelle capacit\u00e9 d\u2019adaptation. L\u2019alliance avec les Utes leur donne acc\u00e8s \u00e0 des armes \u00e0 feu, des couteaux, des poin\u00e7ons, des aiguilles ou encore des chaudrons en fer. Ils basculent en une g\u00e9n\u00e9ration de l\u2019\u00e2ge de la pierre \u00e0 l\u2019\u00e2ge du fer. Leur nouvel \u00e9quipement, plus efficace et plus r\u00e9sistant, r\u00e9volutionne la plupart de leurs t\u00e2ches quotidiennes\u00a0: chasse, pr\u00e9paration des peaux, cuisine, couture, etc. Pourtant, c\u2019est avant tout l\u2019int\u00e9gration de la culture \u00e9questre qui les fait basculer dans une nouvelle \u00e8re.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019emploi du cheval bouleverse leurs pratiques de chasse. En longeant au grand galop les troupeaux de bisons en fuite et en tirant sur des animaux soigneusement choisis, un groupe limit\u00e9 de chasseurs peut \u00e0 pr\u00e9sent abattre de 200 \u00e0 300 bisons en moins d\u2019une heure, soit bien assez pour v\u00eatir et nourrir plusieurs centaines de personnes pendant plus d\u2019un mois\u2009[10. Pekka H\u00e4m\u00e4l\u00e4inen, \u00ab\u00a0The First Phase of Destruction Killing the Southern Plains Buffalo, 1790-1840\u00a0\u00bb, <em>Great<\/em> <em>Plains<\/em> <em>Quaterly<\/em>, article 2227, 2001.]. En outre, le rayon d\u2019action \u00e9tendu du cheval \u00e9vite aux Comanches d\u2019avoir \u00e0 suivre au plus pr\u00e8s les troupeaux, et sa capacit\u00e9 de transport leur permet d\u2019accumuler des r\u00e9serves cons\u00e9quentes de viande s\u00e9ch\u00e9e, constitu\u00e9es pendant une saison de chasse allong\u00e9e par le climat favorable du Sud. Les avantages sont si \u00e9vidents pour leur peuple qu\u2019ils d\u00e9cident de r\u00e9organiser toute leur \u00e9conomie de subsistance autour du bison. La soci\u00e9t\u00e9 comanche devient ainsi l\u2019une des rares dans l\u2019Histoire \u00e0 se reposer aussi largement sur une ressource alimentaire unique. Cette mutation fait litt\u00e9ralement exploser son apport calorique global, engendrant une progression d\u00e9mographique rapide et soutenue, et par cons\u00e9quent une v\u00e9ritable \u00ab\u00a0comanch\u00e9risation\u00a0\u00bb des Plaines du Sud. Ainsi lib\u00e9r\u00e9s du souci de l\u2019approvisionnement en produits de premi\u00e8re n\u00e9cessit\u00e9, les Comanches peuvent se consacrer au d\u00e9veloppement d\u2019un v\u00e9ritable empire commercial et militaire.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019acc\u00e8s aux seuls biens manufactur\u00e9s du Nouveau-Mexique ne leur offrant que de maigres perspectives, ils se s\u00e9parent de leurs alli\u00e9s Utes et p\u00e9n\u00e8trent durablement dans les plaines, notamment dans la haute vall\u00e9e de l\u2019Arkansas, lieu important du transit de peaux et de viandes d\u00e9j\u00e0 exploit\u00e9 par les Fran\u00e7ais depuis 1700 avec les Apaches\u2009[11. <em>L\u2019Empire<\/em> <em>comanche<\/em>, ouvr. cit\u00e9, p. 64.]. Toutes les conditions y sont r\u00e9unies pour op\u00e9rer une conversion totale vers le nomadisme \u00e9questre, soit plus qu\u2019une capacit\u00e9 de d\u00e9placement accrue\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Le cheval \u00e9tait aux Comanches ce que les bateaux, les fusils et l\u2019or \u00e9taient aux puissances imp\u00e9riales europ\u00e9ennes \u2013 un moyen de transport qui r\u00e9duisait les unit\u00e9s spatiales \u00e0 une taille autorisant la conqu\u00eate, une arme de guerre qui leur permit de jouir d\u2019un pouvoir beaucoup plus grand que leur nombre aurait pu le sugg\u00e9rer, et un bien tr\u00e8s recherch\u00e9 sur lequel un empire commercial pouvait \u00eatre b\u00e2ti<\/em>[12. <em>Ibid<\/em>., p. 386.].\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019acc\u00e8s privil\u00e9gi\u00e9 au cheval favorise tr\u00e8s vite l\u2019\u00e9panouissement de presque tous les peuples des Grandes Plaines. Jouissant d\u2019un environnement propice, les Comanches d\u00e9veloppent une activit\u00e9 pastorale de plus en plus soutenue qui requiert des d\u00e9placements incessants pour fournir de nouveaux p\u00e2turages aux troupeaux. Cela p\u00e9nalise directement l\u2019\u00e9conomie nomade sp\u00e9cialis\u00e9e dans le bison \u2013 qui, elle, requiert des p\u00e9riodes d\u2019immobilit\u00e9. Au milieu du XVIII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, les Comanches adoptent une \u00e9conomie mixte de chasse et de pastoralisme, devenant moins des chasseurs \u00e0 cheval que des \u00e9leveurs de chevaux chassant par ailleurs.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ils deviennent des \u00e9leveurs talentueux capables d\u2019assurer une augmentation soutenue de la taille de leurs troupeaux domestiques. La reproduction s\u00e9lective leur permet aussi de ma\u00eetriser l\u2019endurance, la rapidit\u00e9, la taille ou la robe de leurs b\u00eates, si bien que le mustang comanche finit par \u00eatre largement appr\u00e9ci\u00e9 comme un cheval s\u00fbr, rapide, agile, bien proportionn\u00e9 et d\u2019humeur \u00e9gale\u2009[13. <em>Ibid<\/em>., p. 394-397.].<\/p>\n<h3 class=\"section\">Nord<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Au tournant du XVIII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, les r\u00e9centes guerres contre les Iroquois ont jet\u00e9 les Algonquiens du Pays-d\u2019en-Haut\u2009[14. Le Pays-d\u2019en-Haut est la r\u00e9gion \u00e0 l\u2019ouest de la vall\u00e9e du Saint-Laurent, correspondant \u00e0 peu pr\u00e8s au bassin des Grands Lacs, jusqu\u2019\u00e0 la vall\u00e9e de l\u2019Ohio au sud. Il est peupl\u00e9 par une grande vari\u00e9t\u00e9 de tribus de langue algonquienne comme les Miamis, les Ojibw\u00e9s, les Illinois et les Renards.] toujours plus \u00e0 l\u2019ouest. Ces migrations et la concentration de population ont perturb\u00e9 leur cycle habituel d\u2019abondance et de disette. L\u2019intrusion \u2013 bien que difficile \u2013 du commerce de fourrure a \u00e9puis\u00e9 le gibier dans certaines r\u00e9gions, rendant les campagnes de chasse plus rudes et risqu\u00e9es. Dans ce contexte, la survie reste la priorit\u00e9 et le commerce de fourrure est loin de constituer une sph\u00e8re \u00e0 part dans leur organisation\u00a0: il est compl\u00e8tement int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 leur \u00e9conomie de subsistance. Les Algonquiens pr\u00e9f\u00e8rent choisir des terres propices \u00e0 l\u2019agriculture et offrant un gibier plus abondant. Peu leur importe que ces terres soient pauvres en castors, puisqu\u2019ils restent largement ind\u00e9pendants du commerce de sa peau.<\/p>\n<p class=\"textbody\">M\u00eame sur les Plaines du Nord, cette ind\u00e9pendance des Indiens restera une \u00e9pine dans le pied des commer\u00e7ants europ\u00e9ens jusqu\u2019au milieu du si\u00e8cle suivant. C\u2019est \u00e0 ce moment que l\u2019acquisition du cheval par les Shoshones et les T\u00eates Plates, et leur entr\u00e9e sur les territoires des Blackfeet et des Gros Ventres, poussent ces derniers \u00e0 rechercher d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment des chevaux et des armes \u00e0 feu. Cela marque le d\u00e9but d\u2019un commerce d\u2019armes tr\u00e8s actif avec les Anglais et les Fran\u00e7ais. La Hudson\u2019s Bay Company et la North West Company sautent sur l\u2019occasion et construisent plusieurs avant-postes dans les ann\u00e9es 1780, transformant les Plaines du Nord en un vaste district du commerce de fourrures\u2009[15. <em>Ibid<\/em>.].<\/p>\n<p class=\"textbody\">Incapables de faire prosp\u00e9rer les chevaux dans de trop rudes conditions climatiques\u2009[16. L\u2019hiver de 1801-1802, par exemple, laissa les Blackfeet et les Gros Ventres pratiquement sans chevaux. Voir <em>ibid<\/em>.], les Indiens des Plaines du Nord sont confront\u00e9s \u00e0 une p\u00e9nurie chronique qui les rend de plus en plus d\u00e9pendants du commerce europ\u00e9en. Ce dernier se nourrit d\u2019ailleurs des cinquante ann\u00e9es de guerre \u2013 les <em>horse wars<\/em> \u2013 qui s\u2019ensuivent, ravageant les tribus les plus faibles, incapables de constituer un troupeau suffisant, et r\u00e9guli\u00e8rement expos\u00e9es aux microbes apport\u00e9s par les colons.<\/p>\n<h3 class=\"section\">Sud<\/h3>\n<div class=\"epigraph\">\n<p class=\"textbody\">\u00ab\u00a0L\u2019aventure\u00a0? Pas plus que tirer un b\u0153uf dans un enclos.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"epigraphsignature\">Frank Mayer<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"textbody\">Au sud de l\u2019Arkansas, les temp\u00e9ratures sont certes plus cl\u00e9mentes et le p\u00e2turage plus abondant, mais le succ\u00e8s des Comanches dans les Plaines n\u2019aurait pas \u00e9t\u00e9 si \u00e9clatant sans le pillage incessant des r\u00e9gions limitrophes. Ils utilisent les raids comme un v\u00e9ritable moyen de production destin\u00e9 \u00e0 alimenter leur \u00e9conomie pastorale. D\u00e8s la fin des ann\u00e9es 1730, ils combattent arm\u00e9s de longues lances \u00e0 pointe de m\u00e9tal et de petits arcs adapt\u00e9s \u00e0 la guerre mont\u00e9e, et ils ont adopt\u00e9 d\u2019\u00e9paisses armures de cuir pour se prot\u00e9ger, eux et leurs montures. Leur adresse, associ\u00e9e \u00e0 la grande mobilit\u00e9 apport\u00e9e par l\u2019utilisation du cheval, rend les Comanches quasiment insaisissables\u2009[17. <em>L\u2019Empire comanche, ouvr. cit\u00e9<\/em>, p.\u200982.].<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le pillage des colonies jouxtant les Plaines du Sud permet aux Comanches d\u2019augmenter leur capacit\u00e9 \u00e0 commercer sans r\u00e9duire les p\u00e2turages disponibles pour leurs troupeaux. Les raids procurent aussi des chevaux d\u00e9j\u00e0 domestiqu\u00e9s, c\u2019est-\u00e0-dire une marchandise pr\u00eate \u00e0 la vente, contrairement aux mustangs, dont le dressage requiert beaucoup d\u2019investissement de la part des guerriers. Sanaco, un chef des Comanches de l\u2019Est, refuse par exemple de vendre son mustang favori aux Am\u00e9ricains sous pr\u00e9texte que ce serait \u00ab\u00a0<em>une calamit\u00e9 pour toute sa bande, qui [a] souvent besoin de la rapidit\u00e9 de cet animal pour assurer la r\u00e9ussite d\u2019une chasse au bison. En outre<\/em>, dit-il, <em>je l\u2019aime \u00e9norm\u00e9ment<\/em>\u2009[18. \u00ab\u00a0The Rise and Fall of Plains Indian Horse Cultures\u00a0\u00bb, art. cit\u00e9.]\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La premi\u00e8re victime des razzias comanches est le Nouveau-Mexique, qui se trouve \u00e9trangl\u00e9 \u00e9conomiquement \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1770. La colonie espagnole, qui poss\u00e9dait quelque 7\u00a0000 chevaux en 1757, n\u2019en a plus assez en 1775 pour ses soldats, incapables d\u00e8s lors d\u2019assurer sa d\u00e9fense. La terreur devient telle que les agriculteurs refusent r\u00e9guli\u00e8rement de s\u2019\u00e9loigner des places fortes pour travailler la terre. Le colon se retrouve lui-m\u00eame colonis\u00e9, non par une occupation effective de ses terres, mais par l\u2019utilisation de celles-ci comme une ressource qu\u2019on peut ponctionner \u00e0 l\u2019envi. L\u2019Empire espagnol est \u00e0 ce point humili\u00e9 qu\u2019il doit alimenter les foires commerciales du Nouveau-Mexique en produits divers \u2013 cigarettes, ponchos, lainages et sacoches \u2013 afin de racheter ses propres mules, chevaux ou esclaves aux Comanches. Il aura beau d\u00e9cr\u00e9ter un embargo sur la vente d\u2019armes \u00e0 feu aux Indiens, ces derniers le contourneront en utilisant le n\u0153ud commercial du haut bassin de l\u2019Arkansas et les \u00e9changes avec les Grandes Plaines du nord et de l\u2019est pour \u00e9tablir un flux substantiel d\u2019importation d\u2019armes \u00e0 feu. D\u00e8s 1767, les officiels espagnols s\u2019inqui\u00e8tent de l\u2019\u00e9ventualit\u00e9 que les Comanches soient mieux arm\u00e9s que leurs propres soldats\u2009[19. <em>Ibid<\/em>., p. 132.].<\/p>\n<p class=\"textbody\">Alors qu\u2019ils comptaient moins de 1\u00a0500 \u00e2mes en 1726, les Comanches sont d\u00e9j\u00e0 plus de 10\u00a0000 en 1750 et sans doute pr\u00e8s de 24\u00a0000 au d\u00e9but des ann\u00e9es 1780. Ils \u00e9tablissent \u00e0 cette \u00e9poque un nouveau lien commercial avec la vall\u00e9e inf\u00e9rieure du Mississippi et la Louisiane espagnole, aliment\u00e9 par le pillage syst\u00e9matique du Texas. Les raids y seront si intenses que, vers 1810, l\u2019\u00c9tat est pour ainsi dire d\u00e9sert\u00e9\u00a0: les industries du cuir, du textile et du sucre p\u00e9riclitent, et de nombreux troupeaux de b\u00eates non marqu\u00e9es divaguent, faute de cavaliers pour les surveiller\u2009[20. <em>Ibid<\/em>., p. 173-174 et 305.].<\/p>\n<p class=\"textbody\">La puissance militaire et \u00e9conomique des Comanches est directement li\u00e9e \u00e0 leur richesse en chevaux. Au d\u00e9but du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, ils disposeront de pr\u00e8s de quatre chevaux par individu, soit entre 90\u00a0000 et 120\u00a0000 b\u00eates exc\u00e9dentaires. Cette situation quasi monopolistique sur les Plaines du Sud leur assurera une grande stabilit\u00e9, et surtout l\u2019ind\u00e9pendance par rapport aux puissances europ\u00e9ennes et am\u00e9ricaines, voire une insolente domination sur ces derni\u00e8res.<\/p>\n<h3 class=\"section\">Nord<\/h3>\n<div class=\"epigraph\">\n<p class=\"textbody\">\u00ab\u00a0L\u00e0 o\u00f9 on trouvait le buff[21. C\u2019est-\u00e0-dire \u00ab\u00a0le buffalo\u00a0\u00bb, le bison.], on \u00e9tait les rois de tout ce qu\u2019on pouvait voir \u2013 et tuer. C\u2019\u00e9tait une r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9ralement bien \u00e9tablie qu\u2019aucun homme ne pouvait rentrer dans un troupeau qui \u00e9tait en train d\u2019\u00eatre travaill\u00e9 par son premier d\u00e9couvreur.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"epigraphsignature\">Frank Mayer<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"textbody\">Dans le Pays-d\u2019en-Haut, comme dans le reste du continent, \u00ab\u00a0<em>les Europ\u00e9ens ont alt\u00e9r\u00e9 \u00e0 la fois l\u2019objet, l\u2019intensit\u00e9 et la forme du commerce<\/em>\u2009[22. \u00ab\u00a0Bison Ecology and Bison Diplomacy\u00a0\u00bb, art. cit\u00e9.]\u00a0\u00bb. En s\u2019appuyant sur une tradition \u00e0 la peau dure de propri\u00e9t\u00e9 commune des biens et des terres, les Indiens permettaient \u00e0 toute population affam\u00e9e de chasser le gibier l\u00e0 o\u00f9 elle le trouvait, y compris le castor\u2026 mais les fourrures destin\u00e9es au commerce \u00e9chappent d\u00e8s le d\u00e9but du XVIII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle \u00e0 ce r\u00e9gime. La question de la l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 chasser sur un territoire donn\u00e9 devient d\u00e8s lors pointilleuse et g\u00e9n\u00e8re nombre de conflits. Elle accro\u00eet \u00e9galement d\u2019un cran la pression sur le gibier\u00a0: les fourrures devenant de plus en plus convoit\u00e9es, les chasseurs se mettent \u00e0 n\u00e9gliger les r\u00e8gles \u00e9l\u00e9mentaires permettant aux populations d\u2019animaux de se renouveler. De plus en plus de jeunes castors ou de femelles parturientes sont tu\u00e9s, avec bien souvent pour seule justification la certitude qu\u2019un autre ne se priverait pas de le faire.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Une telle \u00e9volution est principalement due au grand attrait des Algonquiens pour les produits manufactur\u00e9s europ\u00e9ens. \u00c0 la fin du XVIII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, parmi les v\u00eatements qu\u2019ils portent, les Indiens du Pays-d\u2019en-Haut ne fabriquent pratiquement que leurs mocassins, et encore \u00e0 l\u2019aide de poin\u00e7ons europ\u00e9ens. Outre les armes des guerriers, la quasi-totalit\u00e9 des ustensiles m\u00e9nagers est d\u2019origine europ\u00e9enne\u00a0: couteaux, marmites, outils de couture, bols et cuill\u00e8res en bois[23. <em>Le Middle Ground<\/em>, ouvr. cit\u00e9, p. 650-651.]\u2026 Dans de telles conditions, certains d\u00e9cideurs du Vieux Continent sont port\u00e9s \u00e0 croire que la d\u00e9pendance des Indiens vis-\u00e0-vis des colons est totale. Cependant, tout au long du XVIII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, ils sauront tirer profit de la concurrence entre Fran\u00e7ais et Anglais, et des enjeux strat\u00e9giques de la r\u00e9gion pour lutter contre les logiques du march\u00e9. Par ailleurs, ils n\u2019ont pas oubli\u00e9 du jour au lendemain leurs anciennes pratiques et restent capables, en cas de d\u00e9saccord sur les prix par exemple, de se passer des produits europ\u00e9ens\u00a0: les Piankashaws en 1780, ou encore les villageois de la Wabash en 1782 se remettent \u00e0 chasser avec arcs et fl\u00e8ches, et \u00e0 porter des peaux de bisons en guise de couverture.<\/p>\n<h3 class=\"section\">Sud<\/h3>\n<div class=\"epigraph\">\n<p class=\"textbody\">\u00ab\u00a0De deux choses l\u2019une\u00a0: soit les buffalos doivent dispara\u00eetre, soit les Indiens doivent dispara\u00eetre. C\u2019est seulement quand l\u2019Indien sera absolument d\u00e9pendant de nous pour tous ses besoins qu\u2019on pourra le ma\u00eetriser.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"epigraphsignature\">Un commandant de l\u2019arm\u00e9e am\u00e9ricaine, vers 1875<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"textbody\">Incapables de ma\u00eetriser militairement les insaisissables Comanches, les Espagnols s\u2019en remettent \u00e0 la diplomatie et au commerce. En 1786, le gouverneur de la Nouvelle-Espagne, Bernardo de G\u00e1lvez, diffuse ses <em>Instructions pour gouverner les Provinces Int\u00e9rieures de la Nouvelle-Espagne<\/em>, qui d\u00e9finissent la nouvelle strat\u00e9gie coloniale. Les <em>Instructions <\/em>pr\u00e9voient les moindres d\u00e9tails\u00a0: les fusils \u00e9chang\u00e9s doivent par exemple avoir \u00ab\u00a0<em>des culasses fragiles et \u00eatre dans un acier moins bien tremp\u00e9<\/em>\u00a0\u00bb, avec de longs canons les rendant \u00ab\u00a0<em>peu maniables lors des longues chevauch\u00e9es, ce qui entra\u00eenera des dommages constants et des besoins r\u00e9p\u00e9t\u00e9s de r\u00e9paration ou de remplacement<\/em>\u00a0\u00bb. G\u00e1lvez esp\u00e8re ainsi que lorsque les Indiens auront \u00ab\u00a0<em>commenc\u00e9 \u00e0 perdre leur habilet\u00e9 \u00e0 l\u2019arc, [\u2026] ils [seront] contraints de rechercher notre amiti\u00e9 et notre aide<\/em>\u2009[24. <em>L\u2019Empire comanche, <\/em>ouvr. cit\u00e9, p.\u2009223-224.]\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Malheureusement pour les colons, l\u2019\u00e9tendue du r\u00e9seau commercial des Comanches leur permet bient\u00f4t de s\u2019approvisionner en fusils de qualit\u00e9 aupr\u00e8s des Anglais du Missouri, gr\u00e2ce \u00e0 leurs alli\u00e9s Panismahas. Toutes les tentatives espagnoles resteront inefficaces tant que leur nouveau mode de vie assure aux Indiens la sup\u00e9riorit\u00e9 militaire et un rayonnement commercial sans \u00e9gal sur les Plaines du Sud.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En d\u00e9clarant, en 1793, qu\u2019\u00ab\u00a0<em>aucun homme n\u2019a le droit de vivre de la chasse sur des terres susceptibles d\u2019\u00eatre cultiv\u00e9es\u2009<\/em>\u00a0\u00bb et que si \u00ab\u00a0<em>\u2009les sauvages ne peuvent \u00eatre civilis\u00e9s et n\u2019abandonnent pas leurs occupations, ils d\u00e9p\u00e9riront et dispara\u00eetront du fait m\u00eame de leur obstination<\/em>\u00a0\u00bb, Benjamin Lincoln\u2009[25. 1733-1810, tout premier Secr\u00e9taire \u00e0 la guerre des \u00c9tats-Unis, de 1781 \u00e0 1783 (\u00c0 ne pas confondre avec Abraham Lincoln, futur pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis). La citation vient du <em>Middle Ground<\/em>, ouvr. cit\u00e9, p.\u2009636.] fait montre d\u2019une m\u00e9connaissance profonde de la vari\u00e9t\u00e9 des modes de vie des Indiens d\u2019Am\u00e9rique du Nord. Il s\u2019obstine \u00e0 appliquer la vieille \u00e9quation sauvage\u2009=\u2009chasse \/ civilis\u00e9\u2009=\u2009agriculture. Pendant pr\u00e8s d\u2019un si\u00e8cle, d\u2019autres apr\u00e8s lui nourriront et justifieront leur foi en la fin prochaine et n\u00e9cessaire des civilisations autochtones avec des arguments similaires.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Du c\u00f4t\u00e9 de la Nouvelle-Espagne, on craint que ce soit surtout les colons frontaliers qui \u00ab\u00a0<em>d\u00e9p\u00e9riront et dispara\u00eetront<\/em>\u00a0\u00bb si les Comanches continuent sur leur lanc\u00e9e. \u00c0 la fin du XVIII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, les autorit\u00e9s militaires ordonnent au gouverneur du Nouveau-Mexique de trouver un moyen de les inciter \u00e0 s\u2019installer dans des villages d\u2019agriculteurs pour qu\u2019ils oublient la chasse. Lors d\u2019une p\u00e9riode de paix relative, les Espagnols iront jusqu\u2019\u00e0 construire \u2013 en vain \u2013 des maisons en adobe munies d\u2019enclos pour les moutons et les b\u0153ufs dans l\u2019espoir d\u2019y voir les Comanches se transformer en fermiers s\u00e9dentaires. La m\u00e9fiance des Indiens vis-\u00e0-vis d\u2019un mode de vie s\u00e9dentaire\u2009[26. <em>L\u2019Empire comanche, <\/em>ouvr. cit\u00e9, p.\u2009214-216.] s\u2019explique par le destin tragique de ceux qui, comme les Apaches, ont fait ce choix, et se sont ainsi retrouv\u00e9s \u00e0 la merci des raids, des si\u00e8ges, et surtout de la variole qui d\u00e9cime par exemple un tiers des Hidatsas, la moiti\u00e9 des Arikaras et presque tous les Mandans lors de l\u2019\u00e9pid\u00e9mie de 1837-1838\u2009[27. \u00ab\u00a0The Rise and Fall of Plains Indian Horse Culture\u00a0\u00bb, art. cit\u00e9.].<\/p>\n<h3 class=\"section\">Nord<\/h3>\n<div class=\"epigraph\">\n<p class=\"textbody\">\u00ab\u00a0Le massacre \u00e9tait peut-\u00eatre une chose scandaleuse et inutile. Mais c\u2019\u00e9tait aussi une chose in\u00e9vitable, une n\u00e9cessit\u00e9 historique.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"epigraphsignature\">Frank Mayer<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"textbody\">Le castor presque disparu, les chasseurs du Pays-d\u2019en-Haut se tournent vers le cerf \u00e0 queue blanche\u2009[28. Le \u00ab\u00a0buck\u00a0\u00bb, qui \u00e0 l\u2019\u00e9poque correspond \u00e0 la valeur d\u2019une peau de cerf, d\u00e9signe encore aujourd\u2019hui un dollar.]. Quand ce dernier se fait rare \u00e0 son tour, les commer\u00e7ants se mettent \u00e0 accepter les \u00ab\u00a0menues pelleteries\u00a0\u00bb \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire les fourrures des ratons laveurs, des daims ou encore des ours \u2013 jusque-l\u00e0 peu pris\u00e9es. Durant tout le XVIII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, l\u2019\u00e9quilibre des forces coloniales en pr\u00e9sence dans la r\u00e9gion a beau changer, le commerce d\u00e9termine toujours plus les pratiques de chasse, et le gibier dispara\u00eet.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Au tournant du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, les Indiens se voient oblig\u00e9s de compl\u00e9ter leur activit\u00e9 de chasse avec l\u2019\u00e9levage des animaux domestiques \u2013 chevaux, b\u00e9tail, porcs et volailles\u2009[29. <em>Le Middle Ground<\/em>, ouvr. cit\u00e9, p.\u2009656.]. Cette nouvelle \u00e9conomie mixte bouleverse leur cycle migratoire, et le gibier ne peut plus repeupler les r\u00e9gions habituellement laiss\u00e9es \u00e0 l\u2019abandon pendant une partie de l\u2019ann\u00e9e. Les chasses sont de moins en moins fructueuses, et la conversion est loin de convaincre tout le monde. Certains proph\u00e8tes expliquent m\u00eame la disparition des animaux sauvages par l\u2019adoption des animaux domestiqu\u00e9s. En 1803, une vieille Indienne interpr\u00e8te quant \u00e0 elle la situation ainsi\u00a0: \u00ab\u00a0<em>La conversion fait de l\u2019Indien un \u00eatre \u201cdomestiqu\u00e9\u201d, et, une fois \u201cdomestiqu\u00e9s\u201d, les Indiens peuvent \u00eatre massacr\u00e9s par les Blancs comme du b\u00e9tail<\/em>\u2009[30. <em>Ibid., <\/em>p<em>. <\/em>682]<em>.<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<h3 class=\"section\">Sud<\/h3>\n<div class=\"epigraph\">\n<p class=\"textbody\">\u00ab\u00a0J\u2019ai appris que le d\u00e9pe\u00e7age \u00e9tait un boulot d\u00e9gueulasse, d\u00e9sagr\u00e9able, p\u00e9nible et r\u00e9p\u00e9titif. \u00c9videmment, j\u2019ai jamais d\u00e9pec\u00e9 moi-m\u00eame. J\u2019\u00e9tais le chasseur, le tueur, et le d\u00e9pe\u00e7age c\u2019\u00e9tait pour les d\u00e9peceurs. J\u2019avais de la peine pour ces pauvres gars [\u2026]. Mais c\u2019\u00e9tait leur r\u00f4le dans la partie.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"epigraphsignature\">Frank Mayer<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"textbody\">En entrant dans les Plaines, les Comanches perdent les deux tiers de leurs connaissances botaniques\u2009[31. \u00ab\u00a0Bison Ecology and Bison Diplomacy\u00a0\u00bb, art. cit\u00e9.]. D\u00e8s 1750, la cueillette a perdu de son importance, et le poisson est devenu tabou\u00a0; la volaille rel\u00e9gu\u00e9e au rang d\u2019alimentation alternative. Le r\u00e9gime alimentaire des Comanches devient extr\u00eamement riche en prot\u00e9ines et pauvre en glucides. Ce d\u00e9s\u00e9quilibre nutritionnel chronique cause des fausses couches, des insuffisances pond\u00e9rales \u00e0 la naissance et des alt\u00e9rations cognitives. L\u2019intensification de leur \u00e9conomie de chasse devient d\u00e8s lors pour eux une question de survie\u00a0: il leur faut assurer un acc\u00e8s aux march\u00e9s pour pouvoir \u00e9changer leur exc\u00e9dent de viande, de graisse et de peaux contre des produits agricoles dans les foires commerciales\u2009[32. Voir \u00ab\u00a0The First Phase of Destruction\u00a0\u00bb, art. cit\u00e9.]. Le passage \u00e0 une \u00e9conomie principalement pastorale ne change rien au probl\u00e8me\u00a0: la p\u00e9rennit\u00e9 de l\u2019empire comanche repose sur son aptitude \u00e0 maintenir ses troupeaux de chevaux comme acc\u00e8s aux produits qui lui manquent.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ce besoin vital est \u00e0 la base de toutes les transformations que conna\u00eet la soci\u00e9t\u00e9 comanche au cours du XVIII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle. La premi\u00e8re concerne leur unit\u00e9 politique de base\u00a0: le <em>numunahkahnis<\/em>, ou la <em>rancher\u00eda<\/em> en espagnol. Le cheval a besoin d\u2019environ 10\u2009kg d\u2019herbe par jour\u2009[33. <em>L\u2019Empire comanche, <\/em>ouvr. cit\u00e9, p. 389-390.], et il est relativement difficile en ce qui concerne son p\u00e2turage, si bien qu\u2019un troupeau de mille t\u00eates a besoin d\u2019une zone d\u2019au moins trois hectares par jour. Par cons\u00e9quent, les Comanches sont rapidement oblig\u00e9s, d\u00e8s le d\u00e9but du si\u00e8cle, de se scinder en de nombreuses bandes de taille r\u00e9duite. Ces groupes sont constitu\u00e9s de vingt \u00e0 plusieurs centaines d\u2019individus sous la houlette d\u2019un chef unique, le <em>paraibo<\/em>, qui en assure la coh\u00e9sion. Cette unit\u00e9 sociale de base est une des explications de la flexibilit\u00e9 et de la r\u00e9silience de la soci\u00e9t\u00e9 comanche\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Vue de l\u2019ext\u00e9rieur, cette nation constituait une entit\u00e9 amorphe sans centre identifiable avec lequel n\u00e9gocier \u2013 ou susceptible d\u2019\u00eatre supprim\u00e9 \u2013 et sans structure interne explicite qui aurait pu rendre sa politique ext\u00e9rieure pr\u00e9visible. De fait, la puissance des Comanches existait non malgr\u00e9 leur organisation sociale informelle voire atomis\u00e9e, mais bien gr\u00e2ce \u00e0 elle<\/em>\u2009[34. <em>Ibid., <\/em>p. 436.]<em>.<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">La transformation la plus violente et radicale a trait \u00e0 l\u2019organisation du travail, au sein m\u00eame des <em>rancher\u00edas<\/em>. Une famille comanche poss\u00e8de en moyenne trente-cinq chevaux et mules, soit cinq \u00e0 six fois plus que les besoins basiques en nourriture et transport\u2009[35. Voir \u00ab\u00a0The Rise and Fall of Plains Indian Horse Cultures\u00a0\u00bb, art. cit\u00e9.]. L\u2019exc\u00e9dent accro\u00eet consid\u00e9rablement le pouvoir commercial des Comanches, mais exige \u00e9galement de consacrer de plus en plus de temps \u00e0 la surveillance et au soin des troupeaux, leurs principales activit\u00e9s \u00e0 partir de 1800. Certes, l\u2019adoption du cheval a transform\u00e9 la chasse au bison en une activit\u00e9 extr\u00eamement efficace, lib\u00e9rant une grande quantit\u00e9 de force de travail, n\u00e9anmoins, les nouveaux d\u00e9bouch\u00e9s commerciaux requi\u00e8rent toujours plus de main-d\u2019\u0153uvre d\u00e9di\u00e9e aux t\u00e2ches pastorales et \u00e0 la pr\u00e9paration des peaux. La polygynie\u2009[36. La polygynie est la relation conjugale o\u00f9 les hommes ont plusieurs femmes, la polyandrie celle o\u00f9 les femmes ont plusieurs hommes. La polygamie \u00e9tant le nom g\u00e9n\u00e9rique pour le fait d\u2019avoir plusieurs conjoints, hommes ou femmes.] et l\u2019esclavage leur fournissent la solution.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La nouvelle organisation productive repose sur une division stricte du travail en fonction du sexe et de l\u2019\u00e2ge\u00a0: ce sont des hommes qui ont \u00e0 leur charge la planification strat\u00e9gique \u2013 concernant les d\u00e9placements et les zones de p\u00e2turage \u2013, la pr\u00e9paration et la r\u00e9alisation des raids. Ce sont \u00e9galement les hommes adultes qui capturent et dressent les chevaux destin\u00e9s \u00e0 la chasse et \u00e0 la guerre. Les adolescents, quant \u00e0 eux, n\u2019ont pas le loisir de passer leurs journ\u00e9es \u00e0 s\u2019exercer \u00e0 des jeux guerriers. Ils sont responsables d\u2019\u00e0 peu pr\u00e8s cent cinquante chevaux chacun qu\u2019ils doivent d\u00e9placer entre les p\u00e2turages et faire boire deux \u00e0 trois fois par jour. Par ailleurs, il leur faut prot\u00e9ger leur troupeau des pr\u00e9dateurs, soigner les b\u00eates bless\u00e9es, et rentrer chaque soir les chevaux les plus pr\u00e9cieux \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du campement. L\u2019hiver est la p\u00e9riode la plus rude pour eux, puisqu\u2019ils doivent aller chercher l\u2019herbe ou le compl\u00e9ment de fourrage de plus en plus loin du campement, avec des chevaux toujours plus faibles.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Pourtant, ils sont loin d\u2019\u00eatre les plus mal lotis. La chasse et la guerre mont\u00e9es ont mis en valeur l\u2019audace et la prise de risque, et conf\u00e9r\u00e9 un prestige important aux activit\u00e9s masculines. Les hommes dominent clairement la sph\u00e8re publique et contr\u00f4lent la redistribution des biens les plus pr\u00e9cieux, dispensateurs de richesse. Les femmes, cantonn\u00e9es \u00e0 la sph\u00e8re domestique, se voient assigner depuis le d\u00e9but du XVIII<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle une charge de travail de plus en plus harassante. Un observateur contemporain, John Sibley, d\u00e9crit ainsi leur condition en 1807\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Elles semblent \u00eatre constamment et laborieusement occup\u00e9es \u00e0 pr\u00e9parer les peaux de bisons, \u00e0 les peindre et les d\u00e9corer avec une grande vari\u00e9t\u00e9 de couleurs et de motifs, \u00e0 fabriquer leurs v\u00eatements et ceux de leur mari, \u00e0 ramasser le combustible, \u00e0 surveiller et garder leurs chevaux et leurs mules, \u00e0 cuisiner, \u00e0 fabriquer des licous et des cordes en cuir, \u00e0 construire et \u00e0 r\u00e9parer leurs tentes et \u00e0 fabriquer les selles de monte et de b\u00e2t<\/em>\u2009[37. John Sibley, <em>A report from Natchitoches in 1807, <\/em>p. 79. &lt;<a class=\"website-link\" href=\"http:\/\/archive.org\/details\/reportfromnatchi00sibluoft\">archive.org\/details\/reportfromnatchi00sibluoft<\/a>&gt;.]<em>.<\/em>\u00a0\u00bb Une femme seule ne peut \u00e9videmment pas s\u2019occuper de tous les chevaux captur\u00e9s par un homme, pas plus qu\u2019elle ne peut pr\u00e9parer toutes les peaux qui s\u2019accumulent avec l\u2019adoption de la chasse mont\u00e9e. Les chefs de famille qui le peuvent prennent donc plusieurs femmes, bouleversant ainsi l\u2019ancien syst\u00e8me polyandrique, et augmentent par ce moyen la r\u00e9serve de main-d\u2019\u0153uvre disponible pour le foyer.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Quant \u00e0 l\u2019esclavage, il existait dans la soci\u00e9t\u00e9 comanche avant le contact avec les Europ\u00e9ens\u2009[38. Voir par exemple <em>Le Middle Ground, <\/em>ouvr. cit\u00e9.]. Toutefois, ce sont les \u00e9pid\u00e9mies de variole du d\u00e9but du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle et la p\u00e9nurie chronique de main-d\u2019\u0153uvre qui en d\u00e9coule qui transforment l\u2019esclavage en institution \u00e0 vis\u00e9e essentiellement \u00e9conomique et productive. En s\u2019appuyant sur des raids fr\u00e9quents au Texas et dans le nord du Mexique, les Comanches alimentent leur nouvelle classe laborieuse avec une telle efficacit\u00e9 que, rapidement, leur population se compose de 10% \u00e0 25% d\u2019individus serviles.<\/p>\n<h3 class=\"section\">Nord<\/h3>\n<div class=\"epigraph\">\n<p class=\"textbody\">\u00ab\u00a0Mais j\u2019\u00e9tais pas un Indien. J\u2019\u00e9tais un businessman. Et je devais apprendre \u00e0 moissonner la r\u00e9colte de buffalos comme un businessman.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"epigraphsignature\">Frank Mayer<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"textbody\">Au grand dam des colons fran\u00e7ais, la soci\u00e9t\u00e9 algonquienne est \u00e9trang\u00e8re \u00e0 tout pouvoir coercitif. Or, si le regard europ\u00e9en croit identifier des chefs, il s\u2019agit avant tout d\u2019individus influents autoris\u00e9s par la communaut\u00e9 \u00e0 n\u00e9gocier avec les \u00e9trangers, et non de caciques capables d\u2019imposer leur volont\u00e9 au reste de la population. Leur capacit\u00e9 \u00e0 \u00eatre \u00e9cout\u00e9s, et donc leur puissance politique, d\u00e9pend principalement de l\u2019\u00e9tendue des r\u00e9seaux de solidarit\u00e9 qu\u2019ils peuvent satisfaire. On attend d\u2019eux qu\u2019ils captent le plus de pr\u00e9sents possible aupr\u00e8s des Fran\u00e7ais et qu\u2019ils les redistribuent \u00e9quitablement. Il ne faut pas, cependant, n\u00e9gliger leur importance\u00a0: l\u2019ampleur du commerce de fourrure et les nouveaux enjeux li\u00e9s aux biens manufactur\u00e9s europ\u00e9ens en font des personnages essentiels dans les jeux diplomatiques et \u00e9conomiques des deux camps. Essentiels, mais pas irrempla\u00e7ables\u00a0; d\u2019autant qu\u2019ils ne produisent pas les richesses sur lesquelles se fonde leur pouvoir \u2013 ils ne sont que des interm\u00e9diaires.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Dans les Plaines du Nord, la stratification sociale est plus pr\u00e9coce et plus marqu\u00e9e, notamment parce que le cheval y est \u00e0 la fois extr\u00eamement pr\u00e9cieux et rare. Ainsi, poss\u00e9der ne serait-ce qu\u2019un cheval suppl\u00e9mentaire peut avoir des r\u00e9percussions sociales importantes. Les propri\u00e9taires acqui\u00e8rent non seulement un niveau de vie sup\u00e9rieur, mais acc\u00e8dent aussi plus facilement au commerce de fourrures. L\u2019arriv\u00e9e des Am\u00e9ricains dans le nord du Missouri, vers 1830, et leur demande exceptionnelle en fourrures de bison accentue le besoin de main-d\u2019\u0153uvre et donc, l\u00e0 encore, l\u2019importance du travail des femmes. Or seuls les grands propri\u00e9taires ont le pouvoir d\u2019avoir plusieurs femmes \u2013 achet\u00e9es en chevaux \u2013 et de produire toujours plus de peaux. Leur acc\u00e8s privil\u00e9gi\u00e9 \u00e0 ces \u00ab\u00a0moyens de production\u00a0\u00bb, ainsi qu\u2019aux march\u00e9s globaux, leur permet d\u2019employer des gens contre salaire et de leur \u00e9viter ainsi tout travail manuel\u2009[39. \u00ab\u00a0The Rise and Fall of Plains Indian Horse Cultures\u00a0\u00bb, art. cit\u00e9.].<\/p>\n<h3 class=\"section\"><span class=\"bold-body\">Sud <\/span><\/h3>\n<p class=\"textbody\">Plus au sud, le cheval n\u2019est pas une denr\u00e9e rare, mais reste tr\u00e8s pr\u00e9cieux. Les familles les plus riches peuvent poss\u00e9der jusqu\u2019\u00e0 trois cents chevaux et mules, ce qui repr\u00e9sente une source de capital \u00e9conomique, politique et social immense. Si la plupart des hommes participent aux \u00e9changes, peu le font \u00e0 grande \u00e9chelle. Ceux qui peuvent se le permettre ont g\u00e9n\u00e9ralement plus de cinquante ans, et ils ont accumul\u00e9 suffisamment de richesses pour transformer leurs <em>numunahkahnis<\/em> en v\u00e9ritables unit\u00e9s de production. Ils ont souvent plusieurs dizaines d\u2019esclaves, leurs fils chassent et pillent pour eux, tandis que les courtisans de leurs filles s\u2019attirent leurs faveurs \u00e0 l\u2019aide de cadeaux\u2009[40. <em>L\u2019Empire comanche, <\/em>ouvr. cit\u00e9, p. 416-417.].<\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00ab\u00a0<em>On rapporte que Chief A Big Fat Fall by Tripping (Chef Gros Lard Tombe en Tr\u00e9buchant) poss\u00e9dait 1\u00a0500 chevaux, mais qu\u2019il \u00e9tait si gros qu\u2019il ne pouvait en monter aucun et se d\u00e9pla\u00e7ait sur un travois<\/em>\u2009[41. <em>Ibid.<\/em>, p. 415.].\u00a0\u00bb De toute \u00e9vidence, la nouvelle \u00e9lite comanche du d\u00e9but du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle ne passe plus par les exploits guerriers pour se distinguer. Elle pr\u00e9f\u00e8re louer des chevaux aux jeunes gens contre une part de leur butin, ou encore marier ses filles en \u00e9change de travail gratuit pendant quelques ann\u00e9es. Inutile dans ces conditions de se fatiguer \u00e0 chasser ou voler, d\u2019autant qu\u2019on peut facilement perdre la vie dans ce genre d\u2019aventures. Les membres de cette nouvelle aristocratie pr\u00e9f\u00e8rent porter leur poids comme un signe distinctif de prestige, ils quittent les habits de chasseur pour des v\u00eatements ostentatoires et se coiffent d\u2019une quantit\u00e9 impressionnante de tresses coup\u00e9es sur le cr\u00e2ne de leurs prisonni\u00e8res ou de leurs femmes. Alors que la soci\u00e9t\u00e9 comanche \u00e9tait traditionnellement non capitaliste, ces <em>Big Men<\/em> sont de v\u00e9ritables protocapitalistes. Leurs r\u00e9seaux \u00e9tendus de subalternes sociaux et l\u2019acc\u00e8s privil\u00e9gi\u00e9 aux moyens de production leur permettent d\u2019\u00e9chapper aux travaux domestiques. Spectaculairement riches, ils ont les moyens de para\u00eetre d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9s, de se soucier du bien-\u00eatre du groupe en \u00e9tant g\u00e9n\u00e9reux en femmes et en chevaux. De cette mani\u00e8re, ils assoient leur autorit\u00e9 morale et leur pouvoir politique et, devenus un r\u00e9el facteur de stabilit\u00e9 du groupe, ils peuvent songer \u00e0 fonder leur propre <em>rancher\u00eda<\/em>.<\/p>\n<h3 class=\"section\">Nord<\/h3>\n<div class=\"epigraph\">\n<p class=\"textbody\">\u00ab\u00a0Tuer plus qu\u2019on en avait besoin, \u00e7\u2019aurait \u00e9t\u00e9 gaspiller le buff, ce qui n\u2019\u00e9tait pas important\u00a0; \u00e7a gaspillait aussi des munitions, et \u00e7a, \u00e7a l\u2019\u00e9tait.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"epigraphsignature\">Frank Mayer<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"textbody\">D\u00e8s 1780, le missionnaire morave David Zeisberger alertait ses contemporains \u00e0 propos des nouvelles pratiques de chasse des Delawares\u00a0: \u00ab\u00a0<em>En raison du commerce consid\u00e9rable des peaux, les cerfs sont avant tout abattus pour leurs peaux et la viande n\u2019est utilis\u00e9e que dans la mesure o\u00f9 les Indiens peuvent la consommer durant leur chasse. C\u2019est pourquoi une grande partie de la viande est abandonn\u00e9e dans les bois aux animaux sauvages. [\u2026] Comme un Indien tue de cinquante \u00e0 cent cerfs chaque automne, on peut ais\u00e9ment comprendre pourquoi le gibier se rar\u00e9fie<\/em>\u2009[42. <em>Le Middle Ground, <\/em>ouvr. cit\u00e9, p. 661.].\u00a0\u00bb N\u00e9anmoins, c\u2019est au tournant du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle que le processus s\u2019acc\u00e9l\u00e8re. Au sud de l\u2019Indiana, dans l\u2019Ohio et l\u2019Illinois, les nouveaux arrivants am\u00e9ricains s\u2019emparent de tous les territoires possibles. Persuad\u00e9s que ce qui se trouve dans la r\u00e9gion appartient \u00e0 qui veut bien s\u2019en saisir, ils massacrent bisons, cerfs, ours et \u00e9lans. Ceux qui \u00e9chappent \u00e0 la tuerie voient leur habitat naturel d\u00e9truit. Les Blancs forcent \u00e9galement les Indiens \u00e0 modifier leurs habitudes, \u00e0 vivre dans des r\u00e9gions plus circonscrites ou \u00e0 renoncer \u00e0 la pratique du br\u00fblis. Ces changements privent la faune de territoires libres o\u00f9 profiter d\u2019un peu de r\u00e9pit, ainsi que de sources de nourriture\u2009[43. <em>Ibid.<\/em>, p.\u2009660.].<\/p>\n<p class=\"textbody\">Dans les Grandes Plaines, les <em>horse wars<\/em> jouent un r\u00f4le critique dans le d\u00e9clin du gros gibier, et notamment du bison. Le besoin insatiable en armes pousse les Indiens \u00e0 la surexploitation des troupeaux, lesquels se voient priv\u00e9s des zones tampons s\u00e9parant habituellement les tribus rivales, et donc de tout refuge. Dans les ann\u00e9es 1840, le bison montre des signes alarmants d\u2019\u00e9puisement sur les deux rives du Missouri, ouvrant une p\u00e9riode de famines qui balayent les Indiens des Plaines\u2009[44. \u00ab\u00a0The Rise and Fall of Plains Indian Horse Cultures\u00a0\u00bb, art. cit\u00e9.].<\/p>\n<h3 class=\"section\">Sud<\/h3>\n<div class=\"epigraph\">\n<p class=\"textbody\">\u00ab\u00a0On le savait pas, alors, et si on l\u2019avait su, on s\u2019en serait pas fait pour autant, mais nous autres coureurs, on ouvrait le chemin aux \u00e9leveurs avec leurs immenses troupeaux et leurs p\u00e2turages illimit\u00e9s, plus tard aux s\u00e9dentaires et plus tard encore aux <em>drive-in<\/em>, aux \u201c<em>hamburger palace<\/em>\u201d, aux clubs de femmes et \u00e0 l\u2019agriculture subventionn\u00e9e.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"epigraphsignature\">Frank Mayer<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"textbody\">L\u2019effondrement de l\u2019empire espagnol, en 1821, entra\u00eene la lev\u00e9e des limitations impos\u00e9es par les autorit\u00e9s hispaniques\u00a0: un raz-de-mar\u00e9e de n\u00e9gociants d\u00e9ferle sur les Plaines du Sud par la piste de Santa Fe, et des avant-postes commerciaux am\u00e9ricains fleurissent un peu partout. Jusque-l\u00e0, les Comanches se contentaient de satisfaire des besoins locaux imm\u00e9diats avec le commerce de viande et de peaux de bisons. En moins d\u2019une d\u00e9cennie, les bisons du territoire comanche se transforment en mati\u00e8re premi\u00e8re commerciale, destin\u00e9e aux march\u00e9s industriels lointains, et les troupeaux montrent rapidement des signes de surexploitation. Dans les ann\u00e9es 1840, par exemple, les 11\u00a0470 Comanches, Kiowas, Cheyennes et Arapahoes tuent plus de 112\u00a0000 bisons par an, c\u2019est-\u00e0-dire au moins 60\u00a0000 au-del\u00e0 de la limite permettant aux troupeaux de se renouveler\u2009[45. \u00ab\u00a0The First Phase of Destruction\u00a0\u00bb, art. cit\u00e9. ]. En outre, les march\u00e9s sont friands du cuir fin et maniable des jeunes vaches de 2 \u00e0 5 ans, et les peaux les plus pris\u00e9es sont produites en hiver, quand les fourrures sont les plus fournies. Or les vaches donnent leurs premiers veaux \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 3 ou 4 ans et sont en gestation de mi-juillet \u00e0 avril&#8230;<\/p>\n<p class=\"textbody\">Bient\u00f4t, les Comanches commencent \u00e0 se sentir \u00e0 l\u2019\u00e9troit dans les Plaines. En 1830, les Am\u00e9ricains votent l\u2019<em>Indian Removal Act<\/em> qui force le d\u00e9placement des Indiens depuis l\u2019est du Mississippi vers l\u2019ouest. Les territoires comanches sont rapidement envahis par les Cherokees, Creeks, Chiskasaws et Choctaws. Des centaines de Delawares, Shawnees et Kickapoos sont install\u00e9s au Texas pour servir de tampon contre les pillards. Les Comanches font alliance avec les Cheyennes et les Arapahoes, attir\u00e9s quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t sur les Plaines du Sud par un climat plus hospitalier et la proximit\u00e9 des march\u00e9s du Nouveau-Mexique, pour continuer \u00e0 exploiter les troupeaux texans\u2009[46. \u00ab\u00a0The Rise and Fall of Plains Indian Horse Cultures\u00a0\u00bb, art. cit\u00e9.].<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ces concessions refl\u00e8tent l\u2019affaiblissement de la position des Comanches au XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, d\u00fb en grande partie \u00e0 la pression toujours plus accrue sur leurs territoires, mais aussi \u00e0 la rar\u00e9faction du bison dans les plaines. Accul\u00e9 par la d\u00e9multiplication des chasseurs, le grand mammif\u00e8re est constamment perturb\u00e9 dans ces migrations le long de la piste de Santa Fe. De plus, les zones tampons aux marges des Grandes Plaines ont disparu, le privant d\u2019un havre traditionnel o\u00f9 les troupeaux pouvaient jadis se reconstituer. Au c\u0153ur des plaines, ce n\u2019est gu\u00e8re mieux\u00a0: \u00e0 partir de 1825, on estime que d\u2019entre 250\u00a0000 et 500\u00a0000 chevaux domestiques et plus de deux millions de mustangs sauvages concurrencent le bison sur pr\u00e8s de 80% de son alimentation et sur ses besoins en eau. Il souffre aussi de maladies (anthrax, tuberculose et brucellose) introduites depuis la Louisiane d\u00e8s 1800, ou transmises par les troupeaux domestiques du Texas\u2009[47. \u00ab\u00a0Bison Ecology and Bison Diplomacy\u00a0\u00bb, art. cit\u00e9.].<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le syst\u00e8me \u00e9conomique des Comanches s\u2019av\u00e8re \u00e9cologiquement pr\u00e9caire. La fin du petit \u00e2ge glaciaire\u2009[48. P\u00e9riode climatique froide survenue en Europe et en Am\u00e9rique du Nord du d\u00e9but du XIV<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle et qui s\u2019ach\u00e8vera vers la fin du XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle.] et les dix ans de s\u00e9cheresse qui commencent en 1846 leur portent un coup dont ils auront du mal \u00e0 se relever. Priv\u00e9s de leur base de subsistance et incapables d\u2019utiliser le pillage avec autant d\u2019efficacit\u00e9 que par le pass\u00e9, ils en sont r\u00e9duits \u00e0 se procurer de la viande de b\u0153uf, des fruits et des v\u00eatements sur les march\u00e9s. Quelques-uns se mettent \u00e0 \u00e9lever des moutons et des ch\u00e8vres\u00a0; le tabou sur la consommation de poisson et les restrictions sur les volatiles sont lev\u00e9es. Les famines successives les poussent m\u00eame \u00e0 manger leurs chevaux. Sans doute pr\u00e8s de 20\u2009000 en 1840, les Comanches ne sont plus que 10\u2009000 en 1850\u2009[49. <em>L\u2019Empire comanche, <\/em>ouvr. cit\u00e9, p. 476.]. Leur soci\u00e9t\u00e9 a certes su s\u2019adapter \u00e0 des changements extraordinaires, mais comme l\u2019a \u00e9crit Dan Flores\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Deux si\u00e8cles se sont av\u00e9r\u00e9s trop courts pour leur laisser le temps d\u2019\u00e9laborer un syst\u00e8me \u00e9cologique viable autour du cheval [\u2026]. Certaines forces, telles le besoin des tribus d\u2019\u00e9tendre leur nombre et les b\u00e9n\u00e9fices d\u2019une participation au commerce de fourrures, all\u00e8rent \u00e0 l\u2019encontre de leur besoin de pr\u00e9server les troupeaux de bisons. En outre, nombre des forces qui fa\u00e7onn\u00e8rent leur monde \u00e9chappaient largement aux tribus des Plaines<\/em>\u2009[50. \u00ab\u00a0Bison Ecology and Bison Diplomacy\u00a0\u00bb, art. cit\u00e9.].\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 1871, la demande en b\u0153uf des grandes villes du Nord explose et le Texas, fort de ses cinq millions de t\u00eates de b\u00e9tail et du terminus ferroviaire de la compagnie Kansas Pacific \u00e0 Abil\u00e8ne, r\u00eave de saisir cette opportunit\u00e9. Pour permettre l\u2019av\u00e8nement d\u2019un capitalisme post-esclavagiste, il ne manque plus \u00e0 l\u2019\u00e9levage texan qu\u2019un acc\u00e8s libre et stable aux herbages et aux voies naturelles des Plaines du Sud.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La survie m\u00eame des Comanches, qui contr\u00f4lent encore largement les Plaines, g\u00e2che le r\u00eave am\u00e9ricain. D\u00e8s lors, l\u2019\u00e9tat-major am\u00e9ricain ne tarde pas \u00e0 lancer une guerre totale contre eux, les privant d\u2019abris et de moyens de subsistance, d\u00e9truisant leurs camps hivernaux, leurs vivres et leurs troupeaux. Cette campagne militaire d\u2019envergure contraint les Comanches \u00e0 se d\u00e9placer sans cesse, bouleversant ainsi leur cycle de subsistance. Les Am\u00e9ricains, qui ont longtemps mis\u00e9 sur la disparition du bison pour affaiblir leurs ennemis, passent \u00e0 l\u2019offensive en s\u2019appuyant sur une infrastructure impressionnante bas\u00e9e \u00e0 l\u2019est. Un assaut crucial, la bataille d\u2019Adobe Walls, a lieu en juin 1874, et les Comanches, vaincus et pratiquement sans ressources, rejoignent les r\u00e9serves en masse. En 1867, de retour de Washington o\u00f9 il avait pu contempler les villes, les usines, les chemins de fer et les fermes \u00e0 perte de vue, le chef comanche Paruasemena s\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 rendu \u00e0 l\u2019\u00e9vidence\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Il est trop tard, l\u2019homme blanc poss\u00e8de le pays que nous aimions et nous ne demandons plus qu\u2019\u00e0 errer sur la prairie jusqu\u2019\u00e0 notre disparition<\/em>\u2009[51. <em>Ibid., <\/em>p. 518-519.].\u00a0\u00bb<\/p>\n<h3 class=\"section\">\u00c9pilogue<\/h3>\n<div class=\"epigraph\">\n<p class=\"textbody\">\u00ab\u00a0Ouais, on \u00e9tait devenus efficaces et \u00e9conomes au moment o\u00f9 y avait plus de raison de l\u2019\u00eatre. On est devenus efficaces trop tard. On avait appris le m\u00e9tier, mais on pouvait plus le pratiquer et \u00e7a, c\u2019est toujours tragique.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"epigraphsignature\">Frank Mayer<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"textbody\">En 1870, les tanneurs de Philadelphie inventent un nouveau proc\u00e9d\u00e9 chimique pour la transformation des peaux de bisons en un cuir industriel extensible permettant de fabriquer des courroies pour les machines. Les peaux, d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s appr\u00e9ci\u00e9es dans l\u2019Est, voient leur prix exploser, et ce malgr\u00e9 une augmentation soutenue de l\u2019approvisionnement. Cette innovation acc\u00e9l\u00e8re l\u2019exploitation industrielle du bison des plaines et pr\u00e9cipite des milliers d\u2019Am\u00e9ricains en qu\u00eate d\u2019aventure et de profit vers l\u2019Ouest. Ces coureurs de bisons b\u00e9n\u00e9ficient d\u2019un support logistique important gr\u00e2ce au chemin de fer, qui assure le transport rapide de la marchandise, et \u00e0 l\u2019arm\u00e9e des \u00c9tats-Unis qui leur procure volontiers des munitions.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En sept ans de massacres, ils tuent quelque dix millions de bisons sur l\u2019ensemble des Grandes Plaines. Le mammif\u00e8re ne devra d\u2019\u00eatre sauv\u00e9 de l\u2019extinction totale qu\u2019\u00e0 l\u2019action de quelques \u00e9leveurs passionn\u00e9s, per\u00e7us \u00e0 l\u2019\u00e9poque comme de sacr\u00e9s illumin\u00e9s tant les troupeaux semblent alors in\u00e9puisables. Une fois les prairies jonch\u00e9es de cadavres pourrissants, les personnes les plus entreprenantes de l\u2019\u00e9poque empoisonnent les carcasses pour pi\u00e9ger les charognards venus s\u2019en repa\u00eetre. Les ossements, quant \u00e0 eux, servent \u00e0 alimenter l\u2019industrie des fertilisants. D\u00e9cid\u00e9ment, tout est bon dans le bison.<\/p>\n<div class=\"speaker-mute footnotes_reference_container\"> <div class=\"footnote_container_prepare\"><p><span class=\"footnote_reference_container_label pointer\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_3762_1();\">Notes<\/span><span class=\"footnote_reference_container_collapse_button\" style=\"display: none;\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_3762_1();\">[<a id=\"footnote_reference_container_collapse_button_3762_1\">+<\/a>]<\/span><\/p><\/div> <div id=\"footnote_references_container_3762_1\" style=\"\"> <table class=\"footnotes_table footnote-reference-container\"> <tbody> \r\n\r\n<tr class=\"footnotes_plugin_reference_row\"> <td class=\"footnote_plugin_index_combi pointer\"  onclick=\"footnote_moveToAnchor_3762_1('footnote_plugin_tooltip_3762_1_1');\"><a id=\"footnote_plugin_reference_3762_1_1\" class=\"footnote_backlink\"><span class=\"footnote_index_arrow\">&#8617;<\/span>1<\/a><\/td> <td class=\"footnote_plugin_text\"> Toutes les citations en exergue sont tir\u00e9es de <em>Tueur de bisons<\/em>, Anacharsis, 2010. Il s\u2019agit d\u2019un entretien r\u00e9alis\u00e9 dans les ann\u00e9es 1940 avec Frank Mayer (1850-1954), qui courut le bison \u00e0 partir de 1872.<\/td><\/tr>\r\n\r\n <\/tbody> <\/table> <\/div><\/div><script type=\"text\/javascript\"> function footnote_expand_reference_container_3762_1() { jQuery('#footnote_references_container_3762_1').show(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_3762_1').text('\u2212'); } function footnote_collapse_reference_container_3762_1() { jQuery('#footnote_references_container_3762_1').hide(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_3762_1').text('+'); } function footnote_expand_collapse_reference_container_3762_1() { if (jQuery('#footnote_references_container_3762_1').is(':hidden')) { footnote_expand_reference_container_3762_1(); } else { footnote_collapse_reference_container_3762_1(); } } function footnote_moveToAnchor_3762_1(p_str_TargetID) { footnote_expand_reference_container_3762_1(); var l_obj_Target = jQuery('#' + p_str_TargetID); if (l_obj_Target.length) { jQuery('html, body').animate({ scrollTop: l_obj_Target.offset().top - window.innerHeight * 0.34 }, 380); } }<\/script>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Carte r\u00e9alis\u00e9e par Quentin Dugay (quentindugay.com) Au XVIIIe\u00a0si\u00e8cle, la mondialisation est d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019\u0153uvre\u00a0: les empires fran\u00e7ais, anglais et espagnol se disputent \u00e2prement les ressources naturelles du Nouveau Monde. 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