{"id":3791,"date":"2017-04-24T23:23:27","date_gmt":"2017-04-24T21:23:27","guid":{"rendered":"http:\/\/jefklak.org\/?p=3791"},"modified":"2017-04-24T23:23:27","modified_gmt":"2017-04-24T21:23:27","slug":"lettre-a-mon-voisin-qui-a-fait-la-guerre-coloniale","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/2017\/04\/24\/lettre-a-mon-voisin-qui-a-fait-la-guerre-coloniale\/","title":{"rendered":"Lettre \u00e0 mon voisin qui a fait la guerre coloniale"},"content":{"rendered":"<p class=\"entry-translator\">Traduction de Filipa Freitas<\/p>\n<div class=\"intro\">\n<p class=\"textbody\">Le 25 avril 1974, une partie de l\u2019arm\u00e9e portugaise met fin \u00e0 pr\u00e8s de 50 ans d&#8217;un r\u00e9gime autoritaire d&#8217;id\u00e9ologie fasciste. Depuis 1961, le r\u00e9gime est par ailleurs embourb\u00e9 dans une guerre contre des mouvements ind\u00e9pendantistes dans ses trois colonies africaines, la Guin\u00e9e-Bissau, l\u2019Angola et le Mozambique. Aujourd&#8217;hui encore, cet horrible conflit colonial demeure un tabou dans nombre de familles, et en avril 2016, la publication d&#8217;un modeste recueil de t\u00e9moignages de d\u00e9serteurs portugais a provoqu\u00e9 un v\u00e9ritable toll\u00e9 au Portugal.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Dans<em> Lettre \u00e0 mon voisin qui a fait la guerre coloniale<\/em>, parue originellement en janvier 2017 dans <a class=\"website-link\" href=\"http:\/\/www.jornalmapa.pt\/\"><em>Mapa<\/em><\/a>, journal d\u2019information critique portugais, Jorge Valadas<span class=\"footnote_referrer\"><a onclick=\"footnote_moveToAnchor_3791_1('footnote_plugin_reference_3791_1_1');\" ><sup id=\"footnote_plugin_tooltip_3791_1_1\" class=\"footnote_plugin_tooltip_text\">1<\/sup><\/a><span id=\"footnote_plugin_tooltip_text_3791_1_1\" class=\"footnote_tooltip\"><\/span><\/span> parcourt les tr\u00e9fonds d&#8217;un mal constitutif de l&#8217;histoire portugaise et europ\u00e9enne. Il revient sur un mouvement de jeunes refusant le patriotisme triomphant, en \u00e9cho avec nos temps de repli identitaire.<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"pdf-link\">T\u00e9l\u00e9charger l&#8217;article en <a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/04\/Valadas_Site_JK.pdf\">PDF<\/a><\/p>\n<p class=\"textbody\">Cher Monsieur,<\/p>\n<p class=\"textbody\">Nous sommes de la m\u00eame g\u00e9n\u00e9ration et nous nous croisons tous les jours, sans pour autant \u00e9changer plus que quelques mots. <em>Bonjour<\/em>, <em>Bonsoir<\/em>, des commentaires sur la pluie et le beau temps, parfois de rares allusions \u00e0 une histoire qui sombre lentement dans l\u2019oubli. Enfin, pas tout \u00e0 fait. Car quelque chose, dans notre pass\u00e9 commun, semblait envelopp\u00e9 d&#8217;un brouillard inconfortable.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Des \u00e9v\u00e8nements r\u00e9cents ont provoqu\u00e9 chez vous un certain mal-\u00eatre et un net changement de comportement vis-\u00e0-vis de ma personne. Une certaine distance semble s\u2019\u00eatre install\u00e9e. Tout a commenc\u00e9 avec la publication d\u2019un livre \u00e0 diffusion plut\u00f4t marginale, <em>Exils, t\u00e9moignages d\u2019exil\u00e9s et de d\u00e9serteurs portugais en Europe (1961-1974<\/em>)[2. <em>Ex\u00edlios, Testemunhos de exilados e desertores portugueses na Europa (1961-1974<\/em>), AEP61-74, Rua Ilha de S. Jorge, n\u00ba 140-3\u00b0Dt. \u2013 Quinta da Bela Vista Sassoeiros, 2775-595 Carcavelos (Portugal). Livre qui publie des t\u00e9moignages et des v\u00e9cus d\u2019exil\u00e9s et de r\u00e9fractaires, pour la plupart des ex-membres d\u2019organisations marxistes-l\u00e9ninistes mao\u00efstes.]<em>,<\/em> dont vous n\u2019aviez sans doute pas eu connaissance. Jusqu\u2019\u00e0 ce jour o\u00f9, dans l\u2019ascenseur, vos yeux se sont pos\u00e9s avec \u00e9tonnement sur la couverture de l\u2019exemplaire que je lisais. \u00c0 ce moment pr\u00e9cis, j\u2019ai saisi le probl\u00e8me \u2013 et le brouillard qui enveloppait notre pass\u00e9 commun s\u2019est dissip\u00e9.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Je parle, bien s\u00fbr, des ann\u00e9es allant de 1961 \u00e0 1974, celles de la guerre coloniale. Longue p\u00e9riode au cours de laquelle nous d\u00fbmes, les uns et les autres, prendre des positions qui laiss\u00e8rent des marques profondes dans nos vies. De certaines allusions rapides, j\u2019avais d\u00e9duit que vous aviez accompli votre service militaire, et fait la guerre en Afrique. De votre c\u00f4t\u00e9, je ne doute pas que vous ayez compris que je fus de ceux qui firent le choix de l\u2019exil pour ne pas la faire, de ceux qui furent r\u00e9fractaires ou d\u00e9sert\u00e8rent.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Nous aurions pu en rester l\u00e0, dans le silence et une distance courtoise, naviguant dans le brouillard. Mais l\u2019affaire a pris une autre tournure lorsque les m\u00e9dias portugais se sont saisis de la question. C\u2019est ainsi qu\u2019un beau jour de printemps, <em>cher ami<\/em> \u2013 pardonnez-moi, mais je tiens \u00e0 cette expression cordiale pour garder l\u2019esprit de tol\u00e9rance dans nos \u00e9changes \u2013, vous \u00eates tomb\u00e9 sur la premi\u00e8re page du journal <em>P\u00fablico<\/em><em>[3. Quotidien de r\u00e9f\u00e9rence au Portugal.],<\/em> affich\u00e9e dans un kiosque, montrant la photo de Fernando Cardoso \u2013\u00a0un des \u00e9diteurs du livre en question\u00a0\u2013 affirmant \u00e0 la journaliste Catarina Gomes d\u2019un air tranquille\u00a0: \u00ab\u00a0<em>J\u2019ai \u00e9t\u00e9 d\u00e9serteur. Et je l\u2019affirme avec plaisir.\u00a0<\/em>\u00a0\u00bb J\u2019ai senti que ce gros titre n\u2019est pas pass\u00e9 et vous a d\u00e9stabilis\u00e9. J\u2019imagine votre r\u00e9action\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Il ne manquait plus que \u00e7a, qu\u2019on donne la parole \u00e0 ces gens-l\u00e0\u00a0!\u00a0<\/em>\u00a0\u00bb Tout comme j\u2019imagine que le toll\u00e9 provoqu\u00e9 par l\u2019article en question, les r\u00e9actions indign\u00e9es dans la rubrique du courrier des lecteurs, ont calm\u00e9 momentan\u00e9ment votre irritation\u00a0: <em>tra\u00eetres \u00e0 la patrie, l\u00e2ches, fils \u00e0 papa<\/em>, et ainsi de suite\u2026 Peu de temps apr\u00e8s, une universit\u00e9 quelconque a m\u00eame eu le culot d\u2019organiser un colloque[4. Universit\u00e9 Nova de Lisboa, 27 octobre 2016. ] sur la question\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Bon sang, la d\u00e9sertion est devenue une question scientifique\u00a0!?\u00a0<\/em>\u00a0\u00bb Et puis les m\u00e9dias qui recommencent \u00e0 parler de cette histoire qui vous d\u00e9range, au point d\u2019aggraver vos probl\u00e8mes gastriques et de faire revenir vos cauchemars, assoupis depuis quelques ann\u00e9es.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/04\/Lettre_voisin1_conv.jpg\" alt=\"\" width=\"700\" height=\"394\" class=\"aligncenter size-full wp-image-5994\" \/><\/p>\n<p id=\"caption\" style=\"margin-top: 0pt;\">Image extraite du film <em>Cartas de guerra<\/em> de Ivo M. Ferreira \/ Cr\u00e9dit photo O som e a furia.<\/p>\n<p class=\"textbody\">J\u2019ai donc pens\u00e9 que le moment \u00e9tait venu pour aborder plus directement avec vous cette question d\u00e9licate qui insidieusement nous s\u00e9pare.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Comme beaucoup de Portugais, je suppose que vous \u00eates persuad\u00e9 que la participation \u00e0 la guerre dans l\u2019<em>Outre-mer<\/em> \u2013\u00a0je sais que le mot <em>colonial<\/em> est suspect de contenu subversif, par les horreurs qu\u2019il r\u00e9v\u00e8le\u00a0\u2013 \u00e9tait l\u2019attitude indiscutable pour d\u00e9fendre cette identit\u00e9 abstrait, celle de la \u00ab\u00a0patrie\u00a0\u00bb avec laquelle on grandit et qui donne sens \u00e0 la vie tranquille de tout bon p\u00e8re de famille. Mais je soup\u00e7onne aussi que des doutes vous tourmentent mon <em>cher ami<\/em>\u00a0; vous que je tiens pour quelqu\u2019un de sensible. D\u2019autant que le vacarme qui gagne le courrier des lecteurs, une gu\u00e9guerre de m\u00e9diocrit\u00e9s sans queue ni t\u00eate, montre bien que quelque chose est loin d\u2019\u00eatre r\u00e9gl\u00e9.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ce trouble, je le comprends.<\/p>\n<p class=\"textbody\">On a construit des monuments aux h\u00e9ros de la guerre, dans l\u2019<em>Outre-mer <\/em>bien s\u00fbr\u00a0; un nouveau vernis consensuel a \u00e9t\u00e9 appliqu\u00e9 au discours sur la guerre et sur la p\u00e9riode coloniale \u2013\u00a0qui, en y r\u00e9fl\u00e9chissant bien, correspond \u00e0 plus de la moiti\u00e9 de l\u2019histoire du pays\u00a0\u2013\u00a0; des luxueux albums photos ont \u00e9t\u00e9 \u00e9dit\u00e9s montrant de glorieux soldats pataugeant dans la luxuriante v\u00e9g\u00e9tation africaine. Bref, on pensait que l\u2019affaire \u00e9tait close, rang\u00e9e dans les \u00e9tag\u00e8res de l\u2019Histoire, avec majuscule. \u00c0 la bonne fa\u00e7on portugaise, on oubliait lentement, doucement, harmonieusement ce qui devait \u00eatre oubli\u00e9. Et non\u00a0! Voici que le th\u00e8me de la guerre est de retour pour empoisonner votre vie de retrait\u00e9\u00a0!<\/p>\n<p class=\"textbody\">Sans vouloir para\u00eetre pr\u00e9somptueux, je me permets d\u2019avancer une r\u00e9ponse \u00e0 vos questionnements. En v\u00e9rit\u00e9, on parle peu ou pas de la guerre, de la vraie guerre, celle qui a \u00e9t\u00e9 v\u00e9cue et subie par des dizaines de milliers d\u2019\u00eatres humains. Le th\u00e8me est m\u00eame \u00e0 proscrire, surtout lors des repas de famille ou en pr\u00e9sence des enfants. Peut-\u00eatre, parce qu\u2019apr\u00e8s tout, la guerre que <em>mon ami<\/em> a fait avec beaucoup d\u2019autres, ne fut jamais si populaire que cela. Et qu\u2019elle fut terrible, comme toutes les guerres. Avez-vous remarqu\u00e9 que, m\u00eame parmi ceux qui crachent leur haine des d\u00e9serteurs et r\u00e9fractaires, il y a toujours quelqu\u2019un qui a connu quelqu\u2019un qui n\u2019a pas fait la guerre, qui l\u2019a fui, qui l\u2019a d\u00e9sert\u00e9\u00a0? Et avez-vous remarqu\u00e9 que les patriotes hyst\u00e9riques sont tous des hommes\u00a0? Comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019une question d\u2019hommes, comme si les femmes de ce pays n\u2019avaient pas v\u00e9cu ces treize ann\u00e9es de guerre et vu partir leurs fils, amants, maris, p\u00e8res et fr\u00e8res, pour revenir dans des bo\u00eetes en bois ou le cerveau retourn\u00e9 et le sommeil ravag\u00e9. Finalement, si le sujet refait surface une fois de plus, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 cause de sa dimension, vaste et traumatique, qu\u2019on a cherch\u00e9, encore et toujours, \u00e0 dissimuler. Nous le savons tous, sans que personne n\u2019ose le dire haut et fort\u00a0: les forces arm\u00e9es se sont fabriqu\u00e9es une virginit\u00e9 par le biais du coup militaire du 25 avril 1974, \u00e9tape essentielle dans le processus de cette dissimulation.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Tout r\u00e9cemment, deux jeunes chercheurs de l\u2019universit\u00e9 de Coimbra, Miguel Cardina et Suzana Martins, finirent non sans mal par acc\u00e9der \u00e0 quelques archives des institutions militaires et pr\u00e9sent\u00e8rent un tableau plus clair de l\u2019\u00e9poque. Entre 1961 et 1973, il y aurait eu, rien que dans l\u2019arm\u00e9e, plus de 8\u00a0000 d\u00e9serteurs et environ 2\u00a0% des jeunes appel\u00e9s \u00e0 ne pas se pr\u00e9senter \u00e0 l\u2019incorporation des troupes. Plus significatif encore, le pourcentage de ceux qui n\u2019ont m\u00eame pas r\u00e9pondu \u00e0 l\u2019appel fut \u00e9norme, atteignant, dans les ann\u00e9es 1970, pr\u00e8s de 20\u00a0%. Les institutions militaires consid\u00e8rent que pr\u00e8s de 200\u00a0000 jeunes auraient ainsi abandonn\u00e9 le pays pour ne pas faire leur service militaire. Et comme les calculs de ces institutions qui pratiquent le camouflage des faits ne sont pas tr\u00e8s fiables, on peut en conclure que les vrais chiffres sont bien sup\u00e9rieurs.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/04\/Lettre_voisin2_conv.jpg\" alt=\"\" width=\"640\" height=\"448\" class=\"aligncenter size-full wp-image-5995\" \/><\/p>\n<p id=\"caption\" style=\"margin-top: 0pt;\">Groupe de jeunes d\u00e9serteurs qui traversent clandestinement la fronti\u00e8re avec l\u2019Espagne, Serra do Ger\u00eas, 23 ao\u00fbt 1970, et qui font un bras d\u2019honneur \u00e0 la guerre. Photo de Fernando Cardeira.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Je devine d\u00e9j\u00e0 les arguments de mon <em>cher ami<\/em>\u00a0: de nombreux jeunes auraient fui le pays pour des raisons plus \u00e9conomiques que politiques. Je ne suis pas d\u2019accord avec la s\u00e9paration faite entre ces deux cat\u00e9gories. Elle sent la politique politicienne. \u00c9migrer pour pouvoir se nourrir et pr\u00e9f\u00e9rer l\u2019\u00e9migration \u00e0 la \u00ab\u00a0guerre pour la patrie\u00a0\u00bb ne seraient pas des attitudes politiques\u00a0? L\u2019attitude politique se r\u00e9duirait-elle \u00e0 l\u2019identification \u00e0 une id\u00e9ologie ou \u00e0 l\u2019appartenance \u00e0 une organisation\u00a0? Allons donc\u00a0! Partir dans ces circonstances signifiait clairement que les gens se fichaient de la valeur patriotique \u00ab\u00a0sacr\u00e9e\u00a0\u00bb qui ne nourrissait personne et en aga\u00e7ait plus d\u2019un. Pour conclure, l&#8217;ampleur du ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e9tait telle que l\u2019on peut parler d\u2019un mouvement spontan\u00e9, informel, qui n\u2019a \u00e9t\u00e9, certes, ni organis\u00e9 ni th\u00e9oris\u00e9, mais qui constitua une r\u00e9elle opposition \u00e0 la guerre et \u00e0 un r\u00e9gime associ\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tat calamiteux de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019\u00e9tude de Miguel Cardina et de Suzana Martins est \u00e9clairante \u00e9galement par ce qu\u2019elle r\u00e9v\u00e8le des cons\u00e9quences de ce mouvement sur deux \u00e9v\u00e8nements remarquables de l\u2019histoire r\u00e9cente de la soci\u00e9t\u00e9 portugaise\u00a0: d\u2019une part, le coup militaire du 25 avril et la r\u00e9volte sociale qui suivit\u00a0; d\u2019autre part, la d\u00e9colonisation \u00e0 pas de course, impos\u00e9e par les \u00e9v\u00e9nements. Quoi qu\u2019il en soit, les chiffres mentionn\u00e9s traduisent clairement une crise profonde de l\u2019institution militaire, d\u00e9stabilis\u00e9e et d\u00e9sorganis\u00e9e par ce refus de combattre, et progressivement incapable d\u2019assumer ses fonctions guerri\u00e8res. La rupture d\u2019une partie interm\u00e9diaire de la hi\u00e9rarchie militaire avec le r\u00e9gime, la formation du <em>Mouvement des forces arm\u00e9es<\/em> (MFA) qui conduisit la r\u00e9volte militaire du 25 avril 1974, furent des cons\u00e9quences directes de cet \u00e9tat de choses, de l\u2019enlisement de la guerre et du refus massif de celle-ci. Rupture qui a permis par la suite \u2013\u00a0aspect d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9 ci-dessus\u00a0\u2013 de restaurer, \u00ab\u00a0blanchir\u00a0\u00bb si je peux me le permettre, l\u2019image d\u2019une institution militaire qui fut intimement li\u00e9e au vieux syst\u00e8me colonial et au r\u00e9gime fasciste.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En r\u00e9alit\u00e9, ceux qui fuyaient la guerre n\u2019\u00e9taient pas les seuls \u00e0 poser probl\u00e8me aux militaires. Nous savons, et ce n\u2019est pas vous, <em>cher ami<\/em> qui allez me contredire, que beaucoup de ceux qui partaient \u00e0 la guerre avaient perdu \u2013\u00a0ou allaient rapidement perdre au cours de cette aventure forc\u00e9e\u00a0\u2013 le respect envers la haute et moyenne hi\u00e9rarchie qui les envoyaient dans la jungle, pour tuer ou mourir. Soyons s\u00e9rieux\u00a0: l\u2019objectif \u00e9tait de revenir vivant, entier autant que possible. Avez-vous lu les <em>Lettres de la guerre<\/em> (<em>Cartas da guerra<\/em>) d\u2019Antonio Lobo Antunes qui viennent d\u2019\u00eatre adapt\u00e9es au cin\u00e9ma par Ivo M. Ferreira[5. <a class=\"website-link\" href=\"https:\/\/vimeo.com\/173882446\">https:\/\/vimeo.com\/173882446<\/a>. Le film prend pour trame les lettres que l&#8217;\u00e9crivain Ant\u00f3nio Lobo Antunes, m\u00e9decin militaire en Angola en 1971, avait adress\u00e9es \u00e0 son \u00e9pouse durant le conflit. ]\u00a0? L\u2019\u00e9crivain relate l\u2019esprit qui r\u00e9gnait dans l\u2019arm\u00e9e coloniale\u00a0: loin du patriotisme ou de la d\u00e9fense de l\u2019Empire, mais plut\u00f4t celui de l\u2019obsession de la survie. Nous le savons, d\u00e8s le lendemain du 25 avril 1974, plus personne ne combattit, et dans les postes les plus recul\u00e9s de la brousse, on d\u00e9posa les armes et on se mobilisa pour imposer le retour \u00e0 la maison au grand d\u00e9sespoir de certains grad\u00e9s et des fonctionnaires de la police politique, qui doublaient souvent la hi\u00e9rarchie militaire dans le commandement des op\u00e9rations\u00a0! Ceci met en lumi\u00e8re le mensonge d\u00e9risoire de tout ce branle-bas patriotique qui submerge aujourd\u2019hui le courrier des lecteurs des journaux, chaque fois que l\u2019on aborde de nouveau la question des d\u00e9serteurs et plus g\u00e9n\u00e9ralement de l\u2019opposition \u00e0 la guerre.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Un autre aspect soulign\u00e9 par nos chercheurs est moins connu et rarement trait\u00e9. Il s\u2019agit des cons\u00e9quences du refus de la guerre sur la structure militaire, sur le n\u00e9cessaire enr\u00f4lement de nombreux Africains afin de compenser le manque de chair \u00e0 canon \u00ab\u00a0blanche\u00a0\u00bb. Cette <em>africanisation<\/em> de l\u2019arm\u00e9e coloniale portugaise cr\u00e9a un nouveau flux de d\u00e9sertions sur les trois fronts de combat. Paradoxalement, elle finit par renforcer les gu\u00e9rillas des organisations nationalistes qui r\u00e9cup\u00e9r\u00e8rent bon nombre de soldats africains d\u00e9serteurs. Il semble normal que ce fait soit peu connu, puisque les rares d\u00e9bats sur la guerre continuent d\u2019\u00eatre marqu\u00e9s par le sceau du racisme colonial. Quand on parle de 8\u00a0831 morts et de 20\u00a0000 bless\u00e9s, on se contente de comptabiliser les soldats blancs\u00a0! Le nombre d\u2019Africains morts, bless\u00e9s et disparus, reste inconnu. Tout comme celui des d\u00e9serteurs africains. Cette partie de l\u2019humanit\u00e9 n\u2019entrait pas dans les statistiques de l\u2019\u00c9tat colonial salazariste. Tout comme cela continue \u00e0 ne pas int\u00e9resser les interpr\u00e9tations fabriqu\u00e9es par l\u2019\u00c9tat \u00ab\u00a0d\u00e9mocratique\u00a0\u00bb post-salazariste.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Voici, <em>cher ami,<\/em> o\u00f9 je voulais en arriver. Ce mouvement de refus de la guerre fut un \u00e9v\u00e9nement important et exceptionnel. Sans \u00e9gal dans le cadre des soci\u00e9t\u00e9s contemporaines occidentales. Au Portugal, il a pes\u00e9 de fa\u00e7on d\u00e9terminante dans la chute du r\u00e9gime fasciste, a renforc\u00e9 les mouvements anticolonialistes, a rendu in\u00e9vitable et irr\u00e9versible la fin du tardif syst\u00e8me colonial portugais, soutenu \u00e0 bout de bras par des puissances aux int\u00e9r\u00eats divers comme la France et l\u2019Afrique du Sud.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/04\/Lettre_voisin3_conv.jpg\" alt=\"\" width=\"495\" height=\"468\" class=\"aligncenter size-full wp-image-5996\" \/><\/p>\n<p id=\"caption\" style=\"margin-top: 0pt;\">Embarquement de troupes pour la guerre coloniale, Lisbonne, 1971.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Si vous n\u2019\u00eates pas encore fatigu\u00e9 par ma logorrh\u00e9e, j\u2019aimerais revenir aux arguments mis en avant contre ceux qui s\u2019oppos\u00e8rent \u00e0 la guerre. En commen\u00e7ant par le clich\u00e9 des \u00ab\u00a0tra\u00eetres \u00e0 la patrie\u00a0\u00bb. Vous comprendrez, <em>cher ami<\/em>, que l\u2019expression n\u2019a de sens que pour ceux qui croient en l\u2019existence de cette pr\u00e9tendue patrie. Il s\u2019agit d\u2019un concept fabriqu\u00e9 par les ma\u00eetres, destin\u00e9 \u00e0 persuader ceux qui ne ma\u00eetrisent rien du devoir qu\u2019ils ont de d\u00e9fendre les int\u00e9r\u00eats des premiers\u2026 Si de nos jours, l\u2019amour de la \u00ab\u00a0patrie\u00a0\u00bb semble r\u00e9duit \u00e0 la passion du football, hier, le concept fut irr\u00e9m\u00e9diablement rejet\u00e9 par la grande majorit\u00e9 de ceux qui refus\u00e8rent la guerre, tellement il \u00e9tait indissociable des incantations du r\u00e9gime fasciste qui s\u2019en servait pour l\u00e9gitimer ses activit\u00e9s et n\u00e9goces. C\u2019est pourquoi l\u2019insulte ne fonctionne pas, et se r\u00e9v\u00e8le vide de sens. Refuser la guerre n\u2019impliquait pas de trahir quelqu\u2019un ou quelque chose, c\u2019\u00e9tait le rejet du r\u00e9gime et du syst\u00e8me colonial qui \u00e9tait en question.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il y a \u00e9galement beaucoup \u00e0 dire sur le mot \u00ab\u00a0l\u00e2che\u00a0\u00bb qu\u2019on colle \u00e0 ceux qui auraient manqu\u00e9 de \u00ab\u00a0courage\u00a0\u00bb. Le \u00ab\u00a0courage\u00a0\u00bb dont il est ici question n\u2019est autre chose que la peur ressentie par celui qui est mis de force dans une situation qu\u2019il ne choisit pas. <em>Cher ami<\/em>, vous le savez bien pour l\u2019avoir directement v\u00e9cu, beaucoup de ceux qui acceptaient de partir le faisaient avec la peur au ventre d\u2019une situation qui leur \u00e9tait impos\u00e9e. Et c\u2019\u00e9tait cette soumission \u00e0 la peur que les chefs nomm\u00e8rent \u00ab\u00a0courage\u00a0\u00bb. Ceux qui refusaient cette peur devaient en assumer les cons\u00e9quences, une situation d\u2019\u00e9loignement, d\u2019exil, avec les difficult\u00e9s mat\u00e9rielles, culturelles, spirituelles qui en r\u00e9sultaient, et qui g\u00e9n\u00e9raient d\u2019autres peurs \u2013\u00a0ou d\u2019autres courages si vous pr\u00e9f\u00e9rez\u2026<\/p>\n<p class=\"textbody\">Seuls les ignobles personnages qui soutenaient le salazarisme et ceux qui avaient la t\u00eate en bouillie accept\u00e8rent de faire la guerre de fa\u00e7on volontaire. Il faut bien le reconna\u00eetre, ils ont exist\u00e9. Vous l\u2019avez peut-\u00eatre constat\u00e9 d\u2019exp\u00e9rience, on a toujours trouv\u00e9 des braves gens pr\u00eats \u00e0 torturer, massacrer au nom de la civilisation chr\u00e9tienne occidentale, ou m\u00eame au nom de rien, juste par absence d\u2019humanit\u00e9. Ils sont parmi nous, encore et toujours, ils se reproduisent comme des cafards \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du syst\u00e8me de soumission et d\u2019ali\u00e9nation dans lequel nous vivons. Hier comme aujourd\u2019hui, la vraie ligne de s\u00e9paration se situait donc entre ceux qui soutenaient le r\u00e9gime de domination, et les autres. Dans le cas portugais, la guerre coloniale fut un aspect extr\u00eame du r\u00e9gime fasciste. Pourtant, nous savons tous que parmi ceux qui ne le soutenaient pas, beaucoup se r\u00e9sign\u00e8rent, pour des raisons diverses, relationnelles, morales, mat\u00e9rielles, \u00e0 faire la guerre. Il n\u2019y a rien \u00e0 redire, et on peut les comprendre sans pour autant les justifier.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Enfin, que dire de l\u2019affirmation selon laquelle seuls les fils \u00e0 papa et les riches refus\u00e8rent de faire la guerre\u00a0? Mais o\u00f9 va-t-on chercher de telles idioties\u00a0? Il est \u00e9vident que la grande majorit\u00e9 des fils des riches ne font pas la guerre\u00a0! Comme je l\u2019ai dit, c\u2019est pour cette raison-m\u00eame que fut cr\u00e9\u00e9 le concept de \u00ab\u00a0patrie\u00a0\u00bb, qui permet de faire mourir des pauvres diables pour la d\u00e9fense d\u2019int\u00e9r\u00eats qui ne sont point les leurs. La formule d\u2019Anatole France sur la boucherie de la Premi\u00e8re Guerre mondiale est limpide\u00a0: \u00ab\u00a0<em>On croit mourir pour la patrie et on meurt pour des industriels\u00a0!\u00a0<\/em>\u00a0\u00bb La logique \u00e0 ce jour n\u2019a pas chang\u00e9 et ne changera pas, elle est intrins\u00e8que au fonctionnement du syst\u00e8me. Les quelques grandes familles capitalistes propri\u00e9taires du petit pays, hier comme aujourd\u2019hui, n\u2019y trouveront rien \u00e0 redire. Passons\u2026 En r\u00e9alit\u00e9, la plupart des d\u00e9serteurs, r\u00e9fractaires et \u00e9vad\u00e9s du service militaire provenaient des classes moyennes et inf\u00e9rieures de la soci\u00e9t\u00e9, \u00e9taient des travailleurs ou des employ\u00e9s. Aveugl\u00e9s par l\u2019exemple d\u2019une poign\u00e9e de \u00ab\u00a0fils \u00e0 papa\u00a0\u00bb pass\u00e9s par l\u2019exil, qui eurent ensuite le mauvais go\u00fbt d\u2019\u00e9changer l\u2019\u00e9thique et le respect de soi pour le m\u00e9tier de la politique, les patriotes de service prennent l\u2019arbre pour la for\u00eat et se d\u00e9cha\u00eenent \u00e0 tout va.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Si vous me le permettez, <em>cher ami<\/em>, je vais vous parler de ma modeste exp\u00e9rience personnelle. J\u2019\u00e9tais un jeune issu de la classe moyenne. Ayant des parents petits fonctionnaires, d\u00e9pourvu de moyens pour mener des \u00e9tudes universitaires, je m\u2019engageai dans une \u00e9cole militaire, celle de la marine pour \u00eatre plus pr\u00e9cis. \u00c0 peine sorti de l\u2019adolescence, j\u2019aimais l\u2019oc\u00e9an, la libert\u00e9 des grands espaces, et je me suis trouv\u00e9 emprisonn\u00e9 dans une institution oppressive et qui me menait in\u00e9luctablement \u00e0 la guerre. J\u2019ai corrig\u00e9 l\u2019erreur en d\u00e9sertant quelques ann\u00e9es plus tard. Ce que j\u2019ai pu observer moi-m\u00eame dans cette \u00e9cole fut que, sauf exception, les individus les plus patriotiques et soumis \u00e0 l\u2019ordre du r\u00e9gime \u00e9taient justement les gar\u00e7ons issus des familles de la vieille bourgeoisie et proches des int\u00e9r\u00eats des seigneurs de l\u2019\u00e9conomie. Ce qui ne veut pas dire qu\u2019ils \u00e9taient pr\u00eats \u00e0 mourir pour leur patrie\u00a0; ils \u00e9taient en revanche bel et bien d\u00e9cid\u00e9s \u00e0 faire mourir les autres. Et puisque je parle de mon pass\u00e9, voici un autre exemple de l\u2019hypocrisie du discours patriotique sur l\u2019h\u00e9ro\u00efsme\u00a0: les jeunes officiers sortis de l\u2019\u00e9cole avec les plus mauvaises notes \u00e9taient justement ceux qu\u2019on pla\u00e7ait dans le corps des marines, directement impliqu\u00e9 dans les fronts de combat. Il \u00e9tait clair que ce n\u2019\u00e9tait pas un honneur d\u2019affronter le danger, mais une punition.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Finalement, \u00e0 l\u2019exception d\u2019une poign\u00e9e de psychopathes s\u00e9duits par les bienfaits du r\u00e9gime du b\u00e9at Salazar, j\u2019ai l\u2019intuition que la majorit\u00e9 de ceux qui ont fait la guerre doivent se demander encore aujourd\u2019hui, au fond d\u2019eux-m\u00eames\u00a0: \u00e0 quoi bon\u00a0? \u00c9tant difficile de vivre avec cette question, surgissent <em>a posteriori<\/em> des justifications et des frustrations. \u00c9videmment, toute mention \u00e0 ceux qui ne l\u2019ont pas faite envoie un message d\u00e9sagr\u00e9able, ouvre une plaie, fonctionne tel un miroir. Pourquoi ne pas reconna\u00eetre que ce temps de vie a \u00e9t\u00e9 perdu, ne pas admettre le tourment de l\u2019avoir accept\u00e9\u00a0? Pourquoi s\u2019aligner sur les discours de ceux qui ont \u00e9t\u00e9 les responsables de cette perte de temps et de vie\u00a0? Et pourquoi tant de hargne et de violence \u00e0 l\u2019encontre de ceux qui ont rejet\u00e9 la guerre et le r\u00e9gime\u00a0?<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/04\/Lettre_voisin4_conv.jpg\" alt=\"\" width=\"700\" height=\"488\" class=\"aligncenter size-full wp-image-5997\" \/><\/p>\n<p id=\"caption\" style=\"margin-top: 0pt;\">\u00ab Fonce sur lui Manu !&#8230; On est tous avec toi ! \u00bb. <em>Cadernos Teatro Oper\u00e1rio<\/em>, ao\u00fbt 1973.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Encore un dernier souvenir personnel qui m\u2019est cher. Je suis revenu au Portugal le 3 mai 1974, apr\u00e8s le coup d\u2019\u00c9tat militaire contre le r\u00e9gime. Le <em>Sud-Express<\/em> s\u2019arr\u00eata \u00e0 la fronti\u00e8re de Vilar Formoso, et des soldats entr\u00e8rent dans le wagon pour nous souhaiter la bienvenue et nous informer que la police politique, la PIDE, s\u2019\u00e9tait h\u00e9ro\u00efquement fondue dans le paysage. L\u2019un d\u2019entre eux me demanda pourquoi j\u2019\u00e9tais en France. \u00ab\u00a0<em>J\u2019ai d\u00e9sert\u00e9 la guerre coloniale\u00a0!<\/em>\u00a0\u00bb, ai-je r\u00e9pondu. Avec un regard franc de fraternit\u00e9 et un sourire complice, il me lan\u00e7a\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Vous avez bien fait\u00a0!\u00a0<\/em>\u00a0\u00bb Je ne sais pas o\u00f9 se trouve cet homme aujourd\u2019hui, mais je suis s\u00fbr qu\u2019il ne fait pas partie de ceux qui passent leur temps libre \u00e0 \u00e9crire au courrier des lecteurs pour pester contre les d\u00e9serteurs.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><em>Cher ami<\/em>, vous aurez peut-\u00eatre compris que je ne pr\u00e9tends pas \u00e9riger le choix que nous avons fait au rang de posture morale arrogante de ceux qui ont eu raison. Il ne s\u2019agit pas de construire un monument \u00e0 ceux qui ont refus\u00e9 la guerre, ni de cr\u00e9er une association de d\u00e9serteurs et r\u00e9fractaires s\u2019inspirant du mod\u00e8le des associations des anciens combattants. En effet, si ces attitudes eurent un sens au moment o\u00f9 elles furent adopt\u00e9es, elles ne garantissaient malheureusement pas les comportements futurs de ceux qui les ont assum\u00e9es (ce qui me d\u00e9sole, car ces choix ont \u00e9t\u00e9 si forts qu\u2019ils devraient marquer une vie pour toujours). D\u00e9serteur un jour, d\u00e9serteur de cette soci\u00e9t\u00e9 pour toujours. Mais la vie suit son cours, et nous sommes souvent peu vigilants vis-\u00e0-vis des forces qui r\u00e9gissent le monde dans lequel nous vivons. Revendiquer aujourd\u2019hui notre attitude pass\u00e9e n\u2019a de sens que si nous r\u00e9affirmons notre opposition au syst\u00e8me dans lequel nous vivons, et qui a chang\u00e9 de forme pour en r\u00e9alit\u00e9 rester le m\u00eame.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Cette lettre nous permettra peut-\u00eatre d\u2019envisager la suite de notre cohabitation de fa\u00e7on plus sereine. Car finalement, il s\u2019agit d\u2019un pass\u00e9 commun que nous partageons, et \u00e0 y regarder de plus pr\u00e8s, nos choix ne sont peut-\u00eatre pas si oppos\u00e9s qu\u2019ils le paraissent. Nous avons tous deux \u00e9t\u00e9 victimes d\u2019une m\u00eame situation qui nous \u00e9chappait et dont nous n\u2019\u00e9tions pas responsables. Si je comprends votre d\u00e9cision de ne pas refuser la guerre, pourquoi ne comprendriez-vous pas mon refus d&#8217;y aller\u00a0? Ce serait une bonne occasion de rassembler nos forces et de demander aux responsables de rendre des comptes sur cette immense trag\u00e9die historique qui a marqu\u00e9 au fer rouge des millions de Portugais et d\u2019Africains.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Avant de finir, je souhaiterais vous pr\u00e9venir, <em>cher ami<\/em>, que le pire reste \u00e0 venir. Si l\u2019eau du robinet continue \u00e0 couler, elle prendra de plus en plus la couleur du sang. Car apr\u00e8s la question r\u00e9currente des r\u00e9fractaires et d\u00e9serteurs, une autre sortira du brouillard. Je fais r\u00e9f\u00e9rence aux horreurs commises pendant la guerre, aux massacres, assassinats, barbaries diverses, enfin, \u00e0 tout ce qui peuple encore aujourd\u2019hui les nuits cauchemardesques de nombreux hommes qui l\u2019ont v\u00e9cu. La r\u00e9cente publication du livre de Mustafah Dhada sur le massacre de Wiriamu par l&#8217;arm\u00e9e portugaise, au Mozambique, en d\u00e9cembre 1972[6. Mustafah Dhada,<em> O Massacre Portugu\u00eas de Wiriamu<\/em>, Tinta da China, 2016. L\u2019auteur, un universitaire am\u00e9ricain d\u2019origine mozambicaine, fit une minutieuse enqu\u00eate sur les massacres d\u2019extermination r\u00e9alis\u00e9s par les commandos de l\u2019arm\u00e9e portugaise dans la r\u00e9gion du barrage de Cabora Bassa (Province de T\u00eate), fin 1972. Jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui le gouvernement portugais est rest\u00e9 muet sur cette affaire.], annonce ce qui vient. Encore un chapitre de cette histoire verrouill\u00e9 dans le coffre de l\u2019oubli. Cette fois-ci, la force qui a la cl\u00e9 est autrement plus puissante que les folkloriques associations d\u2019anciens combattants \u2013\u00a0c\u2019est l\u2019institution militaire elle-m\u00eame.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Veuillez agr\u00e9er, <em>cher voisin<\/em>, mes sinc\u00e8res salutations antimilitaristes.<\/p>\n<div class=\"signature\">\n<p class=\"textbody\">Jorge Valadas<\/p>\n<\/div>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/04\/Lettre_voisin5_conv.jpg\" alt=\"\" width=\"700\" height=\"490\" class=\"aligncenter size-full wp-image-5998\" \/><\/p>\n<div class=\"speaker-mute footnotes_reference_container\"> <div class=\"footnote_container_prepare\"><p><span class=\"footnote_reference_container_label pointer\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_3791_1();\">Notes<\/span><span class=\"footnote_reference_container_collapse_button\" style=\"display: none;\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_3791_1();\">[<a id=\"footnote_reference_container_collapse_button_3791_1\">+<\/a>]<\/span><\/p><\/div> <div id=\"footnote_references_container_3791_1\" style=\"\"> <table class=\"footnotes_table footnote-reference-container\"> <tbody> \r\n\r\n<tr class=\"footnotes_plugin_reference_row\"> <td class=\"footnote_plugin_index_combi pointer\"  onclick=\"footnote_moveToAnchor_3791_1('footnote_plugin_tooltip_3791_1_1');\"><a id=\"footnote_plugin_reference_3791_1_1\" class=\"footnote_backlink\"><span class=\"footnote_index_arrow\">&#8617;<\/span>1<\/a><\/td> <td class=\"footnote_plugin_text\"> Auteur de <em>La m\u00e9moire et le feu. Portugal\u00a0: l&#8217;envers du d\u00e9cor de l&#8217;Euroland<\/em> (L&#8217;Insomniaque, 2011), Jorge Valadas a d\u00e9sert\u00e9 l\u2019arm\u00e9e coloniale portugaise avant de se r\u00e9fugier \u00e0 Paris o\u00f9 il vit depuis 1967. <\/td><\/tr>\r\n\r\n <\/tbody> <\/table> <\/div><\/div><script type=\"text\/javascript\"> function footnote_expand_reference_container_3791_1() { jQuery('#footnote_references_container_3791_1').show(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_3791_1').text('\u2212'); } function footnote_collapse_reference_container_3791_1() { jQuery('#footnote_references_container_3791_1').hide(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_3791_1').text('+'); } function footnote_expand_collapse_reference_container_3791_1() { if (jQuery('#footnote_references_container_3791_1').is(':hidden')) { footnote_expand_reference_container_3791_1(); } else { footnote_collapse_reference_container_3791_1(); } } function footnote_moveToAnchor_3791_1(p_str_TargetID) { footnote_expand_reference_container_3791_1(); var l_obj_Target = jQuery('#' + p_str_TargetID); if (l_obj_Target.length) { jQuery('html, body').animate({ scrollTop: l_obj_Target.offset().top - window.innerHeight * 0.34 }, 380); } }<\/script>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Traduction de Filipa Freitas Le 25 avril 1974, une partie de l\u2019arm\u00e9e portugaise met fin \u00e0 pr\u00e8s de 50 ans d&#8217;un r\u00e9gime autoritaire d&#8217;id\u00e9ologie fasciste. 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