{"id":3799,"date":"2017-05-03T23:37:36","date_gmt":"2017-05-03T21:37:36","guid":{"rendered":"http:\/\/jefklak.org\/?p=3799"},"modified":"2017-05-03T23:37:36","modified_gmt":"2017-05-03T21:37:36","slug":"prends-le-cool","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/2017\/05\/03\/prends-le-cool\/","title":{"rendered":"Prends-le-cool"},"content":{"rendered":"<div class=\"intro\">\n<p class=\"textbody\">Autoentrepreneurs \u00e0 deux roues, en uniforme fluo, mollets galb\u00e9s et carapace cubique, \u00e0 fond les ballons sur le macadam, ils hantent depuis quelques temps le paysage urbain. Mais pour qui roulent les livreurs \u00e0 v\u00e9lo\u00a0?<br \/>\n\u00c0 l\u2019occasion de la naissance du <a class=\"website-link\" href=\"https:\/\/www.facebook.com\/clap75\/\">CLAP<\/a> (Collectif de livreurs autonomes de Paris), qui nous semble de bon augure pour les difficiles ann\u00e9es \u00e0 venir, <a href=\"http:\/\/jefklak.org\/revue-papier\/\" rel=\"noopener\" target=\"_blank\">Jef Klak<\/a> a d\u00e9cid\u00e9 de mettre en ligne ce t\u00e9moignage issu de notre tout dernier num\u00e9ro, \u00ab&#160;<a href=\"http:\/\/jefklak.org\/chval-de-course-numero-4\/\" rel=\"noopener\" target=\"_blank\">Ch\u2019val de course<\/a>&#160;\u00bb.<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"pdf-link\">T\u00e9l\u00e9charger l&#8217;article en <a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/05\/Livreurs_Site_JK.pdf\">PDF<\/a>.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/?tribe_events=%e2%8b%85-paris-18eme-jef-klak-invite-le-collectif-des-livreurs-autonomes-parisiens-clap-75\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-3836\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/05\/Clap75_RideauRouge.jpg\" alt=\"\" width=\"3507\" height=\"2480\" \/><\/a><\/p>\n<p class=\"textbody\">C\u2019est au hasard d\u2019un spam que j\u2019apprends l\u2019existence de ce qui va bient\u00f4t devenir mon quotidien\u00a0; l\u2019email en question est une annonce d\u2019emploi de coursier \u00e0 v\u00e9lo. Ces derniers temps, voyant appara\u00eetre ces nouveaux cyclistes, je m\u2019\u00e9tais vaguement demand\u00e9 de quoi il retournait. Un nouveau sport\u00a0? Un service de proximit\u00e9\u00a0? Des hommes-sandwichs\u00a0? Des \u00e9boueurs \u00e0 v\u00e9lo\u00a0?<\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00c9tant donn\u00e9 que mon indemnisation ch\u00f4mage touche \u00e0 sa fin et que j\u2019ai trouv\u00e9 un appart\u2019 dont il va bien falloir payer le loyer, la proposition est all\u00e9chante. Bien s\u00fbr, je me m\u00e9fie, je ne suis pas sans savoir qu\u2019\u00e0 l\u2019heure de l\u2019ub\u00e9risation de l\u2019\u00e9conomie, les nouvelles formes d\u2019exploitation peuvent rev\u00eatir l\u2019apparence de la \u00ab\u00a0coolitude\u00a0\u00bb. Mais, d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, je ne veux pas m\u2019encha\u00eener \u00e0 un nouveau contrat \u00e0 temps plein qui ne me laisserait pas le temps de faire quoi que ce soit hors du monde salarial. Et puis, j\u2019aime beaucoup faire du v\u00e9lo. Je d\u00e9cide donc, dans un \u00e9lan d\u2019insouciance m\u00eal\u00e9e de curiosit\u00e9, de tenter l\u2019exp\u00e9rience, convaincu que je saurai trouver la distance n\u00e9cessaire pour ne pas me faire compl\u00e8tement happer.<\/p>\n<h3 class=\"section\">R\u00eaves d\u2019hiver<\/h3>\n<p class=\"textbody\">L\u00e0, tout s\u2019encha\u00eene rapidement. Je clique sur le lien du spam qui me renvoie au site du CFE\u00a0(Centre de formalit\u00e9s des entreprises) me permettant de m\u2019inscrire pour obtenir le statut d\u2019autoentrepreneur. Deux clics plus tard, via l\u2019interface bleu-sexy du site, je prends un rendez-vous avec l\u2019entreprise \u2013 il est pr\u00e9cis\u00e9 de s\u2019y rendre muni d\u2019un v\u00e9lo et d\u2019un t\u00e9l\u00e9phone portable charg\u00e9 \u00e0 100\u00a0%. Aussi facile que de commander un livre sur Amazon.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Me voil\u00e0 donc, deux semaines plus tard, sans aucune exp\u00e9rience mais en possession d\u2019un biclou et d\u2019un smartphone, devant les locaux de la soci\u00e9t\u00e9 Prends-le-cool<span class=\"footnote_referrer\"><a onclick=\"footnote_moveToAnchor_3799_1('footnote_plugin_reference_3799_1_1');\" ><sup id=\"footnote_plugin_tooltip_3799_1_1\" class=\"footnote_plugin_tooltip_text\">1<\/sup><\/a><span id=\"footnote_plugin_tooltip_text_3799_1_1\" class=\"footnote_tooltip\"><\/span><\/span> au sein de laquelle je pr\u00e9tends \u00eatre embauch\u00e9 ou, plus exactement, avec laquelle je me propose de \u00ab\u00a0cr\u00e9er un partenariat\u00a0\u00bb. Je suis un peu stress\u00e9 comme avant un r\u00e9el entretien d\u2019embauche. D\u2019autres postulants sont d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 avec leur mat\u00e9riel\u00a0: <em>patchwork<\/em> d\u2019une trentaine de personnes en situation de gal\u00e8re plus ou moins avanc\u00e9e \u2013 des banlieusards, jeunes et moins jeunes jusqu\u2019aux d\u00e9class\u00e9s du centre-ville, en passant par des commerciaux au ch\u00f4mage.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Un petit bonhomme rond avec des mollets en b\u00e9ton et un d\u00e9bit de parole en plein sprint vient nous chercher. Il inspecte nos v\u00e9los et conseille \u00e0 certains d\u2019entre nous de rentrer chez eux\u2009: \u00e9tant donn\u00e9 l\u2019\u00e9tat de leurs v\u00e9hicules, ils ne sont pas \u00ab\u00a0op\u00e9\u00a0\u00bb. En ce qui me concerne, il h\u00e9site. Mon v\u00e9lo est un peu lourd. Apr\u00e8s ce premier tri, il nous invite \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer dans ce qui s\u2019av\u00e8re \u00eatre le si\u00e8ge de Prends-le-cool. L\u2019endroit est vaste\u00a0: on dirait un <em>open-space<\/em> en cours d\u2019installation. Tout para\u00eet \u00e0 peine r\u00e9el, compos\u00e9 d\u2019\u00e9l\u00e9ments qui ont l\u2019air d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 pos\u00e9s l\u00e0 la veille, et d\u00e9j\u00e0 pr\u00eats pour un futur d\u00e9m\u00e9nagement. Il y a d\u2019un c\u00f4t\u00e9 des employ\u00e9s qui s\u2019affairent devant des ordinateurs \u2013 sans doute le standard t\u00e9l\u00e9phonique \u2013, et de l\u2019autre, toutes sortes de personnes aux fonctions ind\u00e9finissables. J\u2019ai l\u2019impression de me trouver face \u00e0 un mirage que le moindre \u00e9v\u00e9nement un peu cons\u00e9quent suffirait \u00e0 faire s\u2019\u00e9vaporer.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Nous entrons donc dans le b\u00e2timent sans trop savoir quoi faire de nos corps. Le reste du personnel nous ignore tout simplement, comme il ignore les cartons entass\u00e9s, les papiers d\u2019emballage et le mat\u00e9riel destin\u00e9 aux livreurs. Nous faisons partie de la r\u00e9alit\u00e9 quotidienne\u00a0; des fourn\u00e9es de livreurs, ils doivent en voir tous les jours. Le petit bonhomme nous invite \u00e0 organiser en cercle les nombreux cartons qui tra\u00eenent pour nous asseoir dessus le temps qu\u2019il fasse un topo.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Que sont ces autoentreprises que nous avons cr\u00e9\u00e9es sans en conna\u00eetre quoi que ce soit\u00a0? Qu\u2019est-ce que la soci\u00e9t\u00e9 Prends-le-cool\u00a0? Il nous explique d\u2019embl\u00e9e que nous ne cotiserons pas au ch\u00f4mage, que nous sommes des partenaires de l\u2019entreprise et non des employ\u00e9s, et que par cons\u00e9quent, si nous nous prenons une voiture en pleine face, nous ne serons pas indemnis\u00e9s, \u00e0 moins d\u2019avoir souscrit \u00e0 une assurance priv\u00e9e. Lui-m\u00eame n\u2019est rien de plus qu\u2019un humble livreur, et quand il a eu son accident \u2013 ce qui manque rarement d\u2019arriver au bout d\u2019un certain temps pass\u00e9 sur la route \u2013, il est rest\u00e9 chez lui, immobilis\u00e9 trois semaines \u00e0 ses propres frais. Mais bon, autrement, c\u2019est super cool de faire du v\u00e9lo et g\u00e9nial d\u2019\u00eatre pay\u00e9 pour en faire.<\/p>\n<h3 class=\"section\">Monnaie de singe<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Le petit bonhomme rond encha\u00eene\u00a0:<\/p>\n<div class=\"quote\">\n<p class=\"textbody\">\u2013 Prends-le-cool n\u2019est pas votre patron. Il n\u2019y a pas de patron\u00a0; vous \u00eates votre propre patron. Prends-le-cool est une interface entre des gens qui ont faim, des personnes qui savent livrer, et des restaurateurs qui savent faire \u00e0 manger. Vous \u00eates venus pour vendre votre savoir-faire\u00a0; de notre c\u00f4t\u00e9, nous fournissons un standard, un r\u00e9pertoire de restaurants partenaires et surtout l\u2019algorithme. L\u2019\u00ab\u00a0algo\u00a0\u00bb sera votre principal lien avec nous une fois que vous aurez t\u00e9l\u00e9charg\u00e9 l\u2019appli sur votre portable\u00a0; c\u2019est lui qui recevra et r\u00e9partira les commandes que les clients auront pass\u00e9es via notre site internet. Deux param\u00e8tres sont pris en compte par l\u2019algo pour d\u00e9terminer si c\u2019est vous qui recevrez en priorit\u00e9 la commande\u00a0: votre position GPS dans la ville et vos \u00ab\u00a0perfs\u00a0\u00bb. Les perfs, c\u2019est<br \/>\n1. votre vitesse moyenne pour accepter une commande, 2. les retours des restaurateurs \u2013 est-ce qu\u2019ils sont satisfaits de votre travail\u00a0?, 3. la vitesse moyenne de livraison, 4. les retours client \u2013 qui vous attribuent entre une et cinq \u00e9toiles pour chaque livraison. Ces variables d\u00e9terminent quel livreur privil\u00e9gier au d\u00e9triment de tel autre. L\u2019importance relative des variables \u00e9volue au fur et \u00e0 mesure des mises \u00e0 jour.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Vous r\u00e9serverez trois semaines \u00e0 l\u2019avance sur notre site internet les cr\u00e9neaux horaires durant lesquels vous voulez travailler. Nous proposons des tranches de deux et quatre heures tous les midis et tous les soirs. Les places sont limit\u00e9es et donn\u00e9es en priorit\u00e9 aux premiers connect\u00e9s et aux meilleurs \u00ab\u00a0bikers\u00a0\u00bb. Vous serez pay\u00e9s 7,50\u00a0\u20ac par course, quelle que soit la distance, et vous \u00eates assur\u00e9s d\u2019\u00eatre pay\u00e9s au moins l\u2019\u00e9quivalent de deux courses, donc 15\u00a0\u20ac par heure travaill\u00e9e, m\u00eame si nous ne sommes pas en mesure de vous en proposer. Le dimanche soir, ce minimum est port\u00e9 \u00e0 trois courses par heure.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Nous faisons \u2013 et quand je dis \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb, je vous rappelle que je suis moi-m\u00eame un simple livreur\u00a0\u2013 une chasse impitoyable aux livreurs qui se connectent au logiciel et se contentent du minimum horaire garanti en se localisant dans des zones o\u00f9 il n\u2019y a pas de restaurants. Nous savons que certains utilisent m\u00eame parfois des applis falsifiant leur localisation.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il est dans votre int\u00e9r\u00eat d\u2019offrir le meilleur service possible et il est dans notre int\u00e9r\u00eat de vous pousser \u00e0 le faire. Rien d\u2019anormal donc \u00e0 ce que l\u2019algo soit programm\u00e9 pour op\u00e9rer une s\u00e9lection \u00ab\u00a0naturelle\u00a0\u00bb parmi vous. Les meilleurs restent\u00a0; les mauvais partent par carence de commande. En suivant son int\u00e9r\u00eat propre, chacun participe \u00e0 l\u2019int\u00e9r\u00eat de tous, qui est de continuer \u00e0 bosser\u00a0!<\/p>\n<p class=\"textbody\">Passons \u00e0 la s\u00e9lection pratique\u00a0: vous allez devoir suivre un coursier \u00e0 l\u2019\u0153uvre. Lui, il fait son travail\u00a0; il n\u2019est pas cens\u00e9 vous attendre. Son objectif est de faire un max de courses, pour avoir un max de perfs, pour recevoir un max de commandes, pour gagner un max de fric. Okay\u00a0? C\u2019est parti\u00a0!<\/p>\n<\/div>\n<h3 class=\"section\">En un combat douteux<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Nous sortons r\u00e9cup\u00e9rer nos v\u00e9los, et nous voil\u00e0 r\u00e9partis en groupes de trois par coursier. Le n\u00f4tre nous assure qu\u2019avec lui, \u00ab\u00a0<em>il n\u2019y a pas de probl\u00e8me, c\u2019est cool, on n\u2019a pas \u00e0 s\u2019inqui\u00e9ter, c\u2019est gagn\u00e9 d\u2019avance\u00a0!\u2009<\/em>\u00a0\u00bb. Le gars n\u2019est pas antipathique, mais impossible de lui faire confiance. Il parle sans jamais se d\u00e9partir d\u2019une ironie glac\u00e9e qui ne se reconna\u00eet pas elle-m\u00eame.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il donne un coup de p\u00e9dale, et nous voil\u00e0 partis, mes deux acolytes et moi, \u00e0 sa suite. Je me trouve en deuxi\u00e8me position et tente de garder une coh\u00e9sion, un \u00e9cart constant, entre le coureur devant moi et celui qui est dans ma roue. Le t\u00e9l\u00e9phone du livreur vibre. L\u2019algo vient de lui proposer une course. Il nous montre qu\u2019il faut cliquer sur \u00ab\u00a0accepter\u00a0\u00bb. Il n\u2019y a pas de bouton \u00ab\u00a0refuser\u00a0\u00bb. Tu peux ignorer que ton portable sonne, mais alors tant pis pour tes perfs\u2026 Il clique donc, et un plan Google Maps appara\u00eet indiquant le trajet jusqu\u2019au restaurant. Nous remplissons une commande, puis deux, \u00e0 un rythme que j\u2019arrive \u00e0 tenir, malgr\u00e9 mon v\u00e9lo un peu lourd. D\u2019un coup, le leader s\u2019arr\u00eate pour une mise au point rapide\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0<em>Vous voyez les gros trucs noirs qui passent du vert, \u00e0 l\u2019orange, au rouge\u00a0? Eh bien moi, je ne sais pas ce que c\u2019est et je n\u2019ai pas le temps de me poser la question\u00a0: j\u2019ai un loyer \u00e0 payer.<\/em>\u00a0\u00bb Sur ce, il red\u00e9marre \u00e0 un rythme qui m\u2019est inconnu en ville. On ignore tous les feux rouges. Les espaces qu\u2019on emprunte entre les voitures en mouvement sont si \u00e9troits que l\u2019on \u00e9vite \u00e0 grand-peine les accidents.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019algo ne laisse aucun r\u00e9pit, et le coursier fait bien son job. Le type qui me pr\u00e9c\u00e8de et moi-m\u00eame ne suivons plus qu\u2019avec difficult\u00e9 les deux autres. Dans l\u2019adversit\u00e9 na\u00eet une certaine sympathie\u00a0: aussi inadapt\u00e9s l\u2019un que l\u2019autre \u00e0 ce qu\u2019exige le moment. Bient\u00f4t, nous voil\u00e0 <em>game over<\/em>\u00a0: le livreur a disparu dans le rythme aveugle de la m\u00e9tropole. Nous cherchons quelque temps le lieu de la livraison, sans t\u00e9l\u00e9phone, ni adresse. C\u2019est absurde. Finalement, abandonn\u00e9s, r\u00e9sign\u00e9s mais vivants\u00a0!, nous retournons au si\u00e8ge de Prends-le-cool. Une jeune fille nous ouvre la porte. Il n\u2019y a plus personne dans les locaux. Face \u00e0 son ordi, elle nous rassure\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Ce n\u2019est pas grave, vous avez deux chances, revenez la semaine prochaine.<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<h3 class=\"section\">Corps perdus<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Apr\u00e8s avoir rempli les formalit\u00e9s pour devenir autoentrepreneur officiel, autant aller jusqu\u2019au bout de l\u2019exp\u00e9rience\u00a0: je d\u00e9cide de retenter ma chance. \u00c9quip\u00e9 d\u2019un nouveau v\u00e9lo, achet\u00e9 expr\u00e8s, je passe le test avec succ\u00e8s. Toutes les semaines, \u00e0 l\u2019heure pile o\u00f9 le calendrier devient accessible sur le site web, je m\u2019inscris, quinze jours \u00e0 l\u2019avance, sur les plannings en ligne \u2013 tous les cr\u00e9neaux horaires \u00e9tant r\u00e9serv\u00e9s en quelques minutes.<\/p>\n<p class=\"textbody\">J\u2019apprends \u00e0 griller les feux rouges, \u00e0 r\u00e9pondre aussi rapidement que possible aux sollicitations incessantes de l\u2019algo, \u00e0 mesurer mes perfs, \u00e0 \u00ab\u00a0optimiser\u00a0\u00bb mon rapport client. Je porte l\u2019uniforme Prends-le-cool \u2013 un \u00e9norme sac cubique et un T-shirt cycliste fluo\u00a0\u2013 qui me transforme en publicit\u00e9 ambulante.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Dans un jeu vid\u00e9o d\u2019arcade de la fin des ann\u00e9es 1990, <em>Radikal Bikers<\/em>, le joueur doit encha\u00eener les courses dans les rues de Naples en un temps limit\u00e9. Bien s\u00fbr, il ne cesse de se prendre pi\u00e9tons, voitures, camions en pleine face, mais ces accidents ne lui font jamais perdre autre chose que du temps. Le <em>game over<\/em> intervient quand le joueur n\u2019a pas r\u00e9ussi \u00e0 terminer une course \u00e0 temps. Aujourd\u2019hui, ce jeu me semble s\u2019\u00eatre incarn\u00e9, expurg\u00e9 de sa l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, sous la forme de la startup Prends-le-cool, et je suis devenu l\u2019un de ces <em>radikal bikers<\/em> pr\u00eats \u00e0 transgresser toutes les lois de la circulation pour payer le loyer.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Faire du v\u00e9lo avait toujours \u00e9t\u00e9 pour moi une exp\u00e9rience lib\u00e9ratrice\u00a0; je d\u00e9couvre de jour en jour qu\u2019il peut en \u00eatre autrement. D\u00e8s que nous avons notre sac sur les \u00e9paules, smartphone au bras, la ville, en m\u00eame temps que nous, se transforme. Elle devient course d\u2019obstacles. Les conducteurs de voitures et la police font, la plupart du temps, preuve d\u2019une grande tol\u00e9rance pour notre totale et n\u00e9cessaire inobservance des lois de la circulation.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Dans les quartiers les plus populaires de la capitale, nous sommes particuli\u00e8rement bien accueillis.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ici, beaucoup de gens travaillent pour ces entreprises de coursiers \u00e0 v\u00e9lo. De mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, des <em>open-spaces <\/em>aux fab-labs, des entreprises de design aux ateliers d\u2019artistes, des jeunes hipsters aux voleurs de cartes bleues qui demandent \u00e0 \u00eatre livr\u00e9s dans la rue, nous jouissons d\u2019une certaine reconnaissance pour notre courage \u00e0 braver les dangers de la route afin de satisfaire le ventre de nos concitoyens. Les enfants se laissent captiver par notre d\u00e9guisement d\u2019hommes du futur. Une aura magique de h\u00e9ros de la livraison r\u00e9tribue nos efforts, surtout les jours de pluie. Quand un client nous a attendu en suivant en direct sur le site internet notre progression vers son appartement, et qu\u2019il nous accueille, admiratif de notre rapidit\u00e9, nous repartons avec une fiert\u00e9 non dissimul\u00e9e. Ces encouragements participent, au-del\u00e0 de la r\u00e9mun\u00e9ration de la course, \u00e0 notre adh\u00e9sion au \u00ab\u00a0jeu\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Mais cette r\u00e9tribution symbolique est vite d\u00e9pens\u00e9e. Les livraisons qui s\u2019encha\u00eenent, les immeubles \u00e0 trois codes, les escaliers qu\u2019il faut monter et redescendre, \u00e9puisent nos corps et nos nerfs. La ville perd petit \u00e0 petit sa consistance territoriale pour devenir une s\u00e9rie de boucles plus ou moins p\u00e9nibles, reliant restaurants et clients. Les commandes se r\u00e9p\u00e8tent et nous renvoient sur les m\u00eames avenues, aux m\u00eames horaires, au milieu des m\u00eames amas de voitures. \u00c0 force, Paris nous semble une immense usine \u00e0 ciel ouvert o\u00f9 se rejoue quotidiennement le m\u00eame ballet asphyxiant.<\/p>\n<h3 class=\"section\">Demande \u00e0 la poussi\u00e8re<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Restent des moments de latence quand, par exemple, on attend les plats \u00e0 livrer devant les restaurants. Alors, enfin, des discussions s\u2019engagent. Parfois, l\u2019algo est muet\u00a0: il n\u2019y a plus de commande et on se retrouve \u00e0 zoner, en bande. Au printemps, \u00e0 R\u00e9publique, Nuit Debout prend place et un bout de l\u2019esplanade devient une sorte de QG informel des livreurs \u00e0 v\u00e9lo, o\u00f9 l\u2019on red\u00e9couvre des formes d\u2019entraide. On se file un coup de main pour remplacer un pneu crev\u00e9, r\u00e9parer un v\u00e9lo fatigu\u00e9. On discute en buvant une bi\u00e8re de notre rapport au taf, des sautes d\u2019humeur de l\u2019algo depuis la nouvelle mise-\u00e0-jour\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Je ne sais pas ce qu\u2019il a en ce moment, mais plus on va vite, plus il nous envoie des courses longues\u00a0!<\/em>\u00a0\u00bb Nous sortons de la monotonie de notre fonction pour nous d\u00e9couvrir une condition commune\u00a0; des liens \u00e9mergent, non align\u00e9s sur le temps de la bo\u00eete. Des situations v\u00e9cues isol\u00e9ment redeviennent des probl\u00e8mes collectifs.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Cependant, le lien avec la lutte en cours exigerait un saut que tr\u00e8s peu effectuent. Nos conditions de travail font de nous les envoy\u00e9s d\u2019un futur o\u00f9 tout est d\u00e9j\u00e0 jou\u00e9, et le cadre juridique s\u2019av\u00e8re un code dont le script a \u00e9t\u00e9 hack\u00e9. Nous n\u2019avons, en tant qu\u2019autoentrepreneur, ni droit aux vacances, ni aux arr\u00eats maladie, ni \u00e0 la formation, ni \u00e0 la S\u00e9curit\u00e9 sociale. De fait, les diff\u00e9rentes mises-\u00e0-jour de l\u2019algo ont plus d\u2019implications pour nous que la radicale transformation du Code du travail op\u00e9r\u00e9e par la loi El Khomri, destin\u00e9e \u00e0 d\u00e9molir le statut de travailleurs plus prot\u00e9g\u00e9s. Dans nos oreilles bourdonne le sentiment d\u00e9faitiste que rien n\u2019arr\u00eate l\u2019\u00e9vidente efficacit\u00e9 du \u00ab\u00a0progr\u00e8s\u00a0\u00bb, dont nous sommes les \u00e9l\u00e9ments pr\u00e9caires et interchangeables.<\/p>\n<h3 class=\"section\">Pour qui sonne le glas\u00a0?<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Un beau jour de juin, se tient une r\u00e9union ouverte organis\u00e9e par le si\u00e8ge fran\u00e7ais de Prends-le-cool. Quelques cadres de la bo\u00eete sont l\u00e0, de jeunes dipl\u00f4m\u00e9s d\u2019\u00e9coles de commerce, un informaticien et des <em>bikers<\/em> inquiets parce que les coursiers des bo\u00eetes concurrentes propagent des rumeurs de fragilit\u00e9 \u00e9conomique. On nous certifie que celles-ci sont infond\u00e9es, ce n\u2019est que malveillance et tentative de sabotage. L\u2019avenir est rose et ne laisse pas place au doute. D\u2019ailleurs, le doute lui-m\u00eame peut g\u00e9n\u00e9rer du danger, alors \u00ab\u00a0<em>il faut rester cool<\/em>. <em>\u00c0 Bordeaux, \u00e7a se passe bien, on domine le march\u00e9, il ne faut pas \u00e9couter les bruits qui courent.<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">Pour faire face \u00e0 ces probl\u00e8mes qui n\u2019existent pas, on doit cependant prendre des mesures. Il est question des diff\u00e9rentes mani\u00e8res d\u2019adapter l\u2019algo pour expulser \u00ab\u00a0<em>de mani\u00e8re naturelle<\/em>\u00a0\u00bb les coursiers parasites et ceux qui sont trop lents. La proposition est de r\u00e9mun\u00e9rer d\u00e9sormais la course en fonction de quatre crit\u00e8res\u00a0: la vitesse, la satisfaction du client, la r\u00e9gularit\u00e9 de la connexion \u00e0 l\u2019appli, et le nombre de courses r\u00e9elles effectu\u00e9es \u00e0 l\u2019heure. Concr\u00e8tement, deux \u00e9chelons de coursier vont \u00eatre mis en place\u00a0: ceux qui seront pay\u00e9s 5\u00a0\u20ac la course et ceux qui resteront \u00e0 7,50\u00a0\u20ac. L\u2019\u00e9chelon sup\u00e9rieur r\u00e9unira les coursiers les plus r\u00e9guliers, ceux qui ne se d\u00e9connectent jamais plus de dix\u00a0minutes en trois\u00a0heures, qui ont un rythme de plus de 15\u00a0km\/h en moyenne, un nombre de deux courses au moins par heure et qui recueillent au minimum quatre \u00e9toiles. S\u2019ensuivent de longs d\u00e9bats entre les coursiers plus anciens \u2013 qui sont aussi les plus rapides \u2013, qui d\u00e9fendent l\u2019id\u00e9e que la vitesse doit \u00eatre le crit\u00e8re principal pour la r\u00e9partition des courses, et l\u2019informaticien qui veut, lui, mettre en avant le principe de fiabilit\u00e9\u00a0: il consid\u00e8re que la vitesse doit \u00eatre mise au second plan, derri\u00e8re le retour client et la r\u00e9gularit\u00e9 de la connexion. Au final, ce qu\u2019on nous propose n\u2019est ni plus ni moins qu\u2019une baisse g\u00e9n\u00e9rale du prix de la course qui m\u00e9nagerait les <em>bikers<\/em> \u00ab\u00a0historiques[2. L\u2019usage veut que en moyenne il faut avoir \u00e9t\u00e9 deux ans dans une bo\u00eete pour \u00eatre un <em>biker<\/em> historique, et six mois pour \u00eatre un ancien.]\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Cette d\u00e9cision ne sera cependant jamais appliqu\u00e9e. Dans un autre th\u00e9\u00e2tre, sur un autre tapis de jeu, ce n\u2019est plus du tout \u00ab\u00a0cool\u00a0\u00bb. Les investisseurs sur lesquels reposent essentiellement les fonds de la start-up quittent le bateau. La bo\u00eete n\u2019est plus capable de donner des gages de profits. Ses concurrents, plus convaincants, plus agressifs avec les \u00ab\u00a0partenaires\u00a0\u00bb (c\u2019est-\u00e0-dire les cyclistes), sont mieux plac\u00e9s dans la course \u00e0 la domination du jeune march\u00e9 fran\u00e7ais. D\u2019un coup, le mirage s\u2019\u00e9vanouit, la bulle fait \u00ab\u00a0pop\u00a0\u00bb. Tous les <em>radikal bikers<\/em> que nous sommes apprennent, par voie de presse, la liquidation de la bo\u00eete. Le si\u00e8ge central belge, qui vit du cr\u00e9dit de fonds d\u2019investissement, ne peut plus rien payer. Liquidation judiciaire. Un mois entier de travail impay\u00e9. Pour certains, 5\u00a0000 \u20ac en fum\u00e9e. Dans treize villes de France, 4\u00a0500 coursiers se retrouvent sans possibilit\u00e9 de se connecter. Beaucoup n\u2019ont que ce revenu et, en tant qu\u2019autoentrepreneurs, n\u2019auront pas d\u2019allocation ch\u00f4mage. Certains se retrouvent \u00e0 la rue. Quelques-uns tentent une requalification de leur contrat en CDI aux prud\u2019hommes[3. Voir la page Facebook \u00ab\u00a0Spartacus le kangourou\u00a0\u00bb.]\u00a0; des rassemblements s\u2019organisent mais ne d\u00e9bouchent pas sur grand-chose.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La le\u00e7on que les <em>bikers<\/em> retiennent\u00a0: si une bo\u00eete explose, les autres restent, il ne faut pas mettre tous ses \u0153ufs dans le m\u00eame panier. D\u00e9sormais, je vends mes services vingt heures par semaine \u00e0 deux interfaces concurrentes. D\u2019autres travaillent avec quatre entreprises \u00e0 la fois. Chacune a son algorithme personnalis\u00e9. Quand on est livreur \u00e0 v\u00e9lo, dans le cadre d\u2019une auto-entreprise, on vend sa force de travail comme si c\u2019\u00e9tait un commerce au d\u00e9tail, un travail \u00e0 la t\u00e2che. Les tarifs des courses s\u2019alignent sur la m\u00e9t\u00e9o du jeu boursier. L\u2019incapacit\u00e9 collective \u00e0 se d\u00e9fendre, et l\u2019afflux de livreurs dans le besoin \u2013 \u00ab\u00a0l\u2019arm\u00e9e de r\u00e9serve\u00a0\u00bb dirait Marx \u2013 autorisent les start-ups \u00e0 tout se permettre. Elles poussent les anciens, attach\u00e9s \u00e0 leurs avantages, vers la sortie (\u00ab\u00a0Nous ne pouvons plus assurer la tarification de l\u2019ancien contrat\u00a0\u00bb) et proposent aux nouveaux livreurs de se rendre disponibles sur certains cr\u00e9neaux sans minimum garanti. Pas de course, pas d\u2019argent. Moi qui voulais tenir \u00e0 distance les exigences du monde du travail, me voil\u00e0 totalement disponible \u00e0 ses caprices infinis\u00a0!<\/p>\n<h3 class=\"section\">Les raisins de la col\u00e8re<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Une des nouvelles interfaces pour laquelle je travaille se pr\u00e9sente sous la forme d\u2019annonces au graphisme pop qui font miroiter \u00ab\u00a0<em>jusqu\u2019\u00e0 24\u00a0<\/em>\u20ac<em> de l\u2019heure<\/em>\u00a0\u00bb. Le message fait son effet. M\u00eame pas besoin de passer un test de livraison, c\u2019est une simple rencontre, v\u00e9lo en main, et une formation de deux\u00a0heures qui ouvrent les portes du taf. Les livreurs sont s\u00e9lectionn\u00e9s a posteriori en fonction de leur fiabilit\u00e9 moyenne. Il y a quatre\u00a0mois, on gagnait 9\u00a0\u20ac minimum de l\u2019heure avec un suppl\u00e9ment de 2\u00a0\u20ac par course \u2013 qui pouvait monter \u00e0 4\u00a0\u20ac selon l\u2019anciennet\u00e9 et la fiabilit\u00e9. Aujourd\u2019hui, nouveau contrat, on passe \u00e0 5,50\u00a0\u20ac la course sans minimum garanti, sauf pour quelques cr\u00e9neaux o\u00f9 les coursiers se font rares. Chaque mois, on re\u00e7oit une lettre qui nous d\u00e9livre les nouveaux tarifs\u00a0; nous sommes libres d\u2019accepter ou de mettre fin \u00e0 notre partenariat. Certains anciens, encore sous le pr\u00e9c\u00e9dent contrat, se sont m\u00eame vus inviter \u00e0 prendre la porte s\u2019ils revendiquaient les 4\u00a0\u20ac par course qui leur \u00e9taient dus. Miette par miette, le grignotage du prix de la course s\u2019appuie sur l\u2019arriv\u00e9e de nouveaux <em>bikers<\/em> pr\u00eats \u00e0 accepter des conditions de travail plus pr\u00e9caires que les anciens.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Cette strat\u00e9gie est la m\u00eame pour toutes les interfaces\u00a0: on met en avant des revenus all\u00e9chants pour faire rentrer un maximum de monde \u2013 cet hiver, Ubereat proposait certains cr\u00e9neaux du dimanche soir \u00e0 28\u00a0\u20ac de l\u2019heure garantis. Seule condition\u00a0: le statut autoentrepreneur. Ensuite, on r\u00e9duit progressivement les revenus jusqu\u2019\u00e0 un niveau jug\u00e9 rentable, et on continue \u00e0 faire entrer du monde pour maintenir une pression constante sur les tarifications. Le <em>turn-over<\/em> permanent permet de se d\u00e9barrasser des travailleurs trop exigeants. Les diff\u00e9rentes interfaces \u00e9tant en concurrence, celle qui saura produire la main-d\u2019\u0153uvre la plus docile aura le plus de chance de convaincre les investisseurs. Ceux-ci constituent l\u2019art\u00e8re financi\u00e8re qui maintient en vie des start-ups fonctionnant sur la promesse d\u2019h\u00e9g\u00e9monie \u00e9conomique \u00e0 moyen terme.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La relation des interfaces \u00e0 leurs autoentrepreneurs peut s\u2019exprimer en une injonction\u00a0: \u00ab\u00a0<em>\u2009<\/em>Tu restes disponible, attentif \u00e0 nos sollicitations. S\u2019il y a du taf, tu bosses, tu es pay\u00e9. Et sinon, tant pis. Tu n\u2019es pas d\u2019accord\u00a0? Au revoir\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<h3 class=\"section\">La moisson rouge<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Malgr\u00e9 tout, se cr\u00e9ent petit \u00e0 petit des liens, qui finissent par parasiter les exigences de l\u2019algorithme. Lors de la gr\u00e8ve sauvage des livreurs Deliveroo de Londres en ao\u00fbt 2016, un directeur-manager de l\u2019entreprise en a pris pour son grade. Accul\u00e9 et hu\u00e9 par des dizaines de cyclistes, il a \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9 de reculer publiquement sur une \u00e9ni\u00e8me baisse de tarification. La puissance de la lutte a surgi en dehors des formes syndicales traditionnelles, m\u00eame si la gr\u00e8ve a \u00e9t\u00e9 appuy\u00e9e dans un second temps par l\u2019<em>Independent Workers Union of Great Britain<\/em>. Peu de temps apr\u00e8s, deux chauffeurs Uber anglais ont gagn\u00e9 leur proc\u00e8s visant la requalification de leur partenariat en contrat salarial \u2013 l\u2019entreprise a tout de suite fait appel. En Italie, ce sont les coursiers de Foodora qui, en octobre 2016, se sont d\u00e9connect\u00e9s massivement contre la baisse du prix de la course. En France, deux mois plus tard, des chauffeurs Uber ont bloqu\u00e9 les acc\u00e8s aux a\u00e9roports de Roissy et Orly pour demander eux aussi une requalification de leurs contrats. \u00ab\u00a0<em>Au moins, avec notre gr\u00e8ve, <\/em>entendit-on<em>, plus personne ne pourra ignorer la consid\u00e9ration de Uber pour ses partenaires forc\u00e9s<\/em>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<div class=\"speaker-mute footnotes_reference_container\"> <div class=\"footnote_container_prepare\"><p><span class=\"footnote_reference_container_label pointer\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_3799_1();\">Notes<\/span><span class=\"footnote_reference_container_collapse_button\" style=\"display: none;\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_3799_1();\">[<a id=\"footnote_reference_container_collapse_button_3799_1\">+<\/a>]<\/span><\/p><\/div> <div id=\"footnote_references_container_3799_1\" style=\"\"> <table class=\"footnotes_table footnote-reference-container\"> <tbody> \r\n\r\n<tr class=\"footnotes_plugin_reference_row\"> <td class=\"footnote_plugin_index_combi pointer\"  onclick=\"footnote_moveToAnchor_3799_1('footnote_plugin_tooltip_3799_1_1');\"><a id=\"footnote_plugin_reference_3799_1_1\" class=\"footnote_backlink\"><span class=\"footnote_index_arrow\">&#8617;<\/span>1<\/a><\/td> <td class=\"footnote_plugin_text\"> Le nom de la soci\u00e9t\u00e9 a \u00e9t\u00e9 habilement chang\u00e9.<\/td><\/tr>\r\n\r\n <\/tbody> <\/table> <\/div><\/div><script type=\"text\/javascript\"> function footnote_expand_reference_container_3799_1() { jQuery('#footnote_references_container_3799_1').show(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_3799_1').text('\u2212'); } function footnote_collapse_reference_container_3799_1() { jQuery('#footnote_references_container_3799_1').hide(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_3799_1').text('+'); } function footnote_expand_collapse_reference_container_3799_1() { if (jQuery('#footnote_references_container_3799_1').is(':hidden')) { footnote_expand_reference_container_3799_1(); } else { footnote_collapse_reference_container_3799_1(); } } function footnote_moveToAnchor_3799_1(p_str_TargetID) { footnote_expand_reference_container_3799_1(); var l_obj_Target = jQuery('#' + p_str_TargetID); if (l_obj_Target.length) { jQuery('html, body').animate({ scrollTop: l_obj_Target.offset().top - window.innerHeight * 0.34 }, 380); } }<\/script>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Autoentrepreneurs \u00e0 deux roues, en uniforme fluo, mollets galb\u00e9s et carapace cubique, \u00e0 fond les ballons sur le macadam, ils hantent depuis quelques temps le paysage urbain. 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