{"id":4700,"date":"2017-11-03T11:28:30","date_gmt":"2017-11-03T10:28:30","guid":{"rendered":"http:\/\/jefklak.org\/?p=4700"},"modified":"2017-11-03T11:28:30","modified_gmt":"2017-11-03T10:28:30","slug":"le-loup-de-moscou","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/2017\/11\/03\/le-loup-de-moscou\/","title":{"rendered":"Le loup de Moscou"},"content":{"rendered":"<div class=\"intro\">\n<p class=\"textbody\">Chanteur-loup, po\u00e8te-cheval et gueule d\u2019acteur, Vladimir Vyssotski chante d\u00e9musel\u00e9 les silences sovi\u00e9tiques. Vie \u00e0 vif d\u2019un anticonformiste \u00e0 guitare, dont la voix rugueuse hurle et arrache la libert\u00e9. Portrait animalier de celui qui \u00ab\u00a0trottait autrement\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"pdf-link\">T\u00e9l\u00e9charger l\u2019article en <a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/Vyssotski_Site_JK.pdf\">PDF<\/a>.<\/p>\n<p class=\"textbody\" style=\"font-weight: bold; font-size: 80%;\">NB\u00a0: sauf mention contraire, toutes les traductions du russe, y compris les paroles de chansons, sont d\u2019Yves Gauthier.<\/p>\n<p>Cet article est issu du troisi\u00e8me num\u00e9ro de <em>Jef Klak<\/em>, \u00ab\u00a0<a href=\"http:\/\/jefklak.org\/?page_id=3174\">Selle de ch&#8217;val<\/a>\u00a0\u00bb, traitant des relations entre les humains et les autres animaux, et toujours disponible en librairie.<\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" title=\"\u0412\u043b\u0430\u0434\u0438\u043c\u0438\u0440 \u0412\u044b\u0441\u043e\u0446\u043a\u0438\u0439 - \u041f\u0440\u0435\u0440\u0432\u0430\u043d\u043d\u044b\u0439 \u043f\u043e\u043b\u0435\u0442\" width=\"1080\" height=\"810\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/bbPtLG295rM?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe><\/p>\n<p class=\"textbody\">Automne 2015. Moscou. La librairie BiblioGlobus, rue Miasnitska\u00efa. Les caissi\u00e8res du rez-de-chauss\u00e9e ronchonnent, dignes h\u00e9riti\u00e8res des acari\u00e2tres vendeuses sovi\u00e9tiques, mais le magasinier du 1er \u00e9tage semble danser d\u2019un rayon \u00e0 l\u2019autre avec son escabeau, \u00e9mouvant Noure\u00efev \u00e0 la calvitie plant\u00e9e de rares touffes blanches. Lui seul semble danser dans ce labyrinthe o\u00f9 le lecteur lambda se perdra, malgr\u00e9 les bornes \u00e9lectroniques cens\u00e9es le renseigner.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\u2013 Avez-vous un rayon \u00ab\u00a0Vyssotski\u00a0\u00bb\u00a0?<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il s\u2019\u00e9ponge le front.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\u2013 Non. Enfin, si, un peu partout\u00a0: \u00ab\u00a0Litt\u00e9rature sovi\u00e9tique\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Po\u00e9sie\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Th\u00e9\u00e2tre\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Biographies\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Nouvelles et r\u00e9cits\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0People\u00a0\u00bb. On sait plus o\u00f9 le mettre. (Il sourit.) On pourrait aussi le mettre au rayon \u00ab\u00a0Monde animal\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il reprend son escabeau et s\u2019\u00e9loigne en sifflotant \u00ab\u00a0La Chansonnette du perroquet pirate\u00a0\u00bb (Vyssotski, 1973).<\/p>\n<h3 class=\"section\">\u00ab\u00a0Je n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 perroquet\u2026\u00a0\u00bb<\/h3>\n<p class=\"textbody\">\u00ab\u00a0<em>Il y a, dans le disque<\/em> Alice au pays des merveilles<em>, l\u2019histoire d\u2019un perroquet qui raconte comment il en est venu \u00e0 vivre cette vie-l\u00e0 de navigateur, pirate, etc. Je chante moi-m\u00eame le perroquet. \u00c0 ce propos, je tiens \u00e0 balayer la question qu\u2019on me pose toujours\u00a0: est-ce que je suis celui que je chante\u00a0? Qu\u2019on se le dise, je n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 perroquet, ni au propre ni au figur\u00e9. D\u2019ailleurs, je suis tout le contraire d\u2019un perroquet\u00a0<span class=\"footnote_referrer\"><a onclick=\"footnote_moveToAnchor_4700_1('footnote_plugin_reference_4700_1_1');\" ><sup id=\"footnote_plugin_tooltip_4700_1_1\" class=\"footnote_plugin_tooltip_text\">1<\/sup><\/a><span id=\"footnote_plugin_tooltip_text_4700_1_1\" class=\"footnote_tooltip\"><\/span><\/span><\/em>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">Un perroquet sans l\u2019\u00eatre. Au cirque, il y a l\u2019ours et le montreur d\u2019ours. Tout en se d\u00e9fendant de l\u2019un ou l\u2019autre, Vyssotski aura cherch\u00e9 les deux \u00e0 la fois, par son pouvoir de r\u00e9incarnation, de m\u00e9lange des focales et des genres.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/46362fc6bded55c508d584797dd.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-large wp-image-4706\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/46362fc6bded55c508d584797dd-771x1024.jpg\" alt=\"\" width=\"690\" height=\"916\" \/><\/a><\/p>\n<h3 class=\"section\">Inclassable<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Un artiste \u00e0 la crois\u00e9e, voil\u00e0 Vladimir Vyssotski (1938- 1980), chanteur-compositeur russo-sovi\u00e9tique\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Je suis ce que je suis. Un po\u00e8te, un compositeur, un acteur\u2026 Peut-\u00eatre trouvera-t-on un mot nouveau dans le futur. Mais pour l\u2019instant ce mot n\u2019existe pas\u00a0[2. Interview t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e enregistr\u00e9e le 14 septembre 1979 dans les studios de Piatigorsk par le journaliste Val\u00e9ry Perevoztchikov.]<\/em>.\u00a0\u00bb Un peu m\u00e9chant, le po\u00e8te russe Evgueni Evtouchenko dira (en 1987) que Vyssotski n\u2019\u00e9tait ni un grand po\u00e8te, ni un grand compositeur, ni un grand acteur, mais grand dans le m\u00e9lange des arts. \u00ab\u00a0<em>C\u2019\u00e9tait un grand caract\u00e8re russe. Il y avait en lui quelque chose qui tenait de Stenka Razine, de Pougatchev, une soif de libert\u00e9, une soif inextinguible, quoi qu\u2019on fasse pour lui tordre le cou\u00a0[3. Propos tenus devant la cam\u00e9ra d\u2019Eldar Riazanov pour son film <em>Quatre rencontres<\/em> avec Vladimir Vyssotski, 1987, production Gosteleradio SSSR.]<\/em>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">De l\u00e0, peut-\u00eatre, l\u2019impossibilit\u00e9 de le comparer pour le pr\u00e9senter au monde\u00a0; qu\u2019il soit traduit dans 157 langues ne suffit pas \u00e0 lui trouver d\u2019\u00e9quivalent. Pour donner au public (notamment francophone) une id\u00e9e du bouillant Vyssotski, il faudrait touiller dans un m\u00eame saladier Fran\u00e7ois Villon, Georges Brassens, G\u00e9rard Philippe et Jean Gabin (Voir Annexe en fin de texte).<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/1014136198.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-large wp-image-4709\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/1014136198-985x1024.jpg\" alt=\"\" width=\"690\" height=\"717\" \/><\/a><\/p>\n<h3 class=\"section\">Au nom du loup<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Il y a comme une intimit\u00e9 organique, symbolique, quasi mystique, entre le chanteur et l\u2019animal. En 1967, Serge Reggiani sort un disque avec <em>Les loups sont entr\u00e9s dans Paris<\/em>, chanson \u00e9crite par Albert Vidalie. Le vinyle atterrit aussit\u00f4t \u00e0 Moscou dans la valise de la traductrice Mich\u00e8le Kahn, pour tomber dans l\u2019oreille de Vyssotski qui fr\u00e9quente le foyer moscovite de la Fran\u00e7aise. \u00ab\u00a0<em>\u00c0 force de faire tourner ce disque, Volodia<\/em> [surnom de V. V.] <em>l\u2019a us\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la corde\u00a0[4. \u00ab\u00a0La passion fran\u00e7aise de Vladimir Vyssotski\u00a0\u00bb, interview de Mich\u00e8le Kahn par Ekaterina Sajneva, <em>Moskovski Komsomolets<\/em>, 24 janvier 2005.]<\/em>\u2026\u00a0\u00bb, dit celle qui, plus tard, traduira pour lui ses chansons en fran\u00e7ais.<\/p>\n<p class=\"textbody\">David Karap\u00e9tian, ayant partag\u00e9 la vie de Mich\u00e8le Kahn, constate finement dans ses m\u00e9moires <em>Vladimir Vyssotski entre le verbe et la gloire<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Ce qui int\u00e9ressait Volodia, c\u2019\u00e9tait moins le texte que le style d\u2019interpr\u00e9tation de Serge Reggiani, cette mani\u00e8re magistrale qu\u2019il avait d\u2019imiter le hurlement du loup. \u201cLes lou-oups\u2026 ouououh\u2026\u201d Une fois entr\u00e9 dans le coeur \u00e9corch\u00e9 de Vyssotski, ce refrain hurlant l\u2019incita \u00e0 \u00e9crire sa <\/em>Chasse aux loups [1968]<em>, par la gr\u00e2ce de quoi la meute impitoyable des pr\u00e9dateurs se transforma en un peuple d\u2019\u00e9ternels martyrs aux yeux jaunes. On aurait dit que l\u2019ancien galopin <\/em>[du quartier populaire moscovite]<em> de la Samotioka \u00e9tait li\u00e9 \u00e0 la France par le fil invisible de la fatalit\u00e9. Longtemps encore ces \u201cloups fran\u00e7ais\u201d all\u00e9goriques obs\u00e9d\u00e8rent son \u00e2me avide de tout. Dans le genre mauvais gar\u00e7on, tel Fran\u00e7ois Villon, il pouvait faire irruption dans le silence tranquille de notre chambre \u00e0 coucher par un coup de fil intempestif, au beau milieu de la nuit, et alors l\u2019oreille encore ensommeill\u00e9e de Mich\u00e8le furibonde entendait tonner \u201cLes lou-oups\u2026 ouououh\u201d.<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">D\u00e8s lors, ces lou-oups ne sortiront plus de sa gorge. Ni de sa r\u00e9putation\u00a0: le bestiaire mental des Russes place Vyssotski au chapitre des loups. Dans le seul dessin anim\u00e9 auquel l\u2019acteur ait pr\u00eat\u00e9 sa voix, <em>Le Magicien de la ville d\u2019\u00e9meraude<\/em> (1974), c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment un loup qu\u2019il sonorise, personnage inexistant dans le conte original d\u2019Alexandre Volkov et peut-\u00eatre cr\u00e9\u00e9 sur mesure par le sc\u00e9nariste Alexandre Koumm. Il faut citer aussi le c\u00e9l\u00e9brissime dessin anim\u00e9 sovi\u00e9tique <em>Attends voir\u00a0!<\/em> (<em>Nou Pogodi\u00a0!<\/em> \u00e0 partir de 1969) \u2013 s\u00e9rie culte s\u2019il en est \u2013 dont le h\u00e9ros est un loup fripon toujours aux trousses d\u2019un lapin plus malin que lui\u00a0: son cr\u00e9ateur Viatcheslav Kotionotchkine (1927-2000) avait \u00e9videmment choisi la voix de Vyssotski pour celle dudit polisson, mais \u00ab\u00a0Niet\u00a0!\u00a0\u00bb s\u2019\u00e9tait r\u00e9cri\u00e9e la censure. Le r\u00e9alisateur se vengera plus tard en pla\u00e7ant quelques-unes des chansons de l\u2019acteur dans ses films.<\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" title=\"Vladimir Vissotski &quot;Chasse au loup&quot;\" width=\"1080\" height=\"608\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/x_HhWosCvYc?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe><\/p>\n<p class=\"textbody\">Fable tragique d\u2019une tension extr\u00eame, et pi\u00e8ce ma\u00eetresse du r\u00e9pertoire de Vyssotski, <em>La Chasse aux loups<\/em> (1968) sonne \u00e0 la fois transparente et crypt\u00e9e dans nos oreilles fran\u00e7aises. Pourtant, une seule cl\u00e9 suffit\u00a0: l\u2019une des m\u00e9thodes de chasse au loup les plus pratiqu\u00e9es en Russie est celle dite des fanions. Elle consiste \u00e0 d\u00e9rouler \u00e0 hauteur de museau un cordon de fanions rouges espac\u00e9s d\u2019une trentaine de centim\u00e8tres les uns des autres autour d\u2019un p\u00e9rim\u00e8tre o\u00f9 des loups ont \u00e9t\u00e9 rep\u00e9r\u00e9s. Des tireurs sont apost\u00e9s le long du cordon \u00e0 intervalles r\u00e9guliers (on laisse entre chacun une port\u00e9e de fusil). Au centre du p\u00e9rim\u00e8tre commence une battue. Les loups traqu\u00e9s cherchent \u00e0 s\u2019\u00e9chapper, mais danger\u00a0! ils s\u2019arr\u00eatent net devant les fanions, non parce qu\u2019ils sont rouges (le loup est daltonien\u00a0!), mais parce qu\u2019associ\u00e9s \u00e0 la pr\u00e9sence de l\u2019homme et \u00e0 son odeur. Les tireurs embusqu\u00e9s n\u2019ont plus qu\u2019\u00e0 d\u00e9charger leurs basses oeuvres.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Peu de loups parviennent \u00e0 surmonter le blocage \u00ab\u00a0psychologique\u00a0\u00bb du cordon \u00e0 fanions rouges\u2026 Son franchissement devient pour le po\u00e8te l\u2019acte transgressif \u2013 symboliquement et socialement. Vyssotski se saisit de cette image pour peindre en un chant tragique les rapports qui se jouent entre loup-po\u00e8te et \u00c9tat-chasseur\u00a0:<\/p>\n<div class=\"quote\">\n<p class=\"textbody\">Course \u00e9perdue, j\u2019ai les tendons qui craquent,<br \/>\nAujourd\u2019hui encore comme hier d\u00e9j\u00e0,<br \/>\nIls m\u2019ont pris \u00e0 la traque, pris \u00e0 la traque,<br \/>\nEt rabattu sur des tireurs en joie.<br \/>\nDans les sapins claquent les canons doubles,<br \/>\nO\u00f9 les chasseurs se sont dissimul\u00e9s,<br \/>\nEt roulent les loups sur la neige, roulent,<br \/>\n\u00c0 des cibles vivantes assimil\u00e9s.<\/p>\n<p class=\"textbody\">C\u2019est la chasse aux loups qui fait rage,<br \/>\nc\u2019est la chasse aux loups\u00a0!<br \/>\nAux gros p\u00e8res \u00e0 poil gris comme<br \/>\naux petits loulous.<br \/>\nTous les rabatteurs crient, les chiens<br \/>\ns\u2019arrachent la glotte,<br \/>\nSang sur la neige et drapeaux rouges<br \/>\n\u00e0 l\u2019air qui flottent.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00c0 ce jeu-l\u00e0, pas d\u2019\u00e9galit\u00e9,<br \/>\nLes chasseurs tirent sans coup f\u00e9rir,<br \/>\nLeurs drapeaux bornent nos libert\u00e9s,<br \/>\nNe jamais sortir de leur ligne de mire.<br \/>\nJamais un loup n\u2019enfreint la tradition,<br \/>\nC\u2019est mis dans le cr\u00e2ne des louveteaux<br \/>\nQuand la louve allaite ses nourrissons\u00a0:<br \/>\n\u00ab\u00a0Interdit, mon p\u2019tit,<br \/>\nde braver l\u2019drapeau\u00a0!\u00a0\u00bb<br \/>\nC\u2019est la chasse aux loups qui fait rage,<br \/>\nc\u2019est la chasse aux loups\u00a0!<br \/>\nAux gros p\u00e8res \u00e0 poil gris comme<br \/>\naux petits loulous.<br \/>\nTous les rabatteurs crient, les chiens<br \/>\ns\u2019arrachent la glotte,<br \/>\nSang sur la neige et drapeaux rouges<br \/>\n\u00e0 l\u2019air qui flottent.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Nous avons la patte et le croc f\u00e9roces<br \/>\nAlors pourquoi, dis, toi le chef des loups<br \/>\nCourons-nous au feu de toutes nos forces<br \/>\nSans m\u00eame tenter de braver l\u2019tabou\u00a0?<br \/>\nMais le loup n\u2019a point d\u2019autre destin\u00e9e,<br \/>\nEt pour moi d\u00e9j\u00e0, c\u2019est la fin du drame<br \/>\nCelui \u00e0 qui j\u2019\u00e9tais pr\u00e9destin\u00e9<br \/>\nAvec un sourire l\u00e8ve son arme.<br \/>\nC\u2019est la chasse aux loups qui fait rage,<br \/>\nC\u2019est la chasse aux loups\u00a0!<\/p>\n<p class=\"textbody\">Aux gros p\u00e8res \u00e0 poil gris comme<br \/>\naux petits loulous.<br \/>\nTous les rabatteurs crient, les chiens<br \/>\ns\u2019arrachent la glotte,<br \/>\nSang sur la neige et drapeaux rouges<br \/>\n\u00e0 l\u2019air qui flottent.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Je suis entr\u00e9 en d\u00e9sob\u00e9issance,<br \/>\nLa vie prend le dessus,<br \/>\nDerri\u00e8re mon dos j\u2019entends, \u00f4 jouissance,<br \/>\nLes \u00ab\u00a0oh\u00a0!\u00a0\u00bb et les \u00ab\u00a0ah\u00a0!\u00a0\u00bb des gens d\u00e9\u00e7us.<br \/>\nCourse \u00e9perdue, j\u2019ai les tendons qui craquent,<br \/>\nMais aujourd\u2019hui ce n\u2019est plus comme hier,<br \/>\nIls m\u2019ont pris \u00e0 la traque, pris \u00e0 la traque,<br \/>\nJ\u2019ai laiss\u00e9 les chasseurs plant\u00e9s derri\u00e8re.<br \/>\nC\u2019est la chasse aux loups qui fait rage,<br \/>\nc\u2019est la chasse aux loups\u00a0!<br \/>\nAux gros p\u00e8res \u00e0 poil gris comme<br \/>\naux petits loulous.<br \/>\nTous les rabatteurs crient, les chiens<br \/>\ns\u2019arrachent la glotte,<br \/>\nSang sur la neige et drapeaux rouges<br \/>\n\u00e0 l\u2019air qui flottent.<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"textbody\">Chanson phare parmi les plus censur\u00e9es de l\u2019auteur\u00a0: les \u00ab\u00a0chasseurs\u00a0\u00bb s\u2019\u00e9taient sentis vis\u00e9s. Il faut dire qu\u2019elle fut \u00e9crite en r\u00e9ponse \u00e0 une campagne de d\u00e9nigrement men\u00e9e dans la presse contre Vyssotski, le mena\u00e7ant du pire. Aujourd\u2019hui que Vyssotski est d\u00e9ifi\u00e9, statufi\u00e9, cela semble lointain, quand bien m\u00eame il resterait de vieilles injustices. T\u00e9moin, ce journaliste vyssotskophile, Alexe\u00ef V\u00e9n\u00e9diktov, le 16 avril 2015, \u00e0 la faveur d\u2019une conf\u00e9rence de presse pr\u00e9sidentielle d\u2019un autre Vladimir\u00a0:<\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00ab\u00a0<em>Vous \u00eates de Saint-P\u00e9tersbourg, Vladimir Vladimirovitch<\/em> [Poutine]<em>, et moi de Moscou, mais\u2026 \u00e0 Moscou, il n\u2019y a toujours pas de rue Vladimir Vyssotski. Trente-cinq ans se sont \u00e9coul\u00e9s depuis sa mort, et rien\u00a0! Impossible de faire bouger les choses\u00a0! Or la l\u00e9gislation moscovite permet au pr\u00e9sident d\u2019intervenir, et alors le gouvernement de Moscou pourra rebaptiser la rue Marxiste, qui m\u00e8ne au th\u00e9\u00e2tre de la Taganka<\/em> [o\u00f9 Vyssotski fit sa carri\u00e8re] <em>en rue Vladimir Vyssotski. Peut-\u00eatre pourra-t-on du m\u00eame coup inaugurer le pont Nemtsov <\/em>[o\u00f9 l\u2019opposant Boris Nemtsov fut assassin\u00e9 devant le Kremlin le 27 f\u00e9vrier 2015] <em>?<\/em>\u00a0\u00bb Cent jours plus tard, les officiels faisaient tomber le voile de la plaque \u00ab\u00a0rue Vladimir Vyssotski\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00c0 ce propos, le sculpteur Mikha\u00efl Chemiakine m\u2019a confi\u00e9 cette ann\u00e9e que lui-m\u00eame, \u00e0 l\u2019occasion d\u2019un t\u00eate-\u00e0-t\u00eate, s\u2019\u00e9tait ouvert \u00e0 Poutine de cette inqui\u00e9tude\u00a0: pourquoi ne pas cultiver au niveau de l\u2019\u00c9tat la m\u00e9moire du loup-po\u00e8te Vyssotski, son ami\u00a0? Et Chemiakine, ancien artiste dissident jadis assign\u00e9 de force \u00e0 l\u2019internement psychiatrique puis chass\u00e9 d\u2019URSS en 1971, n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 peu surpris d\u2019entendre de la bouche de l\u2019ancien officier du KGB Poutine, devenu pr\u00e9sident\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Ma jeunesse a baign\u00e9 dans l\u2019oeuvre de Vyssotski.<\/em>\u00a0\u00bb C\u2019\u00e9tait le g\u00e9nie du po\u00e8te \u00e0 la guitare\u00a0: f\u00e9d\u00e9rer les \u00e2mes \u2013 des chasseurs et des loups \u2013 par la force sublimatoire de son chant. Savoir parler au roi comme au peuple\u2026 Moli\u00e8re sut le faire, pourquoi pas Vyssotski\u00a0?<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/1229171_original.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-large wp-image-4708\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/1229171_original-1024x683.jpg\" alt=\"\" width=\"690\" height=\"460\" \/><\/a><\/p>\n<p class=\"textbody\">La chasse aux loups n\u2019a pas cess\u00e9, cinquante ans apr\u00e8s la mort du po\u00e8te. Les Tch\u00e9tch\u00e8nes, chez qui le loup est un animal tot\u00e9mique, en ont fait un chant phare, symbole de la fiert\u00e9 de leur peuple. De cette chanson, la t\u00e9l\u00e9vision tch\u00e9tch\u00e8ne a tir\u00e9 un clip sur des images d\u2019archives de l\u2019encerclement de Grozny par les troupes russes lors de la premi\u00e8re guerre de Tch\u00e9tch\u00e9nie (1994-1996), et sur les mots \u00ab\u00a0<em>pris \u00e0 la traque, pris \u00e0 la traque<\/em>\u00a0\u00bb jaillit \u00e0 l\u2019\u00e9cran le jeune Ramzan Kadyrov, actuel pr\u00e9sident de la Tch\u00e9tch\u00e9nie, en tenue de combat, fusil mitrailleur \u00e0 l\u2019\u00e9paule, br\u00eal\u00e9 de cartouchi\u00e8res, pr\u00eat \u00e0 franchir les fanions rouges\u2026<\/p>\n<p class=\"textbody\">Dix ans apr\u00e8s sa <em>Chasse aux loups<\/em>, Vyssotski revient avec <em>La Chasse en h\u00e9licopt\u00e8re<\/em> (1978), d\u2019une violence inou\u00efe, autrement d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e, car cette fois les loups pourchass\u00e9s par les \u00ab\u00a0libellules d\u2019acier\u00a0\u00bb sont r\u00e9duits \u00e0 l\u2019\u00e9tat de chiens asservis, \u00e0 l\u2019image de cette sc\u00e8ne finale du <em>Fond de l\u2019air est rouge<\/em>, film de Chris Marker sorti la m\u00eame ann\u00e9e avec en exergue cette citation du po\u00e8me (traduction Chris Marker)\u00a0:<\/p>\n<div class=\"quote\">\n<p class=\"textbody\">La queue entre les jambes, comme des chiens\u00a0;<br \/>\nTourn\u00e9 vers le ciel, votre museau \u00e9tonn\u00e9\u2026<br \/>\nEst-ce le ch\u00e2timent qui tombe des cieux,<br \/>\nOu bien la fin du monde\u00a0?<br \/>\nTout se tord dans vos t\u00eates.<br \/>\nMais on vous a tir\u00e9s debout depuis<br \/>\nles libellules d\u2019acier\u2026<br \/>\nSourions \u00e0 l\u2019ennemi de notre sourire de loup<br \/>\nPour couper court aux rumeurs.<br \/>\nMais sur la neige tatou\u00e9e de sang\u00a0:<br \/>\nnotre signature \u2013<br \/>\nNous ne sommes plus des loups.<\/p>\n<\/div>\n<p>https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=6ZOr2ZWF_YU<\/p>\n<p class=\"textbody\">Noblesse du loup, donc, mais crapulerie du chien\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Des loups nous sommes, belle est notre vie de loups. \/ Des chiens vous \u00eates, et cr\u00e8verez comme des chiens<\/em>\u00a0\u00bb, tonne Vyssotski dans cette m\u00eame <em>Chasse en h\u00e9licopt\u00e8re<\/em>. Clin d\u2019oeil solidaire \u00e0 Victor Hugo\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Quand je vois ces chiens, je regrette les loups.<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">Chez Vyssotski, le loup prend le contrepied de la tradition, c\u2019est un h\u00e9ros \u00e0 la fois tragique et positif. \u00ab\u00a0<em>Avec moi,<\/em> dit-il,<em> tout est \u00e0 rebours. Si un jour je me noie, cherchez-moi dans le sens contraire du courant\u00a0[5. Cit\u00e9 par le cin\u00e9aste Stanislav Govoroukhine dans le recueil <em>Vladimir Vyssotski et le cin\u00e9ma<\/em>, sous la direction de I.I.Rogovo\u00ef, \u00e9d. Kinoteatr, 1989.]<\/em>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<h3 class=\"section\">Un centaure en po\u00e9sie<\/h3>\n<p class=\"textbody\">La version vyssotskienne des <em>Yeux noirs<\/em> (1974) ravale cependant le loup \u00e0 sa fonction premi\u00e8re de b\u00eate de proie. Le chant conte l\u2019ivre et folle chevauch\u00e9e du po\u00e8te \u00e0 l\u2019assaut de la sylve, la bouche fleurie de mots d\u2019amour d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s, une meute de loups \u00e0 ses trousses\u00a0:<\/p>\n<div class=\"quote\">\n<p class=\"textbody\">Et je gueule aux loups\u00a0:<br \/>\nMeute de malheur\u00a0!<br \/>\nMes chevaux sont fous,<br \/>\nPiqu\u00e9s par la peur\u2026<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"textbody\">Course enivrante, mais qui desso\u00fble le po\u00e8te, et dont les chevaux sortent vainqueurs, semant la meute. \u00c9trange victoire de Vyssotski contre lui-m\u00eame, o\u00f9 l\u2019homme-loup (sa part de brigand libertaire) se fait battre par l\u2019homme-cheval (sa part de guerrier). Car le cheval est l\u2019autre nature de V. V., et <em>L\u2019Ambleur<\/em> (1970) peut \u00eatre regard\u00e9 comme le pendant chevaleresque de La Chasse aux loups. L\u00e0, Vyssotski se voit comme \u00ab\u00a0<em>un cheval qui va l\u2019amble<\/em>\u00a0\u00bb. Parce qu\u2019aller l\u2019amble, en russe, se dit \u00ab\u00a0<em>marcher autrement<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<div class=\"quote\">\n<p class=\"textbody\">Je trotte, oui, mais je trotte autrement<br \/>\nPar les champs, les flaques et la ros\u00e9e.<br \/>\nIls disent de moi que je vais amblant,<br \/>\nQue je me distingue de la m\u00eal\u00e9e.<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"textbody\">Il se d\u00e9crit en pleine course, \u00e9cumant, les flancs piqu\u00e9s, le mors \u00e0 la bouche, tir\u00e9 \u00e0 la bride, et surtout regimbant\u00a0: d\u2019accord pour courir dans le peloton, \u00ab\u00a0<em>mais pas sous une selle et pas brid\u00e9<\/em>\u00a0\u00bb. Et Vyssotski ne serait pas Vyssotski s\u2019il ne finissait par faire tomber son jockey pour passer le premier la ligne d\u2019arriv\u00e9e, lequel jockey ach\u00e8ve la course en claudiquant \u00ab\u00a0<em>par les champs, les flaques et la ros\u00e9e<\/em>\u00a0\u00bb, semblable \u00e0 ce chasseur d\u00e9jou\u00e9 par le loup profanateur de drapeaux rouges. On ne bride pas un po\u00e8te comme on sangle un cheval\u00a0; on ne l\u2019abat pas non plus comme un loup.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Chez V. V., quand un cheval entre dans la fable, les arp\u00e8ges de guitare tournent insensiblement \u00e0 la romance tsigane, \u00e0 la m\u00e9lodie russe arch\u00e9typale, le po\u00e8te vous transporte dans les entrailles de la culture populaire. Neige, tra\u00eeneaux, clochettes, beffrois bulbeux. Vous doutez de l\u2019\u00e2me russe\u00a0? Vous la prenez pour une chim\u00e8re chevrotante\u00a0? <em>Les Chevaux obstin\u00e9s<\/em> vous remettront d\u2019entr\u00e9e sur les rails de la Russie \u00e9ternelle, magnifiquement d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e, r\u00e9sign\u00e9e toujours, soumise jamais, mystique \u00e0 ses heures, comprenne qui pourra. \u00ab\u00a0<em>Chevaux antiques, chevaux aguerris,\/Que de guerriers triomphants nous mont\u00e8rent\u00a0! \/Que d\u2019illustres peintres d\u2019ic\u00f4nes\/Nous couvrirent les sabots d\u2019or\u2026<\/em>\u00a0\u00bb (po\u00e8me inachev\u00e9, date inconnue).<\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" title=\"\u0412\u043b\u0430\u0434\u0438\u043c\u0438\u0440 \u0412\u044b\u0441\u043e\u0446\u043a\u0438\u0439 - \u041a\u043e\u043d\u0438 \u043f\u0440\u0438\u0432\u0435\u0440\u0435\u0434\u043b\u0438\u0432\u044b\u0435 | \u0417\u0430\u043f\u0438\u0441\u044c \u0432\u044b\u0441\u0442\u0443\u043f\u043b\u0435\u043d\u0438\u044f\" width=\"1080\" height=\"810\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/vA0aWBGqTR4?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe><\/p>\n<p class=\"textbody\">Il existe une prolifique iconographie vyssotskienne o\u00f9, parfois, le po\u00e8te est \u00e0 juste titre figur\u00e9 en centaure \u2013 moiti\u00e9 homme, moiti\u00e9 cheval. \u00ab\u00a0Le cheval est un p\u00e9gase mont\u00e9 par un po\u00e8te\u00a0\u00bb (1977)\u00a0[6. Extrait de la chanson (non retenue) \u00ab\u00a0Incendies\u00a0\u00bb compos\u00e9e en 1977 pour le film <em>Oubliez le mot \u00ab\u00a0mort\u00a0\u00bb<\/em> de S.Gasparov, 1979.]. Le cheval, dans ses chansons, c\u2019est la fuite \u00e9perdue, l\u2019ivresse, une course effr\u00e9n\u00e9e vers quelque chose qui tiendrait \u00e0 la fois du salut et de la perdition, un horizon d\u00e9sir\u00e9 en m\u00eame temps que conjur\u00e9. Dans Les Chevaux obstin\u00e9s (1972), V. V. se voit longer en tra\u00eeneau le bord d\u2019un gouffre, sur le fil, la cravache \u00e0 la main, plein d\u2019une pulsion contradictoire, pressant et refr\u00e9nant ses chevaux, manquant d\u2019air, buvant le vent, avalant la brume, pressentant sa perte avec une \u00ab\u00a0exultation mortelle\u00a0\u00bb, aussi l\u00e9ger qu\u2019un \u00ab\u00a0duvet dans l\u2019ouragan\u00a0\u00bb, mais oh\u00a0! tout doux, tout doux les chevaux, qu\u2019au moins vous retardiez d\u2019un rien l\u2019heure du tr\u00e9pas\u2026<\/p>\n<div class=\"quote\">\n<p class=\"textbody\">Plus doux, plus doux l\u2019allure, chevaux,<br \/>\nvotre allure effr\u00e9n\u00e9e\u00a0!<br \/>\nTant pis si la cravache claque autant\u2026<br \/>\nAh\u00a0! dr\u00f4les de chevaux que vous \u00eates,<br \/>\nobstin\u00e9s, obstin\u00e9s\u2026<\/p>\n<p class=\"textbody\">De vivre et de chanter je n\u2019ai pas eu le temps\u00a0!<br \/>\nMes chevaux j\u2019abreuv\u2019rai,<br \/>\nMon couplet j\u2019ach\u00e8v\u2019rai,<br \/>\nQue je fasse un instant front au vide b\u00e9ant\u00a0!&#8230;<\/p>\n<\/div>\n<h3 class=\"section\">La fable exotique<\/h3>\n<p class=\"textbody\">\u00c0 voir ces loups tragiques et ces chevaux fatals, on se rembrunit malgr\u00e9 soi. Heureusement, la fable vyssotskienne irradie la joie par un h\u00e9ros salvateur\u00a0: l\u2019animal exotique. Tel <em>L\u2019\u00c9l\u00e9phant blanc<\/em> (1972), conte au d\u00e9but enjou\u00e9 dans lequel un seigneur indien lui offre un pachyderme\u00a0:<\/p>\n<div class=\"quote\">\n<p class=\"textbody\">\u00c0 dos d\u2019\u00e9l\u00e9phant j\u2019\u00e9tais comme un dieu<br \/>\nJe parcourais l\u2019Inde, ce pays radieux.<br \/>\nJusqu\u2019o\u00f9 n\u2019avons-nous pas pouss\u00e9<br \/>\nnos errances,<br \/>\nSerr\u00e9s l\u2019un contre l\u2019autre, et foin de l\u2019indigence\u00a0!<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"textbody\">Plus joyeuse encore est l\u2019image du perroquet\u00a0: celui de la <em>Chansonnette du perroquet<\/em> pirate, \u00e9crite pour le spectacle radiophonique Alice au pays des merveilles (1973), est un bijou de bonne humeur. Le vieil oiseau, en son temps fait prisonnier par Cort\u00e9s, ne cesse de marteler par vengeance \u00ab\u00a0<em>\u201cCaramba\u00a0!\u201d \u201cCorrida\u00a0!\u201d et \u201cBon sang de bois\u00a0!\u201d<\/em>\u00a0\u00bb, jusqu\u2019\u00e0 ce jour de temp\u00eate o\u00f9 il est captur\u00e9 par des pirates qu\u2019il doit servir cent ans. Finalement vendu comme esclave pour trois sous, il envoie une bord\u00e9e d\u2019injures \u00e0 la face d\u2019un pacha turc qui, d\u2019horreur, brise en deux son poignard \u00e0 mains nues\u2026<\/p>\n<div class=\"quote\">\n<p class=\"textbody\">J\u2019ai visit\u00e9 l\u2019Inde, et l\u2019Iran, et l\u2019Irak,<br \/>\nJ\u2019suis pas une dinde ni quelqu\u2019un de braque.<br \/>\n(Seuls les sauvages \u00e0 ces b\u00eatises croient.)<br \/>\nCaramba\u00a0! Corrida\u00a0! Et bon sang de bois\u00a0!<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"textbody\">Mais, au chapitre des contes \u00e0 plumes exotiques, le plus c\u00e9l\u00e8bre est <em>Ce qu\u2019il advint en Afrique<\/em>, que l\u2019on conna\u00eet aussi sous le titre de <em>Girafe est grande<\/em> (1969)\u00a0: girafe amoureuse d\u2019une antilope, et toute la faune de \u00ab\u00a0<em>la chaude et jaune Afrique<\/em>\u00a0\u00bb de s\u2019en \u00e9mouvoir\u00a0:<\/p>\n<div class=\"quote\">\n<p class=\"textbody\">Alors gronda tout un caquet,<br \/>\nEt seul un tr\u00e8s vieux perroquet<br \/>\nCria tr\u00e8s fort d\u2019entre les arbres<br \/>\nGirafe est grande, \u00e7a la regarde\u00a0!<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"textbody\">Face au scandale, la girafe fait valoir son droit \u00e0 l\u2019amour. \u00ab\u00a0<em>Nous sommes tous \u00e9gaux<\/em>\u00a0\u00bb, proteste-t-elle\u00a0:<\/p>\n<div class=\"quote\">\n<p class=\"textbody\">Et si tous mes cong\u00e9n\u00e8res<br \/>\nVeulent s\u2019en prendre \u00e0 ma peau,<br \/>\nNe me faites pas la guerre,<br \/>\nJe quitterai le troupeau.<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"textbody\">Et pour finir avec la morale de l\u2019histoire\u00a0:<\/p>\n<div class=\"quote\">\n<p class=\"textbody\">Girafe n\u2019avait pas tous les torts,<br \/>\nCar le fautif, c\u2019est l\u2019autr\u2019 Nestor,<br \/>\nQu\u2019avait cri\u00e9 d\u2019entre les arbres<br \/>\nGirafe est grande, \u00e7a la regarde\u2026<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/1485337245_maxresdefault.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-large wp-image-4710\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/1485337245_maxresdefault-1024x576.jpg\" alt=\"\" width=\"690\" height=\"388\" \/><\/a><\/p>\n<\/div>\n<hr \/>\n<h3 class=\"section\">Annexe\u00a0:<br \/>\nLe Vyssotski \u00e0 la fran\u00e7aise (recette originale)<\/h3>\n<h5>Un zeste de Fran\u00e7ois Villon<\/h5>\n<p class=\"textbody\">Suivez les conseils de Mikha\u00efl Chemiakine, sculpteur, peintre et graphiste ami de Vladimir Vyssotski, issu comme lui de la contre-culture\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Par son c\u00f4t\u00e9 bringueur, par la souffrance et l\u2019amertume qui transpirent de ses chansons, Vyssotski s\u2019apparente de tr\u00e8s pr\u00e8s \u00e0 la figure m\u00e9di\u00e9vale de l\u2019effront\u00e9 moqueur qui d\u00e9nonce sans trembler les tenants du pouvoir, cette figure du gibier de potence fort en th\u00e8me pers\u00e9cut\u00e9 tout \u00e0 la fois par les autorit\u00e9s religieuses et s\u00e9culi\u00e8res \u2013 j\u2019ai nomm\u00e9 Fran\u00e7ois Villon. <\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=FWsj0h3ZFNQ<\/p>\n<h5>Une pinc\u00e9e de Georges Brassens<\/h5>\n<p class=\"textbody\">De Vyssotski, on dit parfois \u00ab\u00a0le Brassens russe\u00a0\u00bb, comparaison efficace et justifi\u00e9e\u00a0: m\u00eame mariage de la po\u00e9sie et de la guitare, m\u00eame originalit\u00e9 vocale, m\u00eame anticonformisme esth\u00e9tique et social. Mais si Brassens \u00e9crit \u00ab\u00a0mourir pour des id\u00e9es, d\u2019accord, mais de mort lente\u00a0\u00bb, on ne peut imaginer ces mots dans la bouche de Vyssotski qui fait tout comme au bord de la mort, comme si c\u2019\u00e9tait la derni\u00e8re fois. Pour une id\u00e9e, pour un amour, pour un ami, pour une rime, pour une chanson, une v\u00e9rit\u00e9, le Russe meurt tous les jours. Non qu\u2019il le <em>veuille<\/em>, mais parce qu\u2019il y est pr\u00eat. D\u2019ailleurs, qu\u2019est-ce qu\u2019un po\u00e8te qui ne meurt pas\u00a0? Que serait un art \u2013 en Russie du moins \u2013 o\u00f9 l\u2019on ne risquerait pas sa vie\u00a0? \u00ab\u00a0<em>Ainsi meurent les po\u00e8tes\u00a0: ils explosent<\/em>\u00a0\u00bb, \u00e9crivait le grand Petrov-Vodkine, artiste peintre, \u00e0 la mort d\u2019Andre\u00ef Bely, dans les ann\u00e9es trente du si\u00e8cle pass\u00e9, et ces mots collent on ne peut mieux au destin de Vyssotski.<\/p>\n<h5>Un fond de G\u00e9rard Philippe<\/h5>\n<p class=\"textbody\">Vyssotski le rejoint par le th\u00e9\u00e2tre, l\u2019un ayant jou\u00e9 Hugo, l\u2019autre Pouchkine, les deux s\u2019\u00e9tant coul\u00e9s dans les habits de h\u00e9ros de Shakespeare, Richard II pour le Fran\u00e7ais, Hamlet pour le Russe, l\u2019un comme l\u2019autre marqu\u00e9s \u00e0 vie par ces r\u00f4les, l\u2019un comme l\u2019autre aussi nationaux qu\u2019universels, ins\u00e9parables des planches qui firent leur gloire, enlev\u00e9s par la mort dans la fleur de leur jeunesse.<\/p>\n<p>https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=oXl5ixBtjpY<\/p>\n<h5>Un museau de Jean Gabin<\/h5>\n<p class=\"textbody\">Le cin\u00e9ma en commun, et leur ressemblance physiologique, cette virilit\u00e9 po\u00e9tique qui fait toute la diff\u00e9rence entre le h\u00e9ros masculin et le sac de testost\u00e9rones, cette touchante cigarette, moiti\u00e9 vice, moiti\u00e9 aveu de faiblesse, ce regard de duret\u00e9-tendresse. Et ce m\u00eame baryton\u2026 Une sauce \u00e0 l\u2019am\u00e9ricaine La voix de Vyssotski, rauque et r\u00e2peuse, est marqu\u00e9e d\u2019une rudesse sexu\u00e9e, animale, comme un brame d\u2019\u00e9lan\u00a0: le stentor du h\u00e9ros de Hom\u00e8re, une voix d\u2019airain, tr\u00e8s proche de certaines voix noires am\u00e9ricaines, et notamment de Louis Armstrong qu\u2019il adorait et savait imiter. Sa voix colle \u00e0 la philosophie de ses chansons\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Mon chant est presque un cri <\/em>\u00a0\u00bb, dira-t-il.<\/p>\n<p class=\"textbody\">De son baryton, Vyssotski vocalise les consonnes, il les roule \u00e0 la fa\u00e7on du r russe, les sculpte, les enrichit de modulations nouvelles. D\u2019o\u00f9 cette mani\u00e8re si personnelle, inimitable, de sculpter les mots avec la r\u00e2pe de sa voix singuli\u00e8re, ce rugissement, ce grondement de loup.<\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" title=\"Mikhail Baryshnikov in White Nights - &quot;Capricious Horses&quot;\" width=\"1080\" height=\"608\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/rzfmQ70cBj8?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe><\/p>\n<hr \/>\n<h3 class=\"section\">Pour aller plus loin\u00a0:<\/h3>\n<p class=\"textbody\"><em>Vladimir Vyssotski, Un cri dans le ciel russe<\/em>, Yves Gauthier. \u00c9ditions Transbor\u00e9al<\/p>\n<div class=\"speaker-mute footnotes_reference_container\"> <div class=\"footnote_container_prepare\"><p><span class=\"footnote_reference_container_label pointer\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_4700_1();\">Notes<\/span><span class=\"footnote_reference_container_collapse_button\" style=\"display: none;\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_4700_1();\">[<a id=\"footnote_reference_container_collapse_button_4700_1\">+<\/a>]<\/span><\/p><\/div> <div id=\"footnote_references_container_4700_1\" style=\"\"> <table class=\"footnotes_table footnote-reference-container\"> <tbody> \r\n\r\n<tr class=\"footnotes_plugin_reference_row\"> <td class=\"footnote_plugin_index_combi pointer\"  onclick=\"footnote_moveToAnchor_4700_1('footnote_plugin_tooltip_4700_1_1');\"><a id=\"footnote_plugin_reference_4700_1_1\" class=\"footnote_backlink\"><span class=\"footnote_index_arrow\">&#8617;<\/span>1<\/a><\/td> <td class=\"footnote_plugin_text\"> Propos enregistr\u00e9s le 21 f\u00e9vrier 1980 lors d\u2019un concert public donn\u00e9 \u00e0 Dolgoproudny, dans la r\u00e9gion de Moscou.<\/td><\/tr>\r\n\r\n <\/tbody> <\/table> <\/div><\/div><script type=\"text\/javascript\"> function footnote_expand_reference_container_4700_1() { jQuery('#footnote_references_container_4700_1').show(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_4700_1').text('\u2212'); } function footnote_collapse_reference_container_4700_1() { jQuery('#footnote_references_container_4700_1').hide(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_4700_1').text('+'); } function footnote_expand_collapse_reference_container_4700_1() { if (jQuery('#footnote_references_container_4700_1').is(':hidden')) { footnote_expand_reference_container_4700_1(); } else { footnote_collapse_reference_container_4700_1(); } } function footnote_moveToAnchor_4700_1(p_str_TargetID) { footnote_expand_reference_container_4700_1(); var l_obj_Target = jQuery('#' + p_str_TargetID); if (l_obj_Target.length) { jQuery('html, body').animate({ scrollTop: l_obj_Target.offset().top - window.innerHeight * 0.34 }, 380); } }<\/script>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chanteur-loup, po\u00e8te-cheval et gueule d\u2019acteur, Vladimir Vyssotski chante d\u00e9musel\u00e9 les silences sovi\u00e9tiques. Vie \u00e0 vif d\u2019un anticonformiste \u00e0 guitare, dont la voix rugueuse hurle et arrache la libert\u00e9. Portrait animalier de celui qui \u00ab\u00a0trottait autrement\u00a0\u00bb. T\u00e9l\u00e9charger l\u2019article en PDF. NB\u00a0: sauf mention contraire, toutes les traductions du russe, y compris les paroles de chansons, sont [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":9402,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[111,188],"tags":[197,327,287,328,329,208,330],"class_list":["post-4700","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-culture-de-base","category-selledechval","tag-animaux","tag-chanson","tag-culture","tag-poesie","tag-russie","tag-urss","tag-vyssotski"],"wps_subtitle":"Un bestiaire de Vladimir Vyssotski","_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4700","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4700"}],"version-history":[{"count":0,"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4700\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/media\/9402"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4700"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4700"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4700"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}