{"id":4877,"date":"2017-11-14T23:22:05","date_gmt":"2017-11-14T22:22:05","guid":{"rendered":"http:\/\/jefklak.org\/?p=4877"},"modified":"2017-11-14T23:22:05","modified_gmt":"2017-11-14T22:22:05","slug":"sur-les-ruines-du-futur","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/2017\/11\/14\/sur-les-ruines-du-futur\/","title":{"rendered":"Sur les ruines du futur"},"content":{"rendered":"<p class=\"entry-translator\">Dessins de Florent Grouazel<\/p>\n<div class=\"intro\">\n<p class=\"textbody\">\u00c0 Roubaix, la zone de l\u2019Union est l\u2019ancien \u00ab\u00a0c\u0153ur battant\u00a0\u00bb de l\u2019industrie textile fran\u00e7aise du XX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle. Gr\u00e8ves dans les usines, syndicalisme ouvrier, main-d\u2019\u0153uvre immigr\u00e9e mais aussi restructurations et d\u00e9localisations ont anim\u00e9 ce quartier industriel et populaire jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il devienne au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000 une des plus grandes friches industrielles du pays. Depuis maintenant pr\u00e8s de dix ans, les \u00e9lus et acteurs \u00e9conomiques locaux ont lanc\u00e9 un vaste chantier de r\u00e9habilitation de l\u2019Union pour que la zone devienne \u00e0 terme un p\u00f4le de comp\u00e9titivit\u00e9 et d\u2019innovation industrielle au service de la m\u00e9tropole lilloise. Symbole de ce projet titanesque, le Centre europ\u00e9en des textiles innovants, qui r\u00e9unit <em>start-ups<\/em>, entreprises familiales et laboratoires de recherche, se veut le fer de lance de la future r\u00e9volution textile. Entre projet de r\u00e9novation urbaine, rel\u00e9gation des ancien\u00b7nes ouvrier\u00b7es du textile et \u00e9conomie de l\u2019innovation, reportage en quatre actes, quatre espaces, sur la friche de l\u2019Union.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ce texte est issu du deuxi\u00e8me num\u00e9ro de <em>Jef Klak<\/em>, \u00ab\u00a0<a href=\"http:\/\/jefklak.org\/?page_id=1792\">Bout d\u2019ficelle<\/a>\u00a0\u00bb, traitant du textile, de la mode et des identit\u00e9s de genre, et encore disponible en librairie.<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"pdf-link\">T\u00e9l\u00e9charger l\u2019article en <a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/Roubaix_Site_JK.pdf\">PDF<\/a>.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00c0 mon arriv\u00e9e \u00e0 la Maison de l\u2019Union, Julie Latt\u00e8s, communicante pour la Soci\u00e9t\u00e9 d\u2019\u00e9conomie mixte (SEM) Ville Renouvel\u00e9e, propose que nous nous attablions au-dessus d\u2019une vaste maquette de pr\u00e9sentation toute en diodes lumineuses et cubes anonymes. Vague fantasme d\u00e9miurgique, cette derni\u00e8re permet d\u2019arpenter les 80\u00a0hectares de la zone de l\u2019Union, une immense friche industrielle, \u00e0 cheval entre Roubaix, Tourcoing et Wattrelos, au nord de Lille. La SEM Ville Renouvel\u00e9e a jusqu\u2019\u00e0 2022 pour mener \u00e0 terme un des plus importants projets de renouvellement urbain fran\u00e7ais dans le cadre de partenariats publics-priv\u00e9s largement financ\u00e9s par Lille M\u00e9tropole\u00a0<span class=\"footnote_referrer\"><a onclick=\"footnote_moveToAnchor_4877_1('footnote_plugin_reference_4877_1_1');\" ><sup id=\"footnote_plugin_tooltip_4877_1_1\" class=\"footnote_plugin_tooltip_text\">1<\/sup><\/a><span id=\"footnote_plugin_tooltip_text_4877_1_1\" class=\"footnote_tooltip\"><\/span><\/span>. \u00ab\u00a0<em>D\u00e8s 1993, l\u2019Union est appr\u00e9hend\u00e9e par les \u00e9lus locaux comme un futur p\u00f4le d\u2019excellence m\u00e9tropolitain,<\/em> commente Julie Latt\u00e8s. <em>L\u2019\u00c9tablissement public foncier du Nord-Pas-de-Calais a alors commenc\u00e9 \u00e0 racheter les terrains et les b\u00e2timents d\u00e9sert\u00e9s. En 2004, le projet urbanistique est d\u00e9fini par le cabinet Reichen et Robert\u00a0&amp;\u00a0associ\u00e9s\u00a0[2. Agence d\u2019architectes et d\u2019urbanistes sp\u00e9cialis\u00e9e dans la r\u00e9habilitation du patrimoine industriel. La Grande Halle de la Villette et le Pavillon de l\u2019Arsenal \u00e0 Paris ou encore les docks Vauban du Havre font partie de leurs r\u00e9alisations. Le cabinet a remport\u00e9 en 2005 le Grand Prix de l\u2019urbanisme.]<\/em>. <em>La zone sera r\u00e9am\u00e9nag\u00e9e en diff\u00e9rents secteurs qui accueilleront deux fili\u00e8res d\u2019excellence\u00a0: les textiles innovants ainsi que l\u2019image. Mais il est pr\u00e9vu \u00e9galement un \u00e9co-quartier, un espace vert, du logement social.<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">Pour \u00e9couter ce discours polic\u00e9, il a fallu d\u2019abord slalomer entre d\u2019\u00e9normes gaines \u00e9lectriques orange, qui tentent vainement d\u2019\u00e9gayer des trottoirs encore mal d\u00e9grossis. Puis marcher longuement, accol\u00e9s \u00e0 ces panneaux aux sourires peroxyd\u00e9s vantant des projets immobiliers. Tout autour, des grues structurent en horizontales un ciel min\u00e9ral. Et le vacarme \u00e9touff\u00e9 des chantiers marteaux-piquants. \u00ab\u00a0<em>Pendant pr\u00e8s d\u2019un si\u00e8cle, la filature de coton Vanoutryve et le Peignage de La Toss\u00e9e \u00e9taient les deux grandes usines textiles phares de cette zone. Mais les crises p\u00e9troli\u00e8res et la mondialisation ont progressivement transform\u00e9 l\u2019Union en vaste friche \u00e0 partir des ann\u00e9es 1990. Le chantier en cours veut conjuguer la recherche de l\u2019innovation, la pr\u00e9servation de l\u2019h\u00e9ritage industriel et les principes d\u2019un d\u00e9veloppement plus durable<\/em>\u00a0\u00bb, r\u00e9sume bri\u00e8vement Julie Latt\u00e8s.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/01\/panorama-ruche-1024x358.jpg\" alt=\"\" width=\"690\" height=\"241\" class=\"aligncenter size-large wp-image-5543\" \/><\/p>\n<h3 class=\"section\" style=\"text-align: center;\">ACTE I<br \/>\nLa Maison de l\u2019Union<br \/>\n\u00ab\u00a0<em>Faire du bl\u00e9 sur les friches\u2009<\/em>\u00a0\u00bb<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Filature, peignage\u2026 Ces mots r\u00e9sonnent intens\u00e9ment dans la r\u00e9gion. D\u00e8s le d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, l\u2019agglom\u00e9ration de Roubaix-Tourcoing est devenue une capitale mondiale du textile, avec plus de 110\u2009000\u00a0salari\u00e9\u00b7es embauch\u00e9\u00b7es dans le secteur. La zone de l\u2019Union est alors le poumon de la Manchester fran\u00e7aise\u00a0: inaugur\u00e9s au XIX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, le canal de Roubaix et le chemin de fer qui la traversent acc\u00e9l\u00e8rent l\u2019industrialisation de ce territoire encore rural. En 1870 s\u2019ouvre le premier atelier de traitement de la laine \u00e0 La Toss\u00e9e, et trois ans plus tard, la filature de coton Vanoutryve voit le jour.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Les grandes familles industrielles r\u00e8gnent sur la r\u00e9gion\u00a0: Motte, Dewavrin, Six, Prouvost ou encore les c\u00e9l\u00e8bres Mulliez\u00a0[3. La famille Mulliez, originaire de Roubaix, premi\u00e8re fortune de France, p\u00e8se 3\u00a0milliards d\u2019euros. Organis\u00e9e en groupement d\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e9conomique d\u00e9nomm\u00e9 \u00ab\u00a0Association familiale Mulliez\u00a0\u00bb, elle regroupe plus de 500\u00a0membres de la famille et poss\u00e8de les groupes Auchan, Oxylane-D\u00e9cathlon, Midas, Norauto, Flunch, Kiabi, Kiloutou, Cultura, etc.]. Le patronat paternaliste et catholique du Nord esquive les crises successives de la fili\u00e8re textile en se diversifiant dans la distribution lors de l\u2019entre-deux-guerres (avec la cr\u00e9ation de groupes comme La Redoute, Les Trois Suisses ou La Blanche Porte), en faisant appel \u00e0 une main d\u2019\u0153uvre immigr\u00e9e (belge, maghr\u00e9bine, portugaise, polonaise) et gr\u00e2ce au renouvellement des parcs de machines n\u00e9cessitant de moins en moins d\u2019ouvriers. D\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 1970, la d\u00e9sindustrialisation lamine la zone de l\u2019Union et, de restructurations en liquidations, la filature de coton Vanoutryve et le Peignage de La Toss\u00e9e, le deuxi\u00e8me de France, ferment leurs portes en 2004.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Retour autour de la maquette du projet de l\u2019Union. La charg\u00e9e de communication de la SEM Ville Renouvel\u00e9e rappelle que nous sommes justement dans l\u2019ancien magasin de stockage de laine de La Toss\u00e9e. D\u00e9nomm\u00e9 aujourd\u2019hui l\u2019h\u00f4tel d\u2019entreprises \u00ab\u00a0Le Champ Libre\u00a0\u00bb, il accueille la Maison de l\u2019Union ainsi que l\u2019antenne r\u00e9gionale de l\u2019Institut du monde arabe ou encore les r\u00e9dactions locales de <em>La Voix du Nord <\/em>et de <em>Nord \u00c9clair<\/em>. Une grande partie du site industriel de La Toss\u00e9e a \u00e9t\u00e9 ras\u00e9e pour faire place \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 de manutention, un parking de 400 places, des logements, mais surtout une ruche d\u2019entreprises. Ce b\u00e2timent \u00ab\u00a0<em>\u00e0 l\u2019architecture avant-gardiste<\/em>\u00a0\u00bb accueillera d\u2019ici peu une trentaine de <em>start-ups<\/em> essentiellement centr\u00e9es sur les textiles innovants.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019ancienne filature de coton Vanoutryve est quant \u00e0 elle le chantier le plus avanc\u00e9 de l\u2019Union. D\u00e9sormais appel\u00e9 \u00ab\u00a0Plaine Images\u00a0\u00bb, le site est devenu depuis 2007 \u00ab\u00a0<em>le p\u00f4le d\u2019excellence de l\u2019image et des industries cr\u00e9atives<\/em>\u00a0\u00bb et rassemble entre autres le cr\u00e9ateur de jeux vid\u00e9o Ankama, la cha\u00eene t\u00e9l\u00e9vision T\u00e9l\u00e9 Melody, une plate-forme de recherche et d\u00e9veloppement\u2026 La filature r\u00e9habilit\u00e9e se d\u00e9finit comme un \u00ab\u00a0cluster <em>pour la cr\u00e9ation digitale et l\u2019innovation<\/em>\u00a0\u00bb et se veut un espace hybride \u00e0 la pointe du progr\u00e8s, r\u00e9unissant entreprises, chercheur\u00b7es et artistes.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/01\/euro-989x1024.jpg\" alt=\"\" width=\"690\" height=\"714\" class=\"aligncenter size-large wp-image-5540\" \/><\/p>\n<p class=\"textbody\">Julie Latt\u00e8s insiste sur les emplois cr\u00e9\u00e9s et \u00e0 venir \u2013 1\u00a0400 actuellement sur le site de l\u2019Union et 6\u00a0000 \u00e0 terme. D\u2019ici quelques mois va s\u2019ouvrir en lieu et place des anciennes brasseries de l\u2019Union le si\u00e8ge de Kipsta, une filiale du groupe Oxylane-D\u00e9cathlon (d\u00e9tenu par les Mulliez\u00a0: la grande famille patronale du Nord r\u00f4de toujours). L\u2019Union accueillera ainsi Kipstadium, \u00ab\u00a0<em>le si\u00e8ge mondial des sports collectifs<\/em>\u00a0\u00bb et un immense complexe sportif de plus de quatre hectares. Plus loin, les bureaux r\u00e9gionaux de Vinci Construction, dont les simili-briques tentent maladroitement de rappeler l\u2019h\u00e9ritage industriel de Roubaix, ouvriront bient\u00f4t.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Comme le vantent les plaquettes de pr\u00e9sentation du projet, \u00ab\u00a0<em>si l\u2019Union est le berceau de l\u2019industrie textile, elle est aussi le symbole de son avenir<\/em>\u00a0\u00bb. Ce symbole, construit de toutes pi\u00e8ces sur la friche, est le Centre europ\u00e9en des textiles innovants (Ceti), plate-forme technologique de recherche et d\u00e9veloppement \u00ab\u00a0unique au monde\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0<em>Creuset d\u2019innovation, vecteur de cr\u00e9ativit\u00e9, t\u00eate de r\u00e9seau, le Ceti est un lieu o\u00f9 l\u2019on con\u00e7oit, exp\u00e9rimente et d\u00e9veloppe une nouvelle offre produits adapt\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9conomie et aux besoins du monde de demain<\/em>\u00a0\u00bb, se vante le site du Centre europ\u00e9en de recherche et de prototypage d\u00e9di\u00e9 aux nouveaux textiles. Il est port\u00e9 par le p\u00f4le national de comp\u00e9titivit\u00e9 Up-Tex\u00a0[4. <a class=\"website-link\" href=\"http:\/\/up-tex.fr\/\">Up-Tex<\/a> est un des 71 <a class=\"website-link\" href=\"http:\/\/competitivite.gouv.fr\/\">p\u00f4les de comp\u00e9titivit\u00e9<\/a> cr\u00e9\u00e9s en 2004 pour relancer la politique industrielle en France. Ces p\u00f4les rassemblent sur un m\u00eame territoire et autour d\u2019un m\u00eame secteur industriel, entreprises, laboratoires de recherche, universit\u00e9s et \u00e9coles d\u2019ing\u00e9nieur\u00b7es.], consacr\u00e9 \u00e0 \u00ab\u00a0<em>la comp\u00e9titivit\u00e9 par l\u2019innovation, dans le domaine des tissus techniques sp\u00e9ciaux et innovants<\/em>\u00a0\u00bb. Lors de son inauguration en octobre 2012, Martine Aubry, pr\u00e9sidente de la communaut\u00e9 urbaine de Lille, annon\u00e7ait que c\u2019est \u00ab\u00a0<em>le c\u0153ur de la r\u00e9volution textile qui va battre ici\u00a0[5. <em>La Voix du Nord<\/em>, 11 octobre 2012. ]<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le projet de l\u2019Union est ainsi inscrit dans la politique industrielle de la communaut\u00e9 urbaine lilloise. Il est l\u2019un des cinq p\u00f4les d\u2019excellence de Lille M\u00e9tropole, avec Eurasant\u00e9, d\u00e9di\u00e9 \u00e0 la fili\u00e8re biom\u00e9dicale, ou encore EuraTechnologies, consacr\u00e9 aux technologies de l\u2019information et de la communication, construit dans une ancienne filature de coton et de lin. Une logique \u00e0 la fois de requalification urbaine et de <em>city reimaging<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire une politique d\u2019image visant \u00e0 \u00ab\u00a0vendre\u00a0\u00bb la ville industrielle, anime \u00e9galement le projet de r\u00e9novation urbaine de l\u2019Union. La SEM Ville Renouvel\u00e9e met en avant \u00ab\u00a0<em>un quartier attractif, mixant finement activit\u00e9s \u00e9conomiques, \u00e9quipements, logements et espaces naturels<\/em>\u00a0\u00bb qui se construit sur \u00ab\u00a0<em>\u2009le principe de la ville mixte, intense et \u00e9volutive<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00ab\u00a0<em>Les politiques d\u2019image se formalisent et \u00e9voluent vers la construction de v\u00e9ritables \u201cmarques urbaines\u201d capitalisant sur les atouts suppos\u00e9s des villes, alors que les cibles du red\u00e9veloppement apparaissent de plus en plus clairement identifi\u00e9es\u00a0: d\u2019une part, les entreprises tertiaires consid\u00e9r\u00e9es comme les plus innovantes, les plus en phase avec l\u2019\u00e9conomie de la connaissance\u00a0; d\u2019autre part, des groupes sociaux \u00e0 haut pouvoir d\u2019achat\u00a0[6. Max Rousseau, <a class=\"website-link\" href=\"http:\/\/metropolitiques.eu\/Villes-post-industrielles-pour-une.html\">\u00ab\u00a0Villes post-industrielles\u00a0: pour une nouvelle approche\u00a0\u00bb<\/a> <em>M\u00e9tropolitiques<\/em>, 18 septembre 2013.]<\/em>\u00a0\u00bb, \u00e9crit Max Rousseau, docteur en sciences politiques qui a r\u00e9alis\u00e9 sa th\u00e8se sur le <em>city reimaging<\/em> de Roubaix et de Sheffield en Angleterre\u00a0[7. Max Rousseau, 2011,<em> Vendre la ville (post) industrielle. Capitalisme, pouvoir et politiques d\u2019image \u00e0 Roubaix et \u00e0 Sheffield (1945-2010)<\/em>, Th\u00e8se de doctorat en sciences politiques, universit\u00e9 Jean Monnet, Saint-\u00c9tienne.]. Pour le sociologue et urbaniste Jean-Pierre Garnier, la reconversion de l\u2019Union n\u2019est rien de moins qu\u2019\u00ab\u00a0<em>un processus de recyclage des anciens quartiers populaires en nouveaux quartiers hype. Entre les oligarchies politiques locales d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et les puissances \u00e9conomiques et financi\u00e8res de l\u2019autre \u2013 aujourd\u2019hui cela s\u2019appelle \u201cpartenariat public-priv\u00e9\u201d, autrefois on appelait \u00e7a \u201ccollaboration de classes\u201d\u00a0\u2013, l\u2019objectif est le suivant\u00a0: faire du bl\u00e9 sur les friches, soit en les transformant en quartiers pour classes ais\u00e9es, soit en y faisant venir des activit\u00e9s dites de pointe\u00a0[8. <a class=\"website-link\" href=\"http:\/\/labrique.net\/numeros\/numero-33-octobre-novembre-2012\/article\/la-fin-de-la-zone-de-l-union\">D\u00e9bat du 29 septembre 2012 <\/a>\u00e0 Roubaix sur la zone de l\u2019Union organis\u00e9 par le journal ind\u00e9pendant lillois <em>La Brique<\/em>.]<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En partant, Julie Latt\u00e8s propose une visite des chantiers. Le vent est glacial, la pluie terrible, et apr\u00e8s avoir vant\u00e9 les m\u00e9rites architecturaux des alv\u00e9oles de la future ruche d\u2019entreprises de La Toss\u00e9e, le parcours passe devant un caf\u00e9, vestige d\u2019une rue aujourd\u2019hui enti\u00e8rement d\u00e9molie dans le cadre du projet de r\u00e9habilitation. La maison toute en vieilles briques se dresse fi\u00e8rement, seule au milieu des friches d\u00e9lav\u00e9es, effleur\u00e9e par une route au bitume noir fra\u00eechement coul\u00e9. Sur l\u2019un des murs, une banderole \u00ab\u00a0<em>Toujours ouvert\u00a0!<\/em>\u00a0\u00bb claque au vent. \u00ab\u00a0<em>C\u2019est Chez Salah, un caf\u00e9 tenu par un vieux Kabyle qui a refus\u00e9 de vendre sa maison \u00e0 la SEM Ville Renouvel\u00e9e,<\/em> pr\u00e9cise Julie Latt\u00e8s. <em>Il a r\u00e9sist\u00e9 pendant plus de six ans \u00e0 l\u2019expulsion. Sa d\u00e9termination a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s m\u00e9diatis\u00e9e. On s\u2019est dit finalement que c\u2019\u00e9tait un lieu de centralit\u00e9 important, en connexion avec le futur espace vert de l\u2019Union.\u2009<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">Au loin se dessine le Centre europ\u00e9en des textiles innovants, long et p\u00e2le vaisseau \u00e9chou\u00e9 sur un lit d\u2019herbes sales. Mais en ce matin de d\u00e9cembre, les demandes de rendez-vous pour pouvoir y entrer et interroger un des dirigeants du Centre sont encore en attente. Fin de visite. Aux abords de l\u2019ancien portail d\u2019entr\u00e9e de La Toss\u00e9e, o\u00f9 les pav\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 vermoulus par les chaussures et les mobylettes p\u00e9taradantes des ouvriers, Julie Latt\u00e8s avoue ne pas savoir ce qu\u2019il adviendra de l\u2019ancienne conciergerie de l\u2019usine. Bouzid Belgacem et Maurice Vidrequin, eux, savent.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/01\/Maison-1024x780.jpg\" alt=\"\" width=\"690\" height=\"526\" class=\"aligncenter size-large wp-image-5541\" \/><\/p>\n<h3 class=\"section\" style=\"text-align: center;\">ACTE II<br \/>\nLa Toss\u00e9e<br \/>\n\u00ab\u00a0<em>Nous ne voulons pas subir la double peine\u00a0: le licenciement et l\u2019oubli.<\/em>\u00a0\u00bb<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Au quartier du Pont-Rompu \u00e0 Tourcoing, \u00e0 quelques encablures de l\u2019Union, se trouve le si\u00e8ge perdu de l\u2019Association des ancien\u00b7nes salari\u00e9\u00b7es du Peignage de La Toss\u00e9e. Les odeurs chaudes de bois et de laine emplissent le local envahi d\u2019anciennes pi\u00e8ces m\u00e9caniques, de sacs de laine ou de navettes \u00e0 filer sauv\u00e9s <em>in extremis<\/em> \u00e0 la fermeture du Peignage. Des \u00ab\u00a0<em>tiots bouts d\u2019rin<\/em>\u00a0\u00bb repr\u00e9sentant des fragments de leur vie de travail et des amiti\u00e9s d\u2019usines. Autour d\u2019un caf\u00e9, Bouzid Belgacem raconte avoir travaill\u00e9 plus de trente ans \u00e0 La Toss\u00e9e comme aide m\u00e9canicien puis agent de ma\u00eetrise. Maurice Vidrequin a commenc\u00e9 comme graisseur de machine et a boss\u00e9 trente-cinq ans dans le peignage. Tous deux sont d\u2019anciens d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s syndicaux de l\u2019usine, mais aussi et avant tout des \u00ab\u00a0gens du textile\u00a0\u00bb, ces ouvriers de la laine et du coton dont beaucoup sont reconnaissables \u00e0 leurs mains aux phalanges amput\u00e9es par les machines. \u00ab\u00a0<em>\u00c0 La Toss\u00e9e, les ouvrier\u00b7es \u00e9taient issus de dix-sept nationalit\u00e9s diff\u00e9rentes, et il existait une belle entente, une grande solidarit\u00e9 entre nous tous, <\/em>raconte Bouzid Belgacem. <em>On aidait les copains et copines \u00e0 c\u00f4t\u00e9 quand on \u00e9tait en avance sur ses machines \u00e0 peigner. Il y avait peu de femmes, car le peignage de la laine, c\u2019est ce qu\u2019il y a de plus difficile dans la fili\u00e8re textile. Les conditions de travail \u00e0 La Toss\u00e9e \u00e9taient vraiment tr\u00e8s dures, il y avait \u00e9norm\u00e9ment de poussi\u00e8re, pas de mat\u00e9riel d\u2019a\u00e9ration adapt\u00e9 et, franchement, le comit\u00e9 d\u2019entreprise n\u2019en avait rien \u00e0 foutre. Quant aux salaires, il y avait une disparit\u00e9, entretenue par la direction, entre hommes et femmes, entre \u00e9quipes, entre cr\u00e9neaux horaires. Malgr\u00e9 notre unit\u00e9 syndicale, on n\u2019a jamais r\u00e9colt\u00e9 qu\u2019une fin de non recevoir&#8230;<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">Alors que l\u2019usine, qui emploie 1\u00a0200\u00a0salari\u00e9\u00b7es au sortir de la Seconde Guerre mondiale, est depuis sa fondation d\u00e9tenue par la famille Binet, cette derni\u00e8re revend le Peignage \u00e0 un consortium d\u2019actionnaires au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970, sentant venir les bouleversements dans l\u2019industrie textile. S\u2019enclenche alors le cycle des restructurations. La famille patronale Dewavrin rach\u00e8te l\u2019usine au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980. Puis la Standard Wool Corporation, soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine sp\u00e9cialis\u00e9e dans le tabac, se diversifie en achetant des soci\u00e9t\u00e9s textiles, dont La Toss\u00e9e, en 1986. \u00ab\u00a0<em>Ils ont essay\u00e9 ensuite de nous revendre jusqu\u2019en 1995 \u00e0 Chargeurs, un g\u00e9ant du textile, <\/em>raconte Maurice Vidrequin.<em> Ce groupe avait d\u00e9j\u00e0 liquid\u00e9 un peignage voisin, et on savait qu\u2019on allait mourir. On a \u00e9t\u00e9 en lutte, on a manifest\u00e9 devant le si\u00e8ge de Chargeurs \u00e0 Paris, \u00e7\u2019a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s chaud\u00a0! On n\u2019\u00e9tait plus que 200 ouvrier\u00b7es, mais on arrivait \u00e0 sortir 10\u00a0millions de kilos de laine chaque ann\u00e9e, \u00e7a repr\u00e9sentait 20\u2009000\u00a0moutons par jour. On produisait aussi de la lanoline, de la graisse de laine utilis\u00e9e dans les cosm\u00e9tiques, \u00e7a rapportait pas mal d\u2019argent<\/em>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">Bouzid Belgacem poursuit\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Les restructurations, j\u2019en ai connu quatre. Quand les nouvelles machines rentrent, les humains sortent\u00a0: \u00e0 la fin, un seul ouvrier g\u00e9rait 16 peigneuses\u2026 On l\u2019a vue, la d\u00e9confiture de la laine\u00a0: la consommation a chut\u00e9, et puis la Pologne, la Tch\u00e9quie et le Maghreb sont arriv\u00e9s dans le march\u00e9 mondial avec une main-d\u2019\u0153uvre \u00e0 bas prix. On voyait les bilans comptables, et tous les mois, l\u2019usine perdait du pognon, on ne survivait que gr\u00e2ce au cours \u00e9lev\u00e9 du tabac qui compensait les pertes du secteur textile.<\/em>\u00a0\u00bb Le groupe Chargeurs refuse finalement de racheter l\u2019usine, et un plan social est annonc\u00e9 en 2003. Les salari\u00e9\u00b7es de La Toss\u00e9e, qui ont peur que la direction vendent les machines et le stock de laine peign\u00e9e durant le week-end, organisent alors des rondes de surveillance autour du site de production. Les syndicats d\u00e9cident ensuite de bloquer la production et de se barricader dans l\u2019usine. \u00ab\u00a0<em>On \u00e9tait l\u00e0 jour et nuit, il y a eu trois semaines de gr\u00e8ves tr\u00e8s dures, et Salah nous accueillait dans son caf\u00e9. Il nous offrait les coups \u00e0 boire, et pour les repas, il nous arrangeait pour pouvoir payer le mois d\u2019apr\u00e8s.<\/em>\u00a0\u00bb Le PDG de La Toss\u00e9e offrant une prime ridicule de d\u00e9part au <em>prorata<\/em> de l\u2019anciennet\u00e9 des salari\u00e9\u00b7es, il a fallu de rudes n\u00e9gociations pour trouver un <em>statu quo<\/em>\u00a0: tous sont licenci\u00e9s en 2004, mais avec des primes d\u00e9centes, des d\u00e9parts \u00e0 la retraite ou des cong\u00e9s de reconversion. Le blocage de l\u2019usine est alors lev\u00e9. Fin de La Toss\u00e9e.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En f\u00e9vrier 2005 est cr\u00e9\u00e9e l\u2019Association des anciens salari\u00e9s du Peignage de La Toss\u00e9e avec pour principal objectif de rester en contact et de briser l\u2019isolement. \u00ab\u00a0<em>Les gens \u00e9taient en pleurs\u00a0: ce n\u2019\u00e9tait pas possible de se quitter comme \u00e7a, avec toute cette fraternit\u00e9 et cette solidarit\u00e9 entre nous, <\/em>explique Bouzid Belgacem.<em> Nous ne voulions pas subir la double peine\u00a0: le licenciement et l\u2019oubli.<\/em>\u00a0\u00bb D\u00e9tresse sociale, divorces et suicides \u00e9maillent la fermeture des usines de Roubaix et de Tourcoing d\u00e8s 2000. \u00ab\u00a0<em>\u00c7\u2019a \u00e9t\u00e9 le tremblement de terre. Des fois, le p\u00e8re, la m\u00e8re, les fils et les oncles, des familles enti\u00e8res \u00e9taient embauch\u00e9es dans le textile. Ils n\u2019ont fait que du textile toute leur vie et ne savaient faire que \u00e7a&#8230;\u2009<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">Pour ne pas subir cette \u00ab\u00a0double peine\u00a0\u00bb, l\u2019association veut qu\u2019une Cit\u00e9 r\u00e9gionale de l\u2019histoire des gens du textile soit cr\u00e9\u00e9e sur place. \u00ab\u00a0<em>C\u2019est un lieu charg\u00e9 d\u2019histoire des luttes sociales, et puis nous avons r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 \u00e9norm\u00e9ment d\u2019objets de l\u2019usine \u00e0 la benne<\/em>\u00a0\u00bb, pr\u00e9cisent les anciens syndicalistes. Des expositions, du th\u00e9\u00e2tre ou encore des projections de documentaires sur le t\u00e9moignage d\u2019ancien\u00b7nes ouvrier\u00b7es ont \u00e9t\u00e9 depuis organis\u00e9s. Mais loin d\u2019\u00eatre un simple mus\u00e9e, cette Cit\u00e9 se voudrait avant tout un lieu de m\u00e9moire vivant et un espace de production. Les ancien\u00b7nes salari\u00e9\u00b7es sont en ce sens devenus proches d\u2019Ardelaine\u00a0[9. Sur l\u2019aventure coop\u00e9rative d\u2019Ardelaine, lire <em>Moutons rebelles<\/em>. \u00c9ditions Repas, 2014. \u00c9couter \u00e9galement sur le <a href=\"http:\/\/jefklak.org\/?page_id=2031\">CD de \u00ab\u00a0Bout de ficelle\u00a0\u00bb<\/a>, piste 8, le documentaire \u00ab\u00a0Des brebis, des fileuses\u00a0\u00bb sur La Fibre Textile, collectif \u00e0 la dynamique similaire \u00e0 celle d\u2019Ardelaine.], une coop\u00e9rative ouvri\u00e8re ard\u00e9choise qui collecte de la laine locale pour la transformer artisanalement. L\u2019association veut ainsi cr\u00e9er Nordelaine, une unit\u00e9 de production en coop\u00e9rative pour travailler de la laine lav\u00e9e en Belgique et montrer les \u00e9tapes de production jusqu\u2019au produit fini, avec une petite boutique de vente de v\u00eatements \u00a0\u00ab\u00a0<em>Made in Roubaix<\/em>\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0<em>C\u2019est difficile, on n\u2019est pas vraiment \u00e9cout\u00e9\u00b7es, voire parfois r\u00e9cup\u00e9r\u00e9\u00b7es par les \u00e9lus locaux, <\/em>d\u00e9plore Bouzid Belgacem.<em> On a m\u00eame r\u00e9occup\u00e9 La Toss\u00e9e en 2009 pendant les \u00e9lections r\u00e9gionales. On aimerait s\u2019installer dans les anciennes chaufferies et la conciergerie, mais on attend encore la d\u00e9cision des politiques&#8230;\u2009<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/01\/metiers-1024x765.jpg\" alt=\"\" width=\"690\" height=\"515\" class=\"aligncenter size-large wp-image-5542\" \/><\/p>\n<p class=\"textbody\">Le Peignage de La Toss\u00e9e ne refl\u00e8te qu\u2019un pan de l\u2019histoire des autres usines roubaisiennes. La mythique Laini\u00e8re de Roubaix, fond\u00e9e par la famille Prouvost, ferme en 2000 et licencie 212 salari\u00e9\u00b7es (elle employait pr\u00e8s de 8\u00a0000\u00a0ouvrier\u00b7es dans les ann\u00e9es 1950). En 1987, le groupe Chargeurs lance une OPA sur l\u2019empire Prouvost et d\u00e9p\u00e8ce petit \u00e0 petit pour ses actionnaires les diff\u00e9rentes soci\u00e9t\u00e9s textiles de l\u2019entreprise familiale. Quant \u00e0 la r\u00e9habilitation des anciens b\u00e2timents, la filature Cavrois-Mahieu, qui a employ\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 1\u00a0200\u00a0ouvrier\u00b7es avant de fermer en 2000, est devenue le Non-Lieu, un centre d\u2019art. La Condition publique, ancien entrep\u00f4t de conditionnement de laine, a \u00e9t\u00e9 transform\u00e9 en un centre artistique et culturel.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Depuis le d\u00e9but du d\u00e9clin de l\u2019industrie textile dans les ann\u00e9es 1970, on passe en trente ans de 50\u00a0000 \u00e0 8000\u00a0salari\u00e9\u00b7es du textile pour Roubaix et Tourcoing. Roubaix est devenue depuis peu la ville la plus pauvre de France\u00a0: 45% de sa population y vit d\u00e9sormais avec moins de 977\u00a0euros par mois\u00a0[10. \u00c9tude publi\u00e9e en janvier 2014 par le bureau d\u2019\u00e9tude Compas et reprise par l\u2019Observatoire des in\u00e9galit\u00e9s.]. Pour le collectif de l\u2019Union, qui r\u00e9unit les anciens salari\u00e9s de la zone de l\u2019Union et des associations roubaisiennes,\u00a0\u00ab\u00a0[l\u2019industrie textile] <em>a produit d\u2019importantes richesses au prix d\u2019une mis\u00e8re sociale et \u00e9conomique constante pour beaucoup ouvrier\u00b7es que l\u2019on a fait venir de plus en plus loin avant de d\u00e9placer les usines vers d\u2019autres r\u00e9gions du monde. Localement, les industriels se sont reconvertis dans la grande distribution et la finance, ou se sont sp\u00e9cialis\u00e9s sur les \u201ctextiles innovants\u201d\u00a0[11. <a class=\"website-link\" href=\"http:\/\/collectif-union.org\/spip.php?article8\">\u00ab\u00a0Pour le droit \u00e0 changer d\u2019\u00e8re \u2013 Plateforme de constitution du Collectif de l\u2019Union\u00a0\u00bb<\/a>, novembre 2005.]<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h3 class=\"section\" style=\"text-align: center;\">ACTE III<br \/>\nLe Ceti<br \/>\n\u00ab\u00a0<em>\u00catre le site d\u2019excellence international de la valeur ajout\u00e9e textile<\/em>\u00a0\u00bb<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Depuis son inauguration fin 2012, le Centre europ\u00e9en des textiles innovants a du mal \u00e0 convaincre de son succ\u00e8s. Il faut dire qu\u2019avec des b\u00e2timents flambant neufs de 15\u00a0000\u00a0m<sup>2<\/sup>, et apr\u00e8s un investissement de 42\u00a0millions d\u2019euros, le centre emploie \u00e0 peine une quarantaine de personnes. Un peu l\u00e9ger pour inverser la courbe du ch\u00f4mage creus\u00e9 ici depuis la fermeture des usines. L\u2019ancien directeur a m\u00eame \u00e9t\u00e9 r\u00e9cemment remerci\u00e9 faute d\u2019avoir r\u00e9ussi \u00e0 d\u00e9velopper suffisamment le site. Le projet a \u00e9t\u00e9 port\u00e9 d\u00e8s 2001 par Andr\u00e9 Beirnaert, fondateur du p\u00f4le de comp\u00e9titivit\u00e9 Up-Tex, \u00e0 l\u2019\u00e9poque pr\u00e9sident du syndicat patronal du textile dans le Nord. Le patron des patrons du textile est surtout connu pour avoir dirig\u00e9 \u00e0 partir de 1985 les activit\u00e9s tissage de la famille Prouvost puis la Laini\u00e8re de Roubaix\u2026 pour finir dirigeant charg\u00e9 du peignage pour le groupe Chargeurs, siphonneur des usines textiles locales contre lequel les ouvriers de La Toss\u00e9e ont tant lutt\u00e9.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le Ceti a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 impuls\u00e9 par Clubtex. Cr\u00e9\u00e9 il y a 25 ans, ce club d\u2019entreprises des textiles techniques rassemble de nombreuses petites et moyennes entreprises familiales qui ont anticip\u00e9 le d\u00e9clin du textile dans la r\u00e9gion pour se r\u00e9orienter vers les tissus de pointe. Cousin Fr\u00e8res, dans le secteur depuis 1848, se sont par exemple sp\u00e9cialis\u00e9s dans le cordage de haute technologie et les textiles biotechnologiques. DMR Rubans, une ex-soci\u00e9t\u00e9 de la famille Prouvost cr\u00e9\u00e9e en 1905, s\u2019est reconvertie dans la rubanerie high-tech. Ferlam Technologies, entreprise de cardage cr\u00e9\u00e9e en 1936, produit aujourd\u2019hui du tissu d\u2019isolation thermique. Pennel &amp; Flipo, cr\u00e9\u00e9e en 1921, con\u00e7oit d\u00e9sormais des tissus de haute technologie pour l\u2019industrie, la marine et la s\u00e9curit\u00e9. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 de cet historique patronat local et n\u00e9potique, de nouveaux candidats au progr\u00e8s ont d\u00e9barqu\u00e9\u00a0: Damart\u00a0[12. Dont le directeur de d\u00e9veloppement industriel n\u2019est autre que Gilles Damaz, pr\u00e9sident d\u2019Up-Tex.], Etam, ou encore la filiale Nord de Bouygues construction, tous persuad\u00e9s que l\u2019avenir \u00e9conomique se jouera dans les textiles innovants.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00ab\u00a0<em>Dans le Ceti, il y a des machines tr\u00e8s performantes et hors de prix pour fabriquer du fil technique, mais ce n\u2019est pas un site de production\u00a0: il n\u2019y a qu\u2019une poign\u00e9e d\u2019ing\u00e9nieur\u00b7es l\u00e0-dedans, en concurrence avec l\u2019Allemagne et les \u00c9tats-Unis, <\/em>lance, dubitatif, Bouzid Belgacem.<em> Ils nous ont dit que les techniques actuelles et innovantes de tissage cr\u00e9eront l\u2019emploi de demain, mais tout ce que je vois, ce sont des b\u00e2timents vides.<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/CETI8_BD.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-large wp-image-4912\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/CETI8_BD-1024x681.jpg\" alt=\"\" width=\"690\" height=\"459\" \/><\/a><\/p>\n<p class=\"textbody\">Une rencontre avec un cadre dirigeant du Ceti est enfin organis\u00e9e pour que je puisse entrer au sein m\u00eame du futur \u00ab\u00a0c\u0153ur de la r\u00e9volution textile\u00a0\u00bb. L\u2019insipide dalle de b\u00e9ton ruisselante ponctu\u00e9e de panneaux \u00ab\u00a0sol glissant\u00a0\u00bb t\u00e9moigne des d\u00e9fauts inh\u00e9rents \u00e0 ce type d\u2019architectures construites \u00e0 la h\u00e2te. Alors que le hall d\u2019accueil du Centre laisse entrevoir des coursives d\u00e9sol\u00e9es, Jean-Marc Vienot, secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de Clubtex et directeur g\u00e9n\u00e9ral d\u2019Up-Tex d\u00e9boule derri\u00e8re une aust\u00e8re porte-battante\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Le Ceti est un \u00e9cosyst\u00e8me qui permet de r\u00e9pondre \u00e0 toutes les sollicitations sur les textiles innovants. Le site d\u2019excellence comporte tout d\u2019abord une plateforme technologique\u00a0: c\u2019est un contributeur d\u2019innovation \u00e0 travers le <\/em>design thinking, <em>un service de prototypage pour la recherche et d\u00e9veloppement. C\u2019est aussi le p\u00f4le de comp\u00e9titivit\u00e9 Up-Tex qui est un incitateur d\u2019innovation, en faisant collaborer entreprises et laboratoires de recherche. Il y a ensuite Clubtex, un facilitateur de business, et enfin Innotex, un incubateur d\u2019entreprises, qui est en quelque sorte un acc\u00e9l\u00e9rateur d\u2019innovation.\u2009<\/em>\u00a0\u00bb Le chantier de l\u2019Union se construit aussi gr\u00e2ce aux mots. \u00ab\u00a0<em>Notre ambition\u00a0: \u00eatre le site d\u2019excellence international de la valeur ajout\u00e9e textile<\/em>\u2009\u00a0\u00bb, conclut humblement Jean-Marc Vienot.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le Ceti produit donc de la recherche appliqu\u00e9e, suite \u00e0 des demandes venant d\u2019entreprises, et valorise ses machines-outils high-tech (dont des engins relativement rares dans le monde, capables par exemple de tisser trois fibres de natures diff\u00e9rentes ou de fabriquer des textiles technologiques dits non-tiss\u00e9s). Ses ing\u00e9nieur\u00b7es peuvent ainsi cr\u00e9er \u00ab\u00a0<em>des tissus fonctionnels, connect\u00e9s, monitor\u00e9s ou interactifs<\/em>\u00a0\u00bb, avec ou sans nanotechnologies, \u00e0 destination du secteur m\u00e9dical, du b\u00e2timent, de la protection ou encore du transport.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019incubateur Innotex accompagne des <em>start-ups<\/em> du textile innovant, ensuite d\u00e9velopp\u00e9es en soci\u00e9t\u00e9s commerciales dans la ruche d\u2019entreprises de La Toss\u00e9e. L\u2019incubateur a ainsi vu na\u00eetre Wearismyboat, qui con\u00e7oit des v\u00eatements anti-mal-de-mer ou encore Dooderm, qui produit des textiles am\u00e9liorant les traitements contre les maladies de peau. Mais d\u2019autres <em>start-ups <\/em>moins reluisantes ont vu le jour, comme une entreprise de d\u00e9coration de volets roulants, une autre qui commercialise une d\u00e9sopilante application de <em>web-shopping<\/em> ou encore Evoletik, qui propose des tissus pour customiser les proth\u00e8ses m\u00e9dicales et qui sont fabriqu\u00e9s\u2026 en Italie. Le Centre peut mobiliser diverses entreprises via Clubtex, et Jean-Marc Vienot se targue m\u00eame d\u2019avoir organis\u00e9 des journ\u00e9es de travail avec Areva\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Ce sont des savoir-faire et non des produits finis que proposent d\u00e9sormais les entreprises de cette fili\u00e8re. Elle peuvent ainsi travailler pour le secteur automobile et ensuite pour le b\u00e2timent,<\/em> pr\u00e9cise-t-il<em>. On a des savoir-faire sp\u00e9cifiques, car certaines entreprises traditionnelles ont pris le virage de la mutation technologique du textile pour pr\u00e9server leur <\/em>business<em>\u00a0; un virage qui date d\u2019au moins une trentaine d\u2019ann\u00e9e.<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<div style=\"text-align: center; margin-bottom: 1em;\"><iframe loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/player.ina.fr\/player\/embed\/RCC99006602\/1\/1b0bd203fbcd702f9bc9b10ac3d0fc21\/620\/349\/0\" width=\"620\" height=\"349\" frameborder=\"0\" scrolling=\"no\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><\/div>\n<p id=\"caption\">\u00ab\u00a0Reportage sur le textile chez DMC Lille &amp; Loos\u00a0\u00bb, 12 juillet 1978, JT FR3 Nord Pas de Calais.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Retour trente ans en arri\u00e8re, donc. En juillet 1978, un reportage de FR3 se demande si l\u2019industrie textile du Nord a amorc\u00e9 son d\u00e9clin ou sa pleine mutation technologique. Chez DMC Lille\u00a0&amp;\u00a0Loos, une usine textile du coin, le syndicaliste ouvrier Bernard Robbe s\u2019emporte\u00a0: \u00ab\u00a0<em>La mort du textile est voulue et a \u00e9t\u00e9 programm\u00e9e par le gouvernement et le patronat d\u00e8s le Septi\u00e8me Plan\u00a0[14. Instrument de planification de l\u2019\u00e9conomie par l\u2019\u00c9tat fran\u00e7ais qui a eu cours jusqu\u2019en 2006. Le Septi\u00e8me Plan concerne la p\u00e9riode 1976-1980. ], c\u2019est \u00e9crit en toute lettres\u00a0!<\/em>\u00a0\u00bb Sto\u00efque, G\u00e9rard Thiriez, le pr\u00e9sident de DMC, r\u00e9pond\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Les industriels du textile ont \u00e0 relever le d\u00e9fi des pays \u00e0 bas salaires. On peut arriver \u00e0 modifier les fabrications textiles et \u00e0 produire des marchandises plus \u00e9volu\u00e9es. L\u2019exp\u00e9rience a montr\u00e9 que, ces derni\u00e8res ann\u00e9es, des petites et moyennes entreprises se d\u00e9fendaient tr\u00e8s bien et arrivaient \u00e0 adopter le cr\u00e9neau de production qui est demand\u00e9 sur le march\u00e9. Le textile emploie dans la r\u00e9gion 100\u2009000\u00a0personnes, il est probable que ce chiffre diminue dans les ann\u00e9es \u00e0 venir. Ce qui est souhaitable, c\u2019est que la diminution soit tr\u00e8s progressive, il y a une n\u00e9cessit\u00e9 de reconversion.<\/em>\u00a0\u00bb Ce contre quoi le syndicaliste s\u2019insurge en conclusion\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Ce probl\u00e8me de reconversion et de restructuration n\u2019est qu\u2019un maquillage d\u2019une volont\u00e9 politique d\u00e9termin\u00e9e et programm\u00e9e\u00a0!<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<div style=\"text-align: center; margin-bottom: 1em;\"><iframe loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/player.ina.fr\/player\/embed\/DVC8008281501\/1\/1b0bd203fbcd702f9bc9b10ac3d0fc21\/620\/349\/0\" width=\"620\" height=\"349\" frameborder=\"0\" scrolling=\"no\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><\/div>\n<p id=\"caption\">\u00ab\u00a0L\u2019industrie textile dans le Nord\u00a0\u00bb, 8 octobre 1980, Soir 3<\/p>\n<p class=\"textbody\">En octobre 1980, un autre reportage sur le textile dans le Nord\u00a0 rappelle que 7 chemises sur 10 achet\u00e9es en France sont d\u00e9sormais produites \u00e0 l\u2019\u00e9tranger et proclame pourtant\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Le salut n\u2019est point dans le protectionnisme mais une meilleure comp\u00e9titivit\u00e9.<\/em>\u00a0\u00bb Pascal Watine, dirigeant des filatures du Sartel, \u00e0 Roubaix, d\u00e9clare, mal \u00e0 l\u2019aise, que pour rester comp\u00e9titif il devra se purger de 20% de ses ouvrier\u00b7es d\u2019ici cinq ans. Pour Julien Delaby, syndicaliste du textile, \u00ab\u00a0<em>les investissements des entrepreneurs du textile ont commenc\u00e9 \u00e0 migrer vers d\u2019autres branches plus lucratives, vers d\u2019autres pays, et se concentrent en France vers la r\u00e9duction du nombre d\u2019emploi dans les usines. [&#8230;] Le patronat a d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment abandonn\u00e9 la formation dont auraient besoin les ouvrier\u00b7es pour se reconvertir\u2009<\/em>\u00a0\u00bb. La voix off conclut, f\u00e9brile\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Roubaix se refait aujourd\u2019hui une beaut\u00e9 urbaine. Les ruines industrielles sont ras\u00e9es [\u2026]. Comme si la r\u00e9gion changeait de v\u00eatement pour en endosser de plus solides.<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">Purger d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment les gens du textile des usines, sans m\u00e9nagement et sans aucune reconversion possible, afin que les ind\u00e9boulonnables tenants du secteur puissent se reconvertir dans les textiles innovants pour \u00ab\u00a0<em>pr\u00e9server leur <\/em>business\u00a0\u00bb\u2026 Tel est le sc\u00e9nario de cette mort annonc\u00e9e, avec pour vis\u00e9e l\u2019\u00e9dification du Ceti\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Tout cela a \u00e9t\u00e9 voulu par le patronat local et sciemment pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9\u00a0: quelques ann\u00e9es auparavant, les patron\u00b7nes faisaient pression sur les \u00e9lu\u00b7es pour que d\u2019autres secteurs industriels ne s\u2019installent pas ici, pour garder une main-d\u2019\u0153uvre docile. Les grandes familles patronales comme les Mulliez, Dewavrin, Prouvost ou D\u00e9surmont faisaient la pluie et le beau temps\u00a0: tout \u00e9tait organis\u00e9 pour que nous restions les parents pauvres du secteur industriel fran\u00e7ais, les salaires \u00e9taient \u00e9quivalents dans toute la r\u00e9gion, et les ouvrier\u00b7es n\u2019avaient pas le choix. Tout cela a fait que l\u2019apr\u00e8s-textile a sign\u00e9 notre arr\u00eat de mort.<\/em>\u00a0\u00bb, pr\u00e9cisent les ancien\u00b7nes salari\u00e9\u00b7es du Peignage de La Toss\u00e9e.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le virage du textile technologique s\u2019est effectu\u00e9 avec les m\u00eames entreprises familiales, pilot\u00e9 par le m\u00eame patronat s\u00e9culaire. Mais les ouvrier\u00b7es \u00e9taient \u00e0 la place du mort. Pour elles et eux, il n\u2019y a eu ni mutation, ni reconversion. \u00ab\u00a0<em>La reconversion industrielle constitue un droit pour les populations qui ont fourni la main-d\u2019\u0153uvre de ces industries, <\/em>clame le collectif de l\u2019Union\u00a0[16. <a class=\"website-link\" href=\"http:\/\/collectif-union.org\/spip.php?article8\">\u00ab\u00a0Pour le droit \u00e0 changer d\u2019\u00e8re \u2013 Plateforme de constitution du collectif de l\u2019Union\u00a0\u00bb<\/a>, novembre 2005.]. <em>Nous savons que, trop souvent, les sites en reconversion sont consid\u00e9r\u00e9s comme des terrains disponibles qu\u2019il faut remplir d\u2019activit\u00e9s venues d\u2019ailleurs et qui ne b\u00e9n\u00e9ficient qu\u2019\u00e0 la marge \u00e0 la population des quartiers.\u2009<\/em>\u00a0\u00bb La nouvelle r\u00e9volution textile est avant tout fond\u00e9e sur une \u00e9conomie d\u2019innovation cr\u00e9atrice de valeur ajout\u00e9e, et non de production. Une \u00e9conomie pour ing\u00e9nieur\u00b7es et jeunes entrepreneur\u00b7es pour lesquel\u00b7les on mod\u00e8le d\u00e9sormais la ville\u00a0: l\u2019Union doit devenir un \u00ab\u00a0\u00e9co-paradis\u00a0\u00bb pour cadres sup\u00e9rieurs. Avec un but des plus affligeants\u00a0: apporter comp\u00e9titivit\u00e9 \u00e0 la m\u00e9tropole lilloise et changer l\u2019image de Roubaix.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/1UNION.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-4910\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/1UNION.jpg\" alt=\"\" width=\"765\" height=\"513\" \/><\/a><\/p>\n<h3 class=\"section\" style=\"text-align: center;\">ACTE IV<br \/>\nRue de Tourcoing<br \/>\n\u00ab\u00a0<em>On ne nous a pas donn\u00e9 la possibilit\u00e9 de peser sur les d\u00e9cisions\u2009<\/em>\u00a0\u00bb<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Au sortir du Ceti, la nuit enveloppe d\u00e9j\u00e0 la zone de l\u2019Union. Comme une \u00eele au milieu d\u2019un d\u00e9sert industriel, la lumi\u00e8re chaude \u00e9manant du caf\u00e9 Chez Salah scintille f\u00e9brilement au d\u00e9but de la rue de Tourcoing. Salah Oujdane, fringant septuag\u00e9naire, ouvre quand bon lui chante et prend ce soir son temps pour me servir des bi\u00e8res. \u00ab\u00a0<em>J\u2019ai rachet\u00e9 le fond de commerce en 1965, mais je continue \u00e0 travailler, quand j\u2019en ai envie. La retraite, c\u2019est pour les fain\u00e9ants\u00a0!<\/em> s\u2019amuse-t-il. <em>Un jour, deux personnes de la SEM Ville Renouvel\u00e9e sont venues. Elles ont command\u00e9 \u00e0 boire et \u00e0 peine servies, elles m\u2019ont de suite menac\u00e9\u00a0: \u201cDe toute fa\u00e7on si vous ne vendez pas, vous serez expuls\u00e9\u201d. Je leur ai dit\u00a0:\u2009\u201cD\u00e9gagez et ne remettez plus jamais les pieds ici\u00a0!\u2009\u201d L\u2019argent, je m\u2019en fous, j\u2019en ai pas besoin et je me d\u00e9fends tout seul, j\u2019ai envie de ne rien devoir \u00e0 qui que ce soit.<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">La bonhommie de Salah Oujdane, devenu symbole de r\u00e9sistance au projet de l\u2019Union, et le charme surrann\u00e9 de son caf\u00e9 en ont fait une ic\u00f4ne m\u00e9diatique. <em>Le Monde<\/em>, M6, TF1, France 3, Public S\u00e9nat\u2026 tous veulent leur histoire du Gaulois irr\u00e9ductible, tous s\u2019extasient devant son vieux juke-box rest\u00e9 intact et les chaises en formica\u00a0[17. Bien loin de ces clich\u00e9s, voir le documentaire r\u00e9alis\u00e9 en 2012 par Nadia Bouferkas et Mehmet Arikan, <em>Chez Salah<\/em>, ouvert m\u00eame pendant les travaux.]. Salah pr\u00e9f\u00e8re ce soir se rem\u00e9morer les habitants du coin et les ouvriers de La Toss\u00e9e ou des grandes brasseries qui passaient \u00e0 la sortie du travail boire un verre. L\u2019Union, grouillant des ouvriers des usines voisines, abritait une vingtaine de bistrots, un cin\u00e9ma\u2026 \u00ab\u00a0<em>Le quartier a bien chang\u00e9&#8230;\u2009<\/em>\u00a0\u00bb soupire-t-il.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Nombre de maisons ont \u00e9t\u00e9 ras\u00e9es et des habitant\u00b7es expuls\u00e9\u00b7es dans le cadre du projet de r\u00e9habilitation de l\u2019Union. L\u2019\u00c9tablissement public foncier du Nord-Pas-de-Calais n\u2019y est pas all\u00e9 avec le dos de la cuill\u00e8re, murant les maisons ou d\u00e9molissant des rues enti\u00e8res. Dans le prolongement de la rue de Tourcoing, autour de l\u2019\u00eelot d\u2019habitations Stephenson, un collectif d\u2019une soixantaine de familles, \u00ab\u00a0Rase pas mon quartier\u00a0\u00bb, a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 en l\u2019an 2000 pour protester face \u00e0 la destruction des maisons dans lesquelles les ouvrier\u00b7es avaient mis toutes leurs \u00e9conomies. Deux ans plus tard, guid\u00e9s par la peur d\u2019\u00eatre expuls\u00e9\u00b7es sans m\u00e9nagement, la moiti\u00e9 des habitant\u00b7es avait d\u00e9j\u00e0 quitt\u00e9 les lieux.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Mais pour la SEM Ville Renouvel\u00e9e, concernant l\u2019\u00eelot Stephenson, \u00ab\u00a0<em>le fil rouge du projet a \u00e9t\u00e9 d\u2019associer les futurs habitants des maisons r\u00e9nov\u00e9es aux choix d\u2019am\u00e9nagement et d\u2019\u00e9co-r\u00e9habilitation op\u00e9r\u00e9s.[\u2026] En 2013, le quartier reprend vie autour d\u2019habitants historiques, riverains depuis plusieurs d\u00e9cennies, et de nouveaux arrivants. Elles correspondent parfaitement aux besoins actuels\u00a0: hautes performances \u00e9nerg\u00e9tiques, alliance du charme de l\u2019ancien et de mat\u00e9riaux modernes, agencement fonctionnel.<\/em>\u00a0\u00bb \u00c0 Stephenson, seuls cinq habitant\u00b7es originel\u00b7les seraient rest\u00e9\u00b7es et une trentaine de maisons ouvri\u00e8res non d\u00e9molies ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9habilit\u00e9es. Avec parfois un co\u00fbt au m<sup>2<\/sup> de 2\u00a0700 euros, et malgr\u00e9 qu\u2019un tiers soient qualifi\u00e9s de \u00ab\u00a0social\u00a0\u00bb, les 1~450\u00a0logements r\u00e9habilit\u00e9s ou neufs pr\u00e9vus sur l\u2019Union seront dans l\u2019ensemble difficilement accessibles aux Roubaisien\u00b7nes lambda. \u00ab\u00a0<em>Sur la trame de d\u00e9cennies d\u2019histoire, un nouveau tissu urbain se confectionne aujourd\u2019hui<\/em>\u00a0\u00bb, se vante pourtant la SEM Ville Renouvel\u00e9e.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Sous les fards de la participation et de la mixit\u00e9 sociale, la concertation avec les habitant\u00b7es n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 \u00e9vidente, la d\u00e9molition de nombreuses maisons ayant eu lieu avant les r\u00e9unions\u00a0[18. \u00c0 propos des processus de participation et plus g\u00e9n\u00e9ralement de la r\u00e9habilitation de l\u2019Union, le journal ind\u00e9pendant lillois <em>La Brique<\/em> a r\u00e9alis\u00e9 un pr\u00e9cieux travail d\u2019enqu\u00eate en novembre 2009 (<em>La Brique<\/em>, n<sup>o<\/sup>\u00a018).]\u2026 Le collectif de l\u2019Union essaie depuis sa cr\u00e9ation de jouer le jeu de la participation propos\u00e9e par la SEM Ville Renouvel\u00e9e \u00e0 travers le Club des partenaires, qui rassemble autant les ancien\u00b7nes salari\u00e9\u00b7es de la zone et les comit\u00e9s de quartier que les entreprises pr\u00e9sentes, comme Vinci, ou les partenaires \u00e9conomiques de la m\u00e9tropole. \u00ab\u00a0<em>La cicatrice \u00e9tait encore fra\u00eeche. On \u00e9tait vraiment m\u00e9fiant\u00b7es au d\u00e9but du projet de l\u2019Union, et toujours dans une p\u00e9riode de deuil. Mais on s\u2019est dit qu\u2019ayant contribu\u00e9 \u00e0 l\u2019effort \u00e9conomique de toute la r\u00e9gion, qu\u2019on avait aussi notre mot \u00e0 dire<\/em>\u00a0\u00bb, explique Bouzid Belgacem, qui participe au collectif de l\u2019Union. Amer, il avouait encore r\u00e9cemment dans la presse locale\u00a0: \u00ab\u00a0<em>La SEM aurait d\u00fb vraiment faire participer les associations, comme les ancien\u00b7nes de La Toss\u00e9e. On avait un projet favorisant l\u2019insertion professionnelle, mais on n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 retenu\u00b7es. Il ne s\u2019agissait pas seulement de prendre notre avis, mais on ne nous a pas donn\u00e9 la possibilit\u00e9 de peser sur les d\u00e9cisions\u00a0[19. <em>La Voix du Nord<\/em>, 28 ao\u00fbt 2014].<\/em>\u00a0\u00bb Prix de consolation\u00a0: les noms des terrains du complexe Kipstadium pourront finalement \u00eatre choisis par les \u00e9l\u00e8ves des \u00e9coles primaires roubaisiennes&#8230;<\/p>\n<p class=\"textbody\">Laiss\u00e9s pour compte dans le virage de la r\u00e9volution des textiles innovants, les gens du textile, les ancien\u00b7nes ouvrier\u00b7es aux phalanges d\u00e9vor\u00e9es par les machines, ceux et celles qui veulent combattre contre l\u2019oubli de leurs luttes et de leurs solidarit\u00e9s tiss\u00e9es sous les cadences infernales des usines, sont ainsi condamn\u00e9\u00b7es \u00e0 \u00eatre \u00e9galement les spectateurs et spectatrices des mutations de leur ville. En plein c\u0153ur de la friche, en quittant la rue de Tourcoing, un gigantesque \u00ab\u00a0\u00caTES-VOUS ICI\u00a0?\u00a0\u00bb a \u00e9t\u00e9 peint sur le pan d\u2019un b\u00e2timent de briques de La Toss\u00e9e, \u00e0 deux pas de la Maison de l\u2019Union. L\u2019inscription semble interpeller cyniquement les ancien\u00b7nes habitant\u00b7es et les ouvrier\u00b7es rel\u00e9gu\u00e9\u00b7es du quartier, autant que les tenants de la nouvelle r\u00e9volution textile, d\u00e9connect\u00e9e de ce que fut le \u00ab\u00a0berceau de l\u2019industrie textile\u00a0\u00bb. Qu\u2019on se rassure, la fresque a \u00e9t\u00e9 command\u00e9e par la SEM Ville Renouvel\u00e9e.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/01\/double-page-1024x766.jpg\" alt=\"\" width=\"690\" height=\"516\" class=\"aligncenter size-large wp-image-5539\" \/><\/p>\n<div class=\"speaker-mute footnotes_reference_container\"> <div class=\"footnote_container_prepare\"><p><span class=\"footnote_reference_container_label pointer\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_4877_1();\">Notes<\/span><span class=\"footnote_reference_container_collapse_button\" style=\"display: none;\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_4877_1();\">[<a id=\"footnote_reference_container_collapse_button_4877_1\">+<\/a>]<\/span><\/p><\/div> <div id=\"footnote_references_container_4877_1\" style=\"\"> <table class=\"footnotes_table footnote-reference-container\"> <tbody> \r\n\r\n<tr class=\"footnotes_plugin_reference_row\"> <td class=\"footnote_plugin_index_combi pointer\"  onclick=\"footnote_moveToAnchor_4877_1('footnote_plugin_tooltip_4877_1_1');\"><a id=\"footnote_plugin_reference_4877_1_1\" class=\"footnote_backlink\"><span class=\"footnote_index_arrow\">&#8617;<\/span>1<\/a><\/td> <td class=\"footnote_plugin_text\"> En 2011, pour environ 210 millions d\u2019euros engag\u00e9s sur la zone de l\u2019Union, pr\u00e8s des deux tiers provenaient uniquement de Lille M\u00e9tropole.<\/td><\/tr>\r\n\r\n <\/tbody> <\/table> <\/div><\/div><script type=\"text\/javascript\"> function footnote_expand_reference_container_4877_1() { jQuery('#footnote_references_container_4877_1').show(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_4877_1').text('\u2212'); } function footnote_collapse_reference_container_4877_1() { jQuery('#footnote_references_container_4877_1').hide(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_4877_1').text('+'); } function footnote_expand_collapse_reference_container_4877_1() { if (jQuery('#footnote_references_container_4877_1').is(':hidden')) { footnote_expand_reference_container_4877_1(); } else { footnote_collapse_reference_container_4877_1(); } } function footnote_moveToAnchor_4877_1(p_str_TargetID) { footnote_expand_reference_container_4877_1(); var l_obj_Target = jQuery('#' + p_str_TargetID); if (l_obj_Target.length) { jQuery('html, body').animate({ scrollTop: l_obj_Target.offset().top - window.innerHeight * 0.34 }, 380); } }<\/script>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dessins de Florent Grouazel \u00c0 Roubaix, la zone de l\u2019Union est l\u2019ancien \u00ab\u00a0c\u0153ur battant\u00a0\u00bb de l\u2019industrie textile fran\u00e7aise du XXe\u00a0si\u00e8cle. Gr\u00e8ves dans les usines, syndicalisme ouvrier, main-d\u2019\u0153uvre immigr\u00e9e mais aussi restructurations et d\u00e9localisations ont anim\u00e9 ce quartier industriel et populaire jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il devienne au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000 une des plus grandes friches industrielles [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":4919,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[128,78,28],"tags":[308,341,342,29],"class_list":["post-4877","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-boutdficelle","category-le-lundi-au-soleil","category-terrains-vagues","tag-mouvement-ouvrier","tag-roubaix","tag-technologie","tag-urbanisme"],"wps_subtitle":"Contre-r\u00e9cit de la r\u00e9volution des textiles innovants \u00e0 Roubaix","_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4877","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4877"}],"version-history":[{"count":0,"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4877\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4877"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4877"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4877"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}