{"id":6246,"date":"2018-03-28T10:41:28","date_gmt":"2018-03-28T08:41:28","guid":{"rendered":"http:\/\/jefklak.org\/?p=6246"},"modified":"2018-03-28T10:41:28","modified_gmt":"2018-03-28T08:41:28","slug":"une-pensee-pour-les-familles-des-vitrines","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/2018\/03\/28\/une-pensee-pour-les-familles-des-vitrines\/","title":{"rendered":"Une pens\u00e9e pour les familles des vitrines"},"content":{"rendered":"<div class=\"intro\">\n<p class=\"textbody\">Ce texte est un montage de sept entretiens de femmes et d\u2019hommes, entre 16 et 40\u00a0ans, qui ont en commun d\u2019avoir particip\u00e9, \u00e0 l\u2019occasion de manifestations, \u00e0 des affrontements avec la police ou aux bris de devantures \u2013\u00a0de banques ou d\u2019agences d\u2019int\u00e9rim notamment\u00a0\u2013 le long du parcours. Une histoire toute r\u00e9cente pour certain\u00b7es\u00a0; pour d\u2019autres, une pratique qui remonte \u00e0 plusieurs mouvements sociaux.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il ne s\u2019agit ni de revenir sur le mouvement contre la loi Travail et son cort\u00e8ge de t\u00eate ni de proposer une r\u00e9flexion politique sur l\u2019usage de la violence ou la d\u00e9testation de la police, mais de s\u2019arr\u00eater sur ces corps et ces subjectivit\u00e9s pris dans des pratiques risqu\u00e9es, r\u00e9fl\u00e9chies, jouissives, s\u00e9rieuses \u2013 ou pas.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ce texte est issu du quatri\u00e8me num\u00e9ro de la <a href=\"http:\/\/jefklak.org\/revue-papier\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">revue papier<\/a> Jef Klak, \u00ab\u00a0<a href=\"http:\/\/jefklak.org\/chval-de-course-numero-4\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Ch\u2019val de course<\/a>\u00a0\u00bb, encore disponible en librairie.<\/p>\n<p class=\"entry-translator\">Image de une : <a href=\"http:\/\/antoinemarchalot.blogspot.fr\/\">Antoine Marchalot<\/a><\/p>\n<p class=\"entry-translator\">Autres images : <a href=\"http:\/\/larueourien.tumblr.com\">La rue ou rien<\/a> et <a href=\"http:\/\/graffitivre.tumblr.com\/\">Graffitivre<\/a><\/p>\n<\/div>\n<p class=\"pdf-link\">T\u00e9l\u00e9charger l\u2019article en <a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/03\/une-pense\u0301e-simple.pdf\">PDF<\/a>.<\/p>\n<h3 class=\"section\">Jouissance et conqu\u00eate spatiale<\/h3>\n<p class=\"bodyquote\">Arrive le moment o\u00f9 tu t\u2019habilles et que, tout autour de toi, les autres s\u2019habillent aussi. La foule se masque, la tension devient palpable. Tu reconnais tes amis sous leurs camouflages. Tu rep\u00e8res d\u2019autres groupes avec lesquels se coordonner. Tu prends la mesure des forces en pr\u00e9sence. Depuis que tu as enfil\u00e9 ta cagoule, tu es observ\u00e9 par tout le monde. Tu sors le marteau que tu as pr\u00e9alablement vol\u00e9 dans un magasin de bricolage et dont il te faudra te d\u00e9barrasser \u00e0 la fin. Tu es au niveau d\u2019alerte maximum\u00a0: tu tournes la t\u00eate sans arr\u00eat, tu regardes les flics, les manifestants, les passants et les devantures qui bordent le boulevard, tes cibles potentielles. Aux aguets. Tout \u00e0 coup, le bruit d\u2019une vitrine qui explose \u2013\u00a0c\u2019est un son fantastique\u00a0\u2013 annonce que \u00e7a commence. Tu te demandes comment va r\u00e9agir le reste de la manifestation et comment vont r\u00e9agir les flics. Une fois que ce premier coup est port\u00e9, tu te sens paradoxalement un peu plus tranquille\u00a0; certains se rapprochent et t\u2019entourent pour te prot\u00e9ger, d\u2019autres s\u2019\u00e9loignent assez rapidement. Ensuite, tout s\u2019encha\u00eene. Tu regardes au loin. Une cible \u00e0 droite. Tu sondes du regard ton groupe affinitaire. Bient\u00f4t. Bient\u00f4t. Boum\u00a0! Tu retournes dans la foule. Moment d\u2019apaisement. Tu rep\u00e8res une nouvelle cible, la tension monte\u00a0: boum\u00a0! Retour dans la foule, satisfait, jusqu\u2019\u00e0 la prochaine attaque.<\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"bodyquote\">Manif lyc\u00e9enne du matin, au d\u00e9part de Nation. Notre objectif est de nous rendre Place d\u2019Italie d\u2019o\u00f9 part la manifestation syndicale de l\u2019apr\u00e8s-midi. On doit \u00eatre 500 dans le cort\u00e8ge de t\u00eate. Une ligne de police nous s\u00e9pare du cort\u00e8ge de l\u2019AG lyc\u00e9enne. On s\u2019engage sur un pont. En face, une autre ligne de flics. Je suis derri\u00e8re la banderole. Autour de moi, personne que je connaisse. Il doit bien y avoir quelques visages familiers sous les cagoules mais personne d\u2019assez proche pour que je l\u2019identifie masqu\u00e9. Je pousse avec tous ces inconnus parce qu\u2019\u00e0 ce moment-l\u00e0 il faut pousser, sinon on ne passe pas. Sur les ponts, la police n\u2019a pas le droit de gazer mais ils lancent des grenades de d\u00e9sencerclement \u00e0 nos pieds, sous la banderole. Bien s\u00fbr j\u2019ai peur, mais j\u2019ai le sentiment que si je me fais attraper, des gens vont venir me chercher comme si c\u2019\u00e9tait eux-m\u00eames qu\u2019il fallait sauver. Les policiers n\u2019arrivent pas \u00e0 nous repousser\u00a0; ils reculent petit \u00e0 petit. Arriv\u00e9s au bout du pont, leur ligne se brise en deux et nous nous engouffrons. On franchit le pont\u00a0: c\u2019est l\u2019euphorie\u00a0! Jusque-l\u00e0, je ne connaissais pas ce sentiment d\u2019\u00eatre si fort collectivement. Une fois que tu as v\u00e9cu \u00e7a, tu as envie que \u00e7a se reproduise tout le temps, tu ne veux plus jamais que \u00e7a s\u2019arr\u00eate.<\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"bodyquote\">Ce jour-l\u00e0, les syndicats n\u2019appelaient pas \u00e0 manifester \u00e0 Nantes. Nous nous retrouvons assez peu nombreux au rendez-vous \u2013\u00a01\u00a0500 environ. J\u2019arrive seul en manif. J\u2019y vais tranquille pour voir ce qui se passe. J\u2019ai pris le minimum avec moi\u00a0: une bombe de peinture et de quoi me camoufler. Sur place, je retrouve des potes. La manif part\u00a0; il n\u2019y a pas trop de flics. L\u2019ambiance est calme. On commence \u00e0 faire des tags, assez timidement. On parcourt quelques rues commer\u00e7antes et on arrive sur le cours des 50-Otages, un des axes principaux de Nantes. Tout \u00e0 coup, quelqu\u2019un sort une meuleuse \u00e0 batterie de son sac et commence \u00e0 attaquer le rideau de fer du bureau du Parti socialiste. Toute la manif s\u2019arr\u00eate et encourage les copains qui meulent. \u00c0 une dizaine de m\u00e8tres, se trouvent quelques policiers qui ne comprennent pas trop ce qui se passe et ne savent pas comment r\u00e9agir. La cam\u00e9ra de surveillance \u00e0 proximit\u00e9 est attaqu\u00e9e. Une br\u00e8che est faite dans le rideau de fer\u00a0; on casse les fen\u00eatres. Les policiers se rapprochent et comme nous ne sommes pas extr\u00eamement nombreux et pas assez \u00e9quip\u00e9s pour tenir un affrontement, nous bougeons. On se retrouve dans des rues dans lesquelles les manifestations ne vont jamais normalement. On tague. C\u2019est vraiment une balade. Petit \u00e0 petit, on se met \u00e0 m\u00e9thodiquement d\u00e9foncer toutes les banques qu\u2019on croise mais dans une ambiance tr\u00e8s apais\u00e9e. Puis des manifestants se mettent \u00e0 entrer dans les agences\u00a0: ils jettent \u00e0 la rue les ordinateurs, les chaises, les bureaux, les plantes vertes, tout. Arriv\u00e9s devant la pr\u00e9fecture, la police charge. Le groupe se scinde puis se regroupe sur l\u2019esplanade de la tour Anne de Bretagne. Concours de circonstances\u00a0: on se retrouve devant le Go Sport. Les immenses vitres du magasin tombent\u00a0; certains partent avec des chaussures, des v\u00e9los. De tr\u00e8s jeunes gens chopent un extincteur et aspergent une banque. On a l\u2019impression que tout est possible\u00a0; les gens se permettent des choses que d\u2019habitude ils ne se permettent pas. C\u2019est \u00e7a que j\u2019adore\u00a0: la libert\u00e9 qui s\u2019ouvre \u00e0 ce moment-l\u00e0. On se retrouve sur les quais et on voit arriver en face de nous une dizaine de fourgons qui remontent en sens inverse la rue qui nous borde. On a tous les mains pleines de bouteilles vides ramass\u00e9es un peu plus t\u00f4t dans un container \u00e0 verre renvers\u00e9. C\u2019est le tir au canard. Tr\u00e8s marrant\u00a0! Apr\u00e8s cela, tout le monde se change et d\u2019un commun accord on se retrouve \u00e0 Nuit Debout. En tout, cela aura dur\u00e9 trois heures.<\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"bodyquote\">Une fois le pont pass\u00e9, les flics sortent des gazeuses familiales et aspergent tout le monde\u00a0; on ne le sent m\u00eame pas tellement on est contents. On les a repouss\u00e9s sur la moiti\u00e9 de la longueur d\u2019un pont\u00a0! Ils continuent \u00e0 nous lancer des grenades de d\u00e9sencerclement mais je me sens intouchable. C\u2019est l\u00e0 que je m\u2019en prends une. Sur le coup, je ne comprends pas ce qui m\u2019arrive. J\u2019ai l\u2019impression que mon pantalon a \u00e9t\u00e9 enti\u00e8rement br\u00fbl\u00e9 sur mes deux cuisses. Je regarde, je ne vois rien mais \u00e7a me fait terriblement mal. J\u2019ai peur d\u2019avoir quelque chose de grave et je panique. Un street-m\u00e9dic\u2009\u00a0<span class=\"footnote_referrer\"><a onclick=\"footnote_moveToAnchor_6246_1('footnote_plugin_reference_6246_1_1');\" ><sup id=\"footnote_plugin_tooltip_6246_1_1\" class=\"footnote_plugin_tooltip_text\">1<\/sup><\/a><span id=\"footnote_plugin_tooltip_text_6246_1_1\" class=\"footnote_tooltip\"><\/span><\/span> vient me voir et me dit d\u2019attendre qu\u2019on soit Place d\u2019Italie pour \u00eatre plus tranquilles. Je prends mon mal en patience et la douleur diminue. En fait, j\u2019ai juste un bon h\u00e9matome. Les copains me rassurent et me disent que \u00e7a y est, je suis baptis\u00e9 et c\u2019est cool. Plus tard, j\u2019ai acquis un peu d\u2019exp\u00e9rience, j\u2019ai appris \u00e0 rep\u00e9rer les grenades, \u00e0 reconna\u00eetre les bruits, \u00e0 les \u00e9viter. J\u2019aurais pu rentrer chez moi mais je d\u00e9cide de rester \u00e0 la manif de l\u2019apr\u00e8s-midi. Le matin a \u00e9t\u00e9 tellement exaltant, je veux que \u00e7a continue. Ce jour-l\u00e0, il pleut\u00a0: arriv\u00e9s \u00e0 Nation on est tous tremp\u00e9s, on a de l\u2019eau plein les godasses, on grelotte, je bo\u00eete un peu, mais on est incroyablement joyeux.<\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"bodyquote\">\u00c0 quoi tient notre jouissance premi\u00e8re\u00a0? \u00c0 une histoire de libert\u00e9 et de r\u00e9appropriation d\u2019un espace urbain. Ce n\u2019est pas du tout symbolique ou th\u00e9orique. Chaque petite conqu\u00eate spatiale \u2013 une rue, un franchissement de seuil \u2013 est un immense plaisir. Tu r\u00e9alises\u00a0: \u00ab\u00a0Ah, tiens, je peux aller ici, mes pieds peuvent marcher l\u00e0\u00a0!\u00a0\u00bb Je l\u2019ai surtout v\u00e9cu pendant le mouvement contre le CPE. Les manifs sauvages qui partent de Belleville et qui vont n\u2019importe o\u00f9. Quel bonheur de gueuler dans la rue \u00e0 50\u00a0! Qu\u2019est-ce que je me sentais bien dans Paris alors\u00a0! M\u00eame les jours o\u00f9 il n\u2019y avait pas de manifs\u2026 Un mouvement social, \u00e7a embellit une ville, on la red\u00e9couvre, on s\u2019y sent plus libre, tout est plus aimable. Et ce n\u2019est pas qu\u2019un plaisir esth\u00e9tique\u00a0: c\u2019est vital.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/03\/tumblr_o7caimiCP31tqne71o1_1280.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-6264\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/03\/tumblr_o7caimiCP31tqne71o1_1280.jpg\" alt=\"\" width=\"595\" height=\"594\" \/><\/a><\/p>\n<h3 class=\"section-center\">***<\/h3>\n<h3 class=\"section\">Tenir et d\u00e9border<\/h3>\n<p class=\"bodyquote\">On est l\u00e0. On observe le nombre qu\u2019on est, puis la ligne de policiers face \u00e0 nous. Et on se dit\u00a0: \u00ab\u00a0Mais si on tient, ils n\u2019arriveront pas \u00e0 nous faire reculer, il faut que tout le monde tienne.\u00a0\u00bb D\u2019ailleurs, certains crient \u00ab\u00a0Restez, il faut qu\u2019on tienne\u00a0!\u00a0\u00bb Ils ont raison\u00a0: on peut rester et, du coup, il faut qu\u2019on reste\u00a0!<\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"bodyquote\">Les raisons des affrontements sont assez primitives mais c\u2019est important le primitif, c\u2019est la survie. \u00ab\u00a0Comment vivre ensemble\u00a0?\u00a0\u00bb est une question plus primitive qu\u2019intellectuelle. La question de l\u2019espace aussi.<\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"bodyquote\">Mon objectif n\u2019est jamais de m\u2019en prendre \u00e0 la police en tant que telle. Selon moi, leur envoyer des projectiles rel\u00e8ve du folklore, du rituel. \u00c7a ne m\u2019int\u00e9resse pas. Et cela me fait trop peur pour que j\u2019y prenne du plaisir. Les policiers sont pr\u00e9par\u00e9s \u00e0 recevoir nos cailloux, ils glissent sur leurs protections en plexiglas, \u00e7a ne laisse aucune marque. Surtout, c\u2019est attendu. Toute ma vie, j\u2019ai fait exactement ce qu\u2019on attendait de moi\u00a0; je ne vais pas continuer \u00e0 le faire en manif. La destruction de mat\u00e9riel, laisser une trace de notre passage en d\u00e9truisant banques, agences d\u2019int\u00e9rim et agences immobili\u00e8res, me parle beaucoup plus. Et ce n\u2019est pas tant pour les effets que ces destructions auraient sur le capital que le sentiment de libert\u00e9, de prise sur ma vie, que cela me procure. La casse, c\u2019est gratuit, \u00e7a n\u2019a pas de sens. Ce qui en a, par contre, c\u2019est qu\u2019il y ait des gens qui cassent, qui s\u2019autorisent \u00e0 le faire, qui mettent leur corps en jeu pour le faire.<\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"bodyquote\">Parfois, j\u2019en ai marre de l\u2019apologie romantique de la violence mais il faut dire aussi que, ce printemps, ce sont les affrontements et la casse qui ont permis d\u2019attirer tant de lyc\u00e9ens dans des manifs qui, sans eux, auraient ressembl\u00e9 aux habituelles marches syndicales avec des ballons et de la musique de merde. \u00c7a nous a donn\u00e9 de l\u2019\u00e9nergie \u00e0 tous, \u00e7a nous a donn\u00e9 la force d\u2019y aller. J\u2019esp\u00e8re que les gens ne vont pas se ranger et se contenter de faire des manifs qui vont d\u2019un point A \u00e0 un point B.<\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"bodyquote\">Passer le barrage du pont, \u00e7a nous permettait de continuer la manif. On avait un objectif. Quand on balance des bouteilles \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e \u00e0 Nation, c\u2019est juste l\u2019expression d\u2019une rage de ne pas avoir r\u00e9ussi \u00e0 faire quoique ce soit le long du cort\u00e8ge. On d\u00e9verse notre frustration m\u00eame si \u00e7a ne sert plus \u00e0 rien.<\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"bodyquote\">Briser une vitrine, c\u2019est symbolique mais il faut le faire. Il faut que \u00e7a d\u00e9borde. Une manifestation \u00e7a n\u2019a pas d\u2019int\u00e9r\u00eat si tu restes dans le cadre que la police a fix\u00e9. La question n\u2019est pas forc\u00e9ment d\u2019\u00eatre violent, mais de sortir de ce qu\u2019ils nous ont accord\u00e9 comme trajet, sortir de ce qui nous est impos\u00e9. Et si, pour ce faire, on doit user de violence, usons de violence.<\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"bodyquote\">On se pose tous la question \u00e0 un moment ou \u00e0 un autre\u00a0: est-ce que caillasser la police sert \u00e0 quelque chose\u00a0? On entend des gens nous dire qu\u2019on est manipul\u00e9s par le gouvernement, que les d\u00e9gradations desservent le mouvement. Parfois on doute, on se demande s\u2019ils ont raison. Mais on finit toujours par se dire que c\u2019est compl\u00e8tement l\u00e9gitime et qu\u2019il ne faut surtout pas qu\u2019on arr\u00eate.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/03\/tumblr_o8rxvynKba1vrof52o1_1280.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-large wp-image-6265\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/03\/tumblr_o8rxvynKba1vrof52o1_1280-1024x1024.jpg\" alt=\"\" width=\"690\" height=\"690\" \/><\/a><\/p>\n<h3 class=\"section-center\">***<\/h3>\n<h3 class=\"section\">Le corps, la peur<\/h3>\n<p class=\"bodyquote\">La veille d\u2019une manif, je me pr\u00e9pare un peu. Je me demande ce que je vais faire, ce que je vais essayer de nouveau, et je m\u2019\u00e9quipe en fonction. Le matin m\u00eame, l\u2019appr\u00e9hension monte. J\u2019arrive au rendez-vous avec la boule au ventre, la m\u00eame que je peux ressentir avant de monter sur sc\u00e8ne au th\u00e9\u00e2tre. Je ne sais pas ce qui va se passer mais je sais qu\u2019il va se passer quelque chose.<\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"bodyquote\">Moi, j\u2019ai extr\u00eamement peur de la police, m\u00eame d\u2019un simple contr\u00f4le d\u2019identit\u00e9. Le jour o\u00f9 on a franchi le pont, ma peur a totalement disparu. \u00c7a a dur\u00e9 un temps et puis elle est revenue, telle quelle. Depuis, pas une seule fois, je n\u2019ai pu l\u2019oublier. Il m\u2019arrive encore de lancer des cailloux et des bouteilles mais tr\u00e8s occasionnellement, quand je me sens vraiment en s\u00e9curit\u00e9 \u2013 s\u2019il n\u2019y a pas de baqueux\u00a0[2. Policier membre d\u2019une BAC, brigade anti-criminalit\u00e9.] dans les parages et que je pense avoir largement le temps de provoquer la ligne de CRS et de retourner au milieu des spectateurs sans encombre. Je ne prends plus de risque, je fais hyper gaffe.<\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"bodyquote\">Je n\u2019ai pas tellement peur physiquement, je suis un peu casse-cou. Chez moi, la peur juridique prime. L\u00e0, je ne fais pas le malin\u00a0: l\u2019id\u00e9e m\u00eame de me retrouver en comparution imm\u00e9diate m\u2019emp\u00eache de dormir. La prison m\u2019a toujours terroris\u00e9. La peur de la perte de mois et d\u2019ann\u00e9es de ma vie me fait bien plus peur que quelques coups de tonfas\u00a0[3. Le tonfa est une matraque en polym\u00e8re qui dispose d\u2019une poign\u00e9e perpendiculaire.].<\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"bodyquote\">Je suis en premi\u00e8re ligne. Les policiers nous chargent et nous tapent et on ne peut pas bouger parce que le cort\u00e8ge est extr\u00eamement dense, on est tass\u00e9s les uns sur les autres. Je me prends un gros coup de matraque sur le cr\u00e2ne. Je suis sonn\u00e9. Pour ne pas tomber, je me cramponne aux deux personnes \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s. Je mets deux minutes au moins \u00e0 reprendre mes esprits. Je devrais peut-\u00eatre sortir, aller \u00e0 l\u2019hosto ou au moins redescendre et faire autre chose mais \u2013 l\u00e0 on pourrait me reprocher une certaine fiert\u00e9 virile, l\u2019envie d\u2019en \u00eatre \u2013 je d\u00e9cide de rester jusqu\u2019au bout et d\u2019encha\u00eener le soir deux manifs sauvages. C\u2019est en rentrant chez moi que je r\u00e9alise que mes cheveux sont coll\u00e9s parce que j\u2019ai saign\u00e9. Mon cr\u00e2ne est ouvert.<\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"bodyquote\">Des copains sont all\u00e9s en prison, d\u2019autres ont \u00e9t\u00e9 perquisitionn\u00e9s, d\u2019autres encore ont \u00e9t\u00e9 assign\u00e9s \u00e0 r\u00e9sidence, mais, aujourd\u2019hui, c\u2019est surtout la peur physique qui me retient.<\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"bodyquote\">On a toujours peur. Je ne connais personne qui n\u2019ait pas peur. Sur les vid\u00e9os de casseurs encagoul\u00e9s, on a l\u2019impression d\u2019observer des individus froids et d\u00e9termin\u00e9s, surpuissants, qui cassent avec flegme toutes les vitrines qu\u2019ils croisent. Mais il faut se dire que les cagoules masquent les \u00e9motions qui passent sur nos visages. \u00c0 chaque fois que je fonce sur une cible, que je sors mon marteau, que je donne un coup dans une vitrine, mon c\u0153ur bat plus vite. On flippe\u00a0! Parfois, les gens autour arrivent \u00e0 me mettre en confiance\u00a0; la peur s\u2019att\u00e9nue mais elle est toujours l\u00e0.<\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"bodyquote\">Ce qui pose probl\u00e8me dans mon groupe, c\u2019est l\u2019ambiance hyper-viriliste. Tu es cens\u00e9 aimer \u00eatre violent, aimer t\u2019en prendre aux keufs\u00a0; tu es cens\u00e9 savoir le faire et ne pas avoir peur. On ne pense pas \u00e0 notre protection parce que nous sommes suppos\u00e9s \u00eatre des <em>warriors<\/em>. M\u00eame apr\u00e8s que des copains ont \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9s, on n\u2019a jamais r\u00e9ussi \u00e0 se demander comment se prot\u00e9ger collectivement. Simplement, ceux qui s\u2019\u00e9taient fait prendre ont arr\u00eat\u00e9 d\u2019aller en manif. D\u2019autres ont arr\u00eat\u00e9 de se cagouler et de participer aux affrontements ou \u00e0 la casse. Tout le monde s\u2019est mis \u00e0 flipper, mais sans qu\u2019on se le dise, parce que c\u2019est un peu la honte.<\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"bodyquote\">J\u2019ai l\u2019impression ne pas pouvoir dire au sein de mon groupe\u00a0: \u00ab\u00a0Moi, les gars, j\u2019ai peur de la police<em>\u2009<\/em>\u00a0\u00bb. Je voudrais pouvoir le faire sans qu\u2019on me voit comme un peureux. Je voudrais qu\u2019on en parle entre nous. Comment ceux qui n\u2019ont plus peur de la police s\u2019y sont pris\u00a0? Quelles sont les ressources qui leur ont permis d\u2019en arriver l\u00e0\u00a0? Qu\u2019est-ce qu\u2019on met en \u0153uvre\u00a0? Parce ce que moi, maintenant, quand \u00e7a chauffe, j\u2019ai tendance \u00e0 reculer\u00a0; si tout le monde fait \u00e7a, on ne passe pas. C\u2019est indispensable d\u2019arriver \u00e0 d\u00e9passer collectivement la peur de la police. Pour cela, il faudrait des discussions plus pouss\u00e9es sur la strat\u00e9gie, sur les mani\u00e8res de se prot\u00e9ger, il faudrait que j\u2019\u00e9volue avec des personnes en qui j\u2019ai pleine confiance, me faire choper avec eux, qu\u2019on se fasse mal ensemble.<\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"bodyquote\">Je pr\u00e9viens d\u2019embl\u00e9e que je ne compte pas porter la banderole pendant des heures mais si, ce sont bien les deux seules filles du groupe qui se retrouvent \u00e0 la tenir tout au long du parcours. Les mecs du groupe sont super \u00e9go\u00efstes\u00a0: ils s\u2019amusent \u00e0 casser des vitres, \u00e0 balancer des trucs sur les keufs planqu\u00e9s derri\u00e8re nous. Quand on leur demande de prendre la banderole, ils se cachent, ils font les gamins. \u00c0 un moment, on se retrouve face \u00e0 la police et tous les gar\u00e7ons s\u2019excitent et se mettent \u00e0 crier \u00ab\u00a0Ahou\u00a0! Ahou\u00a0!\u00a0\u00bb sans faire attention \u00e0 nous, sans se rendre compte qu\u2019ils me projettent litt\u00e9ralement sur le policier qui est en face de moi \u2013 la banderole n\u2019est pas renforc\u00e9e. Les mecs voient bien que je ne fais pas 200 kilos, ils pourraient \u00e9viter de se servir de moi comme d\u2019un bouclier. Derri\u00e8re mon \u00e9paule, se trouve un mec qui tape sur le flic devant moi. Je suis coinc\u00e9e entre les deux. Le policier lance deux grenades assourdissantes \u00e0 hauteur de pied. L\u00e0, je crois que je vais mourir, que mes orteils sont r\u00e9duits en poussi\u00e8re, que je vais d\u00e9couvrir, en enlevant ma chaussure, que je n\u2019ai plus de pied. Et personne ne m\u2019aide. En fait, ma blessure n\u2019\u00e9tait pas si grave \u2013 deux jours apr\u00e8s, je pouvais remarcher \u2013 mais \u00e0 partir de cette fois-l\u00e0, j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 flipper. J\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 que si je me faisais niquer en manif, je ne pouvais compter sur personne.<\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"bodyquote\">J\u2019ai un peu honte de ne plus r\u00e9ussir \u00e0 aller en manif. Et \u00e7a m\u2019ennuie, parce que j\u2019ai envie que \u00e7a continue.<\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"bodyquote\">J\u2019ai rarement une confiance totale dans le collectif en manifestation. Ce qui m\u2019effraie le plus, ce sont les mouvements de foule. Dans les premi\u00e8res manifs contre la loi Travail, surtout dans les manifs lyc\u00e9ennes, c\u2019\u00e9tait assez flippant\u00a0: \u00e0 chaque gros bruit, tout le monde se mettait \u00e0 courir dans tous les sens. Mais \u00e7a n\u2019a pas dur\u00e9 trop longtemps, apr\u00e8s deux-trois journ\u00e9es de mobilisation, on a appris qu\u2019il ne fallait pas reculer d\u00e8s qu\u2019il y avait un p\u00e9tard lanc\u00e9, ni s\u2019enfuir \u00e0 la moindre charge.<\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"bodyquote\">Subitement, on r\u00e9ussit \u00e0 partir \u00e0 2\u00a0000 dans une petite rue perpendiculaire au cort\u00e8ge. Les flics nous bloquent et nous aspergent de lacrymog\u00e8ne de part et d\u2019autre. Ils serrent, ils serrent et je me dis que, s\u2019ils continuent, des gens vont \u00e9touffer ou se faire pi\u00e9tiner. Moi, ce qui me sauve, c\u2019est que j\u2019ai \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi une fille en train de faire une crise d\u2019asthme. Un truc de malade. Je l\u2019agrippe et on parle. \u00c7a me calme\u00a0: je me sens responsable d\u2019un truc.<\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"bodyquote\">Dans un nuage de lacrymo, tu n\u2019arrives plus \u00e0 respirer, tu as l\u2019impression d\u2019\u00e9touffer, tu ne sais plus o\u00f9 tu es, tes sens sont brouill\u00e9s. Tu ne sais plus vers o\u00f9 tu cours et tu sais que l\u00e0 tu risques de te faire attraper, d\u00e9foncer la gueule et embarquer. M\u00eame avec un peu d\u2019exp\u00e9rience, ces instants-l\u00e0 restent terrorisants. Les gaz, c\u2019est efficace.<\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"bodyquote\">Il y a un ami de mon p\u00e8re qui a pris un tir de Flashball dans l\u2019\u0153il. J\u2019ai un copain qui s\u2019en est pris un dans la joue. Et je connais un mec qui s\u2019est fait tirer dans la m\u00e2choire et qui vit aujourd\u2019hui avec une plaque en m\u00e9tal sous la peau. C\u2019est mon cauchemar. Je ne peux plus aller en manif comme avant. Je pourrais m\u2019acheter des lunettes militaires \u00e0 50\u00a0\u20ac mais de toute fa\u00e7on, les keufs les confisquent.<\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"bodyquote\">Et puis, il y a la peur de la mort. J\u2019\u00e9tais \u00e0 la manif au cours de laquelle R\u00e9mi Fraisse s\u2019est fait tuer. J\u2019\u00e9tais sans doute mieux \u00e9quip\u00e9 que lui, j\u2019avais un casque et un K-way sur lesquels les grenades glissent en g\u00e9n\u00e9ral, mais il s\u2019est fait buter \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi\u00a0! Forc\u00e9ment, \u00e7a me confronte au fait que j\u2019aurais pu mourir. Tu te pr\u00e9pares forc\u00e9ment \u00e0 cette \u00e9ventualit\u00e9-l\u00e0 aussi\u00a0: est-ce que mes id\u00e9es et la fa\u00e7on dont je les vis valent le coup de crever pour elles\u00a0? Bon, en r\u00e9alit\u00e9, je ne me dis pas tous les jours \u00ab\u00a0je vais crever pour mes id\u00e9es\u00a0\u00bb, mais je sais que je fais face \u00e0 des cons\u00e9quences \u00e9ventuellement irr\u00e9versibles.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/03\/tumblr_o6kd37uerg1vrof52o1_1280.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-large wp-image-6263\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/03\/tumblr_o6kd37uerg1vrof52o1_1280-1024x576.jpg\" alt=\"\" width=\"690\" height=\"388\" \/><\/a><\/p>\n<h3 class=\"section-center\">***<\/h3>\n<h3 class=\"section\">La bonne distance<\/h3>\n<p class=\"bodyquote\">En manif, je suis oblig\u00e9 de laisser la raison au panier parce que si je r\u00e9fl\u00e9chis deux secondes, je r\u00e9alise que tout \u00e7a est d\u2019un ridicule absolu. Parce qu\u2019on n\u2019a aucune chance. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, il y a quarante pel\u00e9s avec deux maillets et trois cailloux et, de l\u2019autre, il y a un corps institu\u00e9 de ce monstre froid qu\u2019est l\u2019\u00c9tat. En face, ils sont mille fois plus forts et, en fait, ils ne sont jamais atteints. Alors que nous, on se fait laminer. Il faut appr\u00e9cier le dispositif et prendre tout cela comme un jeu. C\u2019est vital intellectuellement. Si on se donne trop d\u2019importance, c\u2019est \u00e9crasant.<\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"bodyquote\">Est-ce que c\u2019est s\u00e9rieux\u00a0? Oui, dans la mesure o\u00f9 \u00e7a prend \u00e9norm\u00e9ment de place dans ma vie. Par exemple, je fais beaucoup de sport parce que \u00e7a me permet d\u2019\u00eatre plus \u00e0 l\u2019aise physiquement dans les moments d\u2019affrontements. Je me donne les moyens de ne pas me faire arr\u00eater, d\u2019\u00eatre en mesure de courir vite. Le temps du mouvement, j\u2019ai arr\u00eat\u00e9 de boire. Je ne prends pas \u00e7a \u00e0 la l\u00e9g\u00e8re. Mais si \u00e7a devient trop grave, si on n\u2019arrive plus \u00e0 se marrer dans ces moments-l\u00e0, alors quelque chose ne va pas. Il faut que \u00e7a reste un espace de libert\u00e9.<\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"bodyquote\">C\u2019est carr\u00e9ment un jeu. Sous la cagoule, les gens rigolent. Certains doivent faire \u00e7a avec s\u00e9rieux mais ils ne doivent pas tenir bien longtemps parce que le s\u00e9rieux fatigue vite. Quand tu lis les comptes-rendus de manif sur <em>Paris Luttes Info<\/em>, tu r\u00e9alises que les gens se marrent. Ils ont pris des risques insens\u00e9s et pourtant ils font des blagues.<\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"bodyquote\">M\u00eame si on s\u2019amuse, on ne se d\u00e9partit jamais d\u2019une certaine gravit\u00e9 parce que l\u2019on met notre corps en jeu et que les cons\u00e9quences sont parfois terribles.<\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"bodyquote\">Des amis, suite \u00e0 l\u2019histoire de la voiture de police br\u00fbl\u00e9e\u00a0[4. Au plein c\u0153ur du mouvement contre la loi Travail, les syndicats de policiers organisent un rassemblement \u00ab\u00a0contre la haine anti-flic\u00a0\u00bb place de la R\u00e9publique \u00e0 Paris o\u00f9 se tient alors Nuit Debout. Aux abords de ce rassemblement des contre-manifestants s\u2019en prennent \u00e0 une voiture de police qu\u2019un fumig\u00e8ne finit par enflammer. Fin 2017, sept personnes accus\u00e9es &#8211; sur la base notamment d\u2019un t\u00e9moignage anonyme d\u2019un policier du gouvernement &#8211; d\u2019avoir particip\u00e9 \u00e0 l\u2018\u00e9chauffour\u00e9e ont \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9es \u00e0 de lourdes peines. L\u2019un d\u2019eux, Antonin Bernanos, est encore incarc\u00e9r\u00e9 \u00e0 la prison de Fleury M\u00e9rogis..], se sont retrouv\u00e9s en prison. \u00c0 partir de l\u00e0, ma haine contre la police a pris une nouvelle dimension. Je n\u2019avais pas moins peur qu\u2019avant mais j\u2019y allais plus volontiers. J\u2019y allais pour mes potes qui ne pouvaient pas y \u00eatre. Je me donnais\u00a0: j\u2019\u00e9tais devant, je n\u2019\u00e9tais plus aussi prudent. Et je lan\u00e7ais pour toucher.<\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"bodyquote\">Il y a des corps dans la soci\u00e9t\u00e9 dont le quotidien est de nuire aux autres. Les flics en font partie\u00a0; les contr\u00f4leurs aussi. On peut rajouter les huissiers. Voil\u00e0, il n\u2019y en a pas tant. Ce sont des ennemis politiques, fondamentalement. Mais, \u00e0 chaque mouvement, je me demande\u00a0: qu\u2019est-ce que \u00e7a voudrait dire qu\u2019il y ait un mort du c\u00f4t\u00e9 des flics\u00a0? Est-ce que j\u2019en ai envie\u00a0? Je me pose sans arr\u00eat ces questions-l\u00e0, ce qui prouve que d\u2019un point de vue th\u00e9orique, je n\u2019avance pas beaucoup. On est dans des zones un peu primaires parfois, ma haine est visc\u00e9rale et c\u2019est probl\u00e9matique pour moi. Je suis oblig\u00e9 de me r\u00e9p\u00e9ter\u00a0: \u00ab\u00a0Non, je ne souhaite pas la mort d\u2019un homme.\u00a0\u00bb<\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"bodyquote\">La question de savoir si je vais ou non blesser un flic en lui balan\u00e7ant quelque chose ne se pose pas trop. Souvent nos flux incessants de lancers de cailloux sont des tirs de barrages pour qu\u2019ils ne s\u2019approchent pas trop, pour les dissuader de tenter une perc\u00e9e individuelle qui leur permettrait de choper un camarade. Il m\u2019est arriv\u00e9 d\u2019esp\u00e9rer toucher un agent en particulier\u00a0: quand, pour charger, ils cassent le cordon de boucliers et qu\u2019ils s\u2019exposent, j\u2019ai un malin plaisir \u00e0 essayer de les viser un peu correctement afin peut-\u00eatre de les faire reculer, de casser la charge.<\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"bodyquote\">Ce que j\u2019aime, c\u2019est envoyer des \u0153ufs de peinture sur les keufs. On le faisait syst\u00e9matiquement pendant les premi\u00e8res manifestations lyc\u00e9ennes du mouvement. Les CRS repeints de toutes les couleurs, c\u2019est vraiment trop dr\u00f4le. Au bout d\u2019un moment, on n\u2019a plus pu le faire, on se faisait contr\u00f4ler tout le temps et un copain s\u2019est fait arr\u00eater parce qu\u2019il avait des \u0153ufs sur lui. Il faut dire aussi que c\u2019est extr\u00eamement chiant \u00e0 pr\u00e9parer.<\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"bodyquote\">Le nombre de filles et de mecs qui balancent des projectiles avec une grosse banane\u00a0! Je pense que la majorit\u00e9 de ceux qui le font ne se prennent pas trop au s\u00e9rieux. Ils ont cette bonne distance qui consiste \u00e0 ne pas s\u2019imaginer que le r\u00e9sultat du lancer de projectile va permettre de conqu\u00e9rir quelque libert\u00e9 que ce soit tout en admettant que le fait de lancer un truc en direction d\u2019un flic est une r\u00e9jouissance non n\u00e9gligeable.<\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"bodyquote\">Je ne vois pas du tout \u00e7a comme un jeu\u00a0: je vais construire ma vie autour de la lutte. Avant le mouvement, je pensais terminer mes \u00e9tudes, j\u2019envisageais une carri\u00e8re dans un bureau. Maintenant, plus du tout. Je veux avoir pour seul travail la lutte et vivre, \u00e0 c\u00f4t\u00e9, des passions.<\/p>\n<hr \/>\n<p class=\"bodyquote\">Est arriv\u00e9 un moment de ma vie o\u00f9 on me demandait de choisir ce que je voulais en faire. Et je n\u2019avais pas d\u2019id\u00e9e, ou bien je n\u2019avais pas envie de choisir. Je me disais que je trouverais du plaisir et du sens \u00e0 vivre \u00e0 travers des formes de conflictualit\u00e9 qui induisent une implication physique. Transformer le monde et y trouver une place. Aujourd\u2019hui j\u2019ai parfois l\u2019impression d\u2019\u00eatre un peu bloqu\u00e9. Il y a d\u2019autres choses que la lutte qui me tiennent \u00e0 c\u0153ur et qui passent apr\u00e8s. Mes proches, surtout, me reprochent mon manque de distance. J\u2019aimerais prendre des vacances mais chaque fois je suis rattrap\u00e9 par des \u00e9v\u00e8nements o\u00f9 je ne peux pas m\u2019emp\u00eacher d\u2019aller\u00a0: tel p\u00e9ril sur Notre-Dame-des-Landes, telle manifestation, un mouvement social. Il m\u2019arrive de me dire, moiti\u00e9 en rigolant, moiti\u00e9 s\u00e9rieusement, que si je n\u2019y vais pas, il ne va peut-\u00eatre rien se passer. En tout cas, si je n\u2019y vais pas, je culpabilise de ne pas y \u00eatre et je suis triste de rater quelque chose. Parce que ce sont des moments joyeux, o\u00f9 je trouve une ville belle, les gens beaux, o\u00f9 je me sens bien. C\u2019est important d\u2019arriver \u00e0 croire encore \u00e0 des trucs, que tout ne soit pas fig\u00e9, ne pas se sentir simples spectateurs de la marche du monde.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/03\/tumblr_o4p0wnsFiG1tqne71o1_1280.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-6262\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/03\/tumblr_o4p0wnsFiG1tqne71o1_1280.jpg\" alt=\"\" width=\"960\" height=\"720\" \/><\/a><\/p>\n<div class=\"speaker-mute footnotes_reference_container\"> <div class=\"footnote_container_prepare\"><p><span class=\"footnote_reference_container_label pointer\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_6246_1();\">Notes<\/span><span class=\"footnote_reference_container_collapse_button\" style=\"display: none;\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_6246_1();\">[<a id=\"footnote_reference_container_collapse_button_6246_1\">+<\/a>]<\/span><\/p><\/div> <div id=\"footnote_references_container_6246_1\" style=\"\"> <table class=\"footnotes_table footnote-reference-container\"> <tbody> \r\n\r\n<tr class=\"footnotes_plugin_reference_row\"> <td class=\"footnote_plugin_index_combi pointer\"  onclick=\"footnote_moveToAnchor_6246_1('footnote_plugin_tooltip_6246_1_1');\"><a id=\"footnote_plugin_reference_6246_1_1\" class=\"footnote_backlink\"><span class=\"footnote_index_arrow\">&#8617;<\/span>1<\/a><\/td> <td class=\"footnote_plugin_text\"> Les street-m\u00e9dics sont des manifestants qui, seuls ou organis\u00e9s en collectif, soignent les victimes de violences polici\u00e8res. Ils disposent en g\u00e9n\u00e9ral d\u2019un mat\u00e9riel rudimentaire qui leur permet de porter les premiers secours.<\/td><\/tr>\r\n\r\n <\/tbody> <\/table> <\/div><\/div><script type=\"text\/javascript\"> function footnote_expand_reference_container_6246_1() { jQuery('#footnote_references_container_6246_1').show(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_6246_1').text('\u2212'); } function footnote_collapse_reference_container_6246_1() { jQuery('#footnote_references_container_6246_1').hide(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_6246_1').text('+'); } function footnote_expand_collapse_reference_container_6246_1() { if (jQuery('#footnote_references_container_6246_1').is(':hidden')) { footnote_expand_reference_container_6246_1(); } else { footnote_collapse_reference_container_6246_1(); } } function footnote_moveToAnchor_6246_1(p_str_TargetID) { footnote_expand_reference_container_6246_1(); var l_obj_Target = jQuery('#' + p_str_TargetID); if (l_obj_Target.length) { jQuery('html, body').animate({ scrollTop: l_obj_Target.offset().top - window.innerHeight * 0.34 }, 380); } }<\/script>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce texte est un montage de sept entretiens de femmes et d\u2019hommes, entre 16 et 40\u00a0ans, qui ont en commun d\u2019avoir particip\u00e9, \u00e0 l\u2019occasion de manifestations, \u00e0 des affrontements avec la police ou aux bris de devantures \u2013\u00a0de banques ou d\u2019agences d\u2019int\u00e9rim notamment\u00a0\u2013 le long du parcours. 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