{"id":6498,"date":"2018-05-16T23:09:27","date_gmt":"2018-05-16T21:09:27","guid":{"rendered":"http:\/\/jefklak.org\/?p=6498"},"modified":"2018-05-16T23:09:27","modified_gmt":"2018-05-16T21:09:27","slug":"mai-1968-2018-prendre-la-parole-encore-et-toujours","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/2018\/05\/16\/mai-1968-2018-prendre-la-parole-encore-et-toujours\/","title":{"rendered":"Mai 1968-2018\u00a0: prendre la parole, encore et toujours"},"content":{"rendered":"<div class=\"intro\">\n<p class=\"textbody\">Avant de partir aux \u00c9tats-Unis rejoindre le penseur \u00e9cologiste libertaire Murray Bookchin, Daniel Blanchard s\u2019engagea pleinement dans le mouvement du 22-Mars, puis dans les comit\u00e9s d\u2019action durant le bouillonnant printemps fran\u00e7ais de 1968. Proche un moment de Guy Debord, avec qui il r\u00e9dige en 1960 les <em>Pr\u00e9liminaires pour une d\u00e9finition de l\u2019unit\u00e9 du programme r\u00e9volutionnaire<\/em>, Blanchard est aussi un membre actif de Socialisme ou Barbarie (1949-1967), organisation r\u00e9volutionnaire et revue h\u00e9teromarxiste, anti-stalinienne avant l&#8217;heure, fond\u00e9e par Cornelius Castoriadis et Claude Lefort. Cinquante ans apr\u00e8s Mai-68, loin des comm\u00e9morations ronflantes et matraquantes des \u00ab&#160;\u00e9v\u00e8nements&#160;\u00bb, Daniel Blanchard livre dans <em>Jef Klak<\/em> son regard singulier sur ce moment radical de r\u00e9appropriation de la parole. Un texte qui \u00e9claire le mouvement social en cours, plus que jamais en proie \u00e0 l\u2019autoritarisme du pouvoir \u00e9tatique.<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"entry-translator\">Cr\u00e9dits photos : Bruno Barbey, avec son aimable autorisation.<\/p>\n<div id=\"attachment_6508\" style=\"width: 700px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/PAR339242.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-6508\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/PAR339242-1024x691.jpg\" alt=\"\" width=\"690\" height=\"466\" class=\"size-large wp-image-6508\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-6508\" class=\"wp-caption-text\">10 mai 1968 \/ Paris, rue Gay-Lussac (Paris 5e) \/ Photo Bruno Barbey.<\/p><\/div>\n<p class=\"textbody\">Cinquante ans apr\u00e8s, la r\u00e9pression du mouvement social contre la politique d&#8217;Emmanuel Macron d\u00e9montre combien restent vivaces l\u2019effroi et la haine suscit\u00e9s par Mai-68 chez les poss\u00e9dants, les politiciens, les bureaucrates\u2026 et les ren\u00e9gats. Ce n\u2019est pas de cette actualit\u00e9-l\u00e0 qu\u2019il sera question ici, mais de celle qui, restant pour nous profond\u00e9ment positive, justifie la r\u00e9action de ces autres-l\u00e0. Ce qui, de mai, reste actuel, ce sont d\u2019abord les luttes qui ont \u00e9t\u00e9 men\u00e9es alors, tant par leurs objectifs que par les voies qu\u2019elles ont suivies \u2013 et aussi par celles qui les ont conduites \u00e0 l\u2019\u00e9chec. Ce sont ensuite certains traits essentiels de la soci\u00e9t\u00e9 d\u2019alors que ces luttes ont mis en lumi\u00e8re et qui continuent \u00e0 marquer, souvent plus durement encore, celle dans laquelle nous vivons aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Pour d\u00e9gager les caract\u00e8res les plus remarquables du mouvement de mai, j\u2019ai choisi un cas qui met bien en \u00e9vidence, ne s\u2019agissant ni d\u2019une universit\u00e9 ni d\u2019une usine, la diversit\u00e9 des secteurs de la soci\u00e9t\u00e9 qu\u2019il a entra\u00een\u00e9s. Il s\u2019agit du Centre d\u2019\u00e9tudes nucl\u00e9aires de Saclay (organisme d\u2019\u00c9tat charg\u00e9 de la recherche th\u00e9orique et appliqu\u00e9e), une quasi ville avec des rues, des avenues, des restaurants, une gare\u2026 fr\u00e9quent\u00e9e chaque jour par quelque 10&#160;000 personnes, pour la moiti\u00e9 d\u2019entre elles chercheur\u00b7es et technicien\u00b7nes d\u00e9pendant du Commissariat \u00e0 l\u2019\u00e9nergie atomique (CEA), et pour le reste, employ\u00e9\u00b7es et ouvrier\u00b7es d\u2019entreprises ind\u00e9pendantes, \u00e9tudiant\u00b7es et chercheur\u00b7es \u00e9tranger\u00b7es et innombrables vigiles. Une ville proche de Paris, mais isol\u00e9e du monde par des grillages, des barbel\u00e9s et des dispositifs de s\u00e9curit\u00e9 draconiens. Un camp retranch\u00e9, donc, mais que \u00ab&#160;mai&#160;\u00bb a envahi, et tr\u00e8s t\u00f4t.<\/p>\n<p class=\"textbody\">C\u2019est, comme partout, la r\u00e9pression du mouvement \u00e9tudiant qui d\u00e9clenche, d\u2019abord la protestation, puis la contestation. Au d\u00e9part, quelques militant\u00b7es ou sympathisant\u00b7es gauchistes se r\u00e9unissent et lancent une p\u00e9tition. Ils se retrouvent vite \u00e0 discuter avec des dizaines puis des centaines de leurs coll\u00e8gues. Le 13 mai, 2&#160;000 personnes manifestent \u00e0 Saclay m\u00eame, avant de se joindre \u00e0 la manifestation monstre qui se d\u00e9roule \u00e0 Paris. Le 17, devant la contagion de contestation qui se r\u00e9pand dans le Centre, l\u2019intersyndicale convoque une assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale. 5&#160;000 personnes s\u2019y rendent, cinq ou six fois plus que d\u2019ordinaire. Tout est mis en question \u00e0 la fois&#160;: la bureaucratie, les mesures polici\u00e8res, les syndicats. On veut le respect des individus, la libert\u00e9 de parole. Trois jours durant, les discussions se poursuivent entre quelque 1&#160;500 participants. Peu \u00e0 peu, la conclusion s\u2019impose que tout l\u2019ordre \u00e9tabli doit tomber. Et on ne revendique pas&#160;: on exige, car on est le pouvoir l\u00e9gitime, d\u00e9mocratique. Tout le monde participe sur un pied d\u2019\u00e9galit\u00e9, les employ\u00e9\u00b7es du CEA comme celles et ceux des entreprises ext\u00e9rieures, tous niveaux hi\u00e9rarchiques confondus. Ce qu\u2019on <em>exige&#160;<\/em>? \u00c0 la t\u00eate de l\u2019administration, un Comit\u00e9 d\u2019entreprise \u00e9lu et r\u00e9vocable, des conseils \u00e9lus dans chaque service et d\u00e9partement, la suppression des mesures polici\u00e8res internes, la libert\u00e9 d\u2019expression pour tou\u00b7tes\u2026<\/p>\n<div id=\"attachment_6505\" style=\"width: 700px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/PAR4111.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-6505\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/PAR4111-1024x682.jpg\" alt=\"\" width=\"690\" height=\"460\" class=\"size-large wp-image-6505\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-6505\" class=\"wp-caption-text\">24 mai 1968 \/ Rue Saint Michel &#8211; Rue de Lyon \/ Photo Bruno Barbey.<\/p><\/div>\n<p class=\"textbody\">N\u2019id\u00e9alisons pas, cependant, ce qui se passe \u00e0 Saclay&#160;: pour autant que ma documentation m\u2019ait permis d\u2019en juger, les \u00e9carts \u2013 consid\u00e9rables \u2013 de r\u00e9mun\u00e9ration ne sont pas remis en cause, m\u00eame si certaines am\u00e9liorations sont r\u00e9clam\u00e9es pour les salari\u00e9\u00b7es du bas de l\u2019\u00e9chelle. Plus significatif peut-\u00eatre encore, on ne trouve pas trace d\u2019une critique des finalit\u00e9s de cette institution\u2026 Le programme d\u00e9bouche sur la cogestion, et non sur l\u2019autogestion, et sur la collaboration. C\u2019est ainsi que tou\u00b7tes les travailleurs et travailleuses du CEA exigent de participer \u00e0 l\u2019\u00e9laboration des programmes, <em>y compris militaires\u2026<\/em><\/p>\n<p class=\"textbody\">Il n\u2019emp\u00eache qu\u2019on retrouve ici bien des traits qui font la radicalit\u00e9 du mouvement de mai. Tout d\u2019abord, la rapidit\u00e9 avec laquelle ce qu\u2019on appelle alors d\u2019un euph\u00e9misme, la <em>contestation<\/em>, passe du milieu \u00e9tudiant \u00e0 ce milieu h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne o\u00f9 se d\u00e9ploie un \u00e9ventail extr\u00eamement ample de qualifications et de r\u00e9mun\u00e9rations, depuis les scientifiques de tr\u00e8s haut niveau jusqu\u2019\u00e0 l\u2019ouvrier\u00b7e d\u2019entretien.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ensuite, la fa\u00e7on spontan\u00e9e dont se d\u00e9clenche et se d\u00e9veloppe le mouvement. Une poign\u00e9e d\u2019&#160;\u00ab&#160;enrag\u00e9s&#160;\u00bb, comme ils se nomment eux-m\u00eames, y jouent certes un r\u00f4le, mais les organisations politiques, aucun, et les syndicats ne font qu\u2019essayer de suivre\u2026 et de freiner. Ensuite encore, le caract\u00e8re global et syst\u00e9matique de la contestation. La bureaucratie est omnipr\u00e9sente, elle est partout d\u00e9nonc\u00e9e.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Et positivement, on exige la ma\u00eetrise collective du travail et son compl\u00e9ment indispensable, la libert\u00e9 d\u2019expression&#160;: on exige la responsabilit\u00e9. Les revendications \u00e9conomiques passent au second plan. La libert\u00e9, et presque le devoir, de parole \u2013 ce que Michel de Certeau a appel\u00e9 \u00ab&#160;la prise de la parole&#160;\u00bb \u2013 est per\u00e7ue d\u2019embl\u00e9e comme la condition de la d\u00e9mocratie r\u00e9elle. Elle brise les cloisons entre cat\u00e9gories professionnelles et \u2013 dans une certaine mesure \u2013 entre positions sociales. Elle fait \u00e9clater les r\u00f4les sociaux dans lesquels chacun est enferm\u00e9, ou s\u2019enferme soi-m\u00eame. Elle introduit \u00e0 la red\u00e9couverte des principes de cette \u00ab&#160;d\u00e9mocratie ouvri\u00e8re&#160;\u00bb que le mouvement r\u00e9volutionnaire a mis en pratique dans ses moments les plus radicaux&#160;: assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale souveraine, conseils et d\u00e9l\u00e9gu\u00e9\u00b7es charg\u00e9\u00b7es d\u2019un mandat d\u00e9fini et r\u00e9vocables\u2026<\/p>\n<div id=\"attachment_6507\" style=\"width: 700px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/PAR339069.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-6507\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/PAR339069-1024x674.jpg\" alt=\"\" width=\"690\" height=\"454\" class=\"size-large wp-image-6507\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-6507\" class=\"wp-caption-text\">28 mai 1968 \/ Assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale dans le Grand amphi de la Sorbonne \/ Photo Bruno Barbey<\/p><\/div>\n<p class=\"textbody\">Autrement dit, une affirmation d\u2019\u00e9galit\u00e9 entre sujets politiques comme entre humains. Et celle-ci se traduit par la solidarit\u00e9 pratique&#160;: \u00ab&#160;<em>Des travailleurs immigr\u00e9s ont faim dans un bidonville proche. On prend un camion, de l\u2019argent, de l\u2019essence et l\u2019on va chercher dans les coop\u00e9ratives agricoles les poulets et les pommes de terre n\u00e9cessaires. Les h\u00f4pitaux ont besoin de radio\u00e9l\u00e9ments&#160;: le travail reprend l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on produit les radio\u00e9l\u00e9ments. Le nerf de la guerre\u2026 dans ce centre \u00e9loign\u00e9 des villes\u2026 c\u2019est l\u2019essence. Le piquet de gr\u00e8ve de la Finac \u00e0 Nanterre en envoie 30&#160;000 litres, ce qui permettra de continuer l\u2019action et surtout de venir au Centre\u2026<\/em>&#160;\u00bb (<em>Des Soviets \u00e0 Saclay&#160;?<\/em>, \u00e9d. Masp\u00e9ro, 1968).<\/p>\n<p class=\"textbody\">Autant d\u2019id\u00e9es, d\u2019exigences, de pratiques qui se font jour \u00e0 peu pr\u00e8s partout en 68 et qui conservent tout leur sens et toute leur vertu subversive aujourd\u2019hui. On peut certes dire qu\u2019elles sont pour l\u2019essentiel n\u00e9es avec le mouvement ouvrier, avec la lutte contre la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste, et que leur validit\u00e9 durera autant que celle-ci. Mais le mouvement de mai nous parle de beaucoup plus pr\u00e8s, beaucoup plus concr\u00e8tement, que 1848, 1871\u2026 \u00ab&#160;<em>Ce qui fait l\u2019importance de toutes les crises, c\u2019est qu\u2019elles r\u00e9v\u00e8lent ce qui, jusque-l\u00e0, \u00e9tait latent<\/em>&#160;\u00bb, disait L\u00e9nine. Que ce soit presque un truisme ne doit pas emp\u00eacher de le prendre au s\u00e9rieux. Qu\u2019\u00e9tait-ce donc qui \u00e9tait \u00ab&#160;latent&#160;\u00bb en 68&#160;? Une transformation des m\u00e9canismes de la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste qui, en France, avait commenc\u00e9 \u2013 ou qui s\u2019\u00e9tait nettement acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e \u2013 avec l\u2019instauration de la V<sup>e <\/sup>R\u00e9publique.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Les gr\u00e8ves tr\u00e8s dures des ann\u00e9es pr\u00e9c\u00e9dentes, comme \u00e0 la Rhodiac\u00e9ta, la radicalisation de certains acteurs du mouvement \u00e9tudiant comme \u00e0 Strasbourg, apparaissent certes apr\u00e8s coup comme des signes avant-coureurs du s\u00e9isme mais n\u2019expliquent pas, \u00e0 mon sens, comme par une mont\u00e9e cumulative des luttes, ces ph\u00e9nom\u00e8nes \u00e9tonnants que sont la propagation extr\u00eamement rapide du mouvement \u00e0 un vaste champ de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise \u00e0 partir de l\u2019acte d\u2019insubordination d\u2019une poign\u00e9e d\u2019\u00e9tudiants, la diversit\u00e9 apparente des secteurs touch\u00e9s par cette propagation et la convergence dans la radicalit\u00e9 des id\u00e9es et des pratiques adopt\u00e9es par \u00e0 peu pr\u00e8s tou\u00b7tes les participant\u00b7es.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ce que ces faits manifestent avec \u00e9clat, me semble-t-il, c\u2019est une exp\u00e9rience commune, unitaire, d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 sociale qui s\u2019est elle-m\u00eame profond\u00e9ment uniformis\u00e9e. C\u2019est le fait que la p\u00e9riode qui a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 a approfondi et syst\u00e9matis\u00e9 les aspects totalitaires de la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste. Totalitaires non pas, \u00e9videmment, dans le sens d\u2019un <em>r\u00e9gime totalitaire<\/em>, tel que le nazisme ou le stalinisme, mais dans le sens d\u2019une int\u00e9gration de tous les secteurs, de tous les aspects et de tous les acteurs de la vie sociale en une machinerie vou\u00e9e \u00e0 l\u2019expansion illimit\u00e9e de la production de marchandises, donc du capital et de sa domination. De la consommation aux loisirs, de l\u2019information \u00e0 la transmission du savoir, du laboratoire \u00e0 l\u2019usine, tout doit \u00eatre soumis aux principes d\u2019instrumentalit\u00e9 et de fonctionnalit\u00e9 et assujetti \u00e0 cette fin, absurde et ext\u00e9rieure \u00e0 la vie des \u00ab&#160;simples gens&#160;\u00bb. Il est clair que ce processus d\u00e9vastateur n\u2019a fait que s\u2019approfondir depuis. <\/p>\n<div id=\"attachment_6506\" style=\"width: 700px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/PAR105170.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-6506\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/PAR105170-1024x683.jpg\" alt=\"\" width=\"690\" height=\"460\" class=\"size-large wp-image-6506\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-6506\" class=\"wp-caption-text\">17 mai 1968 \/ Boulogne-Billancourt, usine Renault en gr\u00e8ve \/ Photo Bruno Barbey<\/p><\/div>\n<p class=\"textbody\">En France, l\u2019instauration du r\u00e9gime gaulliste a inaugur\u00e9 une entreprise de rationalisation de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise qui s\u2019est traduite non seulement par la liquidation du lobby des \u00ab&#160;betteraviers&#160;\u00bb ou des \u00ab&#160;bouilleurs de cru&#160;\u00bb, mais surtout par la transformation de la domination coloniale en imp\u00e9rialisme n\u00e9ocolonial et, dans le syst\u00e8me productif entendu au sens large, par une r\u00e9organisation du travail au nom de l\u2019imp\u00e9ratif du contr\u00f4le et de l\u2019efficience. De nombreux services, notamment postaux et bancaires, sont m\u00e9canis\u00e9s, industrialis\u00e9s&#160;; et les emplois, prol\u00e9taris\u00e9s. La d\u00e9finition standardis\u00e9e des t\u00e2ches et le contr\u00f4le bureaucratique s\u2019\u00e9tendent dans l\u2019information ou la recherche. Dans l\u2019universit\u00e9, o\u00f9 un d\u00e9but de \u00ab&#160;d\u00e9mocratisation&#160;\u00bb provoque un accroissement des effectifs d\u2019\u00e9tudiant\u00b7es, s\u00e9vit le m\u00eame esprit de \u00ab&#160;rationalisation&#160;\u00bb qui tend \u00e0 modeler les contenus de l\u2019enseignement et les profils professionnels auxquels il pr\u00e9pare sur les besoins de l\u2019appareil productif en personnel d\u2019encadrement. M\u00eame si l&#8217;on en est encore loin, on tend vers le mod\u00e8le de l\u2019\u00ab&#160;universit\u00e9-usine&#160;\u00bb tel que l\u2019avait d\u00e9fini son proph\u00e8te californien, le pr\u00e9sident de l\u2019universit\u00e9 de Californie \u00e0 Berkeley, Clark Kerr, dont l\u2019autoritarisme avait provoqu\u00e9 le soul\u00e8vement \u00e9tudiant de l\u2019automne 1964.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Aussi, partout o\u00f9 d\u00e9ferle la vague de la \u00ab&#160;contestation&#160;\u00bb, et syndicats et partis n\u2019y \u00e9chappent pas, c\u2019est au premier chef la bureaucratie que l\u2019on d\u00e9nonce, ses hi\u00e9rarchies qui ne tendent qu\u2019\u00e0 diviser et qui r\u00e9compensent la servilit\u00e9, ses absurdit\u00e9s, son opacit\u00e9, etc. On ne veut plus accepter les frustrations d\u2019un travail dans lequel toute initiative, toute libert\u00e9 d\u2019expression et, \u00e0 la limite, toute intelligence vous sont d\u00e9ni\u00e9es. On ne se r\u00e9volte pas contre le travail en soi, mais contre l\u2019ineptie de ne vivre que pour travailler. On ne critique pas la consommation \u2013 le seul cas que je connaisse o\u00f9 la critique de la consommation ait \u00e9t\u00e9 port\u00e9e par un mouvement de masse est celui de la \u00ab&#160;contre-culture&#160;\u00bb am\u00e9ricaine \u2013, mais on ne la valorise pas non plus&#160;: les revendications salariales passent au second plan et les accords de Grenelle n\u00e9goci\u00e9s entre les syndicats et le gouvernement pour mettre fin \u00e0 la gr\u00e8ve, qui font d\u2019une augmentation de 10% le r\u00e9sultat essentiel d\u2019une gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale, sont re\u00e7us comme une insulte dans un tr\u00e8s grand nombre d\u2019entreprises. Le mouvement de mai est sans doute le premier qui ne soit pas une r\u00e9volte du besoin, de la n\u00e9cessit\u00e9 mat\u00e9rielle.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le dernier&#160;? Peut-\u00eatre bien. Le ch\u00f4mage massif, la pr\u00e9carit\u00e9 et l\u2019\u00ab&#160;exclusion&#160;\u00bb ont replong\u00e9 une grande partie de la population dans le \u00ab&#160;r\u00e8gne de la n\u00e9cessit\u00e9&#160;\u00bb et font peser sur la majorit\u00e9 des travailleurs la menace constante \u2013 le chantage \u2013 d\u2019une d\u00e9gradation sociale et humaine. Les proc\u00e9d\u00e9s de la domination ont \u00e9volu\u00e9. Le capitalisme ne peut certes pas se passer de la bureaucratie, mais, surtout dans le monde de la production, il a combattu, non sans succ\u00e8s, les \u00ab&#160;irrationalit\u00e9s&#160;\u00bb qu\u2019elle introduisait dans son fonctionnement. Le capital financier a repris la main sur la \u00ab&#160;technostructure&#160;\u00bb manag\u00e9riale. Dans le travail, le contr\u00f4le par l\u2019autorit\u00e9 hi\u00e9rarchique est de plus en plus remplac\u00e9 par le contrat \u2013 l\u00e9onin \u2013 de prestation de services, l\u2019obligation de r\u00e9sultat et la codification pointilleuse des actes impos\u00e9es \u00e0 l\u2019agent pr\u00e9tendu autonome et responsable. La captation de la force de travail par l\u2019employeur tend \u00e0 s\u2019emparer de la totalit\u00e9 du temps v\u00e9cu et du psychisme m\u00eame de l\u2019employ\u00e9\u00b7e.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ainsi, comme je le notais plus haut, les traits essentiels du monde capitaliste n\u2019ont fait que s\u2019accuser&#160;: sa tendance totalitaire, la destruction de tous les liens, de tous les rapports sociaux vivants \u2013 et d\u2019abord du sens m\u00eame qu\u2019il y a \u00e0 vivre en soci\u00e9t\u00e9. En mai, la profondeur de cette destruction et de la frustration qu\u2019elle suscite se trahissait dans l\u2019intense fraternisation, dans la transgression des barri\u00e8res et des r\u00f4les \u2013 les r\u00f4les de jeune, de manuel, d\u2019intellectuel, de femme\u2026 Dans la jouissance avec laquelle tout cela \u00e9tait v\u00e9cu, on pourrait presque dire l\u2019\u00e9merveillement de red\u00e9couvrir un monde perdu et inconsciemment d\u00e9sir\u00e9. Radical, le mouvement de mai l\u2019a \u00e9t\u00e9 en ce qu\u2019il a mis au jour la radicalit\u00e9 du nihilisme capitaliste.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Mais peut-\u00eatre n\u2019en avions-nous \u00e0 l\u2019\u00e9poque qu\u2019une conscience floue&#160;: \u00e0 bien des \u00e9gards, l\u2019actualit\u00e9, la modernit\u00e9 de mai ne se constate pour ainsi dire que r\u00e9troactivement. C\u2019est le cas notamment pour un m\u00e9canisme de la domination moderne qui commen\u00e7ait alors \u00e0 peine \u00e0 se mettre en place et qui aujourd\u2019hui joue un r\u00f4le central. La \u00ab&#160;prise de la parole&#160;\u00bb \u2013 entendue non pas comme exhibition narcissique \u00e0 la t\u00e9l\u00e9, mais comme \u00e9change, comme exploration du monde social, comme d\u00e9couverte de l\u2019\u00e9galit\u00e9 des conditions, comme germe de la solidarit\u00e9\u2026 \u2013 a d\u00e9nonc\u00e9 et subverti un dispositif de production de ce qu\u2019on pourrait qualifier, apr\u00e8s Armand Robin, de \u00ab&#160;fausse parole&#160;\u00bb (expression qu\u2019il appliquait aux \u00e9missions des radios sovi\u00e9tiques qu\u2019il \u00e9coutait professionnellement). Je crois que ce dispositif, complexe, m\u00e9riterait d\u2019\u00eatre analys\u00e9 de pr\u00e8s et je ne me sens capable ici que d\u2019en esquisser une image g\u00e9n\u00e9rale, et hypoth\u00e9tique.<\/p>\n<p class=\"textbody\">On ne peut plus aujourd\u2019hui se contenter de d\u00e9noncer, comme le fait par exemple Chomsky de fa\u00e7on tout \u00e0 fait pertinente, le <em>manufacturing of consent<\/em>, la fabrication du consentement, par la propagande, le mensonge, la d\u00e9sinformation, l\u2019occultation, etc. que produisent, avec des moyens consid\u00e9rables et sophistiqu\u00e9s, des organes sp\u00e9cialis\u00e9s li\u00e9s au pouvoir, et qui sont inject\u00e9s unilat\u00e9ralement dans la soci\u00e9t\u00e9. Ces proc\u00e9d\u00e9s relativement grossiers sont compl\u00e9t\u00e9s par des m\u00e9canismes beaucoup plus sournois et toxiques en ce qu\u2019ils sont <em>interactifs<\/em>. Ils constituent une extension du syst\u00e8me repr\u00e9sentatif. Celui-ci dit au citoyen&#160;: cet \u00c9tat est le tien, ce qu\u2019il fait, c\u2019est toi qui l\u2019a d\u00e9cid\u00e9, etc. De m\u00eame, le march\u00e9, les sondages, les m\u00e9dias, les sciences sociales nous disent&#160;: ce gadget, c\u2019est l\u2019expression de vos d\u00e9sirs, cette opinion, c\u2019est la v\u00f4tre, ce pr\u00e9sentateur de t\u00e9l\u00e9 ou ce politicien qui appara\u00eet sur l\u2019\u00e9cran, c\u2019est un autre vous-m\u00eame\u2026 Et assur\u00e9ment, ce n\u2019est pas un Big Brother qui prof\u00e8re autoritairement le mensonge officiel et nous enjoint d\u2019y croire. Ce n\u2019est m\u00eame pas un anonyme Monsieur ou Madame Tout-le-monde, c\u2019est un individu \u00ab&#160;personnalis\u00e9,&#160;\u00bb qui nous parle de personne \u00e0 personne, et dont les propos ont \u00e9t\u00e9 \u00e9labor\u00e9s \u00e0 partir d\u2019un mat\u00e9riau qui nous a \u00e9t\u00e9 soutir\u00e9 par une arm\u00e9e de sondeurs et sondeuses, d\u2019enqu\u00eateurs et enqu\u00eatrices, de technicien\u00b7es du micro-trottoir, etc., avant d\u2019\u00eatre trait\u00e9 \u2013 analys\u00e9, class\u00e9, remodel\u00e9\u2026 \u2013 pour nous \u00eatre servis comme les n\u00f4tres. Une sorte de <em>Do-it-yourself<\/em> de la propagande, d\u2019aplatissement mim\u00e9tique et fallacieux du dominant sur le domin\u00e9.<\/p>\n<div id=\"attachment_6509\" style=\"width: 700px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/PAR339243.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-6509\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/PAR339243-1024x686.jpg\" alt=\"\" width=\"690\" height=\"462\" class=\"size-large wp-image-6509\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-6509\" class=\"wp-caption-text\">Nuit du 10 au 11 mai 1968 \/ Boulevard Saint-Michel \/ Photo Bruno Barbey<\/p><\/div>\n<p class=\"textbody\">\u00c9videmment, le gadget n\u2019a \u00e9t\u00e9 model\u00e9 sur nos d\u00e9sirs \u2013 et nos d\u00e9sirs n\u2019ont \u00e9t\u00e9 eux-m\u00eames induits \u2013 que pour nous soutirer le maximum d\u2019argent et de soumission&#160; en tant que consommateurs et consommatrices. Le discours du politicien n\u2019a emprunt\u00e9 nos mots que pour nous obliger \u00e0 \u00ab&#160;consentir&#160;\u00bb \u00e0 ce qu\u2019il nous impose&#160;: il n\u2019y a pas de censure plus efficace. En somme, la parole fait aujourd\u2019hui l\u2019objet, comme le travail, d\u2019une <em>exploitation<\/em>, pour ainsi dire&#160;: de m\u00eame que la plus-value extorqu\u00e9e aux travailleurs et travailleuses accro\u00eet le capital et donc renforce le pouvoir du capitaliste, de m\u00eame, on extrait de nous de la parole qui sert \u00e0 perfectionner, affiner, ajuster les moyens de la domination que nous subissons. <\/p>\n<p class=\"textbody\">Cette expropriation de la parole domin\u00e9e par la parole dominante se trouve approfondie par un processus encore plus diffus et s\u2019exer\u00e7ant, pour ainsi dire, en sens inverse, puisqu\u2019il s\u2019agit de la p\u00e9n\u00e9tration dans notre for int\u00e9rieur d\u2019un langage qui n\u2019est pas spontan\u00e9ment le n\u00f4tre, qui est celui, sinon directement du pouvoir, du moins de la ma\u00eetrise techno-scientifique. Nous ne savons plus parler de nous-m\u00eames ou du monde qui nous entoure avec des mots qui nous soient propres, qui soient ceux d\u2019un <em>sujet&#160;<\/em>; comme si ceux-ci \u00e9taient \u00e0 nos propres yeux totalement d\u00e9valu\u00e9s, nous leur substituons ceux du discours donn\u00e9 pour objectif. Nous nous situons dans la soci\u00e9t\u00e9 avec les mots et les cat\u00e9gories des sciences sociales, nous parlons de nos organes avec les mots du m\u00e9decin, de nos \u00e9tats d\u2019\u00e2me avec ceux du psychologue, le sportif traite son corps comme une machine qui lui serait ext\u00e9rieure. L\u2019objet se met \u00e0 parler de lui-m\u00eame en objet\u2026 <\/p>\n<p class=\"textbody\">Je n\u2019aborderai pas ici \u00e9videmment la question insondable de l\u2019int\u00e9riorisation par les domin\u00e9\u00b7es des id\u00e9es, des valeurs, des repr\u00e9sentations, etc. dominantes. Je m\u2019en tiens \u00e0 des processus concrets, perceptibles, audibles dans le quotidien. Le discours objectif qui se donne pour repr\u00e9sentation de la soci\u00e9t\u00e9 et de chacun\u00b7e de nous, pour <em>science<\/em> de cette r\u00e9alit\u00e9-l\u00e0, confisque \u00e0 la source, d\u00e9nature et inhibe toute v\u00e9ritable <em>conscience <\/em>sociale. <\/p>\n<p class=\"textbody\">Or, en 68, pr\u00e9cis\u00e9ment, c\u2019est cela, une conscience sociale, qui a commenc\u00e9 \u00e0 se reconstituer. Les sociologues, les psychosociologues, les m\u00e9dias\u2026 se sont tus et si les politiciens nous ont parl\u00e9, ce n\u2019\u00e9tait plus pour nous s\u00e9duire mais pour nous menacer&#160;: l\u2019imposture \u00e9tait dissip\u00e9e. La parole prise directement et \u00e9galitairement par chacun\u00b7e et par tou\u00b7tes, la propagation de l\u2019\u00e9change horizontal et transgressif \u2013 transgressif des \u00e2ges, des r\u00f4les, des sexes, des cat\u00e9gories, etc. \u2013 mettait \u00e0 nu, dans le concret des exp\u00e9riences et avec les mots de la langue commune, la r\u00e9alit\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9, la communaut\u00e9 profonde des conditions, le sens de la solidarit\u00e9. <\/p>\n<p class=\"textbody\">Et, au moins dans certains moments du mouvement de mai, c\u2019est aussi l\u2019action qui a exerc\u00e9 ce pouvoir r\u00e9v\u00e9lateur. La pratique du mouvement du 22-Mars a \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement significative \u00e0 cet \u00e9gard. Personnellement, apr\u00e8s des ann\u00e9es de participation au groupe Socialisme ou Barbarie, et malgr\u00e9 nos audaces th\u00e9oriques, j\u2019\u00e9tais rest\u00e9 fig\u00e9 dans une conception traditionnelle de l\u2019action politique&#160;: elle se r\u00e9duisait essentiellement au discours. La pratique du mouvement du 22-Mars a \u00e9t\u00e9 pour moi une r\u00e9v\u00e9lation&#160;: je me suis rendu compte de l&#8217;influence du registre symbolique qu\u2019un groupe restreint d\u2019individus peut exercer sur une lutte sociale dont l\u2019ampleur le d\u00e9passe infiniment.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ce \u00ab&#160;mouvement&#160;\u00bb \u00e9tait n\u00e9 le 22 mars 1968, sur le campus de Nanterre (banlieue ouest de Paris) o\u00f9 l\u2019agitation allait croissant, lorsqu\u2019une centaine d\u2019\u00e9tudiant\u00b7es, majoritairement anarchistes, occup\u00e8rent le b\u00e2timent administratif de l\u2019universit\u00e9. La r\u00e9pression qui s\u2019ensuivit suscita des manifestations de solidarit\u00e9 souvent violentes qui s\u2019\u00e9tendirent peu \u00e0 peu \u00e0 tout le pays et finirent par entra\u00eener \u00e0 leur suite les travailleurs et travailleuses de toutes cat\u00e9gories, qui se mirent en gr\u00e8ve.<\/p>\n<p>Il n\u2019est pas question de comparer le mouvement du 22-Mars ni \u00e0 Socialisme ou Barbarie ni \u00e0 l\u2019Internationale Situationniste, dont les analyses d\u00e9vastatrices de la condition \u00e9tudiante ont jou\u00e9 un r\u00f4le dans le d\u00e9clenchement de la r\u00e9volte universitaire. Il n\u2019a exist\u00e9 que pendant quelques semaines et ce n\u2019\u00e9tait pas une organisation&#160;: il n\u2019avait pas de projet th\u00e9orique, il ne recrutait pas. On en faisait partie quand on y participait et quand on \u00e9tait \u00e9videmment d\u2019accord sur quelques id\u00e9es fondamentales. Il s\u2019\u00e9tait cr\u00e9\u00e9 dans l\u2019action et n\u2019a persist\u00e9 que tant qu\u2019il a pu agir pour radicaliser les luttes dans le sens de l\u2019unit\u00e9 et de l\u2019autonomie. <\/p>\n<p class=\"textbody\">Sch\u00e9matiquement, cette action pouvait prendre deux formes, souvent combin\u00e9es&#160;: la \u00ab&#160;provocation&#160;\u00bb et l\u2019\u00ab&#160;action exemplaire&#160;\u00bb. La provocation visait \u00e0 amener l\u2019adversaire (gouvernement, syndicats, Parti communiste \u2013 PCF\u2026&#160;) \u00e0 se d\u00e9masquer, \u00e0 trahir son caract\u00e8re r\u00e9actionnaire. L\u2019action exemplaire consistait \u00e0 prendre l\u2019initiative d\u2019intervenir en son nom propre dans une lutte, par des actes significatifs et compr\u00e9hensibles, afin d\u2019inciter par l\u2019exemple d\u2019autres forces \u00e0 \u00e9tendre cette action. En somme, il s\u2019agissait d\u2019ouvrir la situation, de montrer des possibilit\u00e9s en intervenant en son nom propre, sans chercher le moins du monde \u00e0 exercer une h\u00e9g\u00e9monie sur le mouvement. <\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019action est ainsi con\u00e7ue pour \u00e9veiller, stimuler la conscience par ce qu\u2019elle lui dit concr\u00e8tement, mais aussi par ce qu\u2019elle repr\u00e9sente \u2013 elle est \u00e0 la fois \u00ab&#160;en vraie grandeur&#160;\u00bb, et en m\u00eame temps, elle est une image qui synth\u00e9tise un sens et le rend perceptible par la sensibilit\u00e9 comme par la raison. Et d\u2019une certaine fa\u00e7on, au moins pendant les premiers temps, ce mouvement du 22-Mars, de par sa seule existence, a \u00e9t\u00e9 cela aussi pour l\u2019ensemble des protagonistes de mai, du moins ceux qui n\u2019\u00e9taient pas enferm\u00e9s dans la logique l\u00e9niniste des \u00ab&#160;groupuscules&#160;\u00bb&#160;: \u00e0 la fois un foyer, un moteur et une figure qui permet de se voir et de se comprendre. Une force \u00e0 la fois r\u00e9elle et symbolique. <\/p>\n<div id=\"attachment_6510\" style=\"width: 700px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/PAR339246.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-6510\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/05\/PAR339246-1024x682.jpg\" alt=\"\" width=\"690\" height=\"460\" class=\"size-large wp-image-6510\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-6510\" class=\"wp-caption-text\">Paris, 14e arrondissement \/ Nuit du 10 au 11 juin \/ \u00c9meute au croisement du boulevard Pasteur et de la rue de Vaugirard \/ Photo Bruno Barbey<\/p><\/div>\n<p class=\"textbody\">Plus important peut-\u00eatre, il a concentr\u00e9 en lui et \u00e9claire aujourd\u2019hui encore un mode d\u2019\u00eatre paradoxal du mouvement de mai comme de tous les mouvements v\u00e9ritablement transgressifs&#160;: ils se produisent \u00e0 la fois ici et maintenant et dans l\u2019universel et le futur, ils vivent r\u00e9ellement le possible. Ils offrent une exp\u00e9rience et une jouissance imm\u00e9diate d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 qui n\u2019existe pas encore, mais que pr\u00e9figure une socialit\u00e9 authentique, c\u2019est-\u00e0-dire sans codes qui figent et s\u00e9parent, ni instrumentalisation, une perp\u00e9tuelle mise en \u0153uvre de cette \u00ab&#160;facult\u00e9 de commencer&#160;\u00bb par quoi Arendt traduisait \u00ab&#160;libert\u00e9&#160;\u00bb. <\/p>\n<p class=\"textbody\">La dynamique du mouvement se fondait ainsi sur cette triple exigence de l\u2019\u00e9galit\u00e9, de l\u2019activit\u00e9 et de la positivit\u00e9 imm\u00e9diate. Elle s\u2019est bris\u00e9e lorsque s\u2019est r\u00e9instaur\u00e9 le r\u00e9gime de la hi\u00e9rarchie, de la passivit\u00e9 et du pr\u00e9sent toujours d\u00e9cevant. Dans ce processus, les syndicats ont une lourde responsabilit\u00e9. La fermeture des usines en gr\u00e8ve et l\u2019occupation ramen\u00e9e \u00e0 de simples tours de garde confi\u00e9s \u00e0 une poign\u00e9e de militants syndicaux charg\u00e9s de prot\u00e9ger le mat\u00e9riel contre les vandales gauchistes n\u2019ont pas seulement emp\u00each\u00e9 les contacts entre \u00e9tudiant\u00b7es et ouvrier\u00b7es. La division entre dirigeants et ex\u00e9cutants s\u2019est trouv\u00e9e r\u00e9tablie au sein m\u00eame de la communaut\u00e9 des gr\u00e9vistes et, plus grave peut-\u00eatre encore, la grande majorit\u00e9 d\u2019entre elles et eux, d\u00e9s\u0153uvr\u00e9\u00b7es, sont all\u00e9\u00b7es \u00ab&#160;p\u00eacher \u00e0 la ligne&#160;\u00bb, comme on disait alors. Certes, ils n\u2019y \u00e9taient pas contraint\u00b7es, mais puisque les syndicats affirmaient s\u2019occuper de tout\u2026 Ainsi, ce qu\u2019aujourd\u2019hui ne donnait plus, il ne restait plus qu\u2019\u00e0 l\u2019attendre du lendemain, et du bon vouloir des syndicats et des patrons.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il y a l\u00e0 une rude le\u00e7on politique. On a reproch\u00e9 au mouvement de mai de n\u2019avoir pas pos\u00e9 le probl\u00e8me politique comme tel. Il ne l\u2019a certes pas pos\u00e9 explicitement, mais dans les faits, il a indiqu\u00e9, comme bien d\u2019autres moments r\u00e9volutionnaires, la voie \u00e0 suivre pour le r\u00e9soudre. La subversion de <em>la<\/em> politique ne s\u2019accomplit que par l\u2019irruption <em>du<\/em> politique, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019invasion de la sc\u00e8ne publique par un sujet collectif qui entreprend de g\u00e9rer lui-m\u00eame directement et de fa\u00e7on \u00e9galitaire les affaires de la soci\u00e9t\u00e9. En 68, ce sujet collectif a \u00e0 peine eu le temps de commencer \u00e0 se constituer sur la base d\u2019une conscience sociale lucide et de d\u00e9finir les obstacles institutionnels \u00e0 son action \u2013 gouvernement, partis, syndicats, incarnations autoproclam\u00e9es de la conscience du prol\u00e9tariat\u2026 \u2013, mais cela avait suffi pour qu\u2019ils perdent \u2013 au moins pendant quelques jours \u2013 tout contenu, tout sens et toute prise sur la r\u00e9alit\u00e9. Il semble \u00e9galement avoir compris (et en tout cas, il nous aide \u00e0 comprendre) \u00e0 quel point, dans un \u00c9tat moderne, il est vain de chercher \u00e0 subvertir de l\u2019int\u00e9rieur la politique \u2013 ce dispositif institutionnel permettant \u00e0 une fraction de la soci\u00e9t\u00e9 de la diriger tout enti\u00e8re et impliquant la s\u00e9paration entre dirigeants et dirig\u00e9\u00b7es, entre repr\u00e9sentants et repr\u00e9sent\u00e9\u00b7es, entre actifs et passifs, etc. Hobsbawm, dans <em>L\u2019\u00c8re des empires,<\/em> a bien montr\u00e9 comment l\u2019invention du parti de masse avait parfaitement verrouill\u00e9 le suffrage universel. Quant \u00e0 l\u2019emprise sur nous de la \u00ab&#160;fausse parole&#160;\u00bb, ce n\u2019est pas la d\u00e9nonciation qui la fera taire, mais bien la prise de la parole par toutes et tous.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avant de partir aux \u00c9tats-Unis rejoindre le penseur \u00e9cologiste libertaire Murray Bookchin, Daniel Blanchard s\u2019engagea pleinement dans le mouvement du 22-Mars, puis dans les comit\u00e9s d\u2019action durant le bouillonnant printemps fran\u00e7ais de 1968. Proche un moment de Guy Debord, avec qui il r\u00e9dige en 1960 les Pr\u00e9liminaires pour une d\u00e9finition de l\u2019unit\u00e9 du programme r\u00e9volutionnaire, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":6512,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[78],"tags":[279,163,363,414,415,55,416,417,220],"class_list":["post-6498","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-le-lundi-au-soleil","tag-autonomie","tag-histoire","tag-histoire-des-luttes","tag-mai-68","tag-mouvement-du-22-mars","tag-mouvement-social","tag-situationniste","tag-socialisme-ou-barbarie","tag-travail"],"wps_subtitle":"Actualit\u00e9 de Mai-68","_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6498","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6498"}],"version-history":[{"count":0,"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6498\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6498"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6498"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6498"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}