{"id":6654,"date":"2018-06-04T00:23:43","date_gmt":"2018-06-03T22:23:43","guid":{"rendered":"http:\/\/jefklak.org\/?p=6654"},"modified":"2018-06-04T00:23:43","modified_gmt":"2018-06-03T22:23:43","slug":"je-men-vais-lire-en-refilmant","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/2018\/06\/04\/je-men-vais-lire-en-refilmant\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0Je m\u2019en vais lire en refilmant\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"<div class=\"intro\">\n<p class=\"textbody\">Martine Rousset fait des films depuis 1977, des films en pellicule, depuis toujours et tant que ce sera possible. Elle a grandi \u00e0 Frontignan, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de S\u00e8te, o\u00f9 elle est retourn\u00e9e vivre, apr\u00e8s avoir travaill\u00e9 pendant 35\u00a0ans dans un mus\u00e9e parisien. \u00c9tudiante en philosophie \u00e0 Montpellier dans les ann\u00e9es post-1968, elle suit les cours d\u2019Henri Agel, pionnier de l\u2019enseignement du cin\u00e9ma \u00e0 l\u2019universit\u00e9 \u2013\u00a0une nouveaut\u00e9 directement issue de mai. Des ann\u00e9es d\u2019\u00e9tudes scand\u00e9es par \u00ab\u00a0une majorit\u00e9 de gr\u00e8ves et d\u2019occupation des locaux, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019av\u00e8nement de la r\u00e9volution socialiste\u00a0\u00bb, comme elle le dit elle-m\u00eame.<!--more--><\/p>\n<p class=\"textbody\">Et puis les ann\u00e9es de plomb qui ont suivi, tr\u00e8s destructrices autour d\u2019elle. Autour de 1975, elle s\u2019installe \u00e0 Paris pour suivre l\u2019enseignement d\u2019une \u00e9cole de cin\u00e9ma et fait la rencontre du <a class=\"website-link\" href=\"http:\/\/www.cjcinema.org\/\">Collectif Jeune Cin\u00e9ma<\/a>\u00a0<span class=\"footnote_referrer\"><a onclick=\"footnote_moveToAnchor_6654_1('footnote_plugin_reference_6654_1_1');\" ><sup id=\"footnote_plugin_tooltip_6654_1_1\" class=\"footnote_plugin_tooltip_text\">1<\/sup><\/a><span id=\"footnote_plugin_tooltip_text_6654_1_1\" class=\"footnote_tooltip\"><\/span><\/span>, une \u00ab\u00a0coop\u00e9rative\u00a0\u00bb de distribution de films cr\u00e9\u00e9e en 1971 qui organise \u00e0 cette \u00e9poque des projections \u00e0 la Maison des Jeunes de St-Michel. Elle se lie d\u2019amiti\u00e9 avec les cin\u00e9astes du collectif, en particulier Patrice Kirchhofer, G\u00e9rard Courant et Marcel Maz\u00e9.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Dans la seconde moiti\u00e9 des ann\u00e9es 1970, le Collectif Jeune Cin\u00e9ma programme \u00e9galement la section \u00ab\u00a0Cin\u00e9ma diff\u00e9rent\u00a0\u00bb du festival d\u2019Hy\u00e8res, o\u00f9 sont montr\u00e9s les films de Marguerite Duras, Jackie Raynal, Pierre Cl\u00e9menti,Stephen Dwoskin, Chantal Akerman, Alejandro Jodorowsky, Adolfo Arrieta et bien d\u2019autres \u2013 dans un intense bouillonnement auquel elle participe. Mais le collectif est \u00e0 la veille d\u2019une scission, sur des motifs essentiellement politiques, qui donne naissance \u00e0 la \u00ab\u00a0Coop\u00e9rative des cin\u00e9astes\u00a0\u00bb, aventure dans laquelle elle s\u2019accorde avec Patrice Kirchhofer, G\u00e9rard Courant, Louis Skorecki, David Wharry, les Meichler et d\u2019autres. Aujourd\u2019hui, <a class=\"website-link\" href=\"http:\/\/rou.moonfruit.fr\/\">tous les films de Martine Rousset<\/a>\u00a0[2. Filmographie et textes sur &lt;rou.moonfruit.fr&gt;.] sont distribu\u00e9s par une troisi\u00e8me structure, cr\u00e9\u00e9e en 1982, <a class=\"website-link\" href=\"https:\/\/lightcone.org\/fr\">Light Cone<\/a>\u00a0[3. &lt;lightcone.org&gt;].<\/p>\n<p class=\"textbody\">Cet article est issu de la chronique Cin\u00e9-Persistances, du deuxi\u00e8me num\u00e9ro de la <a href=\"http:\/\/jefklak.org\/revue-papier\/\">revue papier <em>Jef Klak<\/em><\/a>, \u00ab\u00a0<a href=\"http:\/\/jefklak.org\/bout-dficelle-numero-2-apercu-et-sommaire\/\">Bout d\u2019ficelle<\/a>\u00a0\u00bb, encore disponible en librairie.<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"question\"><span class=\"bold-body\">Tu as vu les films de Marguerite Duras au festival d\u2019Hy\u00e8res dans les ann\u00e9es 1975-78\u00a0?<\/span><\/p>\n<p class=\"textbody\">Oui\u00a0! Elle \u00e9tait l\u00e0, elle \u00e9tait assez copine avec Dominique Noguez\u00a0[4. \u00c9crivain et critique de cin\u00e9ma, d\u00e9fenseur notamment dans les ann\u00e9es 1970 du cin\u00e9ma underground et des films de Marguerite Duras.] et avec Marcel Maz\u00e9\u00a0[5. Programmateur, cin\u00e9aste et fondateur du Collectif Jeune Cin\u00e9ma.] \u00e0 qui elle avait confi\u00e9 la distribution de certains de ses films. C\u2019\u00e9tait quelqu\u2019un qui \u00e9tait tr\u00e8s pr\u00e9sent, qui aimait bien parler avec les autres, sans mondanit\u00e9. Tout le monde parlait avec elle. C\u2019\u00e9tait une radicale emmerdeuse et le contraire d\u2019une mondaine.<\/p>\n<p class=\"question\">Et tu as commenc\u00e9 tout naturellement \u00e0 faire des films\u00a0?<\/p>\n<p class=\"textbody\">J\u2019ai commenc\u00e9 par faire un film avec des photos. Le <em>Carolyn I<\/em>, en 1977, avec les trois photos refilm\u00e9es qui se succ\u00e8dent. Et je l\u2019ai fait avec Kirchhofer\u00a0[6. Patrice Kirchhofer, cin\u00e9aste exp\u00e9rimental. \u00c9galement technicien pour ses camarades, il d\u00e9fend en 1978 l\u2019id\u00e9e de cr\u00e9er un atelier de production commun aux cin\u00e9astes ind\u00e9pendants. Pour une plong\u00e9e dans cette \u00e9poque de grande vivacit\u00e9 des cin\u00e9mas exp\u00e9rimentaux et militants, et du frottement entre les deux, lire par exemple <a class=\"website-link\" href=\"http:\/\/derives.tv\/Les-rapports-vert-gris-et-vert-de\">\u00ab\u00a0Les rapports vert, gris et vert-de-gris (Le cin\u00e9ma exp\u00e9rimental ou l\u2019institutionnalisation impossible)\u00a0\u00bb<\/a>, D\u00e9rive.tv, Texte de Jean-Marc Manach, 2001. ], parce que je ne la tenais pas, la cam\u00e9ra. Par contre, je l\u2019ai mont\u00e9 toute seule, j\u2019ai travaill\u00e9 le son toute seule, m\u00eame si Kirchho m\u2019a mis sur des pistes.<\/p>\n<p class=\"question\">Et pourquoi Carolyn Carlson\u00a0?<\/p>\n<p class=\"textbody\">Parce que je l\u2019avais vue danser en Avignon, et fait un entretien avec elle pour l\u2019\u00e9cole de cin\u00e9ma. J\u2019aimais cette danseuse sans pour autant aimer sp\u00e9cialement la danse. Je trouvais qu\u2019elle avait un lyrisme math\u00e9matique, \u00e7a me parlait, comme peuvent me parler un \u00e9crit ou un paysage. C\u2019\u00e9tait un travail tr\u00e8s abstrait, une abstraction lyrique qui me plaisait beaucoup. J\u2019ai fait trois films avec elle, dont un en triple \u00e9cran. Ensuite, je me suis essay\u00e9e \u00e0 la peinture, la teinture, on pourrait m\u00eame dire la sculpture sur pellicule avec <em>Le R\u00e9verb\u00e8re<\/em>, mais je n\u2019ai pas prolong\u00e9 l\u2019exp\u00e9rience parce que \u00e7a ne m\u2019int\u00e9ressait pas trop. Je ne suis pas m\u00e9contente du film, mais j\u2019avais la sensation d\u2019obturer quelque chose. J\u2019avais plus envie de continuer de voir. Qu\u2019est-ce qu\u2019on <em>voit<\/em>\u00a0?<\/p>\n<p class=\"question\">Dans ton cin\u00e9ma, on pourrait dire que l\u2019image cin\u00e9matographique commence quand tu renonces \u00e0 vouloir \u00ab\u00a0montrer\u00a0\u00bb, un peu comme le po\u00e8te renonce \u00e0 vouloir simplement dire.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il m\u2019a fallu du temps pour savoir \u00e7a. Cherche<em> ce que voit la cam\u00e9ra, l\u00e0 o\u00f9 le regard se porte sans y voir<\/em>. C\u2019est plus par l\u00e0 qu\u2019il me semblait int\u00e9ressant de chercher, plut\u00f4t que de peindre sur la pellicule.<\/p>\n<p class=\"question\">Comment apprend-on cette libert\u00e9 qu\u2019il y a dans tes films\u00a0?<span class=\"bold-body\"><br \/>\n<\/span>Il y a une radicalit\u00e9, mais aussi une libert\u00e9.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il y a plus de libert\u00e9 que de radicalit\u00e9, je pense. Et la libert\u00e9, \u00e7a ne s\u2019apprend pas, \u00e7a ne s\u2019organise pas, \u00e7a se prend comme on prend le large ou la poudre d\u2019escampette\u2026 Il faut quelque croyance et jamais de certitude. Savoir par exemple qu\u2019on fait peut-\u00eatre des \u00eeles d\u00e9sertes, o\u00f9 personne n\u2019abordera, et trouver \u00e7a exaltant.<\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/player.vimeo.com\/video\/162866721\" width=\"640\" height=\"480\" frameborder=\"0\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/vimeo.com\/162866721\">KLEIST<\/a> from <a href=\"https:\/\/vimeo.com\/user24202013\">martine rousset<\/a> on <a href=\"https:\/\/vimeo.com\">Vimeo<\/a>.<\/p>\n<p class=\"question\">Comment en vient-on \u00e0 renoncer aux fa\u00e7ons de faire dominantes, \u00e0 ne plus se soucier de la norme technique que l\u2019industrie du cin\u00e9ma a forg\u00e9e\u00a0? Est-ce que c\u2019est en voyant des films\u00a0? En faisant des rencontres\u00a0?<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ce sont des rencontres avec des gens qui t\u2019ouvrent des portes dans la t\u00eate. Avec Kirchho, sur le premier <em>Carolyn<\/em>, quand une des trois photos qu\u2019on avait film\u00e9es est sortie floue, j\u2019ai dit\u00a0: \u00ab\u00a0Merde, il faut qu\u2019on recommence\u00a0\u00bb et lui qui dit\u00a0: \u00ab\u00a0Non, c\u2019est bien comme \u00e7a. Pourquoi faudrait-il que ce soit net\u00a0?\u00a0\u00bb Il y aussi la lecture\u00a0: la litt\u00e9rature est un champ qui est beaucoup plus libre que l\u2019image, depuis toujours, elle est le lieu m\u00eame de la libert\u00e9. Et en ces ann\u00e9es-l\u00e0, l\u2019id\u00e9e de la litt\u00e9rature \u00e9tait passionn\u00e9ment pr\u00e9sente, y compris dans le cin\u00e9ma\u00a0: Marguerite Duras, Claude Simon, Michel Butor, le Nouveau roman\u2026 Borges \u00e9tait vivant et Faulkner toujours l\u00e0. Nous sommes une g\u00e9n\u00e9ration qui a appris \u00e0 lire avec <em>Le bruit et la fureur<\/em>\u00a0[7. Roman de William Faulkner (1929).] et <em>Moderato cantabile<\/em>\u00a0[8. Roman de Marguerite Duras (1958).] \u2014 et le film d\u2019Eustache, <em>La maman et la putain<\/em>\u00a0[9. Film de Jean Eustache avec Fran\u00e7oise Lebrun, Bernadette Lafont et Jean-Pierre L\u00e9aud, 1973.], tellement \u00e9crit, \u00e9tait arriv\u00e9 comme un s\u00e9isme. Par l\u00e0-dessus d\u00e9barquaient de plus loin les films d\u2019Andy Warhol et de Jonas Mekas. Les alchimies \u00e9taient sacr\u00e9ment bouillonnantes, avec un go\u00fbt de la marge bien ancr\u00e9. Nous vomissions l\u2019institution\u00a0: je me souviens que le jour de l\u2019inauguration de Beaubourg en 1977, la Coop\u00e9rative des cin\u00e9astes projetait ses films \u00e0 Chilly\u2013Mazarin dans l\u2019Essonne\u00a0; le lendemain l\u2019un de nos comparses qui scribouillait \u00e0<em> Lib\u00e9<\/em> titrait\u00a0: \u00ab\u00a0Chilly-Mazarin contre Beaubourg\u00a0\u00bb\u2026<\/p>\n<p class=\"textbody\">Et aussi travailler avec les outils de ses propres mains, sans fric, dans sa cuisine. Kirchho, qui moulinait d\u00e9j\u00e0 ses films dans sa douche avec une petite cuve \u00e0 manivelle, m\u2019avait pouss\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0Il faut filmer, il faut tourner.\u00a0\u00bb Donc j\u2019ai tout de suite eu cette cam\u00e9ra, avec cet objectif, cette Beaulieu 16\u00a0mm qu\u2019un ami avait piqu\u00e9e pour moi dans un magasin, et qui marche toujours\u00a0! Prendre une cam\u00e9ra et travailler avec sans avoir une connaissance particuli\u00e8re de la technique, bien qu\u2019ayant fait une \u00e9cole de cin\u00e9ma \u2013\u00a0nous n\u2019allions jamais en cours\u00a0!<\/p>\n<p class=\"textbody\">Les outils te parlent et si tu \u00e9coutes bien, tu entends imm\u00e9diatement qu\u2019une cam\u00e9ra est une invention autrement plus riche que les 24 images par seconde auxquelles l\u2019asservit l\u2019industrie. J\u2019ai tout de suite bien aim\u00e9 le 16\u00a0mm. J\u2019ai commenc\u00e9 par le 16, apr\u00e8s je suis venue au Super-8, pas pour faire plus simple, au contraire\u00a0! J\u2019ai tout de suite per\u00e7u la \u00ab\u00a0page d\u2019\u00e9criture\u00a0\u00bb qu\u2019\u00e9tait ce format. Sa dimension, c\u2019\u00e9tait la page. Et j\u2019ai tout de suite aim\u00e9 les images \u00ab\u00a0\u00e9l\u00e9mentaires\u00a0\u00bb. Ne pas vouloir lisser ou sophistiquer, chercher \u00e0 prendre le pouvoir sur les choses. J\u2019ai toujours eu envie d\u2019images \u00e9l\u00e9mentaires, parce que cet \u00e9l\u00e9mentaire-l\u00e0 peut capter plus de choses qu\u2019en dominant le cadre.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00c7a ne m\u2019a jamais trop int\u00e9ress\u00e9e, le travail du cadre, la ma\u00eetrise de la vis\u00e9e. Moi, ce qui m\u2019int\u00e9resse c\u2019est la vision. La vision, c\u2019est ce qui se passe entre toi, ta cam\u00e9ra et vers o\u00f9 tu es en train de chercher quelque chose. J\u2019arrive \u00e0 le formuler maintenant, mais je pense que d\u00e8s le d\u00e9part, j\u2019avais envie de \u00e7a. Avec des d\u00e9clencheurs\u00a0: la phrase de Kirchhofer, la vision d\u2019<em>Eug\u00e9nie de Franval <\/em>de Skorecki\u00a0[10. <em>Eug\u00e9nie de Franval<\/em> est un film de 1974 du critique et cin\u00e9aste Louis Skorecki, \u00e0 partir d\u2019une nouvelle de Sade.], cette fa\u00e7on de dire le texte pendant deux plombes en continu, un peu comme chez les Straub, avec <em>Othon<\/em>\u00a0[11. <em>Les yeux ne veulent pas en tout temps se fermer <\/em>ou <em>Peut-\u00eatre qu\u2019un jour Rome se permettra de choisir \u00e0 son tour (Othon)<\/em> est un film de 1969 de <a class=\"website-link\" href=\"http:\/\/straub-huillet.com\/\">Danielle Huillet et Jean-Marie Straub<\/a> d\u2019apr\u00e8s la pi\u00e8ce \u00e9ponyme de Corneille.] par exemple\u00a0: des signes qui te font voir que tu es sur un chemin voisin. Ce ne sont pas des influences, ni des raisonnements ou des analyses. Ce sont des \u00e9chos qui esquissent des chemins, qui te montrent un champ, et tu t\u2019approches. Et il ne faut pas oublier non plus le MLF\u00a0[12. Mouvement de lib\u00e9ration des femmes, prenant son essor dans la foul\u00e9e de Mai-68.] tout pr\u00e8s\u00a0: les filles y allaient \u00e0 l\u2019instinct avec un aplomb d\u2019enfer.<\/p>\n<p class=\"question\">Il n\u2019y a pas eu tout de suite dans tes films la n\u00e9cessit\u00e9 du texte. Dans les Carolyn, il n\u2019y a pas de texte.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Non, mais on y vient\u00a0; Carlson c\u2019est la danseuse-calligraphe, et le premier o\u00f9 le texte appara\u00eet, c\u2019est le <em>Mansfield K.<\/em> en 1988, avec le texte de Katherine Mansfield\u00a0[13. \u00c9crivaine et po\u00e9tesse britannique (1888-1923).] qui est peut-\u00eatre \u00e0 l\u2019\u00e9crit ce que Carlson est \u00e0 la danse. Il y a quelque chose de ce glissement-l\u00e0.<\/p>\n<p class=\"question\">Un texte en anglais\u2026<\/p>\n<p class=\"textbody\">Et je ne parle pas anglais\u00a0! Mais, \u00e7a ne fait rien, \u00e7a s\u2019est tr\u00e8s bien pass\u00e9\u00a0! L\u00e0, je le comprenais. Et apr\u00e8s, \u00e7a m\u2019a donn\u00e9 envie d\u2019\u00e9crire en me disant\u00a0: \u00ab\u00a0Tu vas peut-\u00eatre arr\u00eater de faire des films et \u00e9crire\u00a0\u00bb, et j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 r\u00e9diger des r\u00e9cits, mais qui sont revenus tout de suite au cin\u00e9ma. <em>\u00c9t\u00e9<\/em>, en 1991, m\u2019a imm\u00e9diatement ramen\u00e9e \u00e0 mon travail d\u2019image. J\u2019en parlais souvent avec Yann Beauvais\u00a0[14. Cin\u00e9aste, programmateur et co-fondateur de Light Cone (voir note 3).] \u00e0 l\u2019\u00e9poque, je lui disais \u00ab\u00a0Merde, je voudrais \u00e9crire, j\u2019en ai marre de faire des films\u00a0\u00bb, et il me renvoyait\u00a0: \u00ab\u00a0\u00c9crire c\u2019est ton chemin pour aller \u00e0 ton cin\u00e9ma, alors, arr\u00eate, \u00e9cris et fais des films.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"question\">Il y a des films, comme <em>Chemins<\/em>, le dernier que tu as termin\u00e9, o\u00f9 le texte est absolument central et d\u2019autres o\u00f9 il n\u2019y a pas la n\u00e9cessit\u00e9 du texte, comme <em>Istanbul<\/em>.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il n\u2019y a pas la n\u00e9cessit\u00e9 du texte, parce que cette ville est d\u00e9j\u00e0 un \u00e9crit\u00a0: elle est \u00e0 lire, \u00e0 d\u00e9chiffrer, mais par contre il y a du son et du silence. D\u2019ailleurs, pour le son et le silence, c\u2019est la m\u00eame chose, je n\u2019aime pas les sons sophistiqu\u00e9s, les sons \u00ab\u00a0l\u00e9ch\u00e9s\u00a0\u00bb, ni les silences lisses.<\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/player.vimeo.com\/video\/139206368\" width=\"640\" height=\"480\" frameborder=\"0\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/vimeo.com\/139206368\">istanbul<\/a> from <a href=\"https:\/\/vimeo.com\/user24202013\">martine rousset<\/a> on <a href=\"https:\/\/vimeo.com\">Vimeo<\/a>.<\/p>\n<p class=\"question\">C\u2019est une constante dans tes films, ce c\u00f4t\u00e9 \u00ab\u00a0brut de d\u00e9coffrage\u00a0\u00bb. Les traits de construction sont encore en-dessous.<\/p>\n<p class=\"textbody\">C\u2019est \u00ab\u00a0cabane\u00a0\u00bb\u00a0! Je fais des films \u00ab\u00a0cabane\u00a0\u00bb. Rien \u00e0 voir avec l\u2019art brut, qui est une id\u00e9ologie boucl\u00e9e, mais c\u2019est abrupt et rugueux. Il y a des asp\u00e9rit\u00e9s, pas pour alourdir \u2013 je ne pense pas faire des films qui p\u00e8sent \u2013, mais ils sont un peu calleux\u2026 Les raffinements me r\u00e9pugnent, les raffinements, c\u2019est toujours un peu obsc\u00e8ne, non\u00a0?<\/p>\n<p class=\"question\">Ce sont des films malpolis\u2026<\/p>\n<p class=\"textbody\">Malpolis\u00a0! Je fais des films \u00ab\u00a0mal-polis\u00a0\u00bb, \u00e7a me pla\u00eet, \u00e7a\u00a0! Sans pour autant le rechercher de fa\u00e7on syst\u00e9matique et mani\u00e9riste. C\u2019est mon faire \u00e0 moi. J\u2019ai pas envie de les lisser et j\u2019ai pas du tout envie de les scratcher expr\u00e8s non plus. Ce sont des chemins\u2026 non goudronn\u00e9s\u00a0!<\/p>\n<p class=\"question\">Comment dirais-tu que tu travailles le rapport entre le son, l\u2019image et le texte\u00a0?<\/p>\n<p class=\"textbody\">Laisse-moi r\u00e9fl\u00e9chir\u2026 Par exemple, une fois je me baladais en Normandie, il pleuvait, c\u2019\u00e9tait l\u2019hiver, j\u2019\u00e9tais avec des copains. Nous \u00e9tions dans les bois, couverts de boue et on est pass\u00e9s devant un champ avec un grand transformateur \u00e9lectrique des ann\u00e9es 1950, en pierre, tr\u00e8s haut. Il pleuvait, c\u2019\u00e9tait tout noir, je suis pass\u00e9e devant et je dis\u00a0: \u00ab\u00a0Tiens, \u00e7a c\u2019est du Musil\u00a0[15. \u00c9crivain autrichien (1880-1942) auteur notamment de <em>L\u2019homme sans qualit\u00e9s<\/em>.]\u00a0\u00bb. En gros, c\u2019est \u00e7a. Quand il y a film avec texte, c\u2019est qu\u2019il y a une rencontre entre un paysage et un texte. Non pas un paysage qui illustre un texte ou un texte qui va illustrer un paysage, mais un lien de similarit\u00e9, comme si les racines du texte \u00e9taient dans ce paysage, comme si les racines du paysage \u00e9taient dans ce texte.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Pour <em>Chemins<\/em>, \u00e7a s\u2019est pass\u00e9 exactement de la m\u00eame fa\u00e7on. Ce chemin-l\u00e0, c\u2019est un chemin d\u2019enfance, ici aux Aresquiers, pr\u00e8s des rives de l\u2019\u00e9tang de Vic\u00a0: je peux le faire en v\u00e9lo, \u00e0 pied, je le connais par c\u0153ur, je peux t\u2019y amener les yeux band\u00e9s. Et sur le tard, j\u2019ai lu ce texte de Julien Gracq\u00a0[16. \u00c9crivain fran\u00e7ais n\u00e9 en 1910 et mort en 2007. Son \u0153uvre est publi\u00e9e chez Jos\u00e9 Corti. ] que je ne connaissais pas, qui date des ann\u00e9es 1970. Un des seuls textes qu\u2019il n\u2019a pas fini. Je l\u2019ai lu \u00e0 Paris, puis l\u2019\u00e9t\u00e9 en revenant ici, je me balade aux Aresquiers et me dis\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est l\u00e0\u00a0! c\u2019est l\u00e0\u00a0!\u00a0\u00bb Bien \u00e9videmment, c\u2019est en Italie que \u00e7a se passe, une guerre ancienne, tu ne sais pas, mais en m\u00eame temps, <em>c\u2019est l\u00e0<\/em>.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le cin\u00e9ma peut essayer de voir ce que veux dire ce\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est l\u00e0\u00a0\u00bb. Quelle est la racine commune\u00a0? Est-ce que ce paysage pr\u00e9c\u00e8de ce texte, est-ce que ce texte existe parce que ce paysage existe dans le monde\u00a0? Comment \u00e7a se rencontre, comment passe le texte dans le paysage, comment le paysage passe dans ce texte\u00a0? C\u2019est fragile, \u00e7a, ce n\u2019est pas l\u00e0 pour imposer des certitudes ou des analyses. D\u2019o\u00f9 les parties en noir &amp; blanc dans le film, qui sont <em>comme des images qui sont pass\u00e9es par le texte<\/em>, revenantes. J\u2019ai juste envie d\u2019aller dans certains lieux avec la cam\u00e9ra, un micro, le Sony Pro, filmer avec une certaine lumi\u00e8re et attendre qu\u2019il se passe quelque chose.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il faut \u00eatre tr\u00e8s contemplatif, y aller tout le temps, et \u00e7a peut v\u00e9ritablement prendre dix ans\u00a0: il faut attendre, <em>devenir la montagne pour peindre la montagne<\/em>, disaient les vieux Chinois. La peinture chinoise de la fin du XVII<sup>e<\/sup> m\u2019apprend beaucoup\u00a0: Zhu Da, Shitao, avec ses <em>Propos sur la peinture du moine Concombre-amer<\/em>\u2026 Le moine Concombre-amer, c\u2019est Shitao lui-m\u00eame qui \u00e9tait un brin ermite et de tr\u00e8s mauvais caract\u00e8re, et \u00e7a dit d\u00e9j\u00e0 tout du cin\u00e9ma.<\/p>\n<p class=\"question\">Tu dis que l\u2019image que tu filmes, tu ne la vois pas tout de suite, que c\u2019est une sp\u00e9cificit\u00e9 de ce m\u00e9dium.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Je ne la <em>reconnais<\/em> pas tout de suite. Je la filme, en g\u00e9n\u00e9ral dix ou quinze fois\u00a0: j\u2019arpente, je reviens jusqu\u2019\u00e0 ce que quelque chose soit \u00e9puis\u00e9. Apr\u00e8s, je d\u00e9veloppe, et si je peux d\u00e9velopper moi-m\u00eame, c\u2019est tr\u00e8s bien\u00a0: en labo, d\u00e9velopper, c\u2019est ce que je pr\u00e9f\u00e8re. Ensuite, je la regarde et je dis\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est la merde, il n\u2019y a rien.\u00a0\u00bb Il n\u2019y a jamais rien. Apr\u00e8s, j\u2019attends. Tu peux attendre deux jours, dix jours ou dix ans, et au bout de deux jours, dix jours ou dix ans, tu as oubli\u00e9, et tu la re-regardes et l\u00e0, tu dis\u00a0: \u00ab\u00a0Ah, voil\u00e0\u00a0!\u00a0\u00bb C\u2019est l\u00e0, tu la reconnais. Il y a eu cette premi\u00e8re r\u00e9v\u00e9lation dans le geste technique, chimique de voir monter l\u2019image, et apr\u00e8s, il y a la r\u00e9v\u00e9lation qui doit se faire en toi de reconnaissance de cette image et de ce qu\u2019elle te dit. Et \u00e7a, j\u2019ai l\u2019impression que \u00e7a se passe derri\u00e8re mon dos, c\u2019est une histoire d\u2019inconscient, le temps d\u2019une trajectoire m\u00e9morielle. Walter Benjamin en parle, en disant que le cin\u00e9ma introduit dans l\u2019image \u00ab\u00a0l\u2019inconscient visuel\u00a0[17. Dans \u00ab\u00a0L\u2019\u0153uvre d\u2019art \u00e0 l\u2019\u00e9poque de sa reproductibilit\u00e9 technique\u00a0\u00bb (1939).]\u00a0\u00bb. C\u2019est par l\u00e0 que chez moi \u00e7a travaille et c\u2019est pour \u00e7a que je mets du temps \u00e0 reconna\u00eetre les images. Apr\u00e8s, quand je les ai reconnues, je passe au montage et \u00e7a va. D\u2019o\u00f9 l\u2019id\u00e9e que je n\u2019ai pas envie de m\u2019\u00e9puiser \u00e0 \u00e9talonner une copie finale et de la travailler, parce que c\u2019est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, c\u2019est bon. Pas besoin de mettre un peu plus de vert, un peu plus de rouge.<\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/player.vimeo.com\/video\/130196959\" width=\"640\" height=\"362\" frameborder=\"0\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/vimeo.com\/130196959\">cr\u00e9puscule aux aresquiers<\/a> from <a href=\"https:\/\/vimeo.com\/user24202013\">martine rousset<\/a> on <a href=\"https:\/\/vimeo.com\">Vimeo<\/a>.<\/p>\n<p class=\"question\">Au moment du montage, il y a tout de m\u00eame la question de l\u2019agencement du texte, des sons et des images. Comment tu vois \u00e7a\u00a0?<\/p>\n<p class=\"textbody\">Je ne sais pas trop parler du montage. C\u2019est long, aff\u00fbt\u00e9, et en m\u00eame temps c\u2019est assez l\u00e9ger. Je l\u00e2che prise au moment du montage.<\/p>\n<p class=\"question\">Tu montes en 16\u00a0mm, sur la table de montage qui est dans ton garage.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Je monte en 16\u00a0mm, en double bande, avec du son magn\u00e9tique, et il y a une seule piste son. Je coupe et je colle, tranquillement, je choisis mes plans. Je prends bien garde au son et aux silences. C\u2019est tr\u00e8s important. Pour l\u2019image, l\u2019agencement se pr\u00e9sente assez facilement. Avant de monter, je regarde beaucoup ce que j\u2019ai fait au projecteur. Une fois les images choisies, je regarde tout au projecteur, c\u2019est pour \u00e7a que mes copies de travail sont un peu ray\u00e9es\u00a0! Je trie, je mets un ordre, j\u2019agence d\u00e9j\u00e0, je choisis les plans, ce qui fait qu\u2019ensuite, au montage, l\u2019enjeu est dans ce qui se passe entre l\u2019image et le son\u00a0: arriver \u00e0 faire respirer le tout. Des alchimies se produisent, avec toujours le sentiment extr\u00eamement pr\u00e9cis, aigu je dirais, que l\u2019agencement est juste, ou pas. Avec en \u00e9veil tout le travail fait, je vais pas \u00e0 pas au rythme de la machine, ce n\u2019est pas si compliqu\u00e9\u00a0que \u00e7a. Comme je n\u2019ai pas de hantise de cadrage quand je filme, je n\u2019ai pas de hantise de construction, de rythmique\u2026 Je suis juste aux aguets, mais je pense que la coh\u00e9rence de mes films n\u2019est pas donn\u00e9e par le montage.<\/p>\n<p class=\"question\">Il y a quelque chose de plus profond. Je dirais qu\u2019il y a pour le spectateur quelque chose de l\u2019ordre du d\u00e9placement. Tu filmes soit tr\u00e8s pr\u00e8s, soit tr\u00e8s loin, dans le sens o\u00f9 non seulement tu fais aussi bien des plans de d\u00e9tails que des paysages entiers, mais aussi parce que certains films semblent tourn\u00e9s dans ton jardin et d\u2019autres au bout du monde. Tu es une grande voyageuse, et dans tes films, l\u2019\u00e9trange rejoint l\u2019\u00e9tranger, c\u2019est un premier d\u00e9placement. Ensuite, l\u2019\u00e9cart plus ou moins grand entre le son et l\u2019image cr\u00e9e un autre d\u00e9placement\u2026<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il y a le d\u00e9placement de la jonction image-son, qui peut aller de la disjonction radicale \u00e0 des navigations impr\u00e9cises, en passant par du mutuel et des r\u00e9ciprocit\u00e9s \u2013\u00a0l\u2019image et le son, c\u2019est toujours r\u00e9ciproque, dirait l\u2019autre\u00a0\u2013, mais le d\u00e9placement initial, c\u2019est celui de l\u2019image vers sa dimension d\u2019empreinte. Quand on l\u2019affranchit de sa fonction de repr\u00e9sentation, de narration, elle devient image-passage et passage du r\u00e9el. Et le passage, c\u2019est la vie, l\u2019histoire, les autres, le vent dans les arbres, les racines qui s\u2019accrochent \u00e0 la terre\u2026<\/p>\n<p class=\"question\">On pourrait dire un mot de la technique que tu utilises. Tu as fait certains travaux \u00e0 <a class=\"website-link\" href=\"http:\/\/www.l-abominable.org\/\">L\u2019Abominable<\/a>\u00a0[18. <a class=\"website-link\" href=\"http:\/\/www.l-abominable.org\/\">Laboratoire cin\u00e9matographique partag\u00e9<\/a>.], mais finalement assez peu, parce que tu as ton propre dispositif technique, avec lequel tu as produit les films de ces dix derni\u00e8res ann\u00e9es.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Tu veux parler de la technique maison de refilmage. Au d\u00e9part, je filme en Super-8 inversible, couleur ou noir &amp; blanc, et ensuite je refilme. \u00c7a rejoint ce que nous disions tout \u00e0 l\u2019heure sur la vision. Il y a quelque chose qui est \u00e0 lire sur la premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration, et donc je m\u2019en vais la lire en refilmant. Je peux me rapprocher de tr\u00e8s pr\u00e8s, je ne respecte pas forc\u00e9ment le cadre, je vais me balader\u2026 Je me suis fait un petit truc maison tr\u00e8s l\u00e9ger, tr\u00e8s simple\u00a0: j\u2019ai un projecteur Super-8 Elmo \u00e0 vitesse variable qui va de 3 images par seconde \u00e0 32 et la Beaulieu 16\u00a0mm qui va de 2 images par seconde \u00e0 60, et entre les deux, un morceau de verre \u00e0 vitre tout simple sur lequel je mets un papier Canson 70 g\/m2. Je projette d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et je capte de l\u2019autre, donc tout est invers\u00e9 droite-gauche, mais je m\u2019en fous\u00a0!<\/p>\n<p class=\"textbody\">C\u2019est un travail tr\u00e8s long, o\u00f9 ce que je cherche doit se d\u00e9crypter et les outils de d\u00e9cryptage, ce sont les variateurs de vitesse. C\u2019est comme un instrument de musique. Je projette \u00e0 telle cadence, je refilme \u00e0 une autre et le jeu des cadences fait qu\u2019apparaissent dans l\u2019image des choses que tu ne peux pas voir dans la premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration. Par exemple, si tu projettes \u00e0 3 images par seconde et que tu filmes \u00e0 60,\u00a0tu as cet esp\u00e8ce de d\u00e9calage o\u00f9 les choses sont en train de se d\u00e9construire. L\u2019outil de lecture, c\u2019est l\u2019harmonisation ou la d\u00e9sharmonisation des vitesses. \u00c7a me pla\u00eet beaucoup. Je travaille le flux.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Je ne pourrais absolument pas travailler \u00e0 la tireuse optique\u00a0[19. Une tireuse optique ou \u00ab\u00a0truca\u00a0\u00bb est une machine de laboratoire cin\u00e9matographique o\u00f9 le photogramme d\u2019origine est refilm\u00e9 en macro image par image par une cam\u00e9ra, ce qui permet une multitude de trucages\u00a0: ralentis, double exposition, modification du cadre, du format, etc.]. J\u2019ai essay\u00e9 une fois, je me suis ennuy\u00e9e \u00e0 mourir. Pour moi, la tireuse optique, c\u2019est la mort, il ne se passe rien. Alors que l\u00e0, tu es dans le flux lumineux, et dans la respiration des choses. Comment \u00e7a pulse, comment \u00e7a respire, comment \u00e7a se tend. C\u2019est comme marcher dans les garrigues, tu vois\u00a0! C\u2019est \u00e7a que j\u2019aime. Il y a longtemps que je travaille de cette fa\u00e7on l\u00e0, depuis <em>Chants<\/em>, en 1995, pour lequel j\u2019avais refilm\u00e9 la visionneuse Super-8. J\u2019avais cet objectif Kern macro qui ouvre \u00e0 1,1 et j\u2019avais travaill\u00e9 en macro, en m\u2019arr\u00eatant, tac\u00a0! Je pense que c\u2019est l\u00e0 que \u00e7a a vraiment commenc\u00e9, que j\u2019ai vraiment eu envie d\u2019aller voir ce qui se passe dans la premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration.<\/p>\n<p class=\"question\">Un peu comme un microscope, mais un microscope de vitesse\u2026 Ce qui est impressionnant, c\u2019est \u00e0 quel point \u00e7a produit une pulsation proprement cin\u00e9matographique.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00c7a peut produire plein de choses. \u00c7a peut produire des pulsations, \u00e7a peut produire des battements, \u00e7a peut produire des souffles, des tensions, des tremblements et \u00e7a ne les produit pas, c\u2019est dans l\u2019image\u00a0! \u00c7a les r\u00e9v\u00e8le. La troisi\u00e8me r\u00e9v\u00e9lation\u00a0! Ce sont des outils qui ressemblent \u00e0 des instruments de musique. J\u2019ai fait du piano enfant, pendant tr\u00e8s longtemps et tr\u00e8s jeune. J\u2019ai arr\u00eat\u00e9 \u00e0 18 ans, quand il s\u2019est agi de faire la f\u00eate, la r\u00e9volution et du cin\u00e9ma. On ne peut pas tout faire. Au d\u00e9but, il y a certainement les histoires de piano et la machine \u00e0 coudre de ma grand-m\u00e8re couturi\u00e8re, quand elle taillait ses patrons. J\u2019avais le nez au ras de la table et je la regardais tailler les patrons. Avec du papier, \u00e0 la craie et apr\u00e8s elle d\u00e9coupait, elle faufilait, et ensuite la Singer \u00e0 p\u00e9dale\u2026 R\u00e9trospectivement, je peux le voir comme un acc\u00e8s au montage tout simple. C\u2019est peut-\u00eatre \u00e7a qui rend libre aussi, une exp\u00e9rience d\u2019enfant avec ces choses-l\u00e0.<\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/player.vimeo.com\/video\/210283468\" width=\"640\" height=\"360\" frameborder=\"0\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/vimeo.com\/210283468\">Rue Pouchkine<\/a> from <a href=\"https:\/\/vimeo.com\/user24202013\">martine rousset<\/a> on <a href=\"https:\/\/vimeo.com\">Vimeo<\/a>.<\/p>\n<p class=\"question\">Sans compter que la l\u00e9gende veut que Louis Lumi\u00e8re ait invent\u00e9 le syst\u00e8me d\u2019entra\u00eenement intermittent du film une nuit o\u00f9 il r\u00eavait de machine \u00e0 coudre\u00a0! Cette histoire de battement, qui est au c\u0153ur de la projection cin\u00e9matographique, donne vie \u00e0 tes films. Dans le d\u00e9bat num\u00e9rique versus argentique, on a beaucoup parl\u00e9 de la r\u00e9solution, on a compar\u00e9 les kilopixels avec la finesse de la pellicule, on a parfois parl\u00e9 de l\u2019al\u00e9atoire du grain, mais plus rarement du battement, qui est radicalement absent de la projection num\u00e9rique. On ne rappellera pourtant jamais assez que la projection cin\u00e9matographique, c\u2019est autant une absence d\u2019image qu\u2019une image\u00a0: un temps d\u2019obturation qui cr\u00e9e l\u2019intervalle entre chaque image projet\u00e9e.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019argentique m\u2019est parfaitement indispensable parce que c\u2019est une image-empreinte. C\u2019est une image scripturale qui a tout \u00e0 voir avec l\u2019\u00e9crit, et qui dit empreinte et \u00e9crit dit m\u00e9moire, inconscient, histoire, racines, corps vivant. Avec le num\u00e9rique, on est dans un clonage, on peut \u00e9peler toute sortes de gros mots dans ce genre-l\u00e0, le fait est qu\u2019on est dans quelque chose qui est tout \u00e0 fait autre. Et, sans se lancer dans des d\u00e9bats pol\u00e9miques inutiles, moi, je ne sais pas quoi faire avec. C\u2019est comme si tu me demandais de devenir \u00e9b\u00e9niste, ou chauffeur routier. \u00c7a n\u2019a rien \u00e0 voir. \u00c7a m\u2019arrangerait la vie de savoir\u00a0! Parce que c\u2019est pas cher, tu as des petits trucs\u2026 Mais\u2026 Au mieux, c\u2019est un reflet dans un miroir, et au pire c\u2019est un clone. Je ne vois pas ce que je pourrais en faire. Sauf \u00e0 \u00eatre oblig\u00e9e d\u2019en passer par l\u00e0, s\u2019il n\u2019y a pas la thune pour tirer une copie du film, mais ce n\u2019est pas de \u00e7a que j\u2019ai envie.<\/p>\n<p class=\"question\">Et au prix d\u2019une alt\u00e9ration fondamentale.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Au prix d\u2019avoir une sorte de reflet dans un miroir. Une photocopie, un scan. Je trouve \u00e7a d\u00e9solant. Pas d\u00e9solant que \u00e7a existe, mais d\u00e9solant d\u2019\u00eatre oblig\u00e9 d\u2019en passer par l\u00e0. Cela veut dire que toute une partie de l\u2019art va dispara\u00eetre. C\u2019est un peu comme quand tu apprends que les gamins am\u00e9ricains n\u2019apprennent plus \u00e0 \u00e9crire \u00e0 la main, uniquement \u00e0 l\u2019ordinateur.<\/p>\n<p class=\"question\">Cette nature diff\u00e9rente qu\u2019on veut masquer est pourtant essentielle, au sens plein. C\u2019est bien pour cela qu\u2019avec les laboratoires d\u2019artistes, nous nous battons pour continuer \u00e0 utiliser ce support. Je me souviens, il y a d\u00e9j\u00e0 cinq ans, avant que tu ne reviennes ici \u00e0 Frontignan, tu disais \u00ab\u00a0Les laboratoires cin\u00e9matographiques, c\u2019est nous.\u00a0\u00bb \u00c0 l\u2019\u00e9poque, ce n\u2019\u00e9tait pas encore tout \u00e0 fait vrai, mais c\u2019est en passe de le devenir pour de bon\u00a0! \u00c0 notre corps d\u00e9fendant, parce que cette bascule num\u00e9rique met en p\u00e9ril la production m\u00eame de la pellicule. Nous verrons\u2026 Peut-\u00eatre qu\u2019un chemin t\u00e9nu s\u2019ouvrira tout de m\u00eame \u00e0 nous.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Sinon, \u00e7a serait comme dire, puisqu\u2019il y a le num\u00e9rique, le cin\u00e9ma c\u2019est pas la peine, c\u2019est fou, \u00e7a\u00a0! C\u2019est fou\u00a0! Il ne s\u2019agit pas de l\u2019interdire d\u2019exister, mais pourquoi tuer tout le reste\u00a0? Ce sont des histoires de pognon. Quand l\u2019argentique dispara\u00eet, l\u2019\u00e9crit dispara\u00eet aussi, le corps dispara\u00eet, la m\u00e9moire dispara\u00eet, l\u2019inconscient dispara\u00eet. Il reste quoi\u00a0?<\/p>\n<div class=\"speaker-mute footnotes_reference_container\"> <div class=\"footnote_container_prepare\"><p><span class=\"footnote_reference_container_label pointer\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_6654_1();\">Notes<\/span><span class=\"footnote_reference_container_collapse_button\" style=\"display: none;\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_6654_1();\">[<a id=\"footnote_reference_container_collapse_button_6654_1\">+<\/a>]<\/span><\/p><\/div> <div id=\"footnote_references_container_6654_1\" style=\"\"> <table class=\"footnotes_table footnote-reference-container\"> <tbody> \r\n\r\n<tr class=\"footnotes_plugin_reference_row\"> <td class=\"footnote_plugin_index_combi pointer\"  onclick=\"footnote_moveToAnchor_6654_1('footnote_plugin_tooltip_6654_1_1');\"><a id=\"footnote_plugin_reference_6654_1_1\" class=\"footnote_backlink\"><span class=\"footnote_index_arrow\">&#8617;<\/span>1<\/a><\/td> <td class=\"footnote_plugin_text\"> &lt;cjcinema.org&gt;<\/td><\/tr>\r\n\r\n <\/tbody> <\/table> <\/div><\/div><script type=\"text\/javascript\"> function footnote_expand_reference_container_6654_1() { jQuery('#footnote_references_container_6654_1').show(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_6654_1').text('\u2212'); } function footnote_collapse_reference_container_6654_1() { jQuery('#footnote_references_container_6654_1').hide(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_6654_1').text('+'); } function footnote_expand_collapse_reference_container_6654_1() { if (jQuery('#footnote_references_container_6654_1').is(':hidden')) { footnote_expand_reference_container_6654_1(); } else { footnote_collapse_reference_container_6654_1(); } } function footnote_moveToAnchor_6654_1(p_str_TargetID) { footnote_expand_reference_container_6654_1(); var l_obj_Target = jQuery('#' + p_str_TargetID); if (l_obj_Target.length) { jQuery('html, body').animate({ scrollTop: l_obj_Target.offset().top - window.innerHeight * 0.34 }, 380); } }<\/script>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Martine Rousset fait des films depuis 1977, des films en pellicule, depuis toujours et tant que ce sera possible. 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