{"id":6811,"date":"2018-09-10T17:18:38","date_gmt":"2018-09-10T15:18:38","guid":{"rendered":"http:\/\/jefklak.org\/?p=6811"},"modified":"2018-09-10T17:18:38","modified_gmt":"2018-09-10T15:18:38","slug":"les-feux-qui-forgerent-iceberg-slim","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/2018\/09\/10\/les-feux-qui-forgerent-iceberg-slim\/","title":{"rendered":"Les feux qui forg\u00e8rent Iceberg Slim"},"content":{"rendered":"<p class=\"entry-translator\">Traduit par Samuel Lamontagne et Elvina Le Poul<\/p>\n<div class=\"intro\">\n<p class=\"textbody\">Connu pour ses r\u00e9cits autobiographiques de maquereau, Robert Beck alias Iceberg Slim (1918-1992) est un personnage aussi paradoxal que populaire dans la culture US. Ses \u00e9crits ont marqu\u00e9 l\u2019imaginaire du rap, notamment gansta, ainsi que la culture visuelle repr\u00e9sentant la vie des Africain\u00b7es-Am\u00e9ricain\u00b7es. Alors que son \u0153uvre critique a abord\u00e9 avec finesse les politiques raciales, son h\u00e9ritage dans la culture pop a rapidement nourri un regard voyeuriste port\u00e9 sur le ghetto. Et la figure du maquereau, \u00e0 laquelle il a pourtant donn\u00e9 de la substance, a pu contribuer \u00e0 st\u00e9r\u00e9otyper les masculinit\u00e9s noires. Les tumultes de ce personnage haut en couleurs nous emportent des rues du Milwaukee \u00e0 la vie dor\u00e9e hollywoodienne, en passant par la prison et les banlieues du South Los Angeles. Tout en contradiction, l\u2019\u0153uvre litt\u00e9raire d\u2019Iceberg Slim transcrit sans fioritures les exp\u00e9riences des Africain\u00b7es-Am\u00e9ricain\u00b7es au sein d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 raciste et sans merci.<!--more--><\/p>\n<\/div>\n<p class=\"entry-translator\">Texte original&#160;: <a class=\"website-link\" href=\"https:\/\/www.newyorker.com\/books\/page-turner\/the-fires-that-forged-iceberg-slim\">\u00ab&#160;The Fires That Forged Iceberg Slim&#160;\u00bb<\/a>, <em>The New Yorker<\/em>, 19 ao\u00fbt 2015.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/6a01b8d1fbcbaa970c01b8d1fedadd970c-pi._CB494523541_.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/6a01b8d1fbcbaa970c01b8d1fedadd970c-pi._CB494523541_.jpg\" alt=\"\" width=\"700\" height=\"900\" class=\"aligncenter size-full wp-image-6832\" \/><\/a><\/p>\n<p class=\"textbody\">Je suis toujours \u00e9tonn\u00e9 quand je rencontre des gens cultiv\u00e9s qui ne connaissent pas Iceberg Slim. L\u2019id\u00e9e selon laquelle ses livres ne circulent que dans l\u2019underground litt\u00e9raire du ghetto est ridicule.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Iceberg Slim, de son vrai nom Robert Beck, fait son entr\u00e9e dans le monde litt\u00e9raire il y a de cela cinquante ans, en publiant ses m\u00e9moires intitul\u00e9es <em>Pimp: The Story of my Life&#160;<span class=\"footnote_referrer\"><a onclick=\"footnote_moveToAnchor_6811_1('footnote_plugin_reference_6811_1_1');\" ><sup id=\"footnote_plugin_tooltip_6811_1_1\" class=\"footnote_plugin_tooltip_text\">1<\/sup><\/a><span id=\"footnote_plugin_tooltip_text_6811_1_1\" class=\"footnote_tooltip\"><\/span><\/span><\/em> (1967), suivies de son livre <em>Trick Baby&#160;[2.  Publi\u00e9 en fran\u00e7ais sous le titre <em>Trick Baby<\/em>, traduit par G\u00e9rard Henri, Paris, \u00c9ditions de l\u2019Olivier, coll. \u00ab&#160;Soul Fiction&#160;\u00bb, 1999.]<\/em> (1967), qui sera plus tard adapt\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cran par Universal Studios. Au cours des ann\u00e9es 1970, Beck publie trois autres romans ainsi qu\u2019un recueil d\u2019essais politiques, il enregistre un album de <em>spoken-word<\/em>, attire l\u2019attention des m\u00e9dias, et devient une v\u00e9ritable c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 \u00e0 Los Angeles.<\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" title=\"The Legendary Iceberg Slim-Durealla\" width=\"1080\" height=\"810\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/SP7lPJW1IAA?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe><\/p>\n<p class=\"textbody\">Aux c\u00f4t\u00e9s de feu Donal Goines, son prot\u00e9g\u00e9 le plus connu, il est \u00e0 l\u2019origine d\u2019une nouvelle forme de polar. Avant sa mort survenue en 1992, Beck s\u2019est affirm\u00e9 comme<span class=\"bold-body\"> <\/span>une inspiration importante pour le gangsta rap<em>. <\/em>Au moment de sa premi\u00e8re parution, <em>Pimp: The Story of my Life<\/em> est cr\u00e9dit\u00e9 d\u2019une certaine autorit\u00e9 ethnographique par les sociologues, anthropologues et linguistes s\u2019int\u00e9ressant au ghetto. Apr\u00e8s que le hip-hop est devenu un objet d\u2019\u00e9tude acad\u00e9mique, l\u2019\u0153uvre de Beck<em> <\/em>a \u00e9t\u00e9 mise sur un pi\u00e9destal, elle est d\u00e9sormais inscrite dans les programmes de <em>cultural-studies<\/em> et appara\u00eet dans les revues litt\u00e9raires (ainsi que dans le livre de Peter Muckley, <em>Iceberg Slim: The Life as Art<\/em>, paru en 2003).<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 2012, le rappeur Ice-T et Jorge Hinojosa produisent <em>Iceberg Slim: Portrait of a Pimp<\/em>, un documentaire divertissant et instructif qui \u00e0 la fois c\u00e9l\u00e8bre son sujet et l\u2019humanise. Alors que j\u2019\u00e9cris ce texte, <em>Pimp <\/em>est num\u00e9ro un des ventes Amazon dans la cat\u00e9gorie \u00ab&#160;Philosophie du Bien et du Mal&#160;\u00bb, devan\u00e7ant de loin <em>The End of Faith<\/em>, de l\u2019auteur \u00f4 combien plus p\u00e2le Sam Harris.<\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" title=\"Iceberg Slim: Portrait of a Pimp Official Trailer 1 (2013) - Documentary HD\" width=\"1080\" height=\"608\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/9pYMSwufdH8?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe><\/p>\n<p class=\"textbody\">Le livre <em>Street Poison: The Biography of Iceberg Slim <\/em>\u00e9crit par<em> <\/em>Justin Gifford se veut un exercice de d\u00e9mystification. On peut y apprendre que l\u2019all\u00e9gation r\u00e9pandue selon laquelle Beck avait un QI de 175 est fausse, et que \u00ab&#160;Iceberg&#160;\u00bb n\u2019\u00e9tait qu\u2019un nom de plume que Beck inventa au cours de la r\u00e9daction de <em>Pimp <\/em>(son vrai nom de rue \u00e9tait en fait Cavanaugh Slim). Ayant fait lui-m\u00eame usage de l\u2019arnaque, de la flatterie et de la violence pour tracer sa route \u00e0 travers les marges de la soci\u00e9t\u00e9, Beck a ironiquement \u00e9t\u00e9 la bonne poire d\u2019Holloway House, sa maison d\u2019\u00e9dition de longue date, dont les minuscules royalties n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 \u00e0 la hauteur des chiffres de vente astronomiques.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La grande histoire de <em>Street Poison <\/em>n\u2019est pas celle de la fabrique d\u2019un maquereau<em> <\/em>mais celle d\u2019un \u00e9crivain et d\u2019un proph\u00e8te politique autoproclam\u00e9. Robert Moppins Jr. na\u00eet \u00e0 Chicago en 1918, fils de Mary Brown et de Robert Moppins. Au cours des ann\u00e9es 1930, il rena\u00eet dans les rues du Milwaukee sous le nom de Cavanaugh Slim, puis rena\u00eet encore, \u00e0 Los Angeles en 1963 sous celui de Robert Beck, lorsqu\u2019il choisit de rendre hommage \u00e0 sa m\u00e8re en portant le nom de famille de son regrett\u00e9 mari. Mais \u00ab&#160;Iceberg Slim&#160;\u00bb na\u00eet aux alentours de 1965, \u00e0 la suite de l\u2019assassinat de Malcolm X et des \u00e9meutes de Watts. En se r\u00e9inventant comme un ex-criminel vieillissant devenu r\u00e9volutionnaire, il \u00e9crit <em>Pimp<\/em> comme un acte de r\u00e9demption. Dans la pr\u00e9face, il d\u00e9clare&#160;: \u00ab&#160;<em>Perhaps my remorse for my ghastly life will diminish to the degree that within this one book I have been allowed to purge myself. Perhaps one day I can win respect as a constructive human being.&#160;<\/em>&#160;\u00bb<em> , <\/em>ce qui a \u00e9t\u00e9 traduit par<em> <\/em>\u00ab&#160;<em>Mais ce que j\u2019aurai livr\u00e9 de moi-m\u00eame dans ce seul livre me permettra peut-\u00eatre d\u2019att\u00e9nuer le remords que suscite en moi cette existence abominable. Peut-\u00eatre m\u00eame r\u00e9ussirai-je un jour \u00e0 gagner le respect d\u2019autrui en apparaissant comme un \u00eatre humain plus constructif&#160;[3.  Extrait de la traduction fran\u00e7aise par Jean-Fran\u00e7ois M\u00e9nard parue dans le recueil <em>Pimp + Trick Baby + Mama Black Widow,<\/em> \u00c9ditions de l\u2019Olivier, 2012. ]<\/em>&#160;\u00bb.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/702dd3e220e54ae05907e7f872f9ad5b.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/702dd3e220e54ae05907e7f872f9ad5b.jpg\" alt=\"\" width=\"700\" height=\"492\" class=\"aligncenter size-full wp-image-6824\" \/><\/a><\/p>\n<p class=\"textbody\">Bien que ce soit la mis\u00e8re qui ait motiv\u00e9 Beck et sa compagne, Betty, \u00e0 transformer ses sombres souvenirs en un livre, <em>Pimp <\/em>\u00e9tait aussi cens\u00e9 \u00eatre une contribution au mouvement des droits civiques. Au lieu de cela, il catapulta la figure du maquereau au panth\u00e9on des h\u00e9ros et bandits du cin\u00e9ma de la culture populaire am\u00e9ricaine. <\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00c0 dire vrai, <em>Pimp<\/em> n\u2019est pas responsable de la glorification des maquereaux. La figure du mac est exalt\u00e9e et d\u00e9cri\u00e9e dans la culture afro-am\u00e9ricaine depuis plus d\u2019un si\u00e8cle, souvent \u00e0 travers des fables, les \u00ab&#160;<em>toasts&#160;<\/em>&#160;\u00bb (forme de litt\u00e9rature orale grivoise) et de nombreuses chansons. Beck se saisit de l\u2019image cartoonesque repr\u00e9sent\u00e9e dans les rimes urbaines du prox\u00e9n\u00e8te se pavanant dans les rues<span class=\"bold-body\">,<\/span> et lui donne de la chair, de l\u2019histoire et de la port\u00e9e, exposant la brutalit\u00e9 d\u00e9shumanisante du \u00ab&#160;<em>game<\/em>&#160;\u00bb. Il le fait alors que les ghettos sont en r\u00e9volte et que les noirs am\u00e9ricains sont devenus un objet de fascination mondiale. <\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/24b19d2ee46b389cdbf4ccb440b61d16.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/24b19d2ee46b389cdbf4ccb440b61d16-587x1024.jpg\" alt=\"\" width=\"587\" height=\"1024\" class=\"aligncenter size-large wp-image-6823\" \/><\/a><\/p>\n<p class=\"textbody\">Si Beck a entrepris de poser sur le prox\u00e9n\u00e9tisme un regard critique, comment se fait-il que des jeunes gens aient pu recourir \u00e0 ses livres pour essayer de devenir de meilleurs maquereaux&#160;? Comment un auteur dont le<span class=\"bold-body\"> <\/span>nombre des ventes a d\u00e9pass\u00e9 les 2 millions en \u00e0 peine quelques ann\u00e9es, a-t-il pu \u00eatre aussi radicalement incompris&#160;? Et pourquoi ses autres livres, en particulier ses essais politiques, n\u2019ont-ils pas re\u00e7u autant d\u2019attention&#160;? Gifford ne r\u00e9pond pas \u00e0 ces questions, mais les r\u00e9v\u00e9lations qu\u2019il nous livre sur la vie politique de Beck et sur ses d\u00e9mons personnels offrent quelques pistes. Son livre aide \u00e0 comprendre pourquoi Beck ne pouvait pas tuer le maquereau en lui sans tuer une partie de lui-m\u00eame, et pourquoi, quand les feux des luttes politiques commenc\u00e8rent \u00e0 perdre en vigueur, c\u2019est le voyeurisme qui l\u2019emporta. <\/p>\n<p class=\"textbody\">Lorsque Beck d\u00e9cide d\u2019\u00e9crire son histoire, il travaille comme d\u00e9ratiseur et vit dans la r\u00e9gion noire de South Los Angeles avec une jeune femme blanche nomm\u00e9e Betty Mae Shue, son fils, et leur fille. C\u2019est Betty qui a l\u2019id\u00e9e de coucher par \u00e9crit les histoires de Beck. C\u2019est aussi Betty qui trouve un \u00e9diteur et qui transcrit et tape les manuscrits de Beck. Et c\u2019est \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 ce moment-l\u00e0 que les \u00e9meutes de Watts d\u2019ao\u00fbt 1965 secouent profond\u00e9ment Beck. Ses inqui\u00e9tudes initiales pour la s\u00e9curit\u00e9 de sa famille ont laiss\u00e9 place \u00e0 de la gratitude pour le nouvel \u00e9tat d\u2019esprit de la communaut\u00e9 noire. D\u2019anciens membres de gangs rejoignent des organisations politiques comme les Sons of Watts, et plus tard le Black Panther Party. Des jeunes du quartier transforment un magasin de meubles en faillite en un lieu de rencontre pour aspirant\u00b7es militant\u00b7es, artistes et intellectuel\u00b7les, le Watts Happening Coffee House. Le sc\u00e9nariste juif Budd Schulberg lance le Watts Writers Workshop, que Beck viendra plus tard soutenir. C\u2019est en plein milieu d\u2019une r\u00e9volution culturelle que <em>The Autobiography of Malcolm X <\/em>est publi\u00e9e, quelques mois seulement apr\u00e8s le meurtre de ce dernier. Beck dit qu\u2019il modela ses m\u00e9moires sur \u00ab&#160;l\u2019autobiographie&#160;\u00bb, lorsque des ann\u00e9es plus tard, il raconta \u00e0 un journaliste&#160;: \u00ab&#160;<em>Malcolm X defined the atrocity that pimpin\u2019 is&#160;\u00bb, <\/em>\u00ab&#160;<em>C\u2019est Malcolm X qui a d\u00e9fini l\u2019atrocit\u00e9 qu\u2019est le prox\u00e9n\u00e9tisme<\/em>&#160;\u00bb. <\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/watts-coffee-house-watts-happening-coffee-house-watts-coffee-house-carlisle.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/watts-coffee-house-watts-happening-coffee-house-watts-coffee-house-carlisle.jpg\" alt=\"\" width=\"640\" height=\"426\" class=\"aligncenter size-full wp-image-6852\" \/><\/a><\/p>\n<p class=\"textbody\">Beck a aussi pu s\u2019\u00eatre identifi\u00e9 \u00e0 Malcolm, dans la mesure o\u00f9 tous deux avaient des conflits irr\u00e9solus avec leurs m\u00e8res (celle de Malcolm fut intern\u00e9e quand il avait 13 ans). Beck trace sa trajectoire personnelle \u00e0 partir de deux \u00e9v\u00e9nements tragiques&#160;: avoir \u00e9t\u00e9 abus\u00e9 sexuellement par sa nourrice, et avoir \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9 \u00e0 un beau-p\u00e8re stable et affectueux. Selon lui, ces deux \u00e9v\u00e9nements se produisirent en raison des choix de sa m\u00e8re. Beck en con\u00e7ut une haine profonde \u00e0 son \u00e9gard, qui se transformera en haine de toutes les femmes. D\u2019apr\u00e8s le psychiatre d\u2019une prison o\u00f9 il a \u00e9t\u00e9 incarc\u00e9r\u00e9, c\u2019est cette haine qui conduisit Beck au prox\u00e9n\u00e9tisme. Alors qu\u2019il est d\u00e9tenu \u00e0 Leavenworth dans les ann\u00e9es 1940, Beck est tourment\u00e9 par des cauchemars r\u00e9currents dans lesquels il fouette sa m\u00e8re comme si elle \u00e9tait une esclave. Il passe la plupart de son temps en prison \u00e0 lire Freud, Jung, et Karl Menninger. Apr\u00e8s sa lib\u00e9ration, il met ses connaissances \u00e0 profit, non pas pour surmonter ses ressentiments, mais pour mieux subjuguer ses prostitu\u00e9es. En 1962, \u00e9crou\u00e9 dans la prison Cook County de Chicago, au bord de la folie, il prend conscience que, pour s\u2019affranchir du prox\u00e9n\u00e9tisme, il doit se r\u00e9concilier avec sa m\u00e8re. D\u00e8s sa lib\u00e9ration, il court \u00e0 Los Angeles pour passer le restant de ses jours \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/movie-pimp-0815.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/movie-pimp-0815.jpg\" alt=\"\" width=\"700\" height=\"468\" class=\"aligncenter size-full wp-image-6839\" \/><\/a><\/p>\n<p class=\"textbody\">Les cons\u00e9quences politiques de la r\u00e9v\u00e9lation de Beck sont cependant att\u00e9nu\u00e9es par le virilisme du milieu militant de l\u2019\u00e9poque \u2013 aliment\u00e9 par les confrontations directes avec la violence d\u2019\u00c9tat \u2013 et le rapport du sociologue Daniel Patrick Moynihan <em>The Negro Family: A Case For National Action<\/em>, publi\u00e9 en 1965. Ce rapport controvers\u00e9 accusait les femmes noires \u2013 ou plus pr\u00e9cis\u00e9ment une culture matriarcale enracin\u00e9e \u2013 de la promiscuit\u00e9 sexuelle, du crime et de la pauvret\u00e9 qui gangrenaient les communaut\u00e9s noires. M\u00eame le lectorat attentif de <em>Pimp<\/em>, comme le com\u00e9dien Chris Rock, attribue la d\u00e9ch\u00e9ance de Beck \u00e0 sa m\u00e8re. Pourtant, Beck reconna\u00eet avoir nourri \u00e0 son \u00e9gard une haine d\u00e9plac\u00e9e, et reconna\u00eet que son chemin vers la r\u00e9demption fut trac\u00e9 par l\u2019amour de sa m\u00e8re. <\/p>\n<p class=\"textbody\">Il n\u2019est sans doute pas fortuit que le livre le plus populaire de Beck, <em>Pimp<\/em>, soit aussi le moins politique. Un autre de ses ouvrages, <em>Trick Baby \u2013<\/em> qui porte sur un maquereau m\u00e9tis dont la peau claire lui permet de parcourir aussi bien les ghettos noirs que la haute soci\u00e9t\u00e9 blanche \u2013 est un expos\u00e9 adroit sur la race et la classe aux \u00c9tats-Unis. Le personnage principal, appel\u00e9 \u00ab&#160;White Folks&#160;\u00bb par ses ami\u00b7es, assiste \u00e0 un d\u00eener o\u00f9 un commissaire de police raciste et un capitaliste envisagent des solutions au \u00ab&#160;probl\u00e8me n\u00e8gre&#160;\u00bb. Pour an\u00e9antir le mouvement des droits civiques, le policier opte pour la violence d\u2019\u00c9tat et l\u2019emprisonnement, alors que le projet du capitaliste vise \u00e0 diviser les \u00e9lites noires \u00e9duqu\u00e9es et la classe ouvri\u00e8re. <\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00c0 la fin des ann\u00e9es 1960, Beck s\u2019impose comme un intellectuel public, quand bien m\u00eame sa situation financi\u00e8re demeure pr\u00e9caire. Conf\u00e9rencier populaire, il s\u2019exprime aussi bien sur le commerce sexuel qu\u2019au sujet de l\u2019histoire des Puritains, si bien qu\u2019il a plus l\u2019air d\u2019un jeune militant noir que d\u2019un ancien prox\u00e9n\u00e8te vieillissant. Lors d\u2019une lecture au Coll\u00e8ge Malcom X de Chicago, Beck dit aux \u00e9tudiants&#160;: \u00ab&#160;<em>En exploitant vos pairs, vous \u00eates bel et bien contre-r\u00e9volutionnaires&#8230;<\/em>&#160;\u00bb Sans surprise, il applaudit les Black Panthers, en d\u00e9pit du m\u00e9pris que lui t\u00e9moignaient ses membres locaux. Selon lui, ils \u00e9taient les \u00ab&#160;<em>champions authentiques, les h\u00e9ros de la race noire\u2026 radicalement sup\u00e9rieurs \u00e0 cette vieille g\u00e9n\u00e9ration de l\u00e2ches dont je fais partie<\/em>&#160;\u00bb.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Dans son livre le plus \u00e9nigmatique et le plus m\u00e9connu <em>The Naked Soul of Iceberg Slim<\/em> (1971), Beck d\u00e9crit les r\u00e9unions des Black Panthers. Sous-titr\u00e9 <em>Robert Beck\u2019s Real Story<\/em>, cette mince somme d\u2019essais<span class=\"bold-body\"> <\/span>est<span class=\"bold-body\"> <\/span>son manifeste. Inspir\u00e9s par <em>The Fire Next Time<\/em> (<em>La prochaine fois, le feu)<\/em> de James Baldwin, dans le sillage des <em>Revolutionary Notes<\/em> (<em>Notes r\u00e9volutionnaires)<\/em> de Julius Lester, ces essais ne se veulent pas une r\u00e9pudiation de <em>Pimp<\/em>. Ils se comprennent davantage comme une sorte de synth\u00e8se h\u00e9g\u00e9lienne produite par l\u2019unit\u00e9 des oppos\u00e9s&#160;: Cavanaugh Slim (th\u00e8se) et Robert Beck (antith\u00e8se). C\u2019est pourquoi il d\u00e9dicace le livre \u00e0 Malcolm X, Angela Davis, Huey Newton et George Jackson, ainsi qu\u2019\u00e0 \u00ab&#160;<em>tous les <\/em>street niggers<em> et tous ceux qui en bavent en t\u00f4le et en dehors<\/em>&#160;\u00bb.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/1971-Naked-Soul-of-Iceberg-Slim-2.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/1971-Naked-Soul-of-Iceberg-Slim-2-625x1024.jpg\" alt=\"\" width=\"625\" height=\"1024\" class=\"aligncenter size-large wp-image-6827\" \/><\/a><\/p>\n<p class=\"textbody\">Les essais couvrent un grand nombre de sujets, de l\u2019histoire psychosexuelle du lynchage ou de la bourgeoisie noire, jusqu\u2019aux violences polici\u00e8res et au prox\u00e9n\u00e9tisme. M\u00e9langeant r\u00e9flexions personnelles et commentaires politiques, les essais d\u00e9montrent que la supr\u00e9matie blanche et le syst\u00e8me de classes aux \u00c9tats-Unis sont fragiles. \u00ab&#160;<em>Un \u00c9tat policier cr\u00e9\u00e9 ostensiblement pour \u00e9craser les Noirs et la nouvelle gauche ne manquera pas d\u2019\u00eatre un \u00e9tat atroce pour tout le monde<\/em>&#160;\u00bb, annonce Beck dans un passage particuli\u00e8rement clairvoyant. Pour lui, la r\u00e9volution n\u2019\u00e9tait pas seulement n\u00e9cessaire, elle \u00e9tait in\u00e9vitable. \u00ab&#160;<em>L\u2019Am\u00e9rique est mise \u00e0 mort par des racistes accros au pouvoir, en roue libre vers une destination stupide&#160;: le fantasme fatal selon lequel les militaires et les policiers peuvent d\u00e9truire avec des matraques et des armes \u00e0 feu une force indestructible&#160;: l\u2019app\u00e9tit de l\u2019\u00e2me humaine pour la dignit\u00e9, la justice et la libert\u00e9.<\/em>&#160;\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">Peu \u00e0 peu, Beck radoucit ses positions concernant les prox\u00e9n\u00e8tes et les travailleurs et travailleuses du sexe et muscle sa critique de l\u2019\u00e9lite noire. Il se plaignait des \u00e9ditorialistes noirs qui \u00ab&#160;<em>traitent les prox\u00e9n\u00e8tes noirs et les prostitu\u00e9es noires comme des criminels, tandis que les atrocit\u00e9s commises par les flics dans le ghetto noir demeurent invisibles et impunies<\/em>&#160;\u00bb. Lui et son vieil ami arnaqueur d\u00e9noncent dans un style socratique les \u00e9lites noires et les politiques de respectabilit\u00e9. Beck se demande si elles sont \u00ab&#160;<em>&#160;si<\/em> <em>empoisonn\u00e9es par les pr\u00e9jug\u00e9s et l\u2019intol\u00e9rance pour les personnes noires d\u2019autres classes sociales, que leur image publique soit une imposture et leur vie un mensonge&#160;? Est-ce qu\u2019un homme noir peut vraiment \u00eatre un leader, un humaniste, un d\u00e9fenseur de l\u2019\u00e9panouissement des noir\u00b7es s\u2019il n\u2019essaye de comprendre et d\u2019aider que les&#160;noir\u00b7es qu\u2019il imagine peut-\u00eatre devenir des r\u00e9pliques sociales de lui-m\u00eame&#160;?<\/em>&#160;\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">La d\u00e9fense de Beck des personnes noires appartenant aux classes subalternes est particuli\u00e8rement visible dans <em>Mama Black Widow<\/em> (1969), sans doute son meilleur roman&#160;: un portrait compatissant des tribulations d\u2019Otis Tilson, drag queen noire dont la famille d\u00e9m\u00e9nage du Sud des \u00c9tats-Unis pour s\u2019installer Chicago en qu\u00eate d\u2019opportunit\u00e9s. Mais ce ne sont que mis\u00e8re, violence et pauvret\u00e9 implacable qu\u2019ils trouvent sur leur chemin. Otis est harcel\u00e9 par la police, battu par d\u2019autres hommes noirs et viol\u00e9 \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition, mais il trouve une communaut\u00e9 et un semblant de protection aupr\u00e8s des groupes de gays de Bronzeville&#160;: \u00ab&#160;<em>Il y avait en quelque sorte une douce et belle atmosph\u00e8re d\u2019\u00e9galit\u00e9 et de fraternit\u00e9 parmi les queers. J\u2019en d\u00e9duis qu\u2019ils et elles \u00e9taient \u00e0 ce point m\u00e9pris\u00e9\u00b7es et discrimin\u00e9\u00b7es dans le monde h\u00e9t\u00e9ro que, partageant souffrance et anxi\u00e9t\u00e9, les queers ont constitu\u00e9 entre eux un refuge \u00e9motionnel<\/em>&#160;\u00bb.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/b_iceberg.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/b_iceberg.jpg\" alt=\"\" width=\"700\" height=\"467\" class=\"aligncenter size-full wp-image-6833\" \/><\/a><\/p>\n<p class=\"textbody\">En 1971, on rapporte que Beck \u00e9tait l\u2019un des auteurs noirs le plus vendu du pays, mais selon la biographie \u00e9crite par Gifford, sa maison d\u2019\u00e9dition, Holloway House, s\u2019arrangeait pour ne pas lui verser grand-chose. Son foyer comptait alors trois filles et un fils, il avait donc besoin d\u2019argent. Sa fortune tourna<span class=\"bold-body\"> <\/span>l\u2019ann\u00e9e suivante, lorsque Universal Pictures acheta les droits de <em>Trick Baby<\/em> pour 25&#160;000 dollars. Si, selon la plupart des critiques, le film fut un d\u00e9sastre en termes artistiques, gr\u00e2ce \u00e0 lui la famille put quitter South Los Angeles pour rejoindre les Hollywood Hills, et il accorda \u00e0 Beck suffisamment de stabilit\u00e9 pour qu\u2019il puisse se consacrer \u00e0 l\u2019\u00e9criture de sc\u00e9narios. C\u2019est ainsi qu\u2019il conna\u00eetra une sorte de gloire qui, petit \u00e0 petit, l\u2019aimantera et l\u2019\u00e9loignera de sa famille pour lui faire adopter un style de vie hollywoodien \u2013 s\u2019apparentant occasionnellement \u00e0 celui des maquereaux qu\u2019il avait laiss\u00e9 derri\u00e8re lui. Betty, lass\u00e9e de ses absences, de ses badinages et de son manque de productivit\u00e9, mit les voiles en embarquant les enfants avec elle.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En d\u00e9pit des rumeurs, Beck n\u2019a jamais repris du m\u00e9tier, mais ses interviews dans les ann\u00e9es 1970 sugg\u00e8rent une nostalgie latente pour le prox\u00e9n\u00e9tisme, tout particuli\u00e8rement apr\u00e8s que le cin\u00e9ma de <em>Blaxploitation&#160;[4.  Genre cin\u00e9matographique populaire dans les ann\u00e9es 1970 principalement orient\u00e9 vers le public afro-am\u00e9ricain. Le genre Blaxploitation met en avant des personnages noirs dominants et victorieux, contrastant fortement avec les repr\u00e9sentations populaires des noir\u00b7es et en particulier de la masculinit\u00e9 noire. Le personnage du <em>pimp<\/em> est r\u00e9current dans ces films. ]<\/em> a d\u00e9coll\u00e9. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, il se mit \u00e0 jouer \u00e0 l\u2019arnaqueur, en distribuant des conseils de maquereau et en tirant habilement profit de son aura. Ses photos publicitaires de l\u2019\u00e9poque \u00e9voquent l\u2019ancien Iceberg Slim, \u00e9tendu sur son lit, ou encore allong\u00e9 sur un canap\u00e9 rembourr\u00e9, arborant un foulard ou un costume fantasque et posant devant sa Lincoln, les cheveux d\u00e9fris\u00e9s et ondul\u00e9s. Sur la couverture d\u2019un num\u00e9ro du magazine <em>Women\u2019s Wear Daily<\/em> de 1973, il se rem\u00e9more \u00ab&#160;<em>l\u2019\u00e9poque dor\u00e9e du prox\u00e9n\u00e9tisme, c\u2019\u00e9tait un art qui requ\u00e9rait de la ruse, de l\u2019agilit\u00e9, et de la vitesse<\/em>&#160;\u00bb. Et pourtant, dans la m\u00eame interview, il c\u00e9l\u00e8bre les femmes noires pour leur force, leur pers\u00e9v\u00e9rance face aux abus incessants. <\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" title=\"Iceberg Slim, Interview by Joe Pyne\" width=\"1080\" height=\"810\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/GzTEJWr27NY?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe><\/p>\n<p class=\"textbody\">Peut-\u00eatre est-ce la synth\u00e8se d\u2019Iceberg Slim. Les prox\u00e9n\u00e8tes ne sont pas seulement capables de r\u00e9demption, ils manifestent un pouvoir et une masculinit\u00e9 qui manque aux militants. Leur d\u00e9fiance ouverte vis-\u00e0-vis des \u00ab&#160;contraintes<em> de la moralit\u00e9 et des bonnes m\u0153urs&#160;<\/em>&#160;\u00bb font des prox\u00e9n\u00e8tes des \u00ab&#160;<em>h\u00e9ros \u00e9mancip\u00e9s, dans un contexte<span class=\"bold-body\"> <\/span>\u00e9triqu\u00e9, aux burnes (psychologiques) intactes&#160;<\/em>&#160;\u00bb, comme il a pu l\u2019expliquer \u00e0 un journaliste. Le roman de Beck <em>Death Wish<\/em> publi\u00e9 en 1977, sur la mafia \u00e0 Chicago, va m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 envisager des fa\u00e7ons de canaliser la masculinit\u00e9 gangsta vers des finalit\u00e9s socialement productives. Dans une intrigue secondaire qui rappelle celle du roman de Sam Greenlee <em>The Spook Who Sat by the Door<\/em>, publi\u00e9 en 1969, un couple de gansters anti-mafia organise une unit\u00e9 paramilitaire souterraine pour voler les trafiquants de drogue et ceux qui montent des paris truqu\u00e9s, pour financer un centre de d\u00e9sintoxication. <\/p>\n<p class=\"textbody\">Beck comprenait que l\u2019\u00e9criture \u00e9tait une forme de divertissement, un gagne-pain en m\u00eame temps qu\u2019un acte politique. M\u00eame lorsqu\u2019il flirtait avec les Panthers et qu\u2019il troquait ses cauchemars pour des r\u00eaves r\u00e9volutionnaires, il savait que sa meilleure marchandise \u00e9tait sa <em>street cred,<\/em> sa cr\u00e9dibilit\u00e9 de gangster \u2013 qu\u2019il a vendu, quand bien m\u00eame il la d\u00e9savouait. Cette ambivalence l\u2019emp\u00eacha de bondir la t\u00eate la premi\u00e8re dans le mouvement, mais elle refl\u00e8te aussi la relation amour-haine d\u2019un prol\u00e9tariat urbain avec un capitalisme du type lib\u00e9ral qui r\u00e9compense et c\u00e9l\u00e8bre ceux qui obtiennent la prosp\u00e9rit\u00e9 par tous les moyens n\u00e9cessaires. Pas facile d\u2019\u00e9couter les le\u00e7ons de morale de personnages qui exhibent des liasses de billets et des dents serties de diamant.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/the-mack-movie.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/the-mack-movie.jpg\" alt=\"\" width=\"700\" height=\"872\" class=\"aligncenter size-full wp-image-6831\" \/><\/a><\/p>\n<p class=\"textbody\">Pourtant, Iceberg Slim a \u00e9t\u00e9 forg\u00e9 dans les feux de Watts, de la m\u00eame fa\u00e7on que les critiques les plus ac\u00e9r\u00e9es contenues dans les paroles de ses h\u00e9ritiers du gansta-rap, Ice-T et Ice Cube, ont \u00e9t\u00e9 fa\u00e7onn\u00e9es par l\u2019\u00e9meute de Los Angeles en 1992 et par la lente br\u00fblure de la d\u00e9sindustrialisation et les guerres contre la drogue qui les ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9es. Le r\u00e9cent film <em>Straight Outta Compton&#160;[5. Sorti en 2015 (NdT).]<\/em> nous rappelle combien les histoires crues de crime, de violence et de contr\u00f4le relat\u00e9es par N.W.A. r\u00e9sonnaient avec leurs temps. Mais ce que le film \u00e9lude est la mani\u00e8re dont le prox\u00e9n\u00e8te, dans toute sa brutalit\u00e9, a fait un retour dans l\u2019\u00e8re du \u00ab&#160;reality rap&#160;\u00bb. Le dernier album de N.W.A., <em>Niggaz4Life<\/em>, enregistr\u00e9 sans Ice Cube, comprend des titres comme \u00ab&#160;Findum, Fuckum &#38; Flee&#160;\u00bb et \u00ab&#160;One Less Bitch&#160;\u00bb, dans lequel Dr. Dre joue le r\u00f4le d\u2019un prox\u00e9n\u00e8te qui assassine \u00ab&#160;sa&#160;\u00bb prostitu\u00e9e parce qu\u2019elle a empoch\u00e9 quelques dollars. Sorti quelques mois apr\u00e8s que le Los Angeles Police Department a tabass\u00e9 Rodney King et qu\u2019un commer\u00e7ant de South Los Angeles a tu\u00e9 Latasha Harlins, \u00e2g\u00e9e de 15 ans, soup\u00e7onn\u00e9 de lui avoir vol\u00e9 une bouteille de jus d\u2019orange, <em>Niggaz4Life<\/em> s\u2019est hiss\u00e9 en haut des ventes de disques, en \u00e9coulant plus de 2 millions d\u2019albums aux seuls \u00c9tats Unis. Un an plus tard, la ville de Los Angeles explosait. <\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" title=\"NWA - One Less Bitch (Track 11)\" width=\"1080\" height=\"810\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/o5lS52ptuwI?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe><\/p>\n<p class=\"textbody\">Peut-\u00eatre que le vieil adage qui veut que \u00ab&#160;les prox\u00e9n\u00e8tes ne meurent jamais, ils se multiplient&#160;\u00bb est vrai, mais il l\u2019est seulement \u00e0 condition que la violence pr\u00e9domine, que le patriarcat se maintienne, que les femmes soient \u00e9conomiquement vuln\u00e9rables, et que la misogynie ne cesse de nourrir une masculinit\u00e9 fragile. Ou bien, comme Beck aurait pu le dire, le destin du prox\u00e9n\u00e8te demeure \u00e0 la merci du prochain embrasement&#160;[6. R\u00e9f\u00e9rence au livre embl\u00e8me des communaut\u00e9s noires aux \u00c9tats-Unis, <em>La prochaine fois, le feu<\/em> (1963) de James Baldwin, \u00e9d. Folio.].<\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" title=\"Ice-T- The Iceberg\" width=\"1080\" height=\"810\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/jm-EtKqvDZw?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe><\/p>\n<h3 class=\"section-center\">***<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Robin D.G. Kelley, l\u2019auteur de cette balade dans les vies d\u2019Iceberg Slim, est professeur d\u2019histoire de l\u2019universit\u00e9 de Californie (UCLA).&#160;Il a \u00e9crit de nombreux ouvrages dont <em>The Freedom Dreams: The Black Radical Imagination <\/em>(Beacon Press, 2002) et <em>Thelonious Monk: The Life and Times of an American Original <\/em>(The Free Press, 2009).<\/p>\n<h3 class=\"section\">Pour aller plus loin<\/h3>\n<p>\u2022 Les <a class=\"website-link\" href=\"http:\/\/www.editionsdelolivier.fr\/catalogue\/9782823600872-pimp-trick-baby-mama-black-widow\">livres d&#8217;Iceberg Slim traduits en fran\u00e7ais<\/a> par Jean-Fran\u00e7ois M\u00e9nard et G\u00e9rard Henri, aux \u00e9ditions de l&#8217;Olivier.<\/p>\n<p>\u2022 L\u2019article d\u2019Eithne Quinn <a class=\"website-link\" href=\"https:\/\/www.escholar.manchester.ac.uk\/api\/datastream?publicationPid=uk-ac-man-scw:1b3012&#038;datastreamId=POST-PEER-REVIEW-NON-PUBLISHERS.PDF\">\u00ab&#160;Who\u2019s the Mack\u2019: The Performativity and Politics of the Pimp Figure in Gangsta Rap&#160;\u00bb<\/a>, dans <em>Journal of American Studies,<\/em> 34, n<sup>o<\/sup> 1, 2000.<\/p>\n<p>\u2022 <em>Iceberg Slim: Portrait of a Pimp<\/em>, le docu produit par Ice-T :<\/p>\n<p>\u2022 Who&#8217;s the Mack, chanson hommage d&#8217;Ice-T : <\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" title=\"Ice Cube - Who&#039;s The Mack? (Official Music Video)\" width=\"1080\" height=\"608\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/ko0llmBIELI?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe><\/p>\n<p>\u2022\u00a0Le film entier <em>Trick Baby<\/em> de la Blaxploitation, inspir\u00e9 de son second roman&#160;:<\/p>\n<p>https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=fWAl2Gtsv3U<\/p>\n<p>\u2022 <em>Reflexions<\/em>, l&#8217;album Slam Jazz Groovy d&#8217;Iceberg Slim&#160;:<\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" title=\"Iceberg Slim - The Fall (part 1)\" width=\"1080\" height=\"810\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/Rfmt34p03m8?list=PLSRtWqmC79KZtiGEmGOw-IHiYJkfiBf0X\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe><\/p>\n<p>\u2022 La bande originale de <em>The Mack<\/em>, par Willie Hutch des studios Motown (1973), du bon funk des familles&#160;:<\/p>\n<p>https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=HPr2z0iKjpk<\/p>\n<p>\u2022 Des titres de Pimp C ou Snoop Dog directement inspir\u00e9s de l&#8217;univers d&#8217;Iceberg Slim : <\/p>\n<p>https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=Jn2u_av4Aqg<\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" title=\"Snoop Dogg ft. The Dogg Pound &amp; The Dramatics - Doggy Dogg World (Official Video) [Explicit]\" width=\"1080\" height=\"608\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/En3IgstEmcU?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe><\/p>\n<div class=\"speaker-mute footnotes_reference_container\"> <div class=\"footnote_container_prepare\"><p><span class=\"footnote_reference_container_label pointer\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_6811_1();\">Notes<\/span><span class=\"footnote_reference_container_collapse_button\" style=\"display: none;\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_6811_1();\">[<a id=\"footnote_reference_container_collapse_button_6811_1\">+<\/a>]<\/span><\/p><\/div> <div id=\"footnote_references_container_6811_1\" style=\"\"> <table class=\"footnotes_table footnote-reference-container\"> <tbody> \r\n\r\n<tr class=\"footnotes_plugin_reference_row\"> <td class=\"footnote_plugin_index_combi pointer\"  onclick=\"footnote_moveToAnchor_6811_1('footnote_plugin_tooltip_6811_1_1');\"><a id=\"footnote_plugin_reference_6811_1_1\" class=\"footnote_backlink\"><span class=\"footnote_index_arrow\">&#8617;<\/span>1<\/a><\/td> <td class=\"footnote_plugin_text\">  Publi\u00e9 en fran\u00e7ais sous le titre <em>Pimp&#160;: m\u00e9moires d\u2019un maquereau<\/em>, traduit par Jean-Fran\u00e7ois M\u00e9nard, Paris, \u00c9ditions de l\u2019Olivier, coll. \u00ab&#160;Soul Fiction&#160;\u00bb, 1998.<\/td><\/tr>\r\n\r\n <\/tbody> <\/table> <\/div><\/div><script type=\"text\/javascript\"> function footnote_expand_reference_container_6811_1() { jQuery('#footnote_references_container_6811_1').show(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_6811_1').text('\u2212'); } function footnote_collapse_reference_container_6811_1() { jQuery('#footnote_references_container_6811_1').hide(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_6811_1').text('+'); } function footnote_expand_collapse_reference_container_6811_1() { if (jQuery('#footnote_references_container_6811_1').is(':hidden')) { footnote_expand_reference_container_6811_1(); } else { footnote_collapse_reference_container_6811_1(); } } function footnote_moveToAnchor_6811_1(p_str_TargetID) { footnote_expand_reference_container_6811_1(); var l_obj_Target = jQuery('#' + p_str_TargetID); if (l_obj_Target.length) { jQuery('html, body').animate({ scrollTop: l_obj_Target.offset().top - window.innerHeight * 0.34 }, 380); } }<\/script>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Traduit par Samuel Lamontagne et Elvina Le Poul Connu pour ses r\u00e9cits autobiographiques de maquereau, Robert Beck alias Iceberg Slim (1918-1992) est un personnage aussi paradoxal que populaire dans la culture US. Ses \u00e9crits ont marqu\u00e9 l\u2019imaginaire du rap, notamment gansta, ainsi que la culture visuelle repr\u00e9sentant la vie des Africain\u00b7es-Am\u00e9ricain\u00b7es. 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