{"id":8087,"date":"2019-03-06T23:59:38","date_gmt":"2019-03-06T22:59:38","guid":{"rendered":"https:\/\/www.jefklak.org\/?p=8087"},"modified":"2019-03-06T23:59:38","modified_gmt":"2019-03-06T22:59:38","slug":"manuel-pour-les-habitants-des-villes-2-3-pour-linstant-cest-la-quon-habite","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/2019\/03\/06\/manuel-pour-les-habitants-des-villes-2-3-pour-linstant-cest-la-quon-habite\/","title":{"rendered":"Manuel pour les habitants des villes 2\/3\u00a0: Pour l\u2019instant c\u2019est l\u00e0 qu\u2019on habite"},"content":{"rendered":"<div class=\"intro\">\n<p class=\"textbody\">Ce \u00ab&#160;manuel pour les habitants des villes&#160;\u00bb est un documentaire, en trois volets \u2013&#160;\u00e0 lire et \u00e9couter&#160;\u2013 r\u00e9alis\u00e9 par le collectif Pr\u00e9cipit\u00e9 dans trois centres d\u2019h\u00e9bergement d\u2019urgence et de r\u00e9insertion sociale, avec leurs habitants. Entre 2003 et 2010, au cours d\u2019ateliers de parole et de r\u00e9flexion s\u2019\u00e9changent les situations sociales et politiques. Comment vivre sans papiers, vivre sans logement, \u00eatre ch\u00f4meur ou travailleur pr\u00e9caire&#160;? Quelles exp\u00e9riences des fronti\u00e8res, de l&#8217;h\u00e9bergement social, de l&#8217;insertion par le travail&#160;? Comment ces dispositifs de contr\u00f4le et de gestion, qui invisibilisent, imposent leur rythme et leurs itin\u00e9raires, individualisent, se retournent aussi parfois, dans les pratiques, les usages, les luttes&#160;?<!--more--><\/p>\n<p>&#160;<\/p>\n<p class=\"textbody\"><a class=\"website-link\" href=\"https:\/\/www.jefklak.org\/manuel-pour-les-habitants-des-villes-1-3-nous-sommes-dans-la-frontiere\/\">Retrouvez le premier \u00e9pisode ici<\/a>.<\/p>\n<\/div>\n<h3 class=\"section\">\u00c9couter le documentaire<\/h3>\n<p><iframe loading=\"lazy\" id=\"xjw7fk\" title=\"#2 Pour l\u2019instant c\u2019est l\u00e0 qu\u2019on habite\" style=\"max-width:100%;\" src=\"https:\/\/r22.fr\/embed\/ul:xjw7fk\/th:v\/sz:a\" width=\"840\" height=\"272\" frameborder=\"0\"><\/iframe><\/p>\n<div class=\"pdf-link-container\" style=\"text-align:center;float : none;margin-left : 0px;\"><a href=\"https:\/\/jefklak.org\/archives\/SonsSite\/Habitants_villes_2_WAV.zip\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\"><img decoding=\"async\" class=\"pdf-link-icon\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/icon_wav.png\" style=\"width:100px;\" \/><\/a> <a href=\"https:\/\/jefklak.org\/archives\/SonsSite\/Habitants_villes_2_FLAC.zip\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\"><img decoding=\"async\" class=\"pdf-link-icon\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/icon_flac.png\" style=\"width:100px;\" \/><\/a>\n<\/div>\n<h3 class=\"section\">G\u00eetes pour la nuit<\/h3>\n<div class=\"epigraph\">\n<p class=\"textbody\">On me dit qu\u2019\u00e0 New York<br \/>\n\u00c0 l\u2019angle de la 26<sup>e<\/sup>&#160;rue et de Broadway<br \/>\nUn homme chaque soir se tient les mois d\u2019hiver&#160;:<br \/>\nIl procure aux sans-abri qui se rassemblent l\u00e0<br \/>\nUn g\u00eete pour la nuit, qu\u2019il demande aux passants.<br \/>\nLe monde n\u2019en est pas chang\u00e9<br \/>\nLes rapports entre les hommes n\u2019en deviennent pas meilleurs<br \/>\nL\u2019\u00e8re de l\u2019exploitation n\u2019est pas abr\u00e9g\u00e9e pour autant<br \/>\nMais quelques hommes ont un g\u00eete pour la nuit&#160;:<br \/>\nLe vent toute une nuit sur eux ne soufflera<br \/>\nLa neige qui \u00e9tait pour eux tombera dans la rue.<br \/>\nNe pose pas ton livre encore, homme qui lit ces phrases.<br \/>\nQuelques-uns sont pourvus d\u2019un g\u00eete pour la nuit<br \/>\nLe vent toute une nuit sur eux ne soufflera<br \/>\nLa neige qui \u00e9tait pour eux tombera dans la rue&#160;:<br \/>\nMais le monde n\u2019en est pas chang\u00e9 pour autant<br \/>\nLes rapports entre les hommes n\u2019en deviennent pas meilleurs<br \/>\nL\u2019\u00e8re de l\u2019exploitation n\u2019est pas abr\u00e9g\u00e9e pour autant.<\/p>\n<p class=\"epigraphsignature\">Bertold Brecht, <em>Manuel pour les habitants des villes<\/em><\/p>\n<\/div>\n<h3 class=\"section-center\">1<\/h3>\n<p class=\"textbody\">C\u2019\u00e9tait juste apr\u00e8s la longue occupation du canal Saint-Martin, lanc\u00e9e par les Enfants de Don Quichotte, \u00e0 l\u2019hiver 2006. L\u2019alignement des tentes en plein milieu de la ville avait disparu. Ce qui s\u2019\u00e9tait jou\u00e9 pendant des mois, dans la rue, se rejouait d\u00e9sormais \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des institutions. Le mouvement avait exig\u00e9 des professionnels de l\u2019assistance la r\u00e9daction d\u2019une charte posant les bases d&#8217;une \u00e9volution du r\u00e8glement des structures d\u2019h\u00e9bergement et de r\u00e9insertion sociale&#160;; un plan gouvernemental d\u2019urgence, annonc\u00e9 en grandes pompes par les m\u00e9dias, devait en assurer l\u2019application. Celui-ci programmait une augmentation importante du nombre de places dans les centres d\u2019h\u00e9bergement d\u2019urgence et la transformation progressive de ceux-ci en centres dits de \u00ab&#160;stabilisation&#160;\u00bb.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019argumentation du mouvement Don Quichotte se d\u00e9ployait dans ce cadre&#160;: il faut augmenter les capacit\u00e9s de logement et d\u2019h\u00e9bergement de mani\u00e8re \u00e0 d\u00e9sengorger le dispositif, pour y faire entrer ceux qui sont encore \u00e0 la rue. Mais ce qui s\u2019\u00e9tait exprim\u00e9 au bord du canal Saint-Martin ne pouvait se r\u00e9duire \u00e0 une logique comptable. Un ami, salari\u00e9 \u00e0 Emma\u00fcs, avait \u00e9t\u00e9 charg\u00e9 de l\u2019ouverture d\u2019un centre, devant accueillir une grande part de ceux qui avaient camp\u00e9 au bord du canal. Il nous avait rapport\u00e9 la contradiction dans laquelle il se sentait alors enferm\u00e9&#160;: \u00ab&#160;Ceux qui ont particip\u00e9 \u00e0 la lutte sur le canal n\u2019ont pas encore vu venir les logements promis. Et quand le gouvernement l\u00e2che quelques relogements individuels, ils les refusent pour la plupart. Ils ne veulent pas se retrouver seuls dans une piaule.&#160;\u00bb Accepter un appartement, c\u2019\u00e9tait retourner \u00e0 cette solitude \u00e0 laquelle on avait \u00e9chapp\u00e9 dans la lutte. De ce point de vue, l\u2019exp\u00e9rience des Enfants du Canal \u00e9tait plus significative encore. Certains campeurs s\u2019\u00e9taient constitu\u00e9s en collectif lors de l\u2019occupation. Refusant d\u2019\u00eatre s\u00e9par\u00e9s de nouveau, \u00e0 travers des relogements individuels ou des h\u00e9bergements provisoires, ils avaient su profiter du rapport de force momentan\u00e9 pour faire accepter \u00e0 la DDASS l\u2019id\u00e9e d\u2019un lieu autog\u00e9r\u00e9, en marge de l\u2019institution.<\/p>\n<h3 class=\"section-center\">2<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Quand nous sommes all\u00e9s \u00e0 la rencontre des Enfants du Canal, nous avions en t\u00eate de fabriquer une radio, un journal, nous ne savions pas bien. L\u2019id\u00e9e \u00e9tait de traverser une s\u00e9rie de lieux o\u00f9 quelque chose de la gestion et du contr\u00f4le, propres aux institutions sociales, \u00e9tait en crise. De rep\u00e9rer des extractions \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des institutions, mais pas seulement. Les normes dont les institutions sociales sont bien souvent le laboratoire, de la vieille valeur-travail au coaching g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9, se propagent bien au-del\u00e0 de leurs propres murs. C\u2019est pourquoi l\u2019exp\u00e9rience des Enfants du Canal nous semblait avoir des r\u00e9sonances possibles, ailleurs. Dans l\u2019exp\u00e9rience d\u2019un squat. Dans le fonctionnement d\u2019une permanence sociale autog\u00e9r\u00e9e. Dans toutes sortes de lieux o\u00f9 se construisent des probl\u00e8mes non \u00ab&#160;relogeables&#160;\u00bb dans les possibilit\u00e9s \u00ab&#160;offertes&#160;\u00bb par le march\u00e9 et l\u2019\u00c9tat. Partout o\u00f9 sont pratiquement mises en cause les normes de l\u2019insertion, celles-l\u00e0 m\u00eames qui sont au principe de l\u2019organisation de la ville. Nous avions donc l\u2019id\u00e9e d\u2019une enqu\u00eate qui aurait fait circuler ces \u00ab&#160;probl\u00e8mes&#160;\u00bb d\u2019un lieu \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n<h4 class=\"subsection\">Notes du 03.06.07. 1<\/h4>\n<p class=\"textbody\">Villa Saint-Jacques, dans le XIV<sup>e<\/sup>&#160;arrondissement, \u00e0 deux pas de Denfert-Rochereau. Pour rencontrer les Enfants du Canal, il faut monter par un large escalier jusqu\u2019au dernier \u00e9tage. L\u2019espace est assez grand, tout en longueur&#160;: quelques bureaux, une salle de r\u00e9union, une grande pi\u00e8ce, des chambres.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Une vingtaine de personnes habitent ici. Deux r\u00e9unions se tiennent par semaine&#160;: l\u2019une entre \u00ab&#160;habitants&#160;\u00bb, l\u2019autre entre \u00ab&#160;habitants&#160;\u00bb et \u00ab&#160;accompagnants&#160;\u00bb. Les mots \u00ab&#160;travailleurs sociaux&#160;\u00bb et \u00ab&#160;h\u00e9berg\u00e9s&#160;\u00bb n\u2019ont pas cours ici. Tout un travail de soustraction est \u00e0 l\u2019\u0153uvre&#160;: \u00ab&#160;il s\u2019agit d\u2019accepter le flou, alors qu\u2019on a \u00e9t\u00e9 format\u00e9 pour autre chose, de refuser de traiter l\u2019urgence et de se soumettre \u00e0 l\u2019exigence de r\u00e9sultats. Si les gens ne viennent pas vers nous, on n\u2019ira pas vers eux. On est juste une pr\u00e9sence. Quand des nouveaux arrivent, la question de la dur\u00e9e n\u2019est jamais pos\u00e9e, on se contente de dire que ce ne peut \u00eatre qu\u2019un lieu de passage.&#160;\u00bb \u00c0 c\u00f4t\u00e9 des deux \u00e9ducateurs inscrits dans le projet, il y a aussi un directeur, cens\u00e9 donner des garanties \u00e0 la DDASS, qui a accept\u00e9 de financer le projet. Le reste de l\u2019\u00e9quipe d\u2019\u00ab&#160;accompagnants&#160;\u00bb est compos\u00e9e de \u00ab&#160;travailleurs pairs&#160;\u00bb, qui ont, pour la plupart, connu une longue exp\u00e9rience de la rue et cr\u00e9ent une position interm\u00e9diaire entre les professionnels et les personnes accueillies. L\u2019accueil n\u2019est d\u2019ailleurs pas le mot juste, puisque l\u2019arriv\u00e9e dans le lieu se fait par cooptation, sur la base de liens cr\u00e9\u00e9s au moment du campement, dehors.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ici, pas de r\u00e8glement ou de contrat de s\u00e9jour \u00e0 signer \u00e0 l\u2019entr\u00e9e. Pas d\u2019horaires. Pas de sch\u00e9ma \u00e0 priori de r\u00e9insertion par le travail ou le logement. \u00ab&#160;Quand la DDASS interroge nos r\u00e9sultats en termes de relogement ou de boulot, nous r\u00e9pondons simplement qu\u2019ils vont mieux.&#160;\u00bb Les \u00e9ducateurs disent travailler \u00e0 \u00ab&#160;faire \u00e9merger une demande&#160;\u00bb, pas plus. Avec la possibilit\u00e9 que rien ne se passe, du vide, du temps qui s\u2019\u00e9coule et qui permet \u00e0 certains de se recomposer. Ce sont des choses tr\u00e8s concr\u00e8tes, reprendre du poids par exemple. Et puis, l\u2019immeuble, c\u2019est la possibilit\u00e9 d\u2019un abri en m\u00eame temps que d\u2019un lieu \u00e0 soi. Les chambres individuelles ont \u00e9t\u00e9 une exigence de d\u00e9part. L\u2019alcool y est autoris\u00e9. Un habitant a mis temporairement en place une cellule d\u2019\u00e9coute dans sa chambre, mais s\u2019est finalement remis \u00e0 boire&#8230;<\/p>\n<p class=\"textbody\">Une tentative donc, un appel \u00e0 des circonstances nouvelles, qui s\u2019appuient \u00e0 la fois sur un \u00ab&#160;\u00eatre communautaire&#160;\u00bb d\u00e9j\u00e0 existant, affirm\u00e9 avant tout ancrage institutionnel, et un grand courant d\u2019air o\u00f9 les mots-solutions de la gestion et du contr\u00f4le ne sont pas encore l\u00e0. Un lieu pr\u00e9cis\u00e9ment, pas un espace lisse comme la grande majorit\u00e9 des institutions de \u00ab&#160;l\u2019assistance&#160;\u00bb et de \u00ab&#160;l\u2019accueil&#160;\u00bb. Avant toute chose, les Enfants du Canal habitent une exp\u00e9rience, quelque chose qui s\u2019est ouvert \u00e0 partir du fait d\u2019avoir v\u00e9cu et lutt\u00e9 ensemble pendant plusieurs mois. Officiellement, pour l\u2019administration publique, le b\u00e2timent occup\u00e9 par les Enfants du Canal est une structure transitoire. \u00ab&#160;Transitoire vers quoi&#160;?&#160;\u00bb, se demande-t-on au foyer Saint-Jacques.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/livret2-000-721x1024.jpg\" alt=\"\" width=\"690\" height=\"980\" class=\"aligncenter size-large wp-image-8092\" \/><\/p>\n<h3 class=\"section-center\">3<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Les porte-paroles du mouvement Don Quichotte pouvaient bien dire qu\u2019il s\u2019agissait de poser et de r\u00e9soudre le probl\u00e8me de la \u00ab&#160;politique du logement&#160;\u00bb dans toute sa g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9, certains des campeurs s\u2019en sont servis imm\u00e9diatement pour critiquer les institutions de l\u2019urgence sociale. Les tentes elles-m\u00eames renvoyaient l\u2019image en miroir de la gestion humanitaire des populations pauvres&#160;: une gestion par la crise et l\u2019urgence permanente qui consistait, depuis des ann\u00e9es, \u00e0 faire incessamment tourner les personnes \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des centres, avec des retours fr\u00e9quents \u00e0 la case d\u00e9part, \u00e0 la rue. Syst\u00e8me dont tout le monde connaissait le caract\u00e8re punitif et disciplinaire, mais qui n\u2019avait jamais boug\u00e9 jusque-l\u00e0. La clef de ce syst\u00e8me, c\u2019\u00e9taient les horaires et la dur\u00e9e de s\u00e9jour. D\u00e9part \u00e0 8&#160;h le matin, retour \u00e0 18&#160;h le soir. Une dur\u00e9e de pr\u00e9sence autoris\u00e9e de deux semaines, renouvelable une fois. Une logique de fonctionnement sp\u00e9cifique aux centres d\u2019h\u00e9bergement d\u2019urgence (CHU), mais qui s\u2019incorporait \u00e0 l\u2019ensemble d\u2019un dispositif orient\u00e9 hi\u00e9rarchiquement vers l\u2019objectif de \u00ab&#160;r\u00e9insertion sociale&#160;\u00bb. Le CHU en \u00e9tait la premi\u00e8re marche, d\u2019embl\u00e9e brutalisante. C\u2019est ce syst\u00e8me qui s\u2019est mis \u00e0 trembler au terme de l\u2019occupation du canal&#160;: tous les CHU devaient \u00eatre transform\u00e9s en \u00ab&#160;centres d\u2019h\u00e9bergement stabilis\u00e9s&#160;\u00bb, avec abolition des horaires de fermeture et de la dur\u00e9e l\u00e9gale de s\u00e9jour. L\u2019esprit de la loi sur le droit au logement opposable (DALO) y ajoutait en principe l\u2019impossibilit\u00e9 de renvoyer quiconque sans proposition de relogement ou d\u2019h\u00e9bergement.<\/p>\n<h3 class=\"section-center\">4<\/h3>\n<div class=\"epigraph\">\n<p class=\"textbody\">\u00ab&#160;Toute personne accueillie dans une structure d\u2019h\u00e9bergement doit pouvoir y demeurer, d\u00e8s lors qu\u2019elle le souhaite, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019une orientation lui soit propos\u00e9e. Cette orientation est effectu\u00e9e vers une structure d\u2019h\u00e9bergement d\u2019urgence stable ou de soins, ou vers un logement, adapt\u00e9s \u00e0 sa situation.&#160;\u00bb<\/p>\n<p class=\"epigraphsignature\">(art. 4 de la loi DALO)<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"textbody\">Avec le passage \u00e0 la \u00ab&#160;stabilisation&#160;\u00bb, une br\u00e8che s\u2019est ouverte. L\u00e0 o\u00f9 la porte se refermait chaque jour \u00e0 huit heures du matin, il est devenu possible de laisser tra\u00eener un pied pour la bloquer. De prendre un peu de temps, puisque du temps a \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9 \u00e0 l\u2019institution, au dispositif d\u2019urgence et de r\u00e9insertion sociale. C\u2019est dans cette br\u00e8che que nous avons cherch\u00e9 \u00e0 poser les bases d\u2019un travail d\u2019enqu\u00eate documentaire. L\u2019hypoth\u00e8se \u00e9tait que les questions pos\u00e9es par les Enfants du Canal sur les rapports entre travailleurs sociaux et usagers, sur le r\u00e8glement interne des lieux, sur la r\u00e9appropriation collective de leur usage et de leur fonction, sur l\u2019\u00e9cart entre la gestion de ces lieux et les besoins des personnes, se rejoueraient avec plus ou moins d\u2019intensit\u00e9 dans tous les centres o\u00f9 les horaires et la dur\u00e9e de pr\u00e9sence l\u00e9gale avaient saut\u00e9. Dans une conjoncture o\u00f9 ces lieux semblaient pour un temps s\u2019ouvrir \u00e0 eux-m\u00eames, nous nous sommes install\u00e9s pendant plus d\u2019une ann\u00e9e au centre d\u2019h\u00e9bergement d\u2019urgence r\u00e9cemment \u00ab&#160;stabilis\u00e9&#160;\u00bb de l\u2019avenue Laumi\u00e8re.<\/p>\n<h4 class=\"subsection\">Notes du 30.01.09.<\/h4>\n<p class=\"textbody\">Dans le bureau, \u00e0 l\u2019accueil. La pi\u00e8ce est assez lugubre. Comme le dit Fran\u00e7ois, aujourd\u2019hui de permanence, la peinture sur les murs, le mobilier tr\u00e8s frustre, rappellent l\u2019ambiance d\u2019un lieu \u00ab&#160;psy&#160;\u00bb. Un bureau, un ordinateur, quelques documents officiels sur le r\u00e8glement int\u00e9rieur, un r\u00e9pertoire avec le nom des r\u00e9sidentes, une grande armoire, et puis un canap\u00e9 o\u00f9 pas mal de gens viennent se poser. Genevi\u00e8ve, \u00e9ducatrice, entre pour demander \u00e0 Fran\u00e7ois de d\u00e9poser un petit mot dans la chambre d\u2019une r\u00e9sidente&#160;: \u00ab&#160;Une nouvelle r\u00e9sidente est arriv\u00e9e au centre, et les autres nous ont reproch\u00e9 \u00e0 la derni\u00e8re r\u00e9union collective de ne pas les avoir pr\u00e9venues&#160;\u00bb.<\/p>\n<p class=\"textbody\">On parle du 115, \u00e0 propos d\u2019une p\u00e9tition qui a r\u00e9cemment tourn\u00e9 pour soutenir une coll\u00e8gue en conflit avec le centre d\u2019orientation&#160;: la nuit du 24 d\u00e9cembre, une famille avait \u00e9t\u00e9 pri\u00e9e d\u2019attendre vingt-quatre heures au motif que sa situation n\u2019\u00e9tait pas urgente. Genevi\u00e8ve a d\u00e9j\u00e0 fait des remplacements au 115 pour augmenter un peu ses revenus. Elle parle de l\u2019arbitraire qui pr\u00e9vaut dans les r\u00e9ponses, du long questionnaire d\u2019un quart d\u2019heure qu\u2019il faut subir avant de s\u2019entendre r\u00e9pondre le plus souvent qu\u2019il n\u2019y a plus de places pour la nuit. Au 115, le gros des employ\u00e9s est compos\u00e9 de travailleurs pr\u00e9caires, d\u2019\u00e9tudiants, de personnes anciennement \u00e0 la rue. Fran\u00e7ois a \u00e9galement travaill\u00e9 au 115. Il se souvient d\u2019un type un peu sadique qui excluait r\u00e9guli\u00e8rement des personnes du syst\u00e8me, pour des p\u00e9riodes de trois \u00e0 six mois, au motif qu\u2019un tel avait piss\u00e9 contre un mur, fait entrer une bouteille d\u2019alcool dans un centre, etc. Mais de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du guichet, il y a aussi les d\u00e9brouilles et les ruses de certains pour \u00e9viter les plus gros centres parisiens. Ceux qui, par exemple, donnent des identit\u00e9s diff\u00e9rentes et r\u00e9ussissent \u00e0 se faire affecter dans des centres en banlieue, o\u00f9 le nombre de personnes accueillies est beaucoup plus faible, o\u00f9 il est possible de se faire la cuisine.<\/p>\n<div class=\"quote\">\n<p class=\"textbody\">Victimes de guerre, de l\u2019ins\u00e9curit\u00e9, de viols\u2026 Les femmes sont de plus en plus nombreuses \u00e0 \u00e9migrer. Ayant \u00e0 l\u2019esprit la conqu\u00eate d\u2019une meilleure vie, parce qu\u2019on se retrouve dans un pays plus d\u00e9velopp\u00e9 sur les plans \u00e9conomiques, d\u00e9mocratiques, etc. Malheureusement, souvent, on fait face \u00e0 une autre r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Si avoir un h\u00e9bergement se r\u00e9sume \u00e0 composer le 115, les soucis sont loin d\u2019\u00eatre r\u00e9solus. \u00c0 partir de 7&#160;h, on compose le fameux num\u00e9ro des sans-abri. Des fois, apr\u00e8s plus ou moins une heure de temps, on peut avoir une r\u00e9ponse positive (un centre d\u2019h\u00e9bergement avec plusieurs personnes ou une chambre d\u2019h\u00f4tel avec un ou deux lits). Par contre, quand on nous propose de rappeler le soir, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 partir de 19h, et sans confirmation d\u2019avoir un abri, c\u2019est l\u00e0 o\u00f9 se trouve le mal. Des fois, on insiste en appelant n\u2019fois sans r\u00e9ponses positives.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La nuit tombe, avec tes bagages \u00e0 la main, sans solution. L\u2019inqui\u00e9tude et la tension montent, on se pose des questions sans r\u00e9ponses&#160;; les larmes commencent \u00e0 mouiller la poitrine. Si le temps est cl\u00e9ment, on peut marcher le plus tard possible. Le cas \u00e9ch\u00e9ant, on prend les bus de nuit pour faire des allers-retours comme un apprenti-chauffeur.<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"epigraphsignature\">Texte de Binta \u00e9crit pendant l\u2019atelier radio du foyer Laumi\u00e8re.<\/p>\n<h3 class=\"section-center\">5<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Officiellement, le CHRS But\u2019s H\u00f4tel. Une quarantaine de femmes seules y sont h\u00e9berg\u00e9es. Salari\u00e9s comme r\u00e9sidentes, ici tout le monde parle du \u00ab&#160;foyer Laumi\u00e8re&#160;\u00bb. Il y a quelques mois, l\u2019ancien directeur nous avait racont\u00e9 la lente transformation du lieu, prise dans le processus d\u2019\u00ab&#160;humanisation&#160;\u00bb des centres d\u2019h\u00e9bergement d\u2019urgence, entam\u00e9 par l\u2019association Emma\u00fcs, elle-m\u00eame en pleine restructuration&#160;; un lieu \u00ab&#160;dur&#160;\u00bb, o\u00f9 il ne se passait rien depuis des ann\u00e9es, \u00e0 la d\u00e9rive. Une image du pass\u00e9 asilaire. C&#8217;est lui qui avait employ\u00e9 ce mot, par lassitude face \u00e0 l\u2019inertie de certaines logiques sociales, historiques. Fin 2007, avec la \u00ab&#160;stabilisation&#160;\u00bb et le passage du centre au statut de CHRS, les choses se sont acc\u00e9l\u00e9r\u00e9es. Un nouveau directeur a \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9, et le foyer Laumi\u00e8re s\u2019affiche d\u00e9sormais comme un lieu en transition. La DDASS a valid\u00e9 un nouveau \u00ab&#160;projet d\u2019\u00e9tablissement&#160;\u00bb. Toutes les femmes h\u00e9berg\u00e9es, y compris celles qui vivent l\u00e0 depuis longtemps, sont consid\u00e9r\u00e9es comme de nouvelles arrivantes. Des travaux de r\u00e9novation ont commenc\u00e9 \u00e0 attaquer la fa\u00e7ade et l\u2019int\u00e9rieur du b\u00e2timent sera m\u00e9connaissable d\u2019ici la fin de l\u2019ann\u00e9e. La moiti\u00e9 des chambres comportera encore deux lits, mais avec une douche et des toilettes. L\u2019atmosph\u00e8re asilaire qui colle encore aux murs devrait s\u2019estomper, et toute une histoire s\u2019achever. Celle qui fut par exemple, il y a presque une dizaine d\u2019ann\u00e9es, le th\u00e9\u00e2tre d\u2019un conflit assez dur. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, le foyer accueillait des familles. La direction d\u2019Emma\u00fcs voulait vider l\u2019immeuble et les familles refusaient de partir. En situation d\u2019occupation, le b\u00e2timent avait \u00e9t\u00e9 recouvert d\u2019une banderole&#160;: \u00ab&#160;Emma\u00fcs exclut&#160;!&#160;\u00bb. La direction g\u00e9n\u00e9rale d\u2019Emma\u00fcs avait finalement d\u00e9cid\u00e9 l\u2019expulsion et fait appel \u00e0 une bo\u00eete de s\u00e9curit\u00e9 priv\u00e9e pour prot\u00e9ger le b\u00e2timent. Mais pour l\u2019instant les travaux ont \u00e0 peine commenc\u00e9. Et avec ses cinq places d\u2019accueil d\u2019urgence, ses chambres exigu\u00ebs, ses radiateurs qui ne marchent pas, ses fuites d\u2019eau dans le plafond, sa nourriture en barquettes, le foyer est dans une \u00e9trange situation d\u2019entre-deux.<\/p>\n<h4 class=\"subsection\">Notes du 01.02.09.<\/h4>\n<p class=\"textbody\">Sortie du m\u00e9tro. En direction du parc des Buttes Chaumont, l\u2019avenue Laumi\u00e8re. \u00c0 une cinquantaine de m\u00e8tres, un banc. Juste en face, une porte vitr\u00e9e, opaque, s\u2019ouvre sur un tr\u00e8s long couloir. Sur la droite, un premier bureau&#160;: une pi\u00e8ce tr\u00e8s \u00e9troite, occup\u00e9e par un permanent d\u2019Emma\u00fcs charg\u00e9 de l\u2019accueil et de la surveillance. Quelques m\u00e8tres plus loin, un ascenseur, une cour int\u00e9rieure et un escalier permettant d\u2019acc\u00e9der aux cinq \u00e9tages du b\u00e2timent. Le couloir se prolonge encore, s\u2019ouvrant sur trois pi\u00e8ces. La plus grande, \u00e9clair\u00e9e aux n\u00e9ons, rudimentaire dans son \u00e9quipement, sert de r\u00e9fectoire aux r\u00e9sidentes du centre. Les deux autres&#160;: une minuscule cuisine avec plaques \u00e9lectriques et \u00e9vier, un d\u00e9barras o\u00f9 est rang\u00e9 le mat\u00e9riel de nettoyage. \u00c0 chaque \u00e9tage du b\u00e2timent, deux couloirs, s\u00e9par\u00e9s par des portes coupe-feu, distribuent une s\u00e9rie de chambres d\u2019h\u00f4tel num\u00e9rot\u00e9es. Dans quelques pi\u00e8ces, des bureaux ont \u00e9t\u00e9 install\u00e9s pour les travailleurs sociaux. Il y a encore deux pi\u00e8ces communes&#160;: une salle t\u00e9l\u00e9 et une biblioth\u00e8que.<\/p>\n<h3 class=\"section-center\">6<\/h3>\n<p class=\"textbody\">La possibilit\u00e9 de rester plus longtemps dans les centres d\u2019h\u00e9bergement ouvre-t-elle sur autre chose&#160;? Au ras de ce qu\u2019on peut voir ou entendre, le foyer c\u2019estd\u2019abord&#160;: des escaliers et des couloirs o\u00f9 l\u2019on se croise plus qu\u2019on ne se rencontre&#160;; le grincement des portes coupe-feu \u00e0 chaque \u00e9tage&#160;; des bruits de pas dans les escaliers&#160;; le son nasillard d\u2019une t\u00e9l\u00e9&#160;; la sonnerie du t\u00e9l\u00e9phone utilis\u00e9 par les permanents dans le bureau d\u2019accueil, et quand s\u2019ouvre une fen\u00eatre ou la porte du foyer, la rumeur soudaine de la circulation. Un \u00e9changeur, le foyer. Un point de croisement minuscule d\u2019o\u00f9 partent les trajets quotidiens des r\u00e9sidentes, tr\u00e8s souvent aimant\u00e9s par le travail. Un travail insuffisant pour payer un loyer et partir d\u2019ici. Pourtant cette image reste partielle et se brouille d\u00e8s qu\u2019on entre dans les chambres. Ce qu\u2019on voit d\u2019abord, c\u2019est l\u2019exigu\u00eft\u00e9 des 9&#160;m<sup>2<\/sup> et de l\u2019espace qui s\u00e9pare les deux lits (on est dans un centre d\u2019h\u00e9bergement). Mais rester six mois, un an, souvent plus, ce n\u2019est pas la m\u00eame chose que rester quinze jours ou un mois. C\u2019est peut-\u00eatre cela qui a le plus chang\u00e9 avec la dur\u00e9e de pr\u00e9sence&#160;: une possibilit\u00e9 plus grande d\u2019\u00eatre l\u00e0, de s\u2019installer. Et cette simple pr\u00e9sence, aussi fragile et difficile soit-elle, imprime sa marque (on est dans une chambre).<\/p>\n<h4 class=\"subsection\">Notes du 10.02.09.<\/h4>\n<p class=\"textbody\">Kalala et Augustine sont dans la m\u00eame chambre. La fen\u00eatre donne sur le boulevard Laumi\u00e8re. Il y a deux lits, deux armoires, une chaise, rien d\u2019autre. Kalala et Augustine sont les doyennes du foyer. Ce sont des \u00ab&#160;mamans&#160;\u00bb comme on dit ici. Kalala vient de Kinshasa, Augustine de Brazzaville. Deux villes s\u00e9par\u00e9es par le fleuve Congo. \u00ab&#160;Quelques minutes en pirogue&#160;\u00bb pour aller d\u2019une rive \u00e0 l\u2019autre. Deux villes touch\u00e9es par la guerre. Deux guerres dans lesquelles elles ont l\u2019une et l\u2019autre tout perdu. Kalala et Augustine ont presque toujours le sourire. Augustine parle avec sa poitrine, sa gorge, d\u2019une voix tremblante, toujours \u00e9mue. Kalala est d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e au foyer Laumi\u00e8re. Aujourd\u2019hui, elles sont tristes. Elles \u00e9voquent la mort de Nelly. Elles se connaissaient bien. Elles s\u2019\u00e9taient rencontr\u00e9es au foyer il y a plus d\u2019une ann\u00e9e. Nelly n\u2019en sortait plus depuis plusieurs mois. Chaque jour, Kalala lui apportait \u00e0 manger dans sa chambre.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Apr\u00e8s s\u2019\u00eatre cach\u00e9e pendant des mois sous des surv\u00eatements trop larges pour elle, Maria a d\u00fb finir par dire qu\u2019elle \u00e9tait enceinte. On l\u2019a plac\u00e9e dans une chambre seule. Toutes les \u00ab&#160;mamans&#160;\u00bb du foyer s\u2019organisent autour d\u2019elle pour lui rendre la vie plus facile. Elles lui apportent \u00e0 manger, lui font des courses, s\u2019enqui\u00e8rent en permanence de sa sant\u00e9, se relaient pour venir passer un peu de temps avec elle, discuter. D\u00e8s qu\u2019elle aura accouch\u00e9, elle partira dans une structure d\u2019accueil pour jeunes m\u00e8res isol\u00e9es. En attendant, le quotidien se r\u00e9organise en partie autour d\u2019elle.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La chambre de Fatou est un v\u00e9ritable capharna\u00fcm. Elle aime s\u2019acheter des habits, accumuler les objets, d\u00e9corer \u00ab&#160;sa&#160;\u00bb chambre. M\u00eame si, comme la plupart des autres femmes, elle a au fil des ann\u00e9es laiss\u00e9 beaucoup de ses affaires personnelles chez des amis. Mais ici c\u2019est chez elle&#160;; elle dit \u00eatre attach\u00e9e \u00e0 Laumi\u00e8re, \u00e0 ce quartier des Buttes Chaumont qu\u2019elle conna\u00eet par c\u0153ur.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Corinne, comme Fatou, habite le foyer depuis pr\u00e8s de deux ans. Combien de femmes sont dans ce cas \u00e0 Laumi\u00e8re&#160;?<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/livret2-001.jpg\" alt=\"\" width=\"449\" height=\"680\" class=\"aligncenter size-full wp-image-8094\" \/><\/p>\n<h3 class=\"section-center\">7<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Pour qualifier le syst\u00e8me de l\u2019urgence, les r\u00e9sidentes de Laumi\u00e8re disent toujours qu\u2019avant d\u2019arriver ici elles \u00e9taient \u00ab&#160;au 115&#160;\u00bb. Comme si elles d\u00e9signaient l\u00e0, non pas un num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone, mais celui d\u2019une rue. \u00catre au 115, c&#8217;est \u00eatre pris dans l\u2019alternance des nuits en CHU et des jours \u00e0 errer dans la ville. C\u2019est pourquoi toutes les r\u00e9sidentes d\u00e9crivent leur arriv\u00e9e \u00e0 Laumi\u00e8re comme la sortie d\u2019un enfermement. Dans un pass\u00e9 proche, certains directeurs de CHU justifiaient encore le renvoi chronique des personnes h\u00e9berg\u00e9es comme une mesure \u00e9ducative, n\u00e9cessaire pour pousser \u00e0 l\u2019\u00ab&#160;insertion&#160;\u00bb plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00ab&#160;assistanat&#160;\u00bb. Les r\u00e9sidentes de Laumi\u00e8re disent exactement le contraire&#160;: la logique d\u2019urgence emp\u00eache de lever la t\u00eate, et le temps est la condition premi\u00e8re pour penser un peu plus loin que la prochaine orientation.<\/p>\n<p class=\"textbody\">De fait, la br\u00e8che de temps ouverte par la \u00ab&#160;stabilisation&#160;\u00bb est investie de partout, en d\u00e9calage complet de tout sch\u00e9ma institutionnel. Au fil des mois, on apprend \u00e0 se conna\u00eetre, on prend ses rep\u00e8res dans le lieu, dans le quartier. Des liens se cr\u00e9ent, des habitudes se fabriquent. On se remet \u00e0 penser \u00e0 un rythme diff\u00e9rent. \u00c0 cette logique, qu\u2019on pourrait dire du r\u00e9el, s\u2019oppose celle de l\u2019institution qui implique que les r\u00e9sidentes ne s\u2019installent pas trop, ne s\u2019attachent pas trop aux lieux et aux gens, aux autres r\u00e9sidentes comme aux salari\u00e9s. Car si la dur\u00e9e de s\u00e9jour n\u2019est plus fix\u00e9e \u00e0 l\u2019avance, elle fait l\u2019objet d\u2019une \u00e9valuation avec le \u00ab&#160;travailleur social r\u00e9f\u00e9rent&#160;\u00bb o\u00f9 tout se doit d\u2019\u00eatre retraduit dans le sens d\u2019une insertion \u00e0 venir, et donc d\u2019un \u00ab&#160;travail&#160;\u00bb, d\u2019un \u00ab&#160;logement&#160;\u00bb, d\u2019un \u00ab&#160;projet&#160;\u00bb, pour chaque \u00ab&#160;cas&#160;\u00bb, pour chaque \u00ab&#160;dossier&#160;\u00bb. M\u00eame si, pour une grande part des r\u00e9sidentes, l\u2019insertion par le travail n\u2019aura pas lieu du fait de leur \u00e2ge, de leur sant\u00e9, de leur situation administrative. M\u00eame si beaucoup travaillent d\u00e9j\u00e0 mais n\u2019arrivent pas \u00e0 trouver un logement. Les salari\u00e9s mesurent chaque jour le d\u00e9calage, mais c\u2019est bien cette force de simplification qui op\u00e8re. Le prix en est une d\u00e9n\u00e9gation \u00e9norme de l\u2019\u00ab&#160;ici et maintenant&#160;\u00bb, de la vie v\u00e9cue \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur et \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur du centre.<\/p>\n<h4 class=\"subsection\">Notes du 20.02.09.<\/h4>\n<p class=\"textbody\">Maki est \u00e9tudiante. Le jour, elle travaille en biblioth\u00e8que, la nuit, elle dort au centre. Le loyer d\u2019une chambre, m\u00eame en cit\u00e9 universitaire, est trop \u00e9lev\u00e9 et le centre est le seul appui qu\u2019elle a trouv\u00e9 pour mener \u00e0 bien ses \u00e9tudes. Madame Dupuis a plus de 65&#160;ans. Elle parle peu. Sa chambre est en face de la biblioth\u00e8que o\u00f9 nous travaillons. De temps en temps elle vient nous voir, le radiateur de sa chambre ne marche pas. Binta attend depuis des mois une r\u00e9ponse \u00e0 sa demande d\u2019asile. Elle a t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 au 115 et a circul\u00e9 de centres d\u2019h\u00e9bergement en h\u00f4tels sociaux pour finir par poser ses valises ici. Qu\u2019est-ce qu\u2019un centre d\u2019h\u00e9bergement, d\u00e8s lors qu\u2019on le regarde depuis le point de vue de ceux qui y transitent&#160;? Une r\u00e9sidence universitaire&#160;? Une maison de retraite&#160;? Un centre d\u2019accueil pour demandeurs d\u2019asile&#160;? Un lieu de soins&#160;? Un foyer de jeunes travailleurs&#160;? Ou tout cela \u00e0 la fois dans la mesure o\u00f9 ces centres accueillent d\u00e9sormais tous ceux, toujours plus nombreux, qui \u00e9taient autrefois divis\u00e9s dans les mots et dans l\u2019espace&#160;: \u00ab&#160;sans-papiers&#160;\u00bb, \u00ab&#160;jeunes travailleurs&#160;\u00bb, \u00ab&#160;personnes malades&#160;\u00bb, \u00ab&#160;retrait\u00e9s&#160;\u00bb, \u00ab&#160;jeunes m\u00e8res isol\u00e9es&#160;\u00bb&#160;?<\/p>\n<h3 class=\"section-center\">8<\/h3>\n<p class=\"textbody\">\u00c0 Laumi\u00e8re, depuis que le centre est pass\u00e9 du statut de CHU \u00e0 celui de CHRS, chaque femme a tendance \u00e0 faire exception au crit\u00e8re qui r\u00e9git normalement ce type de centre&#160;: une \u00ab&#160;solution&#160;\u00bb de sortie envisageable \u00e0 court ou moyen terme. Et d\u00e8s lors, en l\u2019absence d\u2019emploi ou de logement, comment emp\u00eacher les personnes de s\u2019installer&#160;? En un mot, comment g\u00e9rer le lieu&#160;? <\/p>\n<p class=\"textbody\">Face au flottement institutionnel produit par la stabilisation, ce qui reste c\u2019est le r\u00e8glement interne du centre. Celui qui interdit, par exemple, de manger et de garder de la nourriture dans les chambres. Ou encore de recevoir des visites ext\u00e9rieures, sinon dans le r\u00e9fectoire et apr\u00e8s en avoir re\u00e7u l\u2019autorisation. Qui interdit d&#8217;acc\u00e9der aux espaces collectifs au-del\u00e0 de 22&#160;h, et apr\u00e8s cette heure, de solliciter les autres r\u00e9sidentes dans leurs chambres. Qui cantonne les h\u00e9berg\u00e9es \u00e0 une nourriture conditionn\u00e9e en barquettes, sans possibilit\u00e9 de se faire la cuisine (exception faite une fois par mois). Les draps en papier ont certes disparu. Des serrures ont \u00e9t\u00e9 plac\u00e9es sur les portes, mais les clefs restent \u00e0 la disposition de l\u2019\u00e9tablissement pour permettre aux salari\u00e9s d\u2019acc\u00e9der \u00e0 la chambre en l\u2019absence de ses occupantes. La liste serait longue \u00e0 faire des traces dans le r\u00e8glement d\u2019un mode de gestion en partie aveugle \u00e0 la situation cr\u00e9\u00e9e par la stabilisation. Quand bien m\u00eame exhaustive, elle n\u2019en dirait pas non plus l\u2019esprit, bien plus d\u00e9terminant que sa lettre&#160;: l\u2019h\u00e9bergement \u00e0 Laumi\u00e8re n\u2019a de sens que s\u2019il est provisoire. Nulle perspective pr\u00e9sente. Nul horizon collectif \u00e0 imaginer. Rien d\u2019autre que la r\u00e9alisation des objectifs individuels du s\u00e9jour, tels qu\u2019ils ont \u00e9t\u00e9 analys\u00e9s avec chaque r\u00e9sidente par le travailleur social r\u00e9f\u00e9rent.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Pourtant, il suffit d\u2019\u00e9carter un instant l\u2019\u00ab&#160;id\u00e9ologie technique du travail social&#160;\u00bb pour que la r\u00e9alit\u00e9 institutionnelle se retourne comme un gant. Un exemple. Le fait de cohabiter \u00e0 deux dans une chambre est une des survivances asilaires les plus \u00e9videntes \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des centres d\u2019h\u00e9bergement, le rappel de ces grands dortoirs collectifs qui existent encore dans certains centres. Les femmes qui vivent au foyer le savent pertinemment, en souffrent&#160;; c\u2019est m\u00eame l\u2019une des sources les plus fr\u00e9quentes de conflit et parfois de violence. En m\u00eame temps, le fait d\u2019\u00eatre \u00e0 plusieurs permet aussi de tisser des liens, des solidarit\u00e9s, des points d\u2019appuis pour sortir de l\u2019isolement. Et de ce point de vue, la plus longue pr\u00e9sence dans les lieux peut modifier la perception du fait de partager une chambre. C\u2019est un exemple. O\u00f9 l\u2019on peut entrevoir comment, dans les centres, la dur\u00e9e produit un r\u00e9el qui s\u2019oppose \u00e0 l\u2019anonymat d\u2019une gestion s\u00e9rielle des individus.<\/p>\n<h4 class=\"subsection\">Notes du 03.03.09.<\/h4>\n<p class=\"textbody\">Dans le bureau, \u00e0 l\u2019accueil. Sadjo est de permanence. Marion passe dans le couloir \u00e0 toute allure, exc\u00e9d\u00e9e. Sadjo explique qu\u2019elle quitte le centre aujourd\u2019hui pour celui de Lancry, \u00e0 cinq ou six stations de m\u00e9tro d\u2019ici&#160;: \u00ab&#160;<em>Les responsables pensent qu\u2019il vaut mieux pour elle une r\u00e9orientation, pour la dynamiser. Elle se sent trop bien ici et ne fait plus rien par rapport \u00e0 son projet. La d\u00e9cision a \u00e9t\u00e9 prise par l\u2019assistante sociale et le directeur, en pr\u00e9sence de la r\u00e9sidente. En fait, pour moi, le probl\u00e8me, c\u2019est la dur\u00e9e. Un an, ce n\u2019est pas encore assez long et \u00e7a ne permet pas de faire grand-chose.<\/em>&#160;\u00bb<\/p>\n<h3 class=\"section-center\">9<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Au d\u00e9part, le d\u00e9m\u00e9nagement c\u2019\u00e9tait une rumeur. Il y avait celles qui en parlaient, celles qui ne savaient pas. Jusqu\u2019\u00e0 l\u2019annonce officielle par le directeur du centre, lors d\u2019un \u00ab&#160;conseil de vie sociale&#160;\u00bb r\u00e9unissant l\u2019\u00e9quipe et l\u2019ensemble des r\u00e9sidentes. Ce jour-l\u00e0, le discours est technique&#160;: dans le cadre du processus d\u2019humanisation des centres, le b\u00e2timent doit \u00eatre remis aux normes. Le d\u00e9m\u00e9nagement consistera \u00e0 s\u2019installer provisoirement dans un autre immeuble le temps d\u2019achever les travaux de r\u00e9novation. Le directeur parle d\u2019\u00ab&#160;op\u00e9ration tiroir&#160;\u00bb. Les donn\u00e9es quant \u00e0 la date, au lieu de destination et aux cons\u00e9quences concr\u00e8tes pour les h\u00e9berg\u00e9es restent dans le flou. Nous profitons du moment pour lancer l\u2019id\u00e9e d\u2019une enqu\u00eate collective \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du centre, autour des enjeux de la \u00ab&#160;stabilisation&#160;\u00bb. Nous proposons deux choses&#160;: r\u00e9aliser une s\u00e9rie d\u2019entretiens dans les chambres avec chaque femme qui en accepte l\u2019id\u00e9e, suivre au plus pr\u00e8s les diff\u00e9rentes \u00e9tapes du d\u00e9m\u00e9nagement, aussi bien dans les discussions qu\u2019il soul\u00e8vera \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du centre que dans les moments plus concrets li\u00e9s au d\u00e9part. Aucune opposition n\u2019est formul\u00e9e. Le directeur nous laisse le champ libre pour tra\u00eener avec nos micros.<\/p>\n<h3 class=\"section-center\">10<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Du d\u00e9m\u00e9nagement, tel qu\u2019il est pr\u00e9sent\u00e9 par l\u2019\u00e9quipe aux r\u00e9sidentes, nous ne voulons en quelque sorte rien savoir. Nous choisissons de d\u00e9crire, presque m\u00e9caniquement, comment il appara\u00eet dans le quotidien du centre. La r\u00e9flexion, nous voulons l\u2019avoir avec les femmes, depuis les chambres. Un espace physique, des pr\u00e9sences singuli\u00e8res face \u00e0 l\u2019abstraction de l\u2019institution qui renvoie toujours \u00ab&#160;ailleurs&#160;\u00bb, au plus loin des vies qui se d\u00e9ploient \u00ab&#160;ici&#160;\u00bb. Demander aux femmes de d\u00e9crire l\u2019espace o\u00f9 elles vivent. Comprendre dans ses effets les plus mat\u00e9riels, comment, entre ce qui perdure et ce qui a boug\u00e9, le r\u00e8glement et l\u2019institution d\u00e9terminent la possibilit\u00e9 (ou non) de construire un espace \u00e0 soi. Dans ce corps \u00e0 corps avec le r\u00e8glement, saisir ce qui \u00e9chappe \u00e0 la simple reproduction de la vie, garantie par la relation humanitaire, la simple mise \u00e0 l\u2019abri. Pas une enqu\u00eate sur les personnes, mais sur la mat\u00e9rialit\u00e9 du centre&#160;: on recense les \u00e9carts entre le r\u00e8glement et la mani\u00e8re dont il est v\u00e9cu quotidiennement. Et chaque fois, une pr\u00e9sence ou une voix vient creuser cet \u00e9cart, ouvrant sur on-ne-sait-pas-tr\u00e8s-bien-quoi. On ne veut pas savoir, ni redoubler les cat\u00e9gories de l\u2019institution. Les \u00ab&#160;usagers&#160;\u00bb, les \u00ab&#160;r\u00e9sidentes&#160;\u00bb, les \u00ab&#160;h\u00e9berg\u00e9es&#160;\u00bb sont des produits de l\u2019institution&#160;; les \u00ab&#160;mamans&#160;\u00bb, les \u00ab&#160;s\u0153urs&#160;\u00bb, la \u00ab&#160;famille&#160;\u00bb, comme elles disent ici, c\u2019est autre chose, un autre plan.<\/p>\n<div class=\"quote\">\n<p class=\"textbody\">Peux-tu me d\u00e9crire la chambre&#160;? Combien \u00eates-vous dans la chambre&#160;? Vous pr\u00e9vient-on quand une nouvelle personne arrive&#160;? Est-il possible de changer de chambre quand la cohabitation se passe mal&#160;? As-tu connu des centres o\u00f9 il n\u2019y avait pas de serrures aux portes&#160;? Comment faisais-tu pour tes papiers et tes affaires&#160;? C\u2019est important d\u2019avoir la clef de sa chambre, un cadenas pour l\u2019armoire&#160;? As-tu connu le centre \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 il y avait encore des draps en papier&#160;? Combien de fois les draps sont-ils chang\u00e9s par mois&#160;? Comment \u00e7a se passe pour la lessive&#160;? As-tu le droit de manger dans ta chambre&#160;? As-tu chang\u00e9 des choses dans la disposition de la chambre&#160;? Consid\u00e8res-tu cet endroit comme ta chambre&#160;? Peux-tu y recevoir des visites&#160;? Combien \u00eates-vous dans le centre&#160;? Tu connais toutes les r\u00e9sidentes&#160;? Certaines sont-elles devenues tes amies&#160;? Vas-tu dans d\u2019autres chambres pour discuter, passer un moment&#160;? Existe-t-il des moments collectifs&#160;? Y participes-tu&#160;? Comment les d\u00e9l\u00e9gu\u00e9es sont-elles \u00e9lues&#160;? Quel est leur r\u00f4le selon toi&#160;? Comment se passent les repas au r\u00e9fectoire&#160;? Qu\u2019est-ce que tu penses des barquettes&#160;? Avez-vous le droit de vous faire la cuisine&#160;? As-tu un rendez-vous r\u00e9gulier et obligatoire avec un travailleur social&#160;? Comment per\u00e7ois-tu son r\u00f4le&#160;? Que penses-tu des d\u00e9cisions prises par l\u2019\u00e9quipe concernant la vie du centre, les r\u00e9orientations des personnes h\u00e9berg\u00e9es&#160;? As-tu sign\u00e9 un contrat de s\u00e9jour et d\u2019h\u00e9bergement&#160;? Qu\u2019y a-t-il \u00e9crit dans ce contrat&#160;? Que se passe-t-il, lorsqu\u2019on d\u00e9passe la dur\u00e9e stipul\u00e9e dans le contrat de s\u00e9jour&#160;? Est-il possible de ne pas dormir au foyer quand on y est h\u00e9berg\u00e9&#160;? Peut-on s\u2019absenter&#160;? Faut-il dans ce cas remplir une quelconque formalit\u00e9&#160;? Pour quelles raisons les personnes partent-elles d\u2019ici&#160;? Y a-t-il des exclusions et si c\u2019est le cas, pour quels motifs&#160;?<\/p>\n<\/div>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/livret2-002.jpg\" alt=\"\" width=\"639\" height=\"416\" class=\"aligncenter size-full wp-image-8095\" \/><\/p>\n<h3 class=\"section-center\">11<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Du haut de ses deux ann\u00e9es pass\u00e9es au foyer Laumi\u00e8re, Corinne pr\u00e9cise l\u2019inqui\u00e9tude g\u00e9n\u00e9rale suscit\u00e9e par l\u2019annonce du d\u00e9m\u00e9nagement. Elle ne parle pas du \u00ab&#160;d\u00e9m\u00e9nagement&#160;\u00bb, elle dit&#160;: \u00ab&#160;<em>Quand est-ce qu\u2019on va se faire virer&#160;?<\/em>&#160;\u00bb. L\u00e0 o\u00f9 l\u2019\u00e9quipe parle d\u2019un simple d\u00e9m\u00e9nagement, les femmes du foyer entendent autre chose. Comme perspective de d\u00e9part, de nouvel arrachement \u00e0 un lieu, il \u00e9voque imm\u00e9diatement toutes les fois o\u00f9 elles ont d\u00fb partir, passer d\u2019un centre \u00e0 un autre, retourner \u00e0 la rue, au 115\u2026 Corinne, elle, s\u2019est d\u00e9j\u00e0 s\u00e9par\u00e9e de tous ses habits d\u2019hiver dans une consigne, pour ne pas avoir trop de bagages. L\u2019inqui\u00e9tude se d\u00e9cline diff\u00e9remment selon les femmes mais touche tout le monde. Il y a celles qui vivent la perspective du d\u00e9m\u00e9nagement comme une punition. Celles qui se r\u00e9signent. Celles qui se demandent si elles pourront revenir ici, une fois les travaux termin\u00e9s, si leur contrat de s\u00e9jour sera ou non renouvel\u00e9. Celles qui cherchent par elles-m\u00eames des solutions ailleurs, sans rien demander \u00e0 personne.<\/p>\n<p class=\"textbody\">De fait, la pr\u00e9paration du d\u00e9m\u00e9nagement pr\u00e9sente tous les traits qui caract\u00e9risent, ordinairement, la politique d\u2019orientation et de circulation des personnes de centre \u00e0 centre. Comment comprendre autrement que les informations soient distill\u00e9es au compte-goutte&#160;? Qu\u2019une grande majorit\u00e9 de femmes disent ne rien savoir pr\u00e9cis\u00e9ment des crit\u00e8res qui vont d\u00e9terminer la composition des chambres, leur attribution ou encore le nombre d\u2019affaires qu\u2019elles vont pouvoir emporter avec elles&#160;? Pour ne pas parler du b\u00e2timent en tant que tel, du quartier, etc. Il y a bien les r\u00e9unions r\u00e9guli\u00e8res du \u00ab&#160;conseil de vie sociale&#160;\u00bb o\u00f9 la direction fait valoir la possibilit\u00e9 d\u2019une participation des r\u00e9sidentes \u00e0 l\u2019organisation du d\u00e9m\u00e9nagement. Il n\u2019emp\u00eache, c\u2019est la sensation d\u2019arbitraire et de d\u00e9possession qui domine chez les r\u00e9sidentes.<\/p>\n<h3 class=\"section-center\">12<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Les \u00ab&#160;conseils de vie sociale&#160;\u00bb sont une \u00e9manation de \u00ab&#160;la loi 2002-02 r\u00e9novant l\u2019action sociale et m\u00e9dicosociale&#160;\u00bb qui affirmait \u00ab&#160;<em>recentrer l\u2019usager au c\u0153ur du dispositif<\/em>&#160;\u00bb. \u00c0 Laumi\u00e8re, dans le cadre du d\u00e9m\u00e9nagement, l\u2019exercice qu\u2019ils requi\u00e8rent des salari\u00e9s d\u2019Emma\u00fcs est subtil&#160;: impliquer subjectivement les \u00ab&#160;h\u00e9berg\u00e9es&#160;\u00bb dans un processus et une organisation dont les limites sont d\u00e9j\u00e0 prescrites et fix\u00e9es. Formalisme de la d\u00e9mocratie o\u00f9 l\u2019on dispose d\u2019un temps donn\u00e9 pour faire jouer la fiction d\u2019un espace de d\u00e9lib\u00e9ration collective. Les discussions ont beau \u00eatre ouvertes, parfois pol\u00e9miques, la logique du provisoire inscrite dans le fonctionnement du centre interdit toute intervention r\u00e9elle des h\u00e9berg\u00e9es. Si elles le faisaient, ce serait \u00e0 partir d\u2019une vie qu\u2019elles ont recommenc\u00e9 \u00e0 organiser dans ces lieux, et c\u2019est cela-m\u00eame qu\u2019une logique du provisoire r\u00e9cuse. Qu\u2019on imagine, par exemple, des femmes h\u00e9berg\u00e9es dans un centre d\u00e9cider collectivement de comment les personnes seraient r\u00e9parties dans les chambres, et c\u2019est le syst\u00e8me de pouvoir propre au dispositif de l\u2019urgence et de la r\u00e9insertion sociale qui est menac\u00e9. C\u2019est pourquoi le jeu mis en sc\u00e8ne dans les conseils de vie sociale reste formel. Pour autant, il rend visible aux yeux de tous une contradiction qui est celle de la \u00ab&#160;stabilisation&#160;\u00bb elle-m\u00eame. Que dit-elle, cette contradiction&#160;? Qu\u2019avec l\u2019allongement de la dur\u00e9e de pr\u00e9sence dans les centres, il est de plus en plus difficile de g\u00e9rer arbitrairement les personnes qui viennent s\u2019y r\u00e9fugier. Mais encore faudrait-il pour cela, comme le r\u00e9clame la d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e Fatou \u00e0 chaque conseil de vie sociale, que les \u00ab&#160;r\u00e9sidentes&#160;\u00bb actent pour elles-m\u00eames qu\u2019elles vivent ici, qu\u2019elles sont l\u00e0. Qu\u2019elles retournent en quelque sorte la logique du \u00ab&#160;provisoire permanent&#160;\u00bb contre le centre lui-m\u00eame. Et que cela puisse passer dans une parole, se dire.<\/p>\n<h4 class=\"subsection\">Notes du 20.08.09.<\/h4>\n<p class=\"textbody\">\u00c7a hurle dans le couloir. \u00ab&#160;<em>Je n\u2019irai pas. Je dormirai ici ce soir. Je n\u2019irai pas. J\u2019ai quand m\u00eame le droit de refuser, non&#160;?<\/em>&#160;\u00bb Christina crie. Une travailleuse sociale lui dit qu\u2019elle doit aller s\u2019expliquer avec le directeur. \u00ab&#160;<em>Nous avons \u00e9tabli un programme de d\u00e9m\u00e9nagement qui a \u00e9t\u00e9 affich\u00e9, il y a quinze jours. On vous a pr\u00e9venu, vous ne pouvez pas tout remettre en cause au dernier moment.<\/em>&#160;\u00bb Christina grimpe au deuxi\u00e8me \u00e9tage, suivie de la travailleuse sociale. On entend les cris malgr\u00e9 les portes coupe-feu. Christina dit que cette histoire d\u2019organisation n\u2019explique rien, qu\u2019elle s\u2019est tr\u00e8s souvent absent\u00e9e, qu\u2019elle avait pr\u00e9venu de son s\u00e9jour \u00e0 l\u2019h\u00f4pital et que, de toute fa\u00e7on, rien n\u2019a \u00e9t\u00e9 vraiment discut\u00e9 avec les r\u00e9sidentes. En fait, elle vient d\u2019apprendre qu\u2019elle se retrouve avec une femme dont elle ne veut pas partager la chambre. Elle est hors d\u2019elle, dit qu\u2019elle se sent humili\u00e9e. Elle quitte le bureau du directeur, sans prendre les \u00e9tiquettes que chaque r\u00e9sidente doit coller sur les cinq cartons fournis par Emma\u00fcs. La travailleuse sociale sort \u00e0 son tour. \u00ab&#160;<em>On leur avait demand\u00e9 de s\u2019organiser entre elles, lors du dernier conseil de vie sociale. Elles ne l\u2019ont pas fait.<\/em>&#160;\u00bb Elle a dans ses mains l\u2019enveloppe contenant les \u00e9tiquettes&#160;; sur l\u2019enveloppe est inscrit le nom de la r\u00e9sidente. Elle apporte l\u2019enveloppe au bureau d\u2019accueil du centre et dit que si elle ne vient pas la chercher, il faudra lui apporter.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Fran\u00e7ois monte au troisi\u00e8me \u00e9tage et tend l\u2019enveloppe \u00e0 Christina. Elle l\u2019attrape et la jette par terre. Fran\u00e7ois essaye juste de lui dire qu\u2019il y aura toujours moyen de s\u2019arranger sur place, qu\u2019elle r\u00e9ussira bien \u00e0 changer de chambre. Christina est au bord des larmes. Elle range rageusement les derni\u00e8res affaires qui tra\u00eenent, quelques cintres. \u00ab&#160;<em>De toute fa\u00e7on, ce n\u2019est pas de leur faute. Ils font leur boulot, ils en ont rien \u00e0 foutre de nous. C\u2019est leur boulot. Ce n\u2019est pas de leur faute, si j\u2019ai quitt\u00e9 mon pays et qu\u2019ici je n\u2019ai rien \u00e0 dire. Si je n\u2019avais pas quitt\u00e9 mon pays, je ne me serais jamais retrouv\u00e9e dans cette situation. Ce n\u2019est pas de leur faute si je n\u2019ai plus de pays.<\/em>&#160;\u00bb Demain matin, les cartons de Christina, avec ou sans \u00e9tiquettes, partiront dans les camions d\u2019Emma\u00fcs vers la rue du Louvre.<\/p>\n<h3 class=\"section-center\">13<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Amadou travaille depuis dix ans dans le \u00ab&#160;syst\u00e8me&#160;\u00bb. \u00c0 Laumi\u00e8re, il est le plus ancien et a en quelque sorte accueilli tout le monde, des h\u00e9berg\u00e9es jusqu\u2019aux travailleurs sociaux et aux diff\u00e9rents directeurs. Il a vu la transformation lente du lieu et plus r\u00e9cemment le passage \u00e0 la \u00ab&#160;stabilisation&#160;\u00bb. La possibilit\u00e9 de rester la journ\u00e9e, de sortir quand on le d\u00e9cide est, selon lui, quelque chose de gagn\u00e9 pour les h\u00e9berg\u00e9es. De son c\u00f4t\u00e9, il n\u2019est plus oblig\u00e9 de les r\u00e9veiller \u00e0 6&#160;h du matin pour les faire partir \u00e0 8&#160;h. Un \u00ab&#160;mieux&#160;\u00bb qui ne change pourtant pas fondamentalement les choses. \u00ab&#160;<em>Un des gros probl\u00e8mes, c\u2019est l\u2019\u00e9cart, la distance qui s\u00e9pare les h\u00e9berg\u00e9s de ceux qui d\u00e9cident de leur sort, qu\u2019il s\u2019agisse des cadres administratifs ou des travailleurs sociaux. Comment voulez-vous que les gens dans les bureaux comprennent ou connaissent le v\u00e9cu des personnes qu\u2019on accueille&#160;? Le chemin entrepris par l\u2019institution, ces derni\u00e8res ann\u00e9es, va compl\u00e8tement dans le sens inverse. Tout est en train de changer dans le sens d\u2019une r\u00e8glementation administrative des choses et des relations qu\u2019on peut d\u00e9velopper avec les gens. C\u2019est en contradiction avec l\u2019histoire m\u00eame de l\u2019association qui tenait au m\u00e9lange de \u201cprofessionnels\u201d et de personnes issues de la rue, \u00e0 une id\u00e9e du partage et de la rencontre.<\/em>&#160;\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">Dans ce contexte, le d\u00e9m\u00e9nagement temporaire du centre Laumi\u00e8re appara\u00eet bel et bien comme une reprise en main par l\u2019institution. Comme pour neutraliser les possibilit\u00e9s que semblait offrir la stabilisation. Comme si elle avait horreur du vide g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par l\u2019effacement des contraintes les plus insupportables du r\u00e9gime d\u2019urgence. Et plus encore du plein des vies qui menacent de s\u2019y engouffrer. La \u00ab&#160;remise aux normes&#160;\u00bb de l\u2019\u00e9tablissement doit s\u2019entendre extensivement&#160;: r\u00e9habilitation du b\u00e2ti pour am\u00e9liorer les futures conditions d\u2019h\u00e9bergement, en m\u00eame temps que rationalisation de la gestion du lieu et des personnes. L\u2019\u00ab&#160;humanisation&#160;\u00bb se fait et se fera n\u00e9cessairement contre les micro-espaces d\u00e9j\u00e0 cr\u00e9\u00e9s \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019institution, contre les probl\u00e8mes formul\u00e9s par les h\u00e9berg\u00e9es elles-m\u00eames. \u00c0 Laumi\u00e8re, encore une fois, par simple effet de dur\u00e9e et de pr\u00e9sence, le fait de se faire la cuisine, de s\u2019organiser pour la cohabitation et les affaires, voire m\u00eame de discuter collectivement des contrats de s\u00e9jour, semblait donner prise \u00e0 des constructions possibles (salari\u00e9s et usagers m\u00eal\u00e9s, pourquoi pas&#160;?). La revendication d\u2019un droit \u00e0 habiter commen\u00e7ait \u00e0 \u00e9merger \u00e0 travers certaines d\u00e9l\u00e9gu\u00e9es. C\u2019\u00e9tait une fa\u00e7on de mettre en cause la politique d\u2019\u00ab&#160;orientation&#160;\u00bb des personnes et d\u2019imaginer, \u00e0 d\u00e9faut d\u2019une lutte v\u00e9ritable, des am\u00e9nagements, des contournements autres qu\u2019individuels. Le d\u00e9m\u00e9nagement est arriv\u00e9 pour suspendre et ensevelir ces questions. La vague d\u2019inqui\u00e9tude qui a parcouru le centre avant et pendant le d\u00e9m\u00e9nagement n\u2019\u00e9tait pas \u00e9motionnelle, mais anticipait les effets de cette op\u00e9ration de \u00ab&#160;table rase&#160;\u00bb. Contre l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 des trajets et des histoires qui se rassemblaient l\u00e0. Contre les habitudes prises. Contre certains d\u00e9tournements du r\u00e8glement. Contre une certaine a-fonctionnalit\u00e9. Contre l\u2019histoire m\u00eame du lieu.<\/p>\n<h3 class=\"section-center\">14<\/h3>\n<p class=\"textbody\">C\u00f4t\u00e9 \u00ab&#160;salari\u00e9s&#160;\u00bb, certaines craintes se formulaient \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019une tendance \u00e0 la \u00ab&#160;professionnalisation&#160;\u00bb. C\u00f4t\u00e9 \u00ab&#160;usagers&#160;\u00bb, la m\u00eame question revenait \u00e0 chaque conseil de vie sociale&#160;: \u00ab&#160;Est-ce qu\u2019on va pouvoir revenir ici&#160;? Est-ce que certaines vont devoir partir, changer de centre&#160;?&#160;\u00bb. Au terme du d\u00e9m\u00e9nagement et au fil des mois qui ont suivi l\u2019installation rue du Louvre, la quasi-totalit\u00e9 des femmes avec qui nous avons travaill\u00e9 ont, de fait, quitt\u00e9 le centre. Certaines ont trouv\u00e9 une \u00ab&#160;solution&#160;\u00bb de relogement individuel. D\u2019autres ont \u00e9t\u00e9 exclues. La plupart ont \u00e9t\u00e9 orient\u00e9es vers d\u2019autres centres. Le \u00ab&#160;d\u00e9m\u00e9nagement&#160;\u00bb a aussi permis cela&#160;: ce que l\u2019institution appelait un \u00ab&#160;red\u00e9marrage \u00e0 z\u00e9ro&#160;\u00bb.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Les deux inqui\u00e9tudes convergeaient vers ce point z\u00e9ro. Quelles populations seront d\u00e9sormais accept\u00e9es dans les futurs centres stabilis\u00e9s et r\u00e9nov\u00e9s&#160;? Lesquelles seront en m\u00eame temps exclues de ces lieux&#160;? Pour aller o\u00f9&#160;? Pour retourner \u00e0 la rue&#160;? \u00c0 cette identit\u00e9 de \u00ab&#160;nomades des grandes villes&#160;\u00bb, selon l\u2019expression d\u2019Amadou&#160;? La fonction du \u00ab&#160;d\u00e9m\u00e9nagement&#160;\u00bb nous est apparue comme la r\u00e9-exposition des femmes de Laumi\u00e8re au risque de l\u2019errance forc\u00e9e dans la ville. Non pas que le proc\u00e8s de r\u00e9novation des centres soit illusoire ou que la \u00ab&#160;stabilisation&#160;\u00bb ne soit pas pass\u00e9e par l\u00e0. L\u2019enjeu du temps comme variable gestionnaire s\u2019est bel et bien assoupli dans les centres d\u2019h\u00e9bergement. Mais, entre temps, il est possible que les normes de fonctionnement des centres se soient l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9plac\u00e9es pour anticiper une nouvelle s\u00e9lection des personnes \u00e0 l\u2019entr\u00e9e. Pour que les m\u00eames probl\u00e8mes de vie et d\u2019habitation qui \u00e9mergeaient \u00e0 Laumi\u00e8re ne se reposent pas \u00e0 l\u2019identique. Qu\u2019ils soient plus ais\u00e9ment traduisibles par l\u2019institution, sans qu\u2019elle ait quoi que ce soit \u00e0 remettre en cause de son principe gestionnaire. Beaucoup de travailleurs sociaux reconnaissent que les \u00ab&#160;profils&#160;\u00bb des personnes h\u00e9berg\u00e9es dans un centre comme Laumi\u00e8re vont s\u2019homog\u00e9n\u00e9iser avec ceux des personnes traditionnellement accueillies dans les CHRS&#160;: des personnes pour lesquelles le travailleur social entrevoit des solutions \u00e0 court ou moyen terme. Et tous les autres, \u00ab&#160;sanspapiers&#160;\u00bb, \u00ab&#160;personnes \u00e2g\u00e9es&#160;\u00bb, \u00ab&#160;malades&#160;\u00bb, tous ceux qui faisaient la population des anciens CHU&#160;? Va-t-on imaginer pour eux de nouvelles structures, un \u00e9ni\u00e8me raffinement dans la hi\u00e9rarchie de l\u2019h\u00e9bergement social&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\">Nous ne savons rien d\u2019un tel sc\u00e9nario. Mais ce recommencement \u00e0 z\u00e9ro, dont le d\u00e9m\u00e9nagement \u00e9tait l\u2019instrument \u00e0 Laumi\u00e8re, semble plus productif que restaurateur, et annoncer une reconfiguration de la g\u00e9ographie de l\u2019action sociale. Un agencement plus complexe de l\u2019ancien et du nouveau, qui garantirait surtout une circulation plus fluide et mieux g\u00e9r\u00e9e des personnes dans l\u2019ensemble du syst\u00e8me. Sans \u00ab&#160;engorgement&#160;\u00bb des structures, comme il \u00e9tait dit \u00e0 l\u2019\u00e9poque de l\u2019occupation du Canal. Sans point de fixations. Sans tentes au milieu de la ville. Sans traces. Sans probl\u00e8mes visibles. Et donc, sans lieux v\u00e9ritables.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/Vignette_Habitants_villes2.jpg\" alt=\"\" width=\"700\" height=\"464\" class=\"aligncenter size-full wp-image-8115\" \/><\/p>\n<h3 class=\"section-center\">15<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Lors des premi\u00e8res semaines pass\u00e9es \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du centre Laumi\u00e8re, Binta nous avait souffl\u00e9 le mot d\u2019aller directement cogner aux portes des chambres. On prenait le son, c\u2019est elle qui posait les questions, une fois par semaine entre 18&#160;h et 20&#160;h, au moment o\u00f9 il y avait un peu plus de femmes pr\u00e9sentes. On avait not\u00e9 sur un cahier une s\u00e9rie de th\u00e8mes&#160;: le travail, le d\u00e9faut de papiers, la vie dans les h\u00f4tels sociaux, l\u2019arriv\u00e9e dans les foyers, le r\u00e8glement, la s\u00e9paration avec la famille, la possibilit\u00e9 ou non de faire la cuisine, le r\u00f4le d\u2019Emma\u00fcs\u2026 Chaque semaine, on prenait une question diff\u00e9rente et on passait de chambre en chambre.<\/p>\n<p class=\"textbody\">C\u2019est comme \u00e7a que nous avons rencontr\u00e9 Ma\u00efmouna, au tout d\u00e9but de l\u2019hiver. Dans sa chambre, emmitoufl\u00e9e dans une couverture, elle avait insist\u00e9 pour discuter un peu. Le lendemain, elle quittait le centre pour se faire hospitaliser. Apr\u00e8s sa convalescence, elle esp\u00e9rait rejoindre au plus vite ses camarades sanspapiers, qui occupaient la Bourse du Travail. Les lieux de lutte, les lieux d\u2019occupation, elle en avait parl\u00e9 comme d\u2019un point d\u2019appui, un relais suppl\u00e9mentaire pour continuer \u00e0 exister dans la ville. Ce n\u2019\u00e9tait pas la m\u00eame chose, mais elle ne les opposait pas aux centres d\u2019h\u00e9bergement. C\u2019\u00e9tait deux points dans sa g\u00e9ographie personnelle. Il lui \u00e9tait arriv\u00e9 de revenir par choix dans un centre. Il lui \u00e9tait aussi arriv\u00e9 d\u2019en quitter volontairement un pour rejoindre des camarades sur un lieu de lutte.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Quelques mois plus tard, Ma\u00efmouna nous a rappel\u00e9s, alors que nous suivions les pr\u00e9paratifs du d\u00e9m\u00e9nagement \u00e0 Laumi\u00e8re. \u00ab&#160;<em>Je me suis r\u00e9install\u00e9e \u00e0 la Bourse. Si \u00e7a vous int\u00e9resse toujours, venez me voir.<\/em>&#160;\u00bb<\/p>\n<p class=\"question\">Peux-tu me d\u00e9crire un peu les lieux&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00c7a, c\u2019est le couloir d\u2019entr\u00e9e de l\u2019immeuble. Il y a des d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s. Monsieur Diallo est charg\u00e9 de la liste des pr\u00e9sences. Chaque jour, on rel\u00e8ve les noms, les diff\u00e9rents num\u00e9ros d\u2019arrondissements, parce qu\u2019on a des cartes d\u2019adh\u00e9rents.<\/p>\n<p class=\"question\">Qu\u2019est-ce qu\u2019il y a sous cette tente&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ce sont des hommes qui se sont organis\u00e9s pour dormir l\u00e0. Au d\u00e9part, la grande salle du fond \u00e9tait ferm\u00e9e, et finalement ils sont rest\u00e9s l\u00e0. Ils ont install\u00e9 un radiateur, la radio, la t\u00e9l\u00e9. C\u2019est leur cocon.<\/p>\n<p class=\"question\">Et l\u00e0 au milieu de la cour&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\">C\u2019est la cuisine, avec Monsieur Sissoko qui est un peu notre chef organisateur. Il prend tout en main. Des femmes viennent aussi chaque matin. Elles se relaient. Il y a toujours un repas le midi. On mange une seule fois par jour. Aujourd\u2019hui, c\u2019est du maf\u00e9 avec du riz.<\/p>\n<p class=\"question\">Comment faites-vous pour conserver la nourriture&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\">C\u2019est ce cagibi, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la cour, qui nous sert de salle de stockage. C\u2019est plein \u00e0 craquer. L\u00e0, ce sont des bonnes volont\u00e9s qui nous ont donn\u00e9 des r\u00e9frig\u00e9rateurs. Malheureusement, il y en a beaucoup qui ne marchent plus. Beaucoup de soutiens ont aussi apport\u00e9 des v\u00eatements, de la nourriture. L\u00e0, tu vois, il y a les sacs de p\u00e2tes, de riz, de pommes de terre, de tomates, de l\u2019huile. Mais il n\u2019y a pas que la nourriture qui est stock\u00e9e. Il y a aussi le mat\u00e9riel qu\u2019on utilise pendant les manifs&#160;: les tam-tam, les haut-parleurs, tout ce qui peut nous \u00eatre utile. Et puis l\u00e0, comme tu peux voir, c\u2019est la liste de nos besoins. Souvent, des gens arrivaient et nous demandaient ce dont on avait besoin. Du coup, on a fait un panneau.<\/p>\n<p class=\"question\">Tu peux lire le panneau en entier&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00ab&#160;Marquez vos besoins pour les soutiens&#160;:<\/p>\n<ul>\n<li>\n<p class=\"textbody\">Carte de s\u00e9jour de dix ans,<\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p class=\"textbody\">Du pain,<\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p class=\"textbody\">De l\u2019eau,<\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p class=\"textbody\">Du riz,<\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p class=\"textbody\">Du lait,<\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p class=\"textbody\">Couscous,<\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p class=\"textbody\">Des couches b\u00e9b\u00e9,<\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p class=\"textbody\">Huile,<\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p class=\"textbody\">Sel,<\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p class=\"textbody\">Beurre,<\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p class=\"textbody\">Tomates,<\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p class=\"textbody\">Oignons,<\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p class=\"textbody\">Gingembre,<\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p class=\"textbody\">Pommes de Terre,<\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p class=\"textbody\">Carottes,<\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p class=\"textbody\">Fruits,<\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p class=\"textbody\">De l\u2019argent,<\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p class=\"textbody\">Des serviettes,<\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p class=\"textbody\">Cachets d\u2019aspirine,<\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p class=\"textbody\">Des assiettes et des gobelets jetables,<\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p class=\"textbody\">Jouets d\u2019enfant,<\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p class=\"textbody\">Fourchettes,<\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p class=\"textbody\">Cuill\u00e8res,<\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p class=\"textbody\">Pharmacie.&#160;\u00bb<\/p>\n<\/li>\n<\/ul>\n<p class=\"question\">Il y a encore une autre liste affich\u00e9e&#8230;<\/p>\n<p class=\"textbody\">Oui, c\u2019est la liste des bains-douches dans Paris parce qu\u2019ici, il n\u2019y a ni eau chaude ni salle de bain, il n\u2019y a que des toilettes. Et puis l\u00e0, c\u2019est la liste des domiciliations pour informer tous ceux qui en ont besoin. Il y a \u00e9galement un grand papier sur lequel il y a l\u2019alphabet, qui sert aux cours de fran\u00e7ais. Et puis \u00e7a, ce sont des dessins d\u2019enfants pour essayer d\u2019\u00e9gayer un peu. Enfin, il y a l\u2019affiche de l\u2019\u00e9mission de radio de la Coordination 75, \u00ab&#160;Des papiers pour tous&#160;\u00bb, qui raconte en direct l\u2019actualit\u00e9 des luttes de tous les sans-papiers, un jeudi sur deux \u00e0 13&#160;h.<\/p>\n<p class=\"question\">Et l\u00e0, juste \u00e0 la sortie du cagibi, c\u2019est le grand dortoir collectif&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\">Oui, c\u2019est l\u2019entr\u00e9e du dortoir principal des hommes, dans la grande salle de la bourse du travail. Vous voyez le nombre de matelas&#8230;<\/p>\n<p class=\"question\">Combien de gens dorment ici&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\">Je ne saurais dire le nombre. Mais au d\u00e9part, il y a mille trois cents dossiers de r\u00e9gularisation qui ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9pos\u00e9s, et il y en a plus de la moiti\u00e9 qui dorment l\u00e0.<\/p>\n<p class=\"question\">Et les autres&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\">Quand il a fait tr\u00e8s froid, les femmes et les enfants, on s\u2019est d\u00e9brouill\u00e9s. On est all\u00e9s se mettre au chaud au premier \u00e9tage, au-dessus de la grande salle des hommes. J\u2019y ai encore mes affaires, mon matelas, mes couvertures. Au-dessus, il y a encore un \u00e9tage, o\u00f9 il y a des femmes avec des enfants. Mais il y a aussi des personnes dans les cages d\u2019escalier, entre les \u00e9tages. La nuit, tout est vraiment pris, tout est occup\u00e9. Vous n\u2019avez pas de place pour passer. La journ\u00e9e, tout le monde sort, vaque \u00e0 ses occupations. Chacun fait ce qu\u2019il peut. Celui qui veut se reposer, qui se sent bien \u00e0 rester ici, et bien il reste. Si tu as ton ticket de m\u00e9tro, tu peux sortir, sinon on est l\u00e0, dans la cour.<\/p>\n<p class=\"question\">C\u2019est quoi pour toi la diff\u00e9rence entre un lieu comme ici et un foyer d\u2019h\u00e9bergement d\u2019urgence&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ici il n\u2019y a pas de contraintes sur les sorties ou les entr\u00e9es. Dans les foyers d\u2019h\u00e9bergement, c\u2019est une autre organisation. Il y a l\u2019administration, vous \u00eates oblig\u00e9s de suivre certaines lois. Il y a une rigueur qui est impos\u00e9e. C\u2019est une association qui vous a emmen\u00e9s l\u00e0-bas. Donc, ils ont leur propre organisation. Ici, cela a \u00e9t\u00e9 une occupation pour nous. On est venus comme \u00e7a, de fa\u00e7on anarchique, dans le cadre d\u2019un bras-de-fer avec la CGT. On est entr\u00e9s. Mais il fallait s\u2019organiser pour pouvoir rester ici. On a essay\u00e9 d\u2019avoir des r\u00e8gles \u00e0 nous. Car il y a l\u2019insalubrit\u00e9. \u00c7a peut g\u00e9n\u00e9rer la maladie, et donc il faut rester propre. Il faut aussi se respecter. Il y a des d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s. Certains veillent \u00e0 ce que personne n\u2019allume de cigarette ici. Les r\u00e9chauds, c\u2019est interdit aussi. Il y a des jours o\u00f9 on doit faire le m\u00e9nage. Chacun doit laver ses couvertures, les ranger quand il se l\u00e8ve. Dans les centres d\u2019h\u00e9bergement, c\u2019est diff\u00e9rent. Il y en a qui ont les papiers, qui sont arriv\u00e9s par l\u2019interm\u00e9diaire d\u2019assistants sociaux. Ici, on n\u2019en a pas, c\u2019est entre nous qu\u2019il faut s\u2019entendre. Ce qui facilite les choses, c\u2019est qu\u2019on est tous dans la m\u00eame situation de pr\u00e9carit\u00e9. Il n\u2019y en a pas un qui se trouve au-dessus de l\u2019autre, qui se trouve mieux que l\u2019autre. Donc, on peut tous dormir \u00e0 m\u00eame le sol. L\u2019essentiel, c\u2019est que passent nos revendications.<\/p>\n<p class=\"question\">Tu pr\u00e9f\u00e8res \u00eatre ici ou l\u00e0-bas&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\">Je pr\u00e9f\u00e8re \u00eatre l\u00e0-bas dans la mesure o\u00f9 je dormirai au chaud, je serai peut-\u00eatre soign\u00e9e, j\u2019aurai une chambre, un repas. Ici, on n\u2019est pas l\u00e0 parce qu\u2019on le veut. C\u2019est aussi la diff\u00e9rence.<\/p>\n<p class=\"question\">L\u00e0-bas, dans les centres, on y est parce qu\u2019on le veut&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\">Non, pas forc\u00e9ment. Mais c\u2019est une transition. D\u00e9j\u00e0, on vous prend en charge. Donc, ce c\u00f4t\u00e9 pr\u00e9carit\u00e9, c\u2019est pas pareil. Vous \u00eates \u00e0 l\u2019abri de beaucoup de choses. Ici, il y en a un qui est parti un jour au travail. Le soir, on nous a appel\u00e9&#160;: au moment o\u00f9 il s\u2019habillait pour quitter le travail, il est tomb\u00e9, crise cardiaque, et il est mort sur place. Peut-\u00eatre que dans un centre, il ne serait pas sorti, il y aurait eu un m\u00e9decin, le Samu.<\/p>\n<p class=\"question\">Ici, tu parles \u00e0 tout le monde&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\">Oui. \u00c7a, c\u2019est une chose qui n\u2019existe pas trop dans les centres d\u2019h\u00e9bergement. Les gens ne se c\u00f4toient pas, ils sont r\u00e9serv\u00e9s. Ici, il n\u2019y a pas de barri\u00e8res. Peut-\u00eatre parce qu\u2019on est dans la m\u00eame situation. C\u2019est un vrai lieu de vie. \u00c7a nous donne de l\u2019ambiance. On est contents de se retrouver. C\u2019est comme si on avait form\u00e9 une famille. Il y a des gens qui ne sont jamais sortis d\u2019ici, qui se sont appropri\u00e9 les lieux. C\u2019est eux qui organisent, qui veillent \u00e0 tout.<\/p>\n<p class=\"question\">Il y a beaucoup de gens qui utilisent cet endroit comme refuge pour dormir&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\">Oui. Beaucoup. Quand tu n\u2019as pas de papiers, \u00e7a veut dire que tu ne peux pas travailler, que tu n\u2019as pas de maison. Si tu es h\u00e9berg\u00e9 chez quelqu\u2019un, il n\u2019acceptera pas longtemps que tu ne participes pas, que tu n\u2019aies rien pour contribuer. \u00c7a se d\u00e9grade vite les relations humaines dans ce cas-l\u00e0. Alors qu\u2019ici, qu&#8217;il y ait ou non \u00e0 manger, on est ensemble, on se sent bien. On se soutient. Certains qui ont les papiers, qui travaillent, viennent le week-end pour faire des beignets, des galettes. Il y en a toujours qui apportent quelque chose. Quand j\u2019ai \u00e9t\u00e9 hospitalis\u00e9e, ils sont tous venus me voir, certains m\u2019ont apport\u00e9 des fruits, d\u2019autres dix euros, cinq euros. \u00c7a m\u2019a permis de recharger mon portable, d\u2019avoir quelques tickets pour sortir. Dans un centre, personne ne ferait \u00e7a. Peut-\u00eatre l\u2019assistante sociale. Mais \u00e7a ne serait pas la m\u00eame chose.<\/p>\n<p class=\"question\">Tu as v\u00e9cu combien de temps ici&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\">Depuis le d\u00e9but jusqu\u2019en d\u00e9cembre. Pendant cette p\u00e9riode, j\u2019ai aussi \u00e9t\u00e9 h\u00e9berg\u00e9e chez des gens par ci, par l\u00e0, j\u2019ai eu des petits boulots. Donc je sortais, je me d\u00e9brouillais. Mais quand j\u2019ai su que j\u2019\u00e9tais malade, j\u2019ai vraiment eu peur et j\u2019ai pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 rester coucher l\u00e0, jusqu\u2019\u00e0 ce que je vois les assistantes, les gens qui pouvaient m\u2019aider. Et quand il a commenc\u00e9 \u00e0 faire vraiment tr\u00e8s froid, j\u2019ai appel\u00e9 le 115. Avec les camarades, il y avait eu des manifs pour exiger de la mairie qu\u2019ils r\u00e9tablissent le chauffage. Ils avaient dit oui, mais, honn\u00eatement, je n\u2019ai pas senti que c\u2019\u00e9tait plus chaud que d\u2019habitude. \u00c7a explique pourquoi il y a autant de couvertures ici. Moi, j\u2019en avais peut-\u00eatre quatre ou six sur moi quand je dormais. Bref, c\u2019est \u00e0 cette p\u00e9riode que je suis entr\u00e9e \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, mais maintenant \u00e7a va mieux.<\/p>\n<p class=\"question\">Tu as eu d\u2019autres exp\u00e9riences militantes avant la Bourse du Travail&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\">Pas du tout. \u00c7a a \u00e9t\u00e9 la premi\u00e8re pour moi. Je me trouvais seule, stress\u00e9e. Quand j\u2019entendais \u00ab&#160;clandestin&#160;\u00bb \u00e0 la t\u00e9l\u00e9, c\u2019est des mots qui me choquaient. Comment faire&#160;? Je cherchais. Les gens m\u2019ont dit qu\u2019il y avait des associations o\u00f9 on pouvait militer, o\u00f9 on pouvait se mettre ensemble par rapport \u00e0 notre situation. J\u2019ai cherch\u00e9, j\u2019ai demand\u00e9. Il y avait un lieu de rencontre pr\u00e8s du m\u00e9tro Corentin Cariou, avec des r\u00e9unions tous les samedis apr\u00e8s-midi. Quand je suis arriv\u00e9e, j\u2019ai compris l\u2019organisation, comment fonctionner. J\u2019ai compris que l\u2019immigration, ce n\u2019est pas\u2026 je ne trouve pas le mot\u2026 Ce n\u2019est pas un crime. Parce qu\u2019avant je me culpabilisais, je me disais&#160;: \u00ab&#160;Qu\u2019est-ce que je fais ici&#160;? Qu\u2019est-ce que je vais devenir&#160;?&#160;\u00bb J\u2019ai compris que je n\u2019\u00e9tais pas la seule dans cette situation. \u00c7a m\u2019a rassur\u00e9e, j\u2019ai retrouv\u00e9 un peu de confort.<\/p>\n<h4 class=\"subsection\">Notes du 22.08.09.<\/h4>\n<p class=\"textbody\">Premier \u00e9tage. Les deux portes battantes qui m\u00e8nent des deux c\u00f4t\u00e9s de l\u2019immeuble sont ouvertes. Celle de gauche est bloqu\u00e9e par une armoire, qui attend d\u2019\u00eatre charg\u00e9e dans le prochain camion. Celle de droite est bloqu\u00e9e par un carton sur lequel on peut lire le nom d\u2019une r\u00e9sidente, ainsi que le num\u00e9ro de chambre et d\u2019\u00e9tage. Impression que l\u2019immeuble se fond dans ce qui l\u2019entoure. Tous les bruits se m\u00ealent, ne respectant m\u00eame plus l\u2019architecture du lieu. Bruit des pas dans les escaliers, bruit sourd du t\u00e9l\u00e9viseur, bribes de discussion s\u2019\u00e9chappant d\u2019une porte ferm\u00e9e o\u00f9 il est presque toujours question de cartons et de d\u00e9m\u00e9nagement. C\u2019est comme si le lieu (sa fiction) se vidait de l\u2019int\u00e9rieur, se d\u00e9sagr\u00e9geait au gr\u00e9 du mouvement des corps, des meubles, et des bruits de la ville qu\u2019on entend d\u00e9sormais dans n\u2019importe quel recoin du centre. Il faudrait creuser cette impression d\u2019\u00e9tranget\u00e9. Se demander ce qui appara\u00eet, se laisse voir, d\u00e8s lors que la fonctionnalit\u00e9 d\u2019un lieu s\u2019effrite. Comment \u00e7a se fait un lieu&#160;? Comment \u00e7a tient&#160;?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce \u00ab&#160;manuel pour les habitants des villes&#160;\u00bb est un documentaire, en trois volets \u2013&#160;\u00e0 lire et \u00e9couter&#160;\u2013 r\u00e9alis\u00e9 par le collectif Pr\u00e9cipit\u00e9 dans trois centres d\u2019h\u00e9bergement d\u2019urgence et de r\u00e9insertion sociale, avec leurs habitants. Entre 2003 et 2010, au cours d\u2019ateliers de parole et de r\u00e9flexion s\u2019\u00e9changent les situations sociales et politiques. 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