{"id":8179,"date":"2019-04-04T17:05:59","date_gmt":"2019-04-04T15:05:59","guid":{"rendered":"https:\/\/www.jefklak.org\/?p=8179"},"modified":"2019-04-04T17:05:59","modified_gmt":"2019-04-04T15:05:59","slug":"manuel-pour-les-habitants-des-villes-3-3-une-enquete-sur-le-temps-et-le-travail-2009-2010","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/2019\/04\/04\/manuel-pour-les-habitants-des-villes-3-3-une-enquete-sur-le-temps-et-le-travail-2009-2010\/","title":{"rendered":"Manuel pour les habitants des villes 3\/3\u00a0: une enqu\u00eate sur le temps et le travail 2009-2010"},"content":{"rendered":"<div class=\"intro\">\n<p class=\"textbody\">Ce \u00ab\u00a0manuel pour les habitants des villes\u00a0\u00bb est un documentaire, en trois volets \u2013\u00a0\u00e0 lire et \u00e9couter\u00a0\u2013 r\u00e9alis\u00e9 par le collectif Pr\u00e9cipit\u00e9 dans trois centres d\u2019h\u00e9bergement d\u2019urgence et de r\u00e9insertion sociale, avec leurs habitants. Entre 2003 et 2010, au cours d\u2019ateliers de parole et de r\u00e9flexion s\u2019\u00e9changent les situations sociales et politiques. Comment vivre sans papiers, vivre sans logement, \u00eatre ch\u00f4meur ou travailleur pr\u00e9caire\u00a0? Quelles exp\u00e9riences des fronti\u00e8res, de l&#8217;h\u00e9bergement social, de l&#8217;insertion par le travail\u00a0? Comment ces dispositifs de contr\u00f4le et de gestion, qui invisibilisent, imposent leur rythme et leurs itin\u00e9raires, individualisent, se retournent aussi parfois, dans les pratiques, les usages, les luttes\u00a0?<!--more--><\/p>\n<p class=\"textbody\">Retrouvez les premier \u00e9pisode <a class=\"website-link\" href=\"https:\/\/www.jefklak.org\/manuel-pour-les-habitants-des-villes-1-3-nous-sommes-dans-la-frontiere\/\">ici<\/a> et <a class=\"website-link\" href=\"https:\/\/www.jefklak.org\/manuel-pour-les-habitants-des-villes-2-3-pour-linstant-cest-la-quon-habite\/\">l\u00e0<\/a>.<\/p>\n<\/div>\n<h3 class=\"section\">\u00c9couter le documentaire<\/h3>\n<p><iframe loading=\"lazy\" id=\"10l1xkw\" style=\"max-width: 100%; text-align: center;\" title=\"#3 Enqu\u00eate sur le temps et le travail\" src=\"https:\/\/r22.fr\/embed\/ul:10l1xkw\/th:v\/sz:a\" width=\"840\" height=\"272\" frameborder=\"0\"><\/iframe><\/p>\n<div class=\"pdf-link-container\" style=\"margin-left: 0px; text-align: center; float: none;\">\u00a0<a href=\"https:\/\/jefklak.org\/archives\/SonsSite\/Habitants_villes_3_WAV.zip\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\"><img decoding=\"async\" class=\"pdf-link-icon\" style=\"width: 100px;\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/icon_wav.png\" \/><\/a> <a href=\"https:\/\/jefklak.org\/archives\/SonsSite\/Habitants_villes_3_FLAC.zip\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\"><img decoding=\"async\" class=\"pdf-link-icon\" style=\"width: 100px;\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/icon_flac.png\" \/><\/a><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-large wp-image-8096\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/1-699x1024.jpg\" alt=\"\" width=\"690\" height=\"1011\" \/><\/p>\n<p class=\"textbody\">Il y a un livre du graveur Frans Masereel qui s\u2019appelle <em>La Ville<\/em>. C\u2019est un livre compos\u00e9 de cent gravures qui repr\u00e9sentent la ville au d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle. La premi\u00e8re image montre un homme qui regarde la ville depuis son dehors.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Sortir de la ville. Je me souviens \u00eatre parti \u00e0 la recherche de cette limite, trouver une coupure, la fin de la ville. Je partais, je marchais dans l\u2019esp\u00e9rance de trouver une fronti\u00e8re nette entre la ville et autre chose, la campagne peut-\u00eatre, je ne saurai dire pr\u00e9cis\u00e9ment ce qu\u2019il y avait pour moi apr\u00e8s la ville. J\u2019\u00e9tais \u00e0 pied. Je pressentais qu\u2019en voiture ou en train il n\u2019\u00e9tait pas possible de la quitter. Ils \u00e9taient la ville et avec eux, je ne ferais qu\u2019en suivre les nervures se prolongeant ind\u00e9finiment. J\u2019ai march\u00e9 pendant des heures et je n\u2019ai jamais trouv\u00e9. Le tissu urbain se d\u00e9litait, laissant appara\u00eetre, brutale, hostile, sans dimension humaine, l\u2019infrastructure de la m\u00e9tropole\u00a0: entrep\u00f4ts commerciaux, autoroutes, pyl\u00f4nes \u00e9lectriques. \u00c0 cet endroit, l\u2019\u00e9nergie n\u2019a pas encore \u00e9t\u00e9 subdivis\u00e9e. Les flux sont puissants, pr\u00eats \u00e0 irriguer des millions de points. Flux \u00e9lectriques, flux de voitures, flux de marchandises. Cela gr\u00e9sille. La t\u00eate vous tourne. Et quand il vous semble quelques instants avoir laiss\u00e9 tout cela derri\u00e8re vous, vous tombez sur des zones pavillonnaires immenses, ces nouvelles colonies de la m\u00e9tropole.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Cela se trouve dans la petite ville du Pr\u00e9-Saint-Gervais, juste derri\u00e8re le p\u00e9riph\u00e9rique, la voie rapide qui ceinture Paris et la s\u00e9pare de sa banlieue. C\u2019est un petit immeuble. \u00c0 cet endroit, il y a un CHRS, un Centre d\u2019h\u00e9bergement et de r\u00e9insertion sociale. Des personnes sans logement sont h\u00e9berg\u00e9es dans une quinzaine de chambres pour une dur\u00e9e limit\u00e9e de un \u00e0 deux ans. En contrepartie, elles doivent rencontrer chaque semaine l\u2019un des trois travailleurs sociaux cens\u00e9s les accompagner dans la recherche d\u2019un revenu et d\u2019un logement. Dans le m\u00eame immeuble, il y a un cyberespace. C\u2019est une grande salle avec une vingtaine d\u2019ordinateurs connect\u00e9s \u00e0 Internet. Deux salari\u00e9s s\u2019occupent du lieu. Ils animent des formations en informatique et des s\u00e9ances de recherche d\u2019emploi. Le cyber, comme on l\u2019appelle ici, accueille des r\u00e9sidents du CHRS, des habitants du quartier et des personnes venues par le biais d\u2019autres institutions sociales. Il y a aussi un atelier o\u00f9 l\u2019on fait de la peinture, de la sculpture et de la gravure. On y fabrique des accessoires en cuir et des meubles en carton. Il est ouvert \u00e0 tous, il suffit de s\u2019y inscrire. Parfois b\u00e9n\u00e9vole, parfois salari\u00e9, le statut de la personne en charge de l\u2019atelier varie selon les subventions. Enfin, il y a un jardin. Un monsieur, maintenant \u00e0 la retraite, s\u2019en occupe b\u00e9n\u00e9volement avec l\u2019aide d\u2019un r\u00e9sident.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Au Pr\u00e9-Saint-Gervais, chaque r\u00e9sident est seul dans une chambre \u00e9quip\u00e9e d\u2019une cuisine et d\u2019une petite salle de bain. Il en poss\u00e8de la clef ainsi que celle de l\u2019entr\u00e9e de l\u2019immeuble. Contrairement aux CHU (centre d&#8217;h\u00e9bergement d&#8217;urgence), les r\u00e9sidents ne partagent pas l\u2019espace o\u00f9 ils dorment, leurs horaires et leurs repas. Si bien que le CHRS donne l\u2019image d\u2019un simple immeuble d\u2019habitation, exempt de toute vie collective. Rien d\u2019\u00e9tonnant si l\u2019on consid\u00e8re que le lieu est pens\u00e9 comme la derni\u00e8re \u00e9tape avant l\u2019\u00ab\u00a0autonomie\u00a0\u00bb. C\u2019est le mot clef autour duquel le centre s\u2019organise. Il est le lieu de son apprentissage. Avec cette expression, l\u2019institution d\u00e9signe une condition objective et une disposition subjective. \u00catre autonome veut dire avoir un emploi et un logement, mais aussi \u00eatre un bon gestionnaire de soi \u2013 de ses papiers, de ses d\u00e9penses, de sa recherche d\u2019emploi. \u00c0 cet \u00e9gard, l\u2019expression \u00ab\u00a0culture du logement\u00a0\u00bb, souvent utilis\u00e9e par les travailleurs sociaux, est significative. L\u2019accession \u00e0 un logement est envisag\u00e9e au regard du revenu, mais aussi de la disposition \u00e0 payer un loyer r\u00e9guli\u00e8rement. L\u2019implication requise est d\u2019autant plus importante que les loyers sont \u00e9lev\u00e9s et les revenus faibles.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-large wp-image-8097\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/8-709x1024.jpg\" alt=\"\" width=\"690\" height=\"997\" \/><\/p>\n<p class=\"textbody\">Dans le livre de Masereel, il y a une image o\u00f9 l\u2019on voit des gens \u00e0 travers les fen\u00eatres de leurs appartements. Au dernier \u00e9tage, une jeune femme semble lire. En dessous, un homme nous regarde, pensif. Plus bas, une femme se d\u00e9shabille. Dans un immeuble, plus loin, un couple s\u2019embrasse. \u00c0 la fen\u00eatre d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9, une femme regarde la ville. Un \u00e9tage plus bas, un homme fait de m\u00eame. Ils sont tous les deux seuls.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Nous sommes venus ici pour organiser un atelier radio avec les r\u00e9sidents du CHRS. Il doit avoir lieu tous les jeudis de 17\u00a0h \u00e0 19\u00a0h dans la salle d\u2019animation. Cette salle est \u00e0 l\u2019usage des r\u00e9sidents. Ils peuvent s\u2019y r\u00e9unir, cuisiner, lire, jouer au baby-foot. En r\u00e9alit\u00e9, ils n\u2019y vont jamais ou presque. Ils ne font qu\u2019y passer pour acc\u00e9der au jardin. Les seuls usagers volontaires du lieu \u00e9taient des jeunes du quartier qui, sans demander rien \u00e0 personne, avaient occup\u00e9 l\u2019espace. Depuis, la porte est ferm\u00e9e le soir et l\u2019endroit est de nouveau inoccup\u00e9. Personne ne vient \u00e0 notre atelier, sinon M\u00e9rouane qui vit au CHRS depuis plusieurs mois. Avec lui, nous d\u00e9cidons de frapper aux portes des chambres. Elles sont presque toutes vides, et si quelqu\u2019un r\u00e9pond, il nous dit ne pas avoir le temps, \u00eatre fatigu\u00e9, ne pas \u00eatre int\u00e9ress\u00e9. M\u00e9rouane n\u2019est pas surpris. Il nous raconte le peu de relations qui existent entre eux. Chacun est pris par ses probl\u00e8mes. Beaucoup travaillent selon des horaires tr\u00e8s diff\u00e9rents. La plupart du temps, ils ne font que se croiser. Nous collons sur les murs du foyer des photocopies des gravures de Masereel.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Parmi les trois travailleurs sociaux du CHRS, nous rencontrons Christine. On lui fait part de notre difficult\u00e9 \u00e0 rencontrer les r\u00e9sidents. On lui dit que le foyer nous semble \u00eatre toujours vide. On lui demande si elle voit un jour et une heure dans la semaine plus favorable \u00e0 la tenue de notre atelier. Elle prend son cahier et nous indique les activit\u00e9s et les horaires de chaque r\u00e9sident. Certains travaillent le matin et d\u2019autres le soir, certains la journ\u00e9e et d\u2019autres la nuit, certains la semaine et d\u2019autres le weekend. Les lieux de travail et les horaires changent selon les jours, les semaines, les mois, les missions. Certains vont loin et d\u2019autres travaillent dans leur chambre. Il y a ceux qui cherchent, courent de rendez-vous en rendez-vous, et ceux qui ont provisoirement trouv\u00e9. Si on recoupait les horaires de tous les r\u00e9sidents, on ne trouverait pas un moment dans la semaine o\u00f9 ils sont tous l\u00e0, sinon peut-\u00eatre le dimanche vers deux heures du matin. On d\u00e9cide de s\u2019installer dans le hall du foyer et d\u2019attendre que les r\u00e9sidents passent afin de les questionner sur leurs emplois du temps.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-large wp-image-8100\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/64-699x1024.jpg\" alt=\"\" width=\"690\" height=\"1011\" \/><\/p>\n<p class=\"textbody\">Dans le livre de Masereel, il y a une image qui montre des ouvriers \u00e0 la sortie d\u2019une usine. Ils sont tr\u00e8s nombreux, ils ont les mains dans les poches. Ils marchent d\u2019un m\u00eame pas, d\u2019un m\u00eame rythme. Ils habitent s\u00fbrement les m\u00eames quartiers. Peut-\u00eatre iront-ils dans les m\u00eames bars. \u00c0 Barcelone au d\u00e9but du si\u00e8cle, les ouvriers avaient ouvert des Ateneu dans les quartiers o\u00f9 ils vivaient, qui la plupart du temps \u00e9taient aussi ceux o\u00f9 ils travaillaient. Dans ces espaces, on pouvait se r\u00e9unir, \u00e9tudier, parler, s\u2019associer, etc. Quel lieu permettra de nous retrouver dans le labyrinthe des temps o\u00f9 nous vivons\u00a0?<\/p>\n<p class=\"textbody\">Du hall du foyer, on voit partir les r\u00e9sidents.<\/p>\n<p class=\"textbody\">02\u00a0h\u00a030\u00a0: Pascal part livrer du pain et des croissants de fabrication industrielle. Son camion est gar\u00e9 devant le foyer.<\/p>\n<p class=\"textbody\">03\u00a0h\u00a000\u00a0: M\u00e9rouane part \u00e0 la pr\u00e9fecture de Bobigny renouveler sa carte de s\u00e9jour. S\u2019il veut avoir un ticket, il doit faire la queue toute la nuit.<\/p>\n<p class=\"textbody\">04\u00a0h\u00a000\u00a0: Djibril part pour Gare du Nord. Il facilite la mont\u00e9e et la descente des voyageurs du RER. La RATP appelle cela \u00ab\u00a0r\u00e9gulateur de flux\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"textbody\">05\u00a0h\u00a000\u00a0: Krystina et Marek vont nettoyer les locaux d\u2019une association caritative.<\/p>\n<p class=\"textbody\">05\u00a0h\u00a015\u00a0: Diallo part pour le service d\u2019entretien de la ville du Pr\u00e9-Saint-Gervais.<\/p>\n<p class=\"textbody\">06\u00a0h\u00a030\u00a0: Diaby revient du centre de tri o\u00f9 il travaille de nuit.<\/p>\n<p class=\"textbody\">06\u00a0h\u00a045\u00a0: Sonny part pour Montreau. Il travaille dans l\u2019entretien des espaces verts.<\/p>\n<p class=\"textbody\">07\u00a0h\u00a000\u00a0: Diara revient de l\u2019h\u00f4pital o\u00f9 il est vigile. Il croise Toufik qui part sur un chantier de peinture.<\/p>\n<p class=\"textbody\">07\u00a0h\u00a015\u00a0: Malik part pour sa formation de plomberie.<\/p>\n<p class=\"textbody\">08\u00a0h\u00a000\u00a0: Fran\u00e7ois part pour la boutique o\u00f9 il vend des t\u00e9l\u00e9phones.<\/p>\n<p class=\"textbody\">08\u00a0h\u00a025\u00a0: Serge va chercher son pain. Il a travaill\u00e9 dimanche, aujourd\u2019hui c\u2019est son jour de repos.<\/p>\n<p class=\"textbody\">09\u00a0h\u00a000\u00a0: Halim court \u00e0 son rendez-vous avec son conseiller P\u00f4le emploi.<\/p>\n<p class=\"textbody\">09\u00a0h\u00a010\u00a0: Ali se rend \u00e0 son cours de fran\u00e7ais.<\/p>\n<p class=\"textbody\">10\u00a0h\u00a015\u00a0: Keltouma va s\u2019inscrire dans des agences sp\u00e9cialis\u00e9es dans le service \u00e0 la personne. Elle vient de finir une formation d\u2019auxiliaire de vie.<\/p>\n<p class=\"textbody\">11\u00a0h\u00a000\u00a0: M\u00e9rouane revient de la pr\u00e9fecture. Il doit y retourner demain.<\/p>\n<p class=\"textbody\">12\u00a0h\u00a000\u00a0: Pascal revient de sa tourn\u00e9e. Il va faire une sieste.<\/p>\n<p class=\"textbody\">13\u00a0h\u00a000\u00a0: Ali revient de son cours de fran\u00e7ais. Cinquante minutes plus tard, il va \u00e0 l\u2019atelier recherche d\u2019emploi du cyberespace.<\/p>\n<p class=\"textbody\">14\u00a0h\u00a000\u00a0: Krystina revient de l\u2019association o\u00f9 elle fait le m\u00e9nage. Marek n\u2019est pas avec elle. Il fait des heures suppl\u00e9mentaires.<\/p>\n<p class=\"textbody\">14\u00a0h\u00a015\u00a0: M\u00e9rouane a rendez-vous dans une bo\u00eete de placement.<\/p>\n<p class=\"textbody\">14\u00a0h\u00a030\u00a0: Thierry se rend au port de Gennevilliers. Il fait un remplacement d\u2019une semaine dans un entrep\u00f4t. Il est cariste.<\/p>\n<p class=\"textbody\">15\u00a0h\u00a000\u00a0: Diop a rendez-vous avec son conseiller P\u00f4le emploi.<\/p>\n<p class=\"textbody\">15\u00a0h\u00a010\u00a0: Comme chaque semaine, Jean va pointer au commissariat pour respecter son contr\u00f4le judiciaire.<\/p>\n<p class=\"textbody\">17\u00a0h\u00a015\u00a0: Malik revient de sa formation de plomberie.<\/p>\n<p class=\"textbody\">17\u00a0h\u00a030\u00a0: Diop revient de P\u00f4le emploi. Il repart tout de suite. On vient de l\u2019appeler, il doit faire un remplacement comme bagagiste dans un h\u00f4tel.<\/p>\n<p class=\"textbody\">18\u00a0h\u00a000\u00a0: Fran\u00e7ois revient de la boutique o\u00f9 il travaille.<\/p>\n<p class=\"textbody\">18\u00a0h\u00a045\u00a0: Sonny revient de Montreau.<\/p>\n<p class=\"textbody\">19\u00a0h\u00a000\u00a0: Toufik rentre de son chantier de peinture.<\/p>\n<p class=\"textbody\">19\u00a0h\u00a030\u00a0: Fran\u00e7ois repasse par le hall, il a rendez-vous avec le travailleur social du foyer.<\/p>\n<p class=\"textbody\">20\u00a0h\u00a000\u00a0: Diaby part pour le centre de tri postal, une filiale sous-traitante de La Poste en Seine-et-Marne.<\/p>\n<p class=\"textbody\">21\u00a0h\u00a000\u00a0: Diarra part pour l\u2019h\u00f4pital o\u00f9 il travaille comme agent de s\u00e9curit\u00e9. La semaine prochaine, il aura des horaires de jour.<\/p>\n<p class=\"textbody\">00\u00a0h\u00a000\u00a0: Thierry revient du port de Gennevilliers.<\/p>\n<p class=\"textbody\">00\u00a0h\u00a030\u00a0: Diop revient de sa mission d\u2019int\u00e9rim.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Je me l\u00e8ve en sursaut. J\u2019ai sommeil, \u00e9norm\u00e9ment. J\u2019\u00e9coute les bruits de la rue. Ils sont assez forts, cela veut dire qu\u2019il est d\u00e9j\u00e0 tard. Je regarde l\u2019horloge. Il est 06\u00a0h\u00a045. Je n\u2019ai pas entendu le r\u00e9veil de 05\u00a0h\u00a045. Qu\u2019est-ce que je fais\u00a0? J\u2019y vais ou je me mets en arr\u00eat maladie\u00a0? Aujourd\u2019hui \u00e0 la cha\u00eene, on doit discuter des rythmes de travail qui ne doivent pas augmenter\u00a0: je dois y aller. Je saute du lit. Je mets en route le caf\u00e9. Je me lave, j\u2019\u00e9teins le caf\u00e9, je m\u2019habille. Je bois le caf\u00e9 bouillant. Je descends dans la rue. Il est 6\u00a0h\u00a040. Je mets la voiture en route. Elle ne d\u00e9marre pas. Je dois \u00e9teindre. Je fais une course, je remonte et j\u2019enclenche la seconde. Je m\u2019engage dans une rue \u00e0 toute vitesse. Il y a du trafic. J\u2019en d\u00e9passe un \u00e0 droite, je me faufile entre deux voitures, je passe au rouge, je rejoins l\u2019autoroute des lacs, je roule \u00e0 110 km\/h. Je risque l\u2019accident en permanence. Calme-toi un peu\u00a0! Et je pense\u00a0: tout cela pour arriver au travail \u00e0 l\u2019heure\u00a0! C\u2019est ridicule. Moi qui \u00e0 l\u2019usine me mets en quatre avec les autres pour organiser la lutte contre le travail salari\u00e9, et je risque de me casser le cou pour \u00eatre en r\u00e8gle avec les lois de l\u2019exploitation. C\u2019est l\u2019effet du rythme\u00a0: si on ne s\u2019y oppose pas, il t\u2019entre dans le corps et tu fais tout avec angoisse. (Mario Casari, Voyage au coeur de la cha\u00eene de montage, L&#8217;erba voglio, Milan, 1975)<\/p>\n<p class=\"textbody\">Dans le hall \u00e0 gauche pr\u00e8s de l\u2019entr\u00e9e, trois rang\u00e9es de bo\u00eetes aux lettres m\u00e9talliques sont accroch\u00e9es au mur, sur lesquelles on peut lire les noms des r\u00e9sidents. Un peu plus loin \u00e0 droite, un escalier conduit aux \u00e9tages, aux chambres. Au fond \u00e0 gauche, une petite porte ouvre sur le bureau des travailleurs sociaux. Ici, on a install\u00e9 une petite table, suffisamment petite pour ne pas g\u00eaner le passage. Nous restons l\u00e0. Chaque semaine depuis plusieurs mois, nous regardons passer les r\u00e9sidents, sans qu\u2019ils s\u2019arr\u00eatent. Ils nous disent qu\u2019ils n\u2019ont pas le temps. Ils nous demandent si nous serons encore l\u00e0 demain. Un peu comme le lapin de Lewis Caroll courant apr\u00e8s le temps et nous, courant apr\u00e8s lui. Finalement, on d\u00e9cide de caler notre pr\u00e9sence sur ce qui rythme le lieu et d\u00e9finit son temps propre, \u00e0 savoir les entretiens obligatoires des r\u00e9sidents avec les travailleurs sociaux. Nous profitons des quelque minutes d\u2019attente avant chaque rendez-vous pour commencer notre enqu\u00eate.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Projet de titre pour l\u2019atelier radio\u00a0: Alice dans la ville. Parce qu\u2019Alice court apr\u00e8s le lapin qui, lui-m\u00eame, court apr\u00e8s le temps. Elle veut lui poser la question\u00a0: \u00ab\u00a0Mais comment sort-on d\u2019ici\u00a0?\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Temps compt\u00e9. La dur\u00e9e du s\u00e9jour est compt\u00e9e. Elle n\u2019est pas fix\u00e9e, mais elle d\u00e9passe rarement deux ann\u00e9es. Les jours, les mois passent et l\u2019angoisse monte. Si tout se passe bien, les r\u00e9sidents savent qu\u2019au final un logement HLM leur sera attribu\u00e9. Mais il faut se bouger, donner des gages d\u2019insertion, mettre en r\u00e8gle ses papiers, stabiliser ses revenus, chercher un emploi, demander les allocations auxquelles on a droit. D\u00e9montrer par son comportement que l\u2019on est \u00e0 nouveau autonome ou pr\u00eat pour l\u2019autonomie, bref que l\u2019on paiera son loyer. Les travailleurs sociaux n\u2019ont pas \u00e0 mettre la pression. Les r\u00e9sidents savent qu\u2019une telle occasion de d\u00e9crocher un logement ne se repr\u00e9sentera pas deux fois. Sinon c\u2019est retour \u00e0 la case d\u00e9part, \u00e0 nouveau la tourn\u00e9e des h\u00f4tels sociaux, des CHU, et parfois la rue. Et pour celui que l\u2019on consid\u00e8re n\u2019\u00eatre pas suffisamment impliqu\u00e9 dans sa r\u00e9insertion, les menaces d\u2019orientation ne tarderont pas.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Temps contr\u00f4l\u00e9 \u2013 temps occup\u00e9. Toutes les semaines, les r\u00e9sidents ont rendez-vous avec un \u00e9ducateur du centre dont d\u00e9pend leur logement. Tous les mois, ils ont rendez-vous avec un conseiller de P\u00f4le emploi dont, pour la plupart, d\u00e9pend leur revenu. Tous les trois mois, certains ont rendez-vous avec un conseiller RSA dont d\u00e9pend aussi leur revenu. Avec chacun d\u2019eux, ils signent des contrats dits d\u2019\u00ab\u00a0insertion\u00a0\u00bb ou de \u00ab\u00a0retour \u00e0 l\u2019emploi\u00a0\u00bb qui d\u00e9finissent une s\u00e9rie d\u2019engagements, d\u2019obligations. Au bout d\u2019un moment, ces travailleurs sociaux orientent les r\u00e9sidents vers d\u2019autres structures plus sp\u00e9cialis\u00e9es\u00a0: bo\u00eetes d\u2019int\u00e9rim, de coaching, de relooking, maisons de l\u2019emploi, centres de formation, de sant\u00e9, etc. Si bien que les rendez-vous se multiplient jusqu\u2019\u00e0 occuper et organiser la totalit\u00e9 de leur temps.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Temps de solitude \u2013 temps disponible. La premi\u00e8re qualification d\u2019un travailleur pr\u00e9caire, c\u2019est sa disponibilit\u00e9 \u00e0 l\u2019emploi. Une mission, il est l\u00e0. On l\u2019appelle, il vient. La nuit, le jour, le week-end. Il est d\u2019autant plus disponible qu\u2019il est seul, il est d\u2019autant plus seul qu\u2019il est disponible. Au foyer, les gens sont seuls. C\u2019est souvent cette solitude qui les a men\u00e9s l\u00e0. Plus de familles, plus de petit(e) ou grand(e) ami \u2013 souvent une rupture qui les a laiss\u00e9s sans rien ni personne. Et il arrive que cette s\u00e9paration intervienne alors que le travail a d\u00e9j\u00e0 vid\u00e9 la relation de toute substance. La boucle se boucle et se re-boucle.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Temps coupable. Au c\u0153ur, il y a ce mot qui ne cesse de revenir, qui semble tout dire. L\u2019employabilit\u00e9. Ce mot qui op\u00e8re le renversement. Qui fait porter la responsabilit\u00e9 du ch\u00f4mage sur le ch\u00f4meur. Qui se maintient avec arrogance contre toute r\u00e9alit\u00e9. Plusieurs millions de ch\u00f4meurs en France tous responsables de leur situation. La pens\u00e9e n\u00e9o-lib\u00e9rale, en un mot. Qui circule sans que l\u2019on y pr\u00eate attention. Qui \u00ab\u00a0engrillage\u00a0\u00bb le regard du travailleur social et qui culpabilise le ch\u00f4meur.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Temps viol\u00e9. Pour travailler, il faut se plier toujours plus aux exigences du march\u00e9. L\u2019\u00e9pouser, se vouer \u00e0 lui. Il requiert mobilit\u00e9 et disponibilit\u00e9. Mais plus encore, il faut r\u00e9former sa mani\u00e8re d\u2019\u00eatre, sa mani\u00e8re de se tenir, de parler, de s\u2019habiller, para\u00eetre motiv\u00e9 et impliqu\u00e9. Et on s\u2019immisce toujours plus dans ta t\u00eate, dans ton corps.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Temps mobilis\u00e9 \u2013 temps d\u00e9s\u0153uvr\u00e9. L\u2019emploi garde toujours la main sur le temps o\u00f9 l\u2019on ne travaille pas. \u00c0 chaque instant, il se donne le droit de l\u2019occuper \u00e0 nouveau. En ce sens, il n\u2019est pas un temps libre. Il prend l\u2019allure d\u2019une continuelle attente ou d\u2019une continuelle recherche. Il est difficile d\u2019y projeter autre chose que de trouver un emploi. D\u2019autant plus difficile que toute activit\u00e9 qui chercherait \u00e0 s\u2019y d\u00e9ployer peut \u00e0 tout moment \u00eatre interrompue. De ce point de vue, le t\u00e9l\u00e9phone, cette petite machine que l\u2019on a toujours sur soi et gr\u00e2ce \u00e0 laquelle on peut vous appeler en permanence appara\u00eet comme particuli\u00e8rement redoutable. On peut faire intrusion dans votre vie \u00e0 tout moment pour vous proposer un emploi. Bien s\u00fbr, on peut toujours l\u2019\u00e9teindre, ne pas r\u00e9pondre, ou dire que l\u2019on n\u2019est pas disponible. Mais la concurrence est rude et les emplois rares. Pas s\u00fbr d\u2019\u00eatre parmi les premiers appel\u00e9s la prochaine fois.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Temps angoiss\u00e9. L\u2019injonction \u00e0 l\u2019emploi est partout. Elle se transmet par les mots. Elle surd\u00e9termine les entretiens de suivi. Elle s\u2019\u00e9tale dans les s\u00e9ances de relooking, dans les stages de coaching. Elle se mat\u00e9rialise dans les horaires et les dur\u00e9es de s\u00e9jour des foyers, dans la fr\u00e9quence des rendez-vous. Elle ordonne les bilans d\u2019\u00e9valuations. Elle commande les objectifs institutionnels. Elle se d\u00e9clame dans les discours politiques. Elle se redouble dans le regard des proches. Elle se naturalise dans la n\u00e9cessit\u00e9 organis\u00e9e \u2013 le prix des loyers, la suppression des allocations. Elle s\u2019absolutise dans les besoins de ceux qui d\u00e9pendent de vous. En ces temps de ch\u00f4mage g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9, chacun se trouve pris dans l\u2019impossible d\u2019une norme \u00e0 r\u00e9aliser, irr\u00e9alisable.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Temps occup\u00e9, pr\u00e9occup\u00e9. Travail, celui qui aspire le temps, l\u2019attention, que l\u2019on travaille ou pas. Celui qui occupe, celui qui pr\u00e9occupe, qui stresse, qui angoisse. Celui apr\u00e8s lequel tu cours de bo\u00eetes d\u2019int\u00e9rim en agences P\u00f4le emploi, de CV en CV cent fois r\u00e9\u00e9crits sur les bons conseils du \u00e9ni\u00e8me travailleur social, que tu vois moyennant un RSA, une chambre, un ticket-repas. Celui qu\u2019il n\u2019y a plus, mais qu\u2019on te somme de trouver\u2026 se bouger, se motiver, rester dans la course, rester employable\u2026 et tu cours toujours plus seul.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Temps de la fausse implication. Il cherche \u00e0 se motiver. Faire semblant d\u2019y croire, alors qu\u2019il n\u2019y croit plus du tout. Il sait tr\u00e8s bien que c\u2019est un jeu de dupes, parce qu\u2019il a toujours travaill\u00e9 justement. Mais pour l\u2019instant il n\u2019a pas le choix, il ne voit pas d\u2019autres issues pour l\u2019instant, que de faire semblant, d\u2019y croire.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-large wp-image-8099\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/32-696x1024.jpg\" alt=\"\" width=\"690\" height=\"1015\" \/><\/p>\n<p class=\"textbody\">Dans le livre de Masereel, il y a une image qui repr\u00e9sente un ouvrier du b\u00e2timent aux allures de g\u00e9ant. Il est port\u00e9 par son ouvrage au-dessus de la cit\u00e9. Mais rien de triomphant dans cette image. L\u2019ouvrier ne regarde pas fi\u00e8rement la ville qu\u2019il a construite. La main sur le front, les \u00e9paules basses, il a juste l\u2019air fatigu\u00e9. Si on l\u2019a \u00e9rig\u00e9 en h\u00e9ros du travail, c\u2019est bien malgr\u00e9 lui. On n\u2019a pas trouv\u00e9 de meilleure id\u00e9e pour le faire travailler plus. Il pr\u00e9f\u00e8re cacher son visage.<\/p>\n<p class=\"textbody\">On cherche \u00e0 qualifier le temps des r\u00e9sidents. Mais, au final, que d\u00e9crit-on\u00a0? Est-il \u00e0 ce point vid\u00e9 de relations familiales, amicales, amoureuses, de moments autres\u00a0? Non. On parle de ce qui appara\u00eet depuis le hall du foyer. Cette sensation \u00e9trange d\u2019\u00eatre pass\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la r\u00e9alit\u00e9. Ici, elle n\u2019a le droit d\u2019exister que si elle veut bien entrer dans les mots, les situations, les espaces que l\u2019institution a pr\u00e9alablement d\u00e9finis. Quitte \u00e0 en laisser une partie \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du centre, derri\u00e8re la porte. Si nous avions r\u00e9alis\u00e9 nos entretiens ailleurs \u2013 encore aurait-il fallu trouver cet ailleurs\u00a0! \u2013, s\u00fbrement d\u2019autres choses se seraient racont\u00e9es. Mais ils avaient lieu dans le hall, \u00e0 la sortie des entretiens de suivi et nos dialogues s\u2019en trouvaient impr\u00e9gn\u00e9s. Comme si les entretiens commenc\u00e9s avec les travailleurs sociaux se continuaient avec nous. On pense alors \u00e0 toutes ces r\u00e9alit\u00e9s orphelines de mots, de situations, d\u2019espaces, de temps, que l\u2019on se retrouve \u00e0 enfouir, contenir, taire ou cacher. Toutes ces r\u00e9alit\u00e9s qui ne prennent pas place dans les cases soigneusement pr\u00e9par\u00e9es. Des \u00eatres chers ou imaginaires, des relations, des d\u00e9sirs, des besoins, des histoires, des mondes qui ne trouvent plus \u00e0 exister que dans le corps \u2013 se r\u00e9inscrire dans le corps \u2013 angoisse, maladie. D\u2019abord, cette souffrance de vivre s\u00e9par\u00e9 de ce qui nous est cher. Ensuite, cette souffrance de vivre s\u00e9par\u00e9 de ses blessures, de ne pouvoir en prendre soin. Et puis, le risque de voir ses mondes finir par tomber en ruines, ou demeurer introuvables au fond de soi tant il a fallu se r\u00e9signer.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Quand dans le hall du foyer l\u2019attente se fait trop longue, nous allons passer un moment dans le cyberespace, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Nous aimons y prendre le caf\u00e9. On appr\u00e9cie la fa\u00e7on dont ceux qui animent le lieu ne pressent pas les gens, les aident quand ils le demandent sans les obliger. Ici, on peut chercher un emploi, partager ses difficult\u00e9s, mais aussi faire et parler d\u2019autre chose. On discute avec un monsieur. Il ne recherche pas du travail, il vient ici passer le temps, avoir chaud. Une autre personne nous raconte qu\u2019elle profite d\u2019\u00eatre devant un ordinateur pour finir d\u2019\u00e9crire son roman. Les deux responsables du lieu ne font aucune remarque. Ils laissent la fonction de l\u2019atelier emploi s\u2019\u00e9largir. On vient s\u2019y poser, discuter, \u00e9crire, boire un caf\u00e9. Ils laissent sans le dire, et parfois sans se le dire, le cyberespace r\u00e9pondre \u00e0 d\u2019autres besoins.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00c0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 les CHU n\u2019\u00e9taient pas encore stabilis\u00e9s, o\u00f9 tout le monde devait sortir du foyer \u00e0 huit heures du matin et ne pouvait rentrer que le soir, nous avons connu des directeurs, des permanents, des compagnons qui, chacun \u00e0 leur niveau, s\u2019arrangeaient pour laisser dormir le jour des personnes qui \u00e9taient malades ou travaillaient la nuit.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Nous avons connu un r\u00e9sident dans un CHU stabilis\u00e9 dont la m\u00e8re \u00e9tait tomb\u00e9e malade. Elle ne vivait pas en France. Il \u00e9tait tr\u00e8s angoiss\u00e9 et voulait aller la voir. Il n\u2019y allait pas. Une trop longue absence aurait signifi\u00e9 perdre sa place dans le foyer. \u00c0 son retour, il se serait retrouv\u00e9 de nouveau \u00e0 la rue. Il raconta sa situation \u00e0 la travailleuse sociale du centre qui passa sur le r\u00e8glement et lui dit\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Va voir ta m\u00e8re, pars et reviens, je garde ta place.<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">Nous avons connu un travailleur social qui, quand un r\u00e9sident n\u2019avan\u00e7ait pas suffisamment vite dans sa recherche d\u2019emploi, dans ses formalit\u00e9s administratives, temporisait et le couvrait face \u00e0 ses autres coll\u00e8gues, face \u00e0 son responsable. Il nous disait s\u2019abstenir, autant qu\u2019il le pouvait, d\u2019\u00eatre le v\u00e9hicule des multiples injonctions \u00e0 l\u2019emploi. Il disait ne pouvoir que retarder ce moment, tant la situation institutionnelle lui laissait peu de marges.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Nous avons connu un r\u00e9sident qui refusait r\u00e9guli\u00e8rement des boulots de vigiles. Il voulait travailler comme cariste. Il nous disait que le fait d\u2019avoir une chambre pour un temps relativement long, sans avoir \u00e0 payer de loyer ou presque, lui permettait de refuser ce genre d\u2019emploi. Ce qui n\u2019aurait pas \u00e9t\u00e9 le cas s\u2019il avait \u00e9t\u00e9 \u00e0 la rue. Vigile, il l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 fait. C\u2019est le contenu du travail qui ne lui plaisait pas. De cela, il ne disait pas un mot \u00e0 son assistante sociale. Il craignait que cela ait des r\u00e9percussions n\u00e9gatives sur l\u2019aide qu\u2019on lui accordait, comme si elle d\u00e9pendait de sa disponibilit\u00e9 \u00e0 n\u2019importe quel emploi. Ayant discut\u00e9 avec son assistante sociale, on peut dire qu\u2019il se trompait, et qu\u2019elle aurait tout \u00e0 fait pu entendre un tel discours, d\u2019autant que sa strat\u00e9gie restait dans les r\u00e8gles de l\u2019insertion professionnelle. Mais il avait largement int\u00e9rioris\u00e9 les normes du travail social et par pr\u00e9caution, il ne laissa appara\u00eetre que sa disposition \u00e0 travailler sans conditions.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Un jour, nous avons discut\u00e9 un peu plus longtemps que d\u2019habitude avec deux h\u00e9berg\u00e9s. L\u2019un nous a demand\u00e9 si nous pouvions \u00e9teindre notre micro. En substance, il nous a dit que le travail, il connaissait, il en avait connu beaucoup dans sa vie, mais maintenant autant qu\u2019il pouvait, il essayait d\u2019\u00e9viter, il avait plein d\u2019autres choses \u00e0 faire.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Nous avons connu le directeur d\u2019un accueil de jour qui gonflait les chiffres de participation \u00e0 des ateliers de \u00ab\u00a0paroles\u00a0\u00bb, pour conserver ses subventions, maintenir l\u2019emploi de celui qui l\u2019animait et d\u00e9fendre un espace autre.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Quand on rep\u00e8re un \u00e9cart, aussi minuscule soit-il, il ne faut pas le refermer mais plut\u00f4t y enfoncer un coin. Un \u00e9cart en cache g\u00e9n\u00e9ralement trois\u00a0: une discordance entre les besoins des usagers et la fonction des lieux de l\u2019institution\u00a0; une distance des travailleurs sociaux \u00e0 l\u2019\u00e9gard de ce que l\u2019on attend d\u2019eux\u00a0; un pas de c\u00f4t\u00e9 des usagers quand \u00e0 l\u2019utilisation normale des institutions. Par ces \u00e9carts, chacun fait en sorte que l\u2019institution ne rogne pas trop sur sa vie et ses convictions. Sauf qu\u2019ici, tous ces \u00e9carts par rapport \u00e0 la norme restent autant d\u2019initiatives solitaires, jamais discut\u00e9es, jamais \u00e9chang\u00e9es. Qu\u2019il s\u2019agisse des usagers, des travailleurs sociaux, des directeurs de centre, chacun sert \u00e0 son sup\u00e9rieur le discours attendu. Ce qui donne l\u2019impression d\u2019un immense jeu de dupes o\u00f9 le grand gagnant est toujours l\u2019id\u00e9ologie, ici lib\u00e9rale, contre la r\u00e9alit\u00e9. Que se passerait-il si chacun commen\u00e7ait \u00e0 dire respectivement \u00e0 son travailleur social, \u00e0 son responsable, \u00e0 ses financeurs\u00a0: \u00ab\u00a0vos objectifs ne correspondent pas \u00e0 nos besoins, vos modes d\u2019\u00e9valuation ne sont pas les bons. Ils ne sont pas en accord avec ce que je suis, avec la mani\u00e8re dont je con\u00e7ois mon activit\u00e9.\u00a0\u00bb Peut-\u00eatre tous diraient la m\u00eame chose. Le directeur\u00a0: \u00ab\u00a0Laissez-moi tranquille avec vos dossiers de financement. J\u2019ai besoin de temps.\u00a0\u00bb Le travailleur social\u00a0: \u00ab\u00a0Vous me fatiguez avec vos orientations. J\u2019ai besoin de temps.\u00a0\u00bb L\u2019usager\u00a0: \u00ab\u00a0Doucement avec votre travail, j\u2019ai besoin de temps\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Alors que nous sommes dans le hall, M\u00e9rouane passe chaque jour un peu de temps avec nous. Visiblement, ce n\u2019est pas le premier hall d\u2019immeuble qu\u2019il occupe dans sa vie. \u00c0 travers la porte, il regarde dehors les gens passer. Puis, il s\u2019assoit sur les marches de l\u2019escalier. On discute de tout et de rien. On va dehors fumer une cigarette. Les r\u00e9sidents n\u2019habitent pas le Pr\u00e9-Saint-Gervais, mais la grande m\u00e9tropole qu\u2019ils parcourent chaque jour pour aller travailler. Au contraire, M\u00e9rouane est ici chez lui. C\u2019est un enfant de la ville. Pour chaque rue, chaque immeuble, chaque cit\u00e9, il a un souvenir, une histoire. Par incidence, le foyer c\u2019est un peu sa maison. Et il l\u2019investit comme tel. Il nous aide dans notre enqu\u00eate, il jardine, il participe \u00e0 l\u2019installation d\u2019une salle de musculation au sein du CHRS. Son engagement dans la vie du foyer est appr\u00e9ci\u00e9. Et puis chez Emma\u00fcs, ils ont besoin de volontaires pour les grands \u00e9v\u00e9nements m\u00e9diatiques qu\u2019ils organisent. Mais un jour, tout bascule. On consid\u00e8re qu\u2019il est au foyer depuis trop longtemps et qu\u2019il s\u2019y sent trop chez lui. Et cela, l\u2019institution n\u2019aime pas. On l\u2019a vu ici et ailleurs, quand un r\u00e9sident oublie le caract\u00e8re provisoire de sa r\u00e9sidence, il pose probl\u00e8me et sa r\u00e9orientation ne tarde pas. On le somme de trouver du travail et on l\u2019avertit de sa prochaine r\u00e9orientation. La d\u00e9sillusion est grande. Le sursis accord\u00e9 n\u2019\u00e9tait que de courte dur\u00e9e.<\/p>\n<p class=\"textbody\">M\u00e9rouane sort du bureau des travailleurs sociaux, l\u2019air furieux. Il a mauvaise mine, son visage est creus\u00e9 par la fatigue. On sort pour fumer une cigarette.<\/p>\n<div class=\"quote\">\n<p class=\"textbody\">Il me faut ma dose de nicotine, \u00e7a va me calmer. Sinon, ils vont me faire p\u00e9ter un c\u00e2ble. Ils veulent me r\u00e9orienter \u00e0 des kilom\u00e8tres d\u2019ici. Dans un autre centre o\u00f9 je serais \u00ab\u00a0compagnon\u00a0\u00bb pr\u00eat \u00e0 me faire exploiter pour que dalle. J\u2019ai m\u00eame \u00e9t\u00e9 visit\u00e9 une structure \u00e0 \u00c9vry. Mais je ne veux pas de \u00e7a. Pour les gueules cass\u00e9es, les mecs qui ont pass\u00e9 vingt-cinq piges \u00e0 la rue, je comprends bien que \u00e7a peut servir. Mais c\u2019est pas pour moi, c\u2019est pas ma place. D\u2019accord, ils disent qu\u2019il faut que je me bouge pour faire avancer un peu ma situation, mon dossier. Moi, j\u2019ai toujours boss\u00e9, je me suis toujours d\u00e9brouill\u00e9 par moi-m\u00eame. Il n\u2019 y a pas de probl\u00e8mes l\u00e0-dessus. La preuve, la directrice m\u2019a foutu un peu la pression par rapport au travail\u00a0: quinze jours apr\u00e8s, c\u2019\u00e9tait fait. J\u2019ai boss\u00e9 comme cariste sur une mission d\u2019int\u00e9rim de trois semaines. Mais qu\u2019est-ce que j\u2019y peux, s\u2019ils n\u2019ont pas renouvel\u00e9 mon contrat\u00a0? Qu\u2019est-ce que j\u2019y peux, si la pr\u00e9fecture m\u2019a encore dit d\u2019attendre pour le renouvellement de ma carte de s\u00e9jour\u00a0? Et puis, il y a mes dettes, mes imp\u00f4ts\u2026 Neuf cents euros par-ci, neuf cents euros par-l\u00e0\u2026 C\u2019est lourd tout \u00e7a, j\u2019ai besoin de temps. Je fais des trucs, mais il faut bien qu\u2019ils comprennent que courir pour faire toutes ces d\u00e9marches, c\u2019est nouveau pour un gars comme moi. \u00c7a n&#8217;a jamais \u00e9t\u00e9 mon mode de vie. J\u2019ai jamais touch\u00e9 le RMI par exemple, je veux pas \u00eatre un assist\u00e9. Ce qui m\u2019\u00e9nerve le plus, c\u2019est qu\u2019ils m\u2019ont pouss\u00e9 \u00e0 m\u2019investir dans la structure, dans les activit\u00e9s, et que maintenant ils me disent que je n\u2019ai rien fait. Et tout ce temps que j\u2019ai pass\u00e9 ici, c\u2019\u00e9tait rien\u00a0? En fait, je regrette de ne pas avoir pens\u00e9 plus \u00e0 ma gueule. Je sais bien que \u00e7a fait presque plus d\u2019un an que je suis l\u00e0, mais il me faut un peu de temps. Et puis, pourquoi moi, quand il y en a qui sont rest\u00e9s quelque chose comme trois ann\u00e9es dans ce centre. S\u2019ils continuent \u00e0 me casser les couilles, je me casserai, j\u2019ai pas besoin d\u2019eux pour me d\u00e9brouiller. On verra bien, j\u2019attends mon entretien avec la directrice du centre.<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"textbody\">Nous proposons aux travailleurs sociaux et aux animateurs du cyberespace de r\u00e9aliser un journal de bord radiophonique. \u00c0 chacun, on demande de marquer dans un cahier ce qui chaque jour retient son attention, et de nous en faire part une fois par semaine, au micro. On dit \u00eatre int\u00e9ress\u00e9s par les \u00e9carts, les contradictions qu\u2019ils peuvent ressentir entre l\u2019institution et eux, entre l\u2019institution et les besoins des usagers. Notre proposition ne se r\u00e9alise compl\u00e8tement qu\u2019avec St\u00e9phane, l\u2019un des animateurs du cyberespace. Avec les autres, nous commen\u00e7ons sans finir. L\u2019exercice est investi avec enthousiasme. Mais les journaux prennent imm\u00e9diatement une dimension critique. Et chacun s\u2019aper\u00e7oit qu\u2019il ne peut ainsi se d\u00e9voiler et pr\u00e9f\u00e8re alors s\u2019arr\u00eater. St\u00e9phane r\u00e9ussit \u00e0 se positionner autrement. Il parle de son travail et des logiques qui le traversent, en \u00e9vitant les critiques trop directes.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-large wp-image-8098\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/27-705x1024.jpg\" alt=\"\" width=\"690\" height=\"1002\" \/><\/p>\n<p class=\"textbody\">M\u00e9rouane commente une gravure de Masereel que l\u2019on a coll\u00e9e au mur\u00a0:<\/p>\n<div class=\"quote\">\n<p class=\"textbody\">Sous les yeux, j\u2019ai une image de circulation intense, de v\u00e9hicules en pleine ville, c\u2019est assez chaotique, beaucoup de monde, des gens sur les trottoirs. On voit vraiment qu\u2019on est dans une ville, je dirais m\u00eame une ville en pleine expansion. Comme une ville d\u2019aujourd\u2019hui, sauf que c\u2019est une image un peu plus ancienne. Donc beaucoup de v\u00e9hicules moteurs, des gaz d\u2019\u00e9chappement, du monde dans la rue. Comme une rue de Paris aujourd\u2019hui. C\u2019est un peu comme \u00e7a que j\u2019ai commenc\u00e9 dans le monde du travail, que j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 d\u2019\u00eatre coursier. Comme une fa\u00e7on de voir la ville de mon point de vue, \u00e0 ma mani\u00e8re, de la traverser de long en large, de rencontrer des gens, d\u2019\u00eatre toujours \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, de subir les intemp\u00e9ries, de voir des jolies filles ou tout simplement de d\u00e9couvrir des quartiers. J\u2019ai commenc\u00e9 vers dix-neuf ou vingt ans. J\u2019en avais marre de rester dans un atelier, de faire du c\u00e2blage en \u00e9lectronique, \u00e7a ne me convenait pas, m\u00eame si j\u2019avais des horaires assez flexibles. Quand tu es coursier, plus tu vas rapidement, plus tu mets de l\u2019oseille dans ta poche. L\u00e0, tout se joue au speed, \u00e0 la fa\u00e7on de se retrouver dans Paris, \u00e0 \u00eatre comp\u00e9titif, pr\u00e9sent. Il faut prendre des risques aussi, rouler vite, pas s\u2019arr\u00eater aux feux, prendre des sens interdits, des petits raccourcis. Bref, fallait bosser, gratter tout ce qu\u2019on pouvait pour gagner notre vie. Quand j\u2019ai commenc\u00e9, j\u2019arrivais pas toujours \u00e0 faire le Smic. Avec le temps, on peut vraiment bien gagner sa vie. Mais \u00e7a veut dire \u00eatre en selle \u00e0 7\u00a0h du matin jusqu\u2019\u00e0 19\u00a0h. De toute fa\u00e7on, je ne peux pas travailler \u00e0 l\u2019usine ou dans un bureau, j\u2019ai du mal avec \u00e7a, j\u2019peux pas. Je pr\u00e9f\u00e8re \u00eatre \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, respirer l\u2019air pleinement. Actuellement, je suis en entrep\u00f4t, je suis cariste. C\u2019est un m\u00e9tier comme un autre, mais j\u2019y vais \u00e0 reculons le matin. C\u2019est toujours les m\u00eames horaires, on voit toujours les m\u00eames gens, c\u2019est la routine. Alors que, quand j\u2019\u00e9tais coursier, j\u2019en avais rien \u00e0 foutre. Qu\u2019il pleuve, qu\u2019il neige, je montais sur ma selle, j\u2019\u00e9tais bien \u00e9quip\u00e9 et une fois que \u00e7a d\u00e9marrait, \u00e7a d\u00e9marrait.<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"textbody\">Dans le cyberespace, sur une \u00e9tag\u00e8re, sont pos\u00e9es les m\u00eames petites plaquettes officielles que l\u2019on trouve dans n\u2019importe quelle agence P\u00f4le emploi, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019autres informations sur les services sociaux. Mais nulle trace d\u2019une litt\u00e9rature autre, un peu moins grise, comme celle fabriqu\u00e9e par les permanences sociales autog\u00e9r\u00e9es, les collectifs de pr\u00e9caires. St\u00e9phane a lui-m\u00eame particip\u00e9 au mouvement des ch\u00f4meurs des ann\u00e9es 1997-1998 et travaill\u00e9 \u00e0 la maison des ch\u00f4meurs \u00e0 Toulouse. Il pointe les limites de ces espaces \u00ab\u00a0militants\u00a0\u00bb, qui prenant \u00e0 bras-le-corps et ouvertement la r\u00e9alit\u00e9 du ch\u00f4mage, finissent par \u00e9loigner un tas de gens qui ne supportent pas cette exposition de leur situation sociale. En m\u00eame temps, il insiste sur l\u2019importance qu\u2019a eu cette politique du renversement du stigmate \u2013 Vous, vous avez le fric, mais nous, nous avons le temps\u00a0! \u2013 dans le mouvement des ch\u00f4meurs et dans l\u2019ensemble des \u00ab\u00a0mouvements sociaux\u00a0\u00bb des ann\u00e9es 1990.<\/p>\n<p class=\"textbody\">St\u00e9phane\u00a0:<\/p>\n<div class=\"quote\">\n<p class=\"textbody\">J\u2019ai un peu de mal \u00e0 situer. Je pense que \u00e7a doit \u00eatre en 1997. J\u2019avais \u00e9t\u00e9 invit\u00e9 \u00e0 un repas-d\u00e9bat. C\u2019\u00e9tait un jeudi \u00e0 la Maison des ch\u00f4meurs du quartier de La Farouette, un quartier p\u00e9riph\u00e9rique de Toulouse. Un des premiers repas-d\u00e9bats auxquels j\u2019ai assist\u00e9, avait pour th\u00e8me le mouvement des ch\u00f4meurs. Il paraissait important \u00e0 Madeleine Lef\u00e8vre, qui \u00e9tait une des animatrices du collectif AC\u00a0! De Toulouse, de faire le lien entre ce qui se passait dans la rue et une association d\u2019un quartier p\u00e9riph\u00e9rique accueillant des ch\u00f4meurs.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En gros, la Maison des ch\u00f4meurs c\u2019\u00e9tait un grand appartement au rez-de-chauss\u00e9e d\u2019une barre HLM, qui fonctionnait comme un accueil de jour. Des gens venaient discuter dans une grande salle, prendre un caf\u00e9, s\u2019\u00e9changer des informations, r\u00e9diger un CV, consulter les journaux. Ils pouvaient aussi rencontrer un psychologue et des m\u00e9diateurs en droit social. C\u2019est un lieu o\u00f9 l\u2019on pouvait d\u00e9m\u00ealer un tas de questions sur l\u2019ensemble des droits sociaux. Mais les personnes venaient surtout se poser et discuter de tout et de rien. C\u2019\u00e9tait vraiment dans le projet social de l\u2019association.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Pendant un temps, lors de ces repas, les discussions revenaient toujours sur le mouvement des ch\u00f4meurs. Qu\u2019est-ce que la politique sociale\u00a0? Comment marche l\u2019assurance ch\u00f4mage\u00a0? L\u2019importance d\u2019aller aux manifs. Petit \u00e0 petit, l\u2019association a pris part au mouvement. J\u2019entends encore les paroles de notre directeur qui s\u2019\u00e9tait vu reprocher par une personne de la mairie de Toulouse que la Maison des ch\u00f4meurs n\u2019\u00e9tait pas financ\u00e9e pour peindre des banderoles et faire des manifestations. M\u00eame si quelques ann\u00e9es apr\u00e8s, ironie du sort, quand l\u2019usine AZF a saut\u00e9, ces m\u00eames personnes de la politique de la ville applaudissaient \u00e0 quatre mains parce qu\u2019on avait r\u00e9ussi de bric et de broc \u00e0 monter une esp\u00e8ce de cellule d\u2019urgence pour renseigner des personnes, distribuer \u00e0 manger, etc.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En m\u00eame temps, nous devions prendre conscience que, pour certaines personnes, toutes ces questions ne pouvaient pas faire sens. Elles \u00e9taient dans des probl\u00e9matiques personnelles trop importantes. Il y avait pas mal de personnes avec des troubles psychiques. L\u00e0 aussi, on peut mesurer les effets d\u2019une crise. On sortait des ann\u00e9es 1990 avec son lot de licenciements. Effectivement pour ces personnes, il fallait trouver d\u2019autres choses \u00e0 faire. Parfois, simplement \u00eatre pr\u00e9sent dans une pi\u00e8ce commune et arriver \u00e0 nouer quelques \u00e9changes sur l\u2019air du temps. Mon directeur s\u2019investissait \u00e0 fond dans la cr\u00e9ation de jardins familiaux, de chantiers d\u2019insertion, de f\u00eates de quartier. Il me disait que c\u2019\u00e9tait un pr\u00e9alable incontournable pour passer \u00e0 une inflexion plus politique. Quand on voyait le temps que prenait la mise en place de certaines actions, il y avait de quoi avoir les bras qui tombent et d\u00e9sesp\u00e9rer.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Au niveau du projet qui \u00e9tait communiqu\u00e9 aux collectivit\u00e9s, il y avait cette dimension de la recherche d\u2019emploi. L\u2019association mettait donc \u00e0 disposition une personne qui pouvait faire des CV. Un b\u00e9n\u00e9vole proposait deux rendez-vous par semaine pour r\u00e9diger des lettres de motivation et permettre d\u2019acc\u00e9der \u00e0 des offres d\u2019emploi. Mais ce n\u2019\u00e9tait pas vraiment la question prioritaire. L\u2019important, c\u2019\u00e9taient les gens qui se faisaient radier, les personnes qui essayaient de d\u00e9m\u00ealer des situations avec le RMI.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Au niveau de l\u2019emploi, je parle des emplois aid\u00e9s, ce qui tenait \u00e0 c\u0153ur la direction de l\u2019association, c\u2019\u00e9tait d\u2019essayer de cr\u00e9er de l\u2019activit\u00e9. Une chose marquante, c\u2019est l\u2019histoire des jardins partag\u00e9s. On ne voulait pas que cela soit des jardins d\u2019insertion avec l\u2019\u00e9quation\u00a0: on recrute des jardiniers en insertion et on vend la production. Le directeur voulait que toute personne habitant le quartier puisse avoir une parcelle. On consommait ce que l\u2019on produisait. S\u2019il y avait quelques jardiniers qui vendaient des brass\u00e9es de menthe ou de coriandre au march\u00e9, ce n\u2019\u00e9tait pas notre probl\u00e8me.<\/p>\n<p class=\"textbody\">J\u2019ai rencontr\u00e9 aussi dans cette structure des personnes qui avaient d\u00e9cid\u00e9 d\u2019avoir un rapport tr\u00e8s distanci\u00e9 au boulot. Je me rappelle de quelqu\u2019un qui avait des comp\u00e9tences en logistique, il \u00e9tait cariste, mais il avait d\u00e9cid\u00e9 de bosser trois ou six mois par an. Alors il vivait dans son v\u00e9hicule, un Express. C\u2019\u00e9tait son mode de vie. Il venait \u00e0 l\u2019association pour discuter avec des gens, suivre le mouvement des ch\u00f4meurs, avoir des informations sur les manifestations, mais aussi des billets pour des expositions, des spectacles. Je lui avais appris les rudiments de la navigation sur Internet. De temps en temps, il venait mettre \u00e0 jour son CV.<\/p>\n<p class=\"textbody\">J\u2019ai rencontr\u00e9 aussi quelques personnes qui avaient d\u00e9cid\u00e9 de se poser quelques ann\u00e9es suite \u00e0 de grosses gal\u00e8res personnelles. Elles avaient le RMI et se d\u00e9merdaient avec des h\u00e9bergements \u00e0 droite, \u00e0 gauche. Elles venaient tr\u00e8s fr\u00e9quemment \u00e0 l\u2019association parce que c\u2019\u00e9tait une structure o\u00f9 on ne leur cassait pas les pieds avec telles ou telles exigences. Et puis, il y avait un lieu d\u2019\u00e9coute, des \u00e9changes et de la convivialit\u00e9. Il y avait du lien qui se faisait. Il y avait plein de choses possibles. En m\u00eame temps, c\u2019est vrai qu\u2019on avait aussi un partenariat avec des associations sp\u00e9cialis\u00e9es dans l\u2019insertion. On \u00e9tait inform\u00e9s quand il y avait des chantiers d\u2019insertion ou des nouvelles vagues d\u2019emplois aid\u00e9s.<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"textbody\">Dans le hall, on demande \u00e0 un r\u00e9sident s\u2019il a rendez-vous avec sa travailleuse sociale. Il nous dit qu\u2019il attend le jardinier. Ensemble, tous les mardis matins, ils arrosent, b\u00eachent, plantent. Le jardinier est l\u00e0 b\u00e9n\u00e9volement, il vient de prendre sa retraite. Avant, il travaillait comme v\u00e9t\u00e9rinaire. Il nous raconte qu\u2019il jardine depuis son plus jeune \u00e2ge. Il ne s\u2019est jamais arr\u00eat\u00e9. Il conna\u00eet le nom de toutes les plantes, la mani\u00e8re dont il faut les tailler, les faire pousser, les entretenir d\u2019une ann\u00e9e sur l\u2019autre. Il conna\u00eet leurs vertus gustatives et m\u00e9dicales. Il conna\u00eet l\u2019\u00e9cologie d\u2019un jardin. Comment chaque plante est utile ou nuisible \u00e0 l\u2019autre. Tous les mardis, on vient les enregistrer. Parfois, le r\u00e9sident ne vient pas. Il est emp\u00each\u00e9 par une mission d\u2019int\u00e9rim, un rendez-vous. Dans ces moments, on sent chez le jardinier un certain d\u00e9sarroi. Il nous confie que sans lui, il ne continuerait pas. C\u2019est un travail fatiguant et sans la participation des habitants du CHRS, cela perd de son sens. Un seul r\u00e9sident aide \u00e0 entretenir le jardin. Pour l\u2019instant, ses missions dans l\u2019h\u00f4tellerie le lui permettent, mais il peut \u00e0 tout moment trouver un travail qui mettra un terme \u00e0 sa fragile collaboration avec le jardinier. La course \u00e0 l\u2019emploi qui se joue dehors laisse peu de temps aux r\u00e9sidents. Leur participation aux activit\u00e9s propos\u00e9es par le centre est tr\u00e8s faible. Mais le manque de temps n\u2019est pas la seule raison. Les activit\u00e9s qui ne sont pas salari\u00e9es, sont d\u00e9valoris\u00e9es. On les consid\u00e8re comme \u00ab\u00a0occupationnelles\u00a0\u00bb. De fait, elles arrivent rarement \u00e0 \u00eatre suffisamment consistantes pour devenir autre chose.<\/p>\n<p class=\"textbody\">C\u2019est avec les travailleurs sociaux que nous passons le plus de temps. Un jour, entre deux entretiens de suivis, nous accompagnons Christine fumer une cigarette dehors. L\u00e0, elle nous apprend qu\u2019elle a fait un stage \u00e0 la clinique de La Borde\u00a0:<\/p>\n<div class=\"quote\">\n<p class=\"textbody\">Nous \u00e9tions plusieurs stagiaires \u00e0 venir l\u00e0 pour un mois. \u00c0 notre arriv\u00e9e, impossible de distinguer quoique ce soit dans ce joyeux bazar et certainement pas les statuts des patients et des soignants. Nous nous sommes imm\u00e9diatement r\u00e9partis en petits groupes, pour nous familiariser progressivement avec les diff\u00e9rentes activit\u00e9s. Au bout d\u2019une semaine est arriv\u00e9 le moment d\u2019aller \u00e0 l\u2019infirmerie. J\u2019ai tout de suite dit qu\u2019il \u00e9tait hors de question pour moi de pratiquer les injections. La fille qui me guidait depuis le d\u00e9but m\u2019a alors rassur\u00e9e, en me disant que ce n\u2019\u00e9tait pas compliqu\u00e9. Elle m\u2019a montr\u00e9 comment faire et puis, tout d\u2019un coup, elle s\u2019est allong\u00e9e en me tendant un bras et sa fiche de prescription m\u00e9dicale\u00a0! \u00c7a faisait une semaine qu\u2019elle me guidait partout sans que je me doute une seule seconde qu\u2019elle \u00e9tait soign\u00e9e \u00e0 la clinique depuis cinq ans\u00a0! C\u2019\u00e9tait une ancienne psy, elle avait le m\u00eame pr\u00e9nom que moi, j\u2019ai mis quelques jours \u00e0 m\u2019en remettre&#8230;<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"textbody\">Progressivement, on mesure l&#8217;investissement des travailleurs sociaux aupr\u00e8s des r\u00e9sidents. Ils t\u00e9l\u00e9phonent aux employeurs qui tardent \u00e0 payer leurs salari\u00e9s. Ils se d\u00e9placent \u00e0 P\u00f4le emploi, \u00e0 la pr\u00e9fecture, pour d\u00e9bloquer des dossiers. Ils suivent les r\u00e9sidents bien apr\u00e8s qu\u2019ils soient partis du foyer. Ils aident leurs familles. Quand un r\u00e9sident est malade, ils lui apportent \u00e0 manger. Ils essayent d\u2019\u00eatre au plus proche des besoins des personnes. Ils nous disent prendre en compte autant qu\u2019ils le peuvent les projets singuliers des r\u00e9sidents, quand bien m\u00eame ils ne cadrent pas avec les normes de l\u2019insertion professionnelle.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Mais la violence est inscrite dans les choses m\u00eames. Pas de logement sans travail. Cette simple contrainte d\u00e9cide de la s\u00e9lection au d\u00e9part et \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e. N\u2019entrent dans ce lieu que des personnes ayant une chance de retrouver un emploi. N\u2019en sortent vers un logement que des personnes qui travaillent. Le caract\u00e8re individuel de l\u2019entretien de suivi reconduit la solitude de chacun face aux employeurs, aux institutions sociales, \u00e0 l\u2019administration\u00a0; et son aspect obligatoire r\u00e9v\u00e8le sa dimension de contr\u00f4le. Enfin, les travailleurs sociaux sont les premiers responsables du temps que les r\u00e9sidents passent dans le foyer. La limite pass\u00e9e, on leur demandera des comptes.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Mais la situation institutionnelle est plus complexe. Il y a d\u2019abord le principe de l\u2019accueil inconditionnel auquel l\u2019association Emma\u00fcs est attach\u00e9e. Elle se traduit ici par la pr\u00e9sence de personnes aux parcours et aux statuts tr\u00e8s diff\u00e9rents. Une seule condition est requise, leur possible autonomie et r\u00e9insertion \u00e0 court ou moyen terme. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, la logique de l\u2019insertion pose un r\u00e9quisit \u00e0 l\u2019inconditionnalit\u00e9 de l\u2019accueil, la d\u00e9naturant en partie. De l\u2019autre, les personnes pr\u00e9sentes au nom de l\u2019accueil inconditionnel obligent le foyer \u00e0 prendre en charge des besoins bien \u00e9loign\u00e9s de la simple recherche d\u2019emploi\u00a0: se soigner, refaire ses papiers, apprendre la langue, etc. De la m\u00eame mani\u00e8re, les travailleurs sociaux s\u2019appuient sur la loi DALO pour limiter les orientations vers des structures moins stables. Autant d\u2019\u00e9l\u00e9ments \u00e0 partir desquels s\u2019ouvre la possibilit\u00e9 d\u2019un dedans, d\u2019un temps propre au foyer non directement soumis au temps de l\u2019emploi, depuis lequel il est possible d\u2019envisager le dehors.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Mais l\u00e0 encore, tout semble relever du secret, de la chose \u00e0 ne pas dire trop fort. Secret qui a probablement deux raisons. La bonne. Une mani\u00e8re de prot\u00e9ger cet espace. Trop l\u2019exposer serait le mettre en danger. La mauvaise. Pr\u00e9f\u00e9rer le personne \u00e0 personne et conserver le discours de l\u2019insertion pour maintenir un principe de r\u00e9alit\u00e9, une r\u00e9alit\u00e9 dont le lieu fait partie qu\u2019on le veuille ou non.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Quand on pose la question du lieu, on pose la question de son dedans qui se construit dans un rapport probl\u00e9matique au dehors. Le foyer donne l\u2019impression de ne pas avoir de dedans, de n\u2019\u00eatre qu\u2019un maillon dans l\u2019organisation du dehors, de la ville et des normes qui l\u2019organisent. Et pourtant, un dedans s\u2019y loge secr\u00e8tement. Peut-\u00eatre faudrait-il juste commencer par le dire.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il n\u2019y a d\u2019ailleurs qu\u2019ici-m\u00eame.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La derni\u00e8re image du livre de Masereel, c\u2019est une femme qui regarde les \u00e9toiles depuis sa fen\u00eatre. Comme s\u2019il n\u2019y avait pas d\u2019autres moyens de sortir de la ville.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-large wp-image-8101\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/100-702x1024.jpg\" alt=\"\" width=\"690\" height=\"1006\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce \u00ab\u00a0manuel pour les habitants des villes\u00a0\u00bb est un documentaire, en trois volets \u2013\u00a0\u00e0 lire et \u00e9couter\u00a0\u2013 r\u00e9alis\u00e9 par le collectif Pr\u00e9cipit\u00e9 dans trois centres d\u2019h\u00e9bergement d\u2019urgence et de r\u00e9insertion sociale, avec leurs habitants. 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