{"id":8818,"date":"2020-01-31T01:07:39","date_gmt":"2020-01-31T00:07:39","guid":{"rendered":"https:\/\/www.jefklak.org\/?p=8818"},"modified":"2020-01-31T01:07:39","modified_gmt":"2020-01-31T00:07:39","slug":"pour-une-greve-permanente-des-loyers","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/2020\/01\/31\/pour-une-greve-permanente-des-loyers\/","title":{"rendered":"Pour une gr\u00e8ve permanente des loyers"},"content":{"rendered":"<div class=\"intro\">\n<p class=\"textbody\">La baie de San Francisco subit une crise du logement sans pr\u00e9c\u00e9dent. La hausse vertigineuse des loyers et les incendies monstres qui ravagent la Californie ont conduit 29&#160;000 personnes \u00e0 dormir dans la rue, tandis que presque la moiti\u00e9 des habitant\u00b7es envisage de quitter la r\u00e9gion en raison du co\u00fbt \u00e9lev\u00e9 des locations. <\/p>\n<p class=\"textbody\">Face aux expulsions massives dues \u00e0 cette double catastrophe sociale et \u00e9cologique, les sans-abri se sont regroup\u00e9\u22c5es en campements autog\u00e9r\u00e9s et les locataires ont cr\u00e9\u00e9 des syndicats pour d\u00e9clarer la gr\u00e8ve des loyers. Retour sur ces pratiques de lutte contre la gentrification et la sp\u00e9culation immobili\u00e8re, o\u00f9 les plus pr\u00e9caires \u2013&#160;en grande partie non blanc\u22c5hes&#160;\u2013 s\u2019auto-organisent, au grand dam des \u00e9lites \u00e9conomiques et politiques.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<\/div>\n<p class=\"entry-translator\">Traduit de l\u2019anglais par Micka\u00ebl Correia et Lucile Dumont<br \/>\nTexte original&#160;: \u00ab&#160;<a class=\"website-link\" href=\"https:\/\/communemag.com\/rent-and-its-discontents\/\">Rent and Its Discontents<\/a>&#160;\u00bb, paru dans <em>Commune Magazine<\/em>, n<sup>o<\/sup>&#160;3 (2019)<br \/>\nPhotos de la une et de l\u2019article&#160;: C\u00e9line Picard<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il est difficile aujourd\u2019hui de rendre compte de la mis\u00e8re dans laquelle vivent au quotidien les habitant\u00b7es de la baie de San Francisco. Un r\u00e9cent sondage permet toutefois de se faire une id\u00e9e&#160;: 44&#160;% des habitant\u00b7es interrog\u00e9\u00b7es envisagent de quitter la r\u00e9gion en raison du co\u00fbt \u00e9lev\u00e9 du logement. Ici, perdre son logement est un drame au m\u00eame titre que de contracter une grave maladie. Et quand ils ou elles parviennent \u00e0 retrouver un toit, il leur faut souvent des mois pour trouver un logement abordable. La plupart finissent par accepter un loyer au-dessus de leurs moyens, parce que c\u2019est tout ce qu\u2019ils et elles ont pu trouver sur le march\u00e9. D\u2019autres d\u00e9m\u00e9nagent voire se retrouvent \u00e0 la rue. De San Francisco jusqu\u2019\u00e0 Oakland et ses environs, des campements de sans-abri d\u00e9bordent de chaque passage souterrain ou s\u2019installent temporairement sur des terrains en friche. Dans un jeu absurde du chat et de la souris, ces campements sont sans cesse repouss\u00e9s d\u2019un lieu \u00e0 un autre par la police et les services municipaux.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La grande majorit\u00e9 des habitant\u00b7es de la r\u00e9gion est bien trop accapar\u00e9e par leurs petits boulots dans le secteur des services dont regorge la r\u00e9gion pour pouvoir s\u2019\u00e9lever contre cette situation merdique. Ici, dans le berceau de Google, ce que tapent le plus fr\u00e9quemment les gens dans leur barre de recherche est&#160;: \u00ab&#160;Dois-je d\u00e9m\u00e9nager&#160;?&#160;\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">On peut sentir le stress dans les rues, et ni la marijuana l\u00e9galis\u00e9e ni le scooter \u00e9lectrique dernier cri ne pourront y rem\u00e9dier. Tout le monde est tendu, \u00e0 deux doigts de craquer. Pendant ce temps-l\u00e0, les ultra-riches \u00e9rigent des barricades. Pour contester devant les tribunaux le projet d\u2019un refuge destin\u00e9 \u00e0 h\u00e9berger deux cents sans-abri que la ville de San Francisco avait pr\u00e9vu de construire dans leur quartier, les habitant\u00b7es millionnaires d\u2019Embarcadero ont r\u00e9cemment r\u00e9uni 60&#160;000&#160;dollars via la plateforme de financement participatif GoFundMe.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Et la situation ne fera qu\u2019empirer si rien ne change. Lyft \u2013 consid\u00e9r\u00e9 par certains comme l\u2019alternative \u00ab&#160;\u00e9thique&#160;\u00bb \u00e0 Uber, parce que la firme n\u2019est pas aussi c\u00e9l\u00e8bre pour ses agressions sexuelles et sa cupidit\u00e9 \u2013 vient d\u2019\u00eatre valoris\u00e9 \u00e0 la hauteur de <em>24<\/em>,3&#160;<em>milliards<\/em> de dollars lors de son introduction en Bourse. Du jour au lendemain, six mille de ses actionnaires-salari\u00e9\u00b7es ont \u00e9t\u00e9 anobli\u00b7es par Wall Street et sont devenu\u00b7es millionnaires. Ensemble, ils et elles ont la capacit\u00e9 financi\u00e8re d\u2019acheter toutes les maisons \u00e0 vendre de la ville de San Francisco. Derri\u00e8re Lyft, d\u2019autres <em>decacorns<\/em> \u2013 startups d\u2019une valeur de plus de 10&#160;milliards de dollars \u2013 attendent leur tour, telle une flotte de jets priv\u00e9s pr\u00eats \u00e0 fondre sur la baie&#160;: estampill\u00e9s Uber, Airbnb, Slack ou Pinterest, pleins \u00e0 craquer de ces connards de riches. De la m\u00eame mani\u00e8re que pour la crise climatique croissante, o\u00f9 chaque nouvelle ann\u00e9e apporte son lot in\u00e9dit de catastrophes, il est difficile de pr\u00e9voir les dommages que cet ouragan de fric de cat\u00e9gorie&#160;5 pourrait causer au march\u00e9 immobilier de la r\u00e9gion.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/Rent_image4.jpg\" alt=\"\" width=\"700\" height=\"390\" class=\"aligncenter size-full wp-image-8827\" \/><\/p>\n<h3 class=\"section\">Incendie monstre et auto-organisation<\/h3>\n<p class=\"textbody\">En novembre 2018, un \u00e9pais manteau de fum\u00e9e noire a recouvert la baie de San Francisco. Le d\u00e9nomm\u00e9 Camp Fire, consid\u00e9r\u00e9 comme le pire incendie de l\u2019histoire de la Californie, a d\u00e9riv\u00e9 \u00e0 travers le nord de l\u2019\u00c9tat pendant deux semaines&#160;<span class=\"footnote_referrer\"><a onclick=\"footnote_moveToAnchor_8818_1('footnote_plugin_reference_8818_1_1');\" ><sup id=\"footnote_plugin_tooltip_8818_1_1\" class=\"footnote_plugin_tooltip_text\">1<\/sup><\/a><span id=\"footnote_plugin_tooltip_text_8818_1_1\" class=\"footnote_tooltip\"><\/span><\/span>. Les rues d\u2019Oakland, connue autrefois comme la \u00ab&#160;capitale de l\u2019\u00e9meute&#160;\u00bb, \u00e9taient \u00e0 nouveau peupl\u00e9es de gens portant des masques de protection et courant dans tous les sens. Mais cette fois, nulle police pour les frapper sans raison, seulement le d\u00e9sastre contre nature d\u2019un monde qui se r\u00e9chauffe et dans lequel les vieilles for\u00eats de Californie sont vou\u00e9es \u00e0 br\u00fbler jusqu\u2019\u00e0 devenir un d\u00e9sert de charbon.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Dans la baie de San Francisco, 29&#160;000&#160;sans-abri \u2013 dont environ 70&#160;% avaient auparavant un logement dans la r\u00e9gion \u2013 n\u2019ont pas eu la possibilit\u00e9 de fermer portes et fen\u00eatres pour se prot\u00e9ger des fum\u00e9es toxiques. Leur nombre est r\u00e9v\u00e9lateur du nombre d\u2019expulsions dues \u00e0 la hausse vertigineuse des loyers. Et dans une partie du pays o\u00f9 la composition raciale et sociale a consid\u00e9rablement chang\u00e9 au cours de la derni\u00e8re d\u00e9cennie, il n\u2019est pas surprenant que parmi les sans-abri, les Noir\u00b7es soient jusqu\u2019\u00e0 quatre fois plus repr\u00e9sent\u00e9s que les autres cat\u00e9gories raciales.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Tandis que l\u2019\u00c9tat ne faisait pas grand-chose pour aider les gens dans la rue pendant ces semaines enfum\u00e9es, Mask Oakland, un groupe autonome et auto-organis\u00e9, a distribu\u00e9 sur le tas 85&#160;000&#160;masques de protection dans toute la baie, privil\u00e9giant en particulier les sans-abri. Cette action a \u00e9t\u00e9 rendue possible gr\u00e2ce \u00e0 un r\u00e9seau de plus en plus dense de militant\u00b7es et sympathisant\u00b7es de la lutte contre le sans-abrisme. <a class=\"website-link\" href=\"https:\/\/thevillageinoakland.org\/\">The<\/a><a class=\"website-link\" href=\"https:\/\/thevillageinoakland.org\/\"> <\/a><a class=\"website-link\" href=\"https:\/\/thevillageinoakland.org\/\">Village<\/a>, qui se d\u00e9finit comme \u00ab&#160;<em>une action directe devenue un mouvement<\/em>&#160;\u00bb, est un \u00e9l\u00e9ment cl\u00e9 de ce r\u00e9seau \u00e0 Oakland. L\u2019aventure de The Village a commenc\u00e9 le matin de la c\u00e9r\u00e9monie d\u2019investiture de Trump, lorsque cent personnes ont occup\u00e9 un petit parc abandonn\u00e9 pr\u00e8s d\u2019un passage souterrain et ont construit des cabanes en palettes. Des centaines de personnes se sont organis\u00e9es dans le camp, et une vingtaine de maisonnettes, tentes et autres camping-cars sont apparus rapidement, ainsi qu\u2019une cuisine, un espace de r\u00e9union et une tente m\u00e9dicale.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Treize jours plus tard, The Village a \u00e9t\u00e9 expuls\u00e9 du parc que les occupant\u00b7es avaient pris l\u2019habitude d\u2019appeler The Promised Land \u2013 la Terre promise. Gr\u00e2ce \u00e0 une pression constante sur la municipalit\u00e9, les personnes expuls\u00e9es se sont finalement vu promettre une parcelle de terrain public \u00e0 occuper, au croisement de la 12<sup>e<\/sup>&#160;rue et de la 23<sup>e<\/sup>&#160;avenue, \u00e0 l\u2019est d\u2019Oakland, que les militant\u00b7es ont rapidement baptis\u00e9e \u00ab&#160;Two Three Hunid Tent City&#160;\u00bb \u2013 La Ville aux deux trois centaines de tentes. Mais c\u2019\u00e9tait une fausse promesse, et apr\u00e8s des mois d\u2019esquive de la part de la mairie, on a d\u00e9couvert que le site appartenait \u00e0 Cal-Trans \u2013 les services autoroutiers de l\u2019\u00c9tat de Californie \u2013 et non \u00e0 la ville d\u2019Oakland. En plus de les avoir men\u00e9\u00b7es en bateau pendant des mois, Libby Schaaf, la maire d\u2019Oakland, a tent\u00e9 de mettre fin aux pratiques d\u2019action directe du Village en \u00e9tablissant trois camps faits d\u2019abris pr\u00e9fabriqu\u00e9s de marque Tuff Shed \u2013 de p\u00e2les imitations de La Terre promise et de Two Three Hunid. Les militant\u00b7es de The Village et d\u2019ancien\u00b7nes habitant\u00b7es des \u00ab&#160;Tuff Sheds&#160;\u00bb les d\u00e9crivent m\u00eame comme des \u00ab&#160;<em>&#160;camps de torture<\/em>&#160;\u00bb.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Les actions de collectifs comme The Village et Mask Oakland ne sont pas sans rappeler les projets de secours autonomes et auto-organis\u00e9s qui ont vu le jour \u00e0 la suite de r\u00e9centes catastrophes telles celle qui a touch\u00e9 Porto Rico&#160;[2. Le 20&#160;septembre 2017, l\u2019ouragan <em>Maria<\/em> a ravag\u00e9 Porto Rico privant d\u2019eau, d\u2019\u00e9lectricit\u00e9, de moyens de transport et de communication la quasi-totalit\u00e9 des trois&#160;millions d\u2019habitant\u00b7es de l\u2019\u00eele. Cette catastrophe a caus\u00e9 plus de 3&#160;000&#160;morts.]. [\u2026]<\/p>\n<h3 class=\"section\">Panique des \u00e9lites<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Le comt\u00e9 californien de Butte, en grande partie rural et dans lequel se trouve la ville de Paradise, traversait d\u00e9j\u00e0 une crise du logement avant le Camp Fire. En septembre 2018, les autorit\u00e9s locales de Butte venaient de d\u00e9cr\u00e9ter officiellement une \u00ab&#160;crise de l\u2019h\u00e9bergement&#160;\u00bb \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du comt\u00e9&#160;: selon une estimation datant de 2017, 1&#160;983&#160;personnes y \u00e9taient sans domicile fixe, soit 856 de plus qu\u2019en 2015. Sur la m\u00eame p\u00e9riode, le loyer m\u00e9dian avait augment\u00e9 de 53&#160;% [\u2026], alors que les revenus m\u00e9dians n\u2019avaient progress\u00e9 que d\u2019environ 7,5&#160;%. Quand les loyers augmentent mais pas les salaires, les locataires issu\u00b7es des classes populaires sont les premiers \u00e0 \u00eatre chass\u00e9\u00b7es de leur foyer \u2013 et les plus pauvres ne peuvent tout simplement plus se loger. Au d\u00e9but du Camp Fire, le lieutenant-gouverneur de Californie Gavin Newsom avait d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence et l\u2019interdiction de toute augmentation de loyer sup\u00e9rieure \u00e0 10&#160;% dans le comt\u00e9 de Butte et ses alentours. Mais c\u2019\u00e9tait trop peu et trop tard pour les habitant\u00b7es qui s\u2019\u00e9taient d\u00e9j\u00e0 fait escroquer par le march\u00e9 immobilier bien avant le d\u00e9but de l\u2019incendie.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Lorsque l\u2019incendie s\u2019est d\u00e9clar\u00e9, 52&#160;000&#160;personnes ont d\u00fb \u00eatre \u00e9vacu\u00e9es, 88&#160;d\u2019entre elles ont p\u00e9ri et 15&#160;000&#160;maisons ont \u00e9t\u00e9 br\u00fbl\u00e9es. Beaucoup de ces sinistr\u00e9\u22c5es sont venu\u22c5es \u00e0 Chico, la plus grande ville du comt\u00e9, rejoignant ainsi celles et ceux d\u00e9j\u00e0 d\u00e9plac\u00e9s par le lent et discret incendie de la crise du logement. Confront\u00e9\u00b7es \u00e0 une r\u00e9action tardive et inad\u00e9quate de la part de l\u2019\u00c9tat et de la bureaucratie associative, certain\u22c5es d\u00e9plac\u00e9\u00b7es ont choisi d\u2019occuper le parking d\u2019un Walmart.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u00e0, ils et elles ont \u00e9tabli un campement et un centre de don collectifs, Wallywood, qui, contrairement aux \u00ab&#160;bureaucrates&#160;\u00bb, est venu en aide aux sans-abri sans faire de distinction entre elles et eux, qu\u2019ils et elles aient \u00e9t\u00e9 d\u00e9plac\u00e9\u00b7es par le feu ou par l\u2019augmentation de leur loyer. Plus d\u2019une centaine de personnes occupaient alors le parking et de nombreux\u22c5ses autres sinistr\u00e9\u00b7es b\u00e9n\u00e9ficiaient de cette structure d\u2019entraide mutuelle.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Wallywood a imm\u00e9diatement \u00e9t\u00e9 l\u2019objet de menaces d\u2019expulsion, non seulement de la part du chef de la s\u00e9curit\u00e9 de l\u2019hypermarch\u00e9, mais aussi de l\u2019\u00c9tat de Californie et des employ\u00e9\u00b7es des organisations non gouvernementales. Ces dernier\u00b7es ont partag\u00e9 avec Walmart ce que certain\u00b7es universitaires appellent une \u00ab&#160;panique des \u00e9lites&#160;[3. Diff\u00e9rent\u22c5es chercheur\u22c5ses ont employ\u00e9 l\u2019expression \u00ab&#160;panique des \u00e9lites&#160;\u00bb pour tenter de d\u00e9crire les r\u00e9actions sp\u00e9cifiques des \u00e9lites lors de situations de crise. Cette panique serait caract\u00e9ris\u00e9e par une d\u00e9connexion du reste de la population et un manque de confiance. Voir par exemple Lee Clarke et Caron Chess, \u00ab&#160;Elites and Panic: More to Fear than Fear Itself&#160;\u00bb, <em>Social Forces<\/em>, vol.&#160;87, n<sup>o<\/sup>&#160;2.]&#160;\u00bb, qui consid\u00e8rent que les collectifs de secours autonomes repr\u00e9sentent surtout un trouble \u00e0 l\u2019ordre social. Fin novembre, trois semaines apr\u00e8s le d\u00e9but de l\u2019incendie, Wallywood a \u00e9t\u00e9 expuls\u00e9 malgr\u00e9 l\u2019absence de tout plan de relogement. C\u2019est ainsi que l\u2019ordre a \u00e9t\u00e9 maintenu dans Chico.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Bien que ces camps de fortune autonomes offrent un refuge contre les flammes, ils sont eux-m\u00eames vuln\u00e9rables au feu, \u00e0 cause des mat\u00e9riaux inflammables dont sont compos\u00e9s les cabanons, de leurs cuisines et syst\u00e8mes de chauffages peu s\u00e9curis\u00e9s.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Deux mois avant le Camp Fire, en septembre 2018, le Two Three Hunid Tent City a ainsi pris feu, mettant \u00e0 la rue ses habitant\u00b7es. L\u2019excuse \u00e9tait toute trouv\u00e9e pour que la ville continue \u00e0 mettre en \u0153uvre ce que l\u2019\u00e9crivain et militant Jaime Omar Yassin a appel\u00e9 la \u00ab&#160;Tuff Shedification&#160;\u00bb. Le 19&#160;octobre, le jour m\u00eame de la parution d\u2019un rapport de l\u2019ONU sur le sans-abrisme qui qualifiait la situation dans la baie de San Francisco de particuli\u00e8rement cruelle et inhumaine en la mati\u00e8re \u2013 comparable au pire des pays pauvres \u2013, l\u2019un des plus grands campements de sans domicile fixe d\u2019Oakland se voyait notifier son expulsion dans les cinq jours suivants.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ce camp \u00e9tait situ\u00e9 sur un terrain public sur la 12<sup>e<\/sup>&#160;rue, qu\u2019on appelait \u00ab&#160;Remainder Parcel (La Parcelle restante), et qui \u00e9tait destin\u00e9 \u00e0 un complexe immobilier de luxe. The Village et d\u2019autres collectifs de la nouvellement form\u00e9e \u00ab&#160;Landless People\u2019s Alliance&#160;\u00bb (Alliance des sans-terre) ont imm\u00e9diatement organis\u00e9 un rassemblement et cr\u00e9\u00e9 un groupe d\u2019une cinquantaine de personnes pr\u00eates \u00e0 se mobiliser pour r\u00e9sister \u00e0 l\u2019expulsion. Leur pr\u00e9sence et la m\u00e9diatisation de l\u2019action ont finalement pouss\u00e9 la ville \u00e0 annuler sa d\u00e9cision d\u2019expulsion.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Dans la foul\u00e9e de cette victoire, les militant\u00b7es de The Village sont pass\u00e9\u00b7es \u00e0 l\u2019offensive&#160;: le 27&#160;octobre, ils ont \u00e9tabli un campement sur un nouveau site, baptis\u00e9 le Housing and Dignity Village (Village Logement et Dignit\u00e9). D\u00e8s lors, ils et elles ont collect\u00e9 des dons et lanc\u00e9 des proc\u00e9dures judiciaires en mati\u00e8re de droit au logement et d\u2019usage des terrains publics. Cette fois-ci, le processus d\u2019\u00e9vacuation des lieux s\u2019est termin\u00e9 au tribunal, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019espoir meurt souvent. Un juge de district a sans surprise appuy\u00e9 la position de la ville, faisant valoir que tant qu\u2019elle proposait une solution de relogement, elle pouvait tout \u00e0 fait expulser le Housing and Dignity Village. Mais comme l\u2019a fait remarquer Needa Bee, une militante de The Village et plaignante dans cette affaire, la municipalit\u00e9 ne reloge quasiment jamais les occupant\u00b7es qu\u2019elle \u00e9vacue des terrains publics. De fait, la plupart de celles et ceux qui ont \u00e9t\u00e9 expuls\u00e9s le 6&#160;d\u00e9cembre, date \u00e0 laquelle la ville a fait raser le campement, se sont retrouv\u00e9\u00b7es \u00e0 la rue.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/Rent_image1.jpg\" alt=\"\" width=\"700\" height=\"394\" class=\"aligncenter size-full wp-image-8824\" \/><\/p>\n<h3 class=\"section\">Id\u00e9ologie de la propri\u00e9t\u00e9<\/h3>\n<p class=\"textbody\">L\u2019histoire de The Village ne repr\u00e9sente qu\u2019une partie du mouvement de r\u00e9sistance des sans-abri et de la r\u00e9pression qu\u2019il subit dans la baie de San Francisco. Bien que cette vague d\u2019organisation soit encourageante, elle reste modeste par rapport \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du probl\u00e8me&#160;: en 2017, on estimait \u00e0 29&#160;000 le nombre de personnes sans logement dans la r\u00e9gion de la baie de San Francisco \u2013 le nombre r\u00e9el \u00e9tant certainement sup\u00e9rieur.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Au mieux d\u00e9risoires et au pire violentes, les r\u00e9ponses institutionnelles au sans-abrisme comme les camps \u00ab&#160;Tuff Shed&#160;\u00bb sont r\u00e9v\u00e9latrices de la politique lamentable de l\u2019\u00c9tat de Californie pour r\u00e9gler ce qu\u2019il appelle la \u00ab&#160;crise de l\u2019h\u00e9bergement d\u2019urgence&#160;\u00bb. \u00c0 l\u2019instar du comt\u00e9 de Butte, o\u00f9 les autorit\u00e9s locales ont affirm\u00e9 qu\u2019elles n\u2019avaient pas les moyens d\u2019h\u00e9berger les sans-abri dans des b\u00e2timents r\u00e9pondant aux normes sanitaires et de s\u00e9curit\u00e9, les l\u00e9gislateur\u00b7ices de l\u2019\u00c9tat ont autoris\u00e9 certaines villes et comt\u00e9s \u00e0 fournir des \u00ab&#160;abris d\u2019urgence&#160;\u00bb insalubres et dangereux \u00e0 partir du moment o\u00f9 est officiellement d\u00e9cr\u00e9t\u00e9e une \u00ab&#160;crise de l\u2019h\u00e9bergement&#160;\u00bb sur leur circonscription.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Dans le cadre du programme californien d\u2019aide d\u2019urgence aux sans-abri lanc\u00e9 en 2017, d\u00e9cr\u00e9ter une crise permet non seulement aux localit\u00e9s de construire des abris d\u2019urgence, mais aussi de distribuer des ch\u00e8ques-logement. Mais ces derniers ne servent pas \u00e0 grand-chose, car les propri\u00e9taires peuvent refuser de les encaisser et font souvent preuve de discrimination envers les b\u00e9n\u00e9ficiaires. En d\u2019autres termes, on ne peut pas s\u00e9parer la crise de l\u2019h\u00e9bergement d\u2019urgence d\u2019une crise du logement beaucoup plus vaste.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La crise du logement en Californie est si aigu\u00eb qu\u2019elle est devenue un enjeu-phare des \u00e9lections locales. Toutefois, la maire d\u00e9mocrate Libby Schaaf a \u00e9t\u00e9 r\u00e9\u00e9lue \u00e0 l\u2019automne&#160;2018, et ce malgr\u00e9 le m\u00e9contentement croissant quant \u00e0 sa gestion des probl\u00e9matiques de logement et de sans-abrisme. L\u2019adversaire de Libby Schaaf \u00e0 gauche, l\u2019activiste Cat Brooks, avait convoqu\u00e9 une assembl\u00e9e populaire sur la crise du logement. Les id\u00e9es et les propositions qui y ont \u00e9t\u00e9 discut\u00e9es sont devenues la base de son programme municipal pour le logement, faisant \u00e9cho aux \u00ab&#160;<em>terrains publics pour des logements publics&#160;<\/em>&#160;\u00bb revendiqu\u00e9s par The Village.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00c0 San Francisco, une mesure visant \u00e0 doubler le financement des programmes destin\u00e9s aux sans-abri, la Proposition C, a remport\u00e9 plus de 60&#160;% des voix, avant d\u2019\u00eatre frein\u00e9e en justice pour non-constitutionnalit\u00e9. Les in\u00e9galit\u00e9s \u00e0 San Francisco sont devenues tellement \u00e9normes que, m\u00eame au sein de la technoclasse dirigeante, certain\u00b7es soutenaient la Proposition C et <em>in fine<\/em> l\u2019augmentation des imp\u00f4ts que la mesure entra\u00eenerait. C\u2019est que certain\u00b7es millionnaires de la Tech pr\u00e9f\u00e8rent payer un peu plus d\u2019imp\u00f4ts que d\u2019\u00eatre les t\u00e9moins de la mis\u00e8re qu\u2019ils ont sem\u00e9e dans les rues o\u00f9 ils et elles garent leur Maserati. Marc Benioff, le PDG de l\u2019\u00e9diteur de logiciels d\u2019entreprise Salesforce, a ainsi \u00e9t\u00e9 l\u2019un des plus grands partisans la Proposition C. La tour Salesforce, inaugur\u00e9e en 2018, est aujourd\u2019hui le plus grand gratte-ciel de la ville de San Francisco, un endroit o\u00f9 les barons de la technologie font campagne aux c\u00f4t\u00e9s de la section locale des Democratic Socialists of America&#160;[4. Parti d\u2019inspiration socialiste situ\u00e9 \u00e0 gauche des D\u00e9mocrates, dont est notamment issue Alexandria Ocasio-Cortez, \u00e9lue fin&#160;2018 au Congr\u00e8s am\u00e9ricain.].<\/p>\n<p class=\"textbody\">En Californie, une grande partie de l\u2019\u00e9nergie du mouvement de lutte des locataires a \u00e9t\u00e9 absorb\u00e9e par la campagne pour la d\u00e9nomm\u00e9e Proposition&#160;10. Celle-ci avait pour but d\u2019abroger la loi sur le logement locatif Costa-Hawkins de 1995 \u2013 une loi de l\u2019\u00c9tat de Californie qui interdit aux municipalit\u00e9s d\u2019\u00e9tablir un contr\u00f4le des loyers, notamment sur les appartements nouvellement construits. La Proposition&#160;10 devait permettre aux villes d\u2019imposer \u00e0 nouveau aux propri\u00e9taires un encadrement des loyers, mais elle a \u00e9t\u00e9 rejet\u00e9e par 59&#160;% des voix.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Beaucoup attribuent en premier lieu cet \u00e9chec aux responsables de la crise du logement, \u00e0 savoir les int\u00e9r\u00eats immobiliers et financiers. Blackstone, une soci\u00e9t\u00e9 de capital-investissement, a ainsi financ\u00e9 \u00e0 hauteur de 5,6&#160;millions de dollars la campagne contre la Proposition&#160;10. Mais le fait que pr\u00e8s de 60&#160;% des \u00e9lecteur\u22c5ices californien\u22c5nes s\u2019y soient oppos\u00e9\u22c5es sugg\u00e8re des facteurs sociaux plus profonds que l\u2019influence de ces entreprises.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Une partie du probl\u00e8me tient peut-\u00eatre \u00e0 l\u2019importance de l\u2019accession \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 pour les Am\u00e9ricain\u22c5es et \u00e0 l\u2019id\u00e9ologie de la \u00ab&#160;soci\u00e9t\u00e9 de la propri\u00e9t\u00e9&#160;\u00bb qui la sous-tend. En Californie, seulement 45&#160;% de la population \u00e9tait locataire en 2018. Apr\u00e8s la crise des subprimes, certains commentateurs ont parl\u00e9 de la \u00ab&#160;<em>mont\u00e9e en puissance d\u2019une nation de locataires<\/em>&#160;\u00bb. Mais la modeste augmentation du nombre de locataires depuis lors n\u2019a fait que nous ramener au <em>statu quo<\/em> pr\u00e9c\u00e9dent, avant que les pr\u00eats hypoth\u00e9caires \u00e0 risque n\u2019accroissent temporairement les rangs des propri\u00e9taires.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00c9tant donn\u00e9 le profil des votant\u00b7es, il est en fait surprenant que la Proposition&#160;10 ait obtenu un nombre de voix favorables aussi important. Aux \u00c9tats-Unis, l\u2019accession \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 est le principal moyen de transf\u00e9rer la richesse d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 l\u2019autre, et constitue ainsi le m\u00e9canisme central de la reproduction de classe dans sa dimension raciale. Comme l\u2019historien Robert O. Self l\u2019a d\u00e9montr\u00e9&#160;[5. Les diff\u00e9rents travaux de Robert O. Self sont \u00e0 lire sur <a class=\"website-link\" href=\"https:\/\/vivo.brown.edu\/display\/rself\">https:\/\/vivo.brown.edu\/display\/rself<\/a>. Les travaux de l\u2019historien ont notamment montr\u00e9 comment, dans le contexte du d\u00e9veloppement urbain d\u2019apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale, les in\u00e9galit\u00e9s raciales ont renforc\u00e9 les luttes locales autour de l\u2019emploi et de la fiscalit\u00e9 et nourri la mont\u00e9e du Black Power. \u00c0 partir de l\u2019exemple de la baie de San Francisco et du cas de la ville d\u2019Oakland, Self observe comment les politiques de la ville, fond\u00e9es sur l\u2019id\u00e9ologie de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, se sont largement appuy\u00e9es sur la s\u00e9gr\u00e9gation raciale dans cette r\u00e9gion, et ont pu conduire des propri\u00e9taires (blanc\u00b7hes comme non-blanc\u00b7hes) \u00e0 s\u2019identifier \u00e0 la classe dominante \u2013 blanche \u2013 du fait de leur acte de propri\u00e9t\u00e9. Voir par exemple <em>American Babylon&#160;: Race and the Struggle for Postwar Oakland<\/em> (Princeton University Press, 2013).], l\u2019id\u00e9ologie de la propri\u00e9t\u00e9 cr\u00e9e l\u2019illusion chez les propri\u00e9taires de maison les plus pauvres que leurs int\u00e9r\u00eats sont align\u00e9s sur ceux des bailleur\u22c5euses plut\u00f4t que sur ceux des locataires \u2013 soit parce qu\u2019ils et elles s\u2019identifient racialement \u00e0 ces bailleur\u22c5euses, soit parce qu\u2019elles et ils croient partager les m\u00eames int\u00e9r\u00eats en tant que propri\u00e9taires. De plus, les locataires issu\u22c5es de la classe moyenne blanche ont tendance \u00e0 croire les bailleur\u22c5euses lorsqu\u2019ils et elles affirment que l\u2019encadrement des loyers conduirait en fait \u00e0 leur augmentation en d\u00e9courageant la construction de nouveaux logements.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Peut-\u00eatre que l\u2019\u00e9chec de la Proposition&#160;10 ne peut \u00eatre r\u00e9duit aux seules d\u00e9penses du lobby de l\u2019immobilier et de la finance. Et il se peut que la v\u00e9ritable le\u00e7on \u00e0 en tirer soit que la crise du logement est si grave que m\u00eame les d\u00e9penses massives des entreprises pour contrer cette mesure n\u2019ont pu emp\u00eacher de nombreux\u22c5ses propri\u00e9taires de maison de voter en faveur des locataires.<\/p>\n<p class=\"textbody\">[\u2026]<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/Rent_image2.jpg\" alt=\"\" width=\"700\" height=\"449\" class=\"aligncenter size-full wp-image-8825\" \/><\/p>\n<h3 class=\"section\">Action directe contre les loyers<\/h3>\n<p class=\"textbody\">L\u2019un des probl\u00e8mes principaux auxquels le mouvement des locataires doit faire face est la n\u00e9cessit\u00e9 de d\u00e9passer les habitudes tenaces des ONG, qui ont tendance \u00e0 s\u2019accaparer les mobilisations autour du logement. Les personnes qui travaillent dans ces associations ne connaissent que trop bien les limites de ce mod\u00e8le&#160;: d\u00e9pendance financi\u00e8re vis-\u00e0-vis des fondations, \u00e9puisement des salari\u00e9\u22c5es, r\u00e9formisme politique, pour n\u2019en nommer que quelques-unes. Le plus souvent, dans des moments de crise aigu\u00eb \u2013 qui sont aussi des opportunit\u00e9s pour les mouvements de locataires \u2013 les ONG ne parviennent pas \u00e0 renforcer leur action ni \u00e0 trouver des solutions pour les personnes qui ont besoin d\u2019une aide pour se loger. Il semble que les organisations \u00e0 la structure plus souple, comme les syndicats autonomes de locataires, les r\u00e9seaux de solidarit\u00e9 ou les assembl\u00e9es locales et r\u00e9gionales sont plus efficaces dans ces situations.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019assembl\u00e9e \u00ab&#160;Renter Power&#160;\u00bb de 2017 en est un bon exemple, elle s\u2019est tenue dans un lyc\u00e9e public de la ville d\u2019Alameda, dans la baie de San Francisco. Un camarade participant m\u2019a rapport\u00e9 que la ville avait \u00e9t\u00e9 choisie pour l\u2019assembl\u00e9e suite \u00e0 l\u2019\u00e9chec d\u2019une campagne pour la limitation des loyers men\u00e9e l\u2019ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente pour envoyer un signal&#160;: la coalition des locataires d\u2019Alameda n\u2019abandonnait pas la lutte. La foule a rempli les gradins du lyc\u00e9e. Les intervenant\u00b7es ont annonc\u00e9 que cette assembl\u00e9e \u00e9tait la plus importante \u00e0 ce jour pour le mouvement des locataires am\u00e9ricain\u00b7es, avec un total de 400&#160;participant\u00b7es \u2013 en guise de comparaison, en 2018, environ 300&#160;personnes avaient particip\u00e9 \u00e0 un rassemblement de \u00ab&#160;Renter Power&#160;\u00bb&#160;\u00e0 Atlanta [\u2026].<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019assembl\u00e9e a incarn\u00e9 deux visions diff\u00e9rentes du mouvement. L\u2019une se focalisait sur les enjeux \u00e9lectoraux, en particulier autour de la mobilisation pour l\u2019abrogation de la loi Costa-Hawkins. L\u2019autre s\u2019orientait plut\u00f4t vers la cr\u00e9ation de collectifs de locataires. Bien que ces deux objectifs ne soient nullement exclusifs, les mobilisations visant \u00e0 transformer des politiques publiques comme la Proposition&#160;10 ont d\u00e9tourn\u00e9 des forces n\u00e9cessaires \u00e0 des luttes plus imm\u00e9diates contre des propri\u00e9taires locaux et locales. La lutte la plus r\u00e9ussie a \u00e9t\u00e9 men\u00e9e par le syndicat des locataires de Los Angeles (LA Tenants Union, LATU), qui avait propos\u00e9 une strat\u00e9gie <em>bottom-up<\/em> pour organiser les locataires et faire la diff\u00e9rence.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Exactement comme dans le cas des syndicats professionnels, l\u2019arme la plus puissante pour les syndicats de locataires reste la gr\u00e8ve. Les gr\u00e8ves de loyer ont lieu lorsque les locataires, qui sont collectivement confront\u00e9\u22c5es \u00e0 des conditions de vie insupportables \u2013 harc\u00e8lement, hausse des loyers, appartements insalubres, expulsions \u2013 se coordonnent et s\u2019organisent contre leur ennemi\u22c5e commun\u22c5e&#160;: l\u00e6 propri\u00e9taire. Les gr\u00e8ves de loyer sont en augmentation aux \u00c9tats-Unis, tandis que les locataires se tournent de plus en plus vers de nouvelles formes d\u2019auto-organisation comme au sein du LATU. \u00c0 travers la mise en place de formations juridiques dans le but de mobiliser diff\u00e9rents collectifs de locataires, le groupe op\u00e8re \u00e0 pr\u00e9sent dans huit quartiers diff\u00e9rents de Los Angeles.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La gr\u00e8ve que ce syndicat de locataires a aid\u00e9 \u00e0 mettre en place dans le complexe d\u2019appartements de Burlington Avenue, dans le quartier de Westlake \u00e0 Los Angeles, illustre bien le pouvoir de ce mod\u00e8le syndical. C\u2019est d\u2019ailleurs la plus grande gr\u00e8ve de loyers que la ville ait connue \u00e0 ce jour. Comme l\u2019a montr\u00e9 Warren Szewczyk dans son article \u00ab&#160;<a class=\"website-link\" href=\"https:\/\/www.lataco.com\/anatomy-of-a-rent-strike\/\">Anatomie d\u2019une gr\u00e8ve de loyer<\/a>&#160;\u00bb, environ deux cents locataires se sont rassembl\u00e9\u22c5es en bas de leur immeuble pour discuter de leurs conditions de vie indignes apr\u00e8s avoir re\u00e7u des notifications d\u2019augmentation de loyer, allant jusqu\u2019\u00e0 40&#160;%. Leurs loyers n\u2019\u00e9taient en effet pas limit\u00e9s, et peu de locataires pouvaient se permettre de telles augmentations. <\/p>\n<p class=\"textbody\">Un voisin qui participe aux initiatives du syndicat passait par l\u00e0 et s\u2019est arr\u00eat\u00e9 pour \u00e9changer avec les locataires. Peu apr\u00e8s, le syndicat a invit\u00e9 un avocat pour les informer de leurs options&#160;: rester et continuer \u00e0 lutter, rester et accepter la situation, ou partir. Sans limitation des loyers et au vu de l\u2019\u00e9tat insalubre de leur immeuble, les locataires se sont r\u00e9solu\u00b7es \u00e0 d\u00e9clarer la gr\u00e8ve des loyers. Mais cela voulait aussi dire qu\u2019il fallait prendre le risque de se faire expulser. Les locataires ont fait deux r\u00e9unions avec le syndicat et l\u2019avocat, durant lesquelles ils et elles ont form\u00e9 le collectif \u00ab&#160;Burlington Unidos&#160;\u00bb, choisi des leaders puis vot\u00e9 la gr\u00e8ve afin d\u2019exiger \u00ab&#160;<em>&#160;le respect, les r\u00e9parations et des augmentations de loyer raisonnables<\/em>&#160;\u00bb.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Au cours de la gr\u00e8ve, les locataires de Burlington Unidos ont manifest\u00e9 devant les bureaux de leur propri\u00e9taire, partag\u00e9 leur histoire sur les march\u00e9s du quartier, camp\u00e9 en bas de leur propre immeuble pour faire comprendre aux personnes qu\u2019ils et elles allaient peut-\u00eatre bient\u00f4t se retrouver \u00e0 la rue, et occup\u00e9 le si\u00e8ge d\u2019un \u00e9lu local qui ne les soutenait pas dans leur lutte. Ils et elles sont parvenu\u00b7es \u00e0 emp\u00eacher quatre-vingts expulsions en fournissant les preuves de leurs conditions de vie indignes. Le propri\u00e9taire a d\u2019abord fait quelques r\u00e9parations superficielles, tout en refusant de baisser les loyers. Dans le flux des affaires trait\u00e9es en justice, les tribunaux ont d\u00e9cid\u00e9 d\u2019expulser trois familles, mais ont admis que dans de nombreux autres cas la gr\u00e8ve des loyers \u00e9tait tout \u00e0 fait l\u00e9gale. Alors qu\u2019il restait plus de soixante affaires en attente de jugement, et sans aucune perspective d\u2019accord, le propri\u00e9taire a fini par abandonner les expulsions et les augmentations de loyer, mettant fin \u00e0 six mois de gr\u00e8ve des loyers.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019histoire de Burlington Unidos est exemplaire, mais elle n\u2019est pas \u00e9vidente \u00e0 reproduire. Une gr\u00e8ve des loyers r\u00e9ussie implique bien plus qu\u2019un simple arr\u00eat des paiements. En effet, la pression \u00e9conomique n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 le seul levier utilis\u00e9 par les collectifs de locataires&#160;: ils et elles sont \u00e9galement parvenu\u00b7es \u00e0 obtenir un soutien de la population et \u00e0 affronter \u00e0 la fois leur propri\u00e9taire et leur \u00e9lu. Cependant, utilis\u00e9es dans des situations diff\u00e9rentes, les m\u00eames strat\u00e9gies d\u2019action directe ne donnent pas n\u00e9cessairement les m\u00eames r\u00e9sultats.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Les participant\u00b7es \u00e0 une autre gr\u00e8ve des loyers \u00e0 Los Angeles, dans le quartier de Boyle Heights, ont soulign\u00e9 comment une action de solidarit\u00e9 men\u00e9e par le comit\u00e9 local des Democratic Socialists of America (DSA) a \u00e9t\u00e9 un moment d\u00e9cisif dans leur lutte&#160;: ils et elles ont camp\u00e9 devant la maison de leur propri\u00e9taire pour exiger qu\u2019il n\u00e9gocie en personne avec chacun\u00b7e des locataires. Apr\u00e8s cette action, les locataires de Boyle Heights ont obtenu un accord pluriannuel qui limitait les augmentations de loyer et reconnaissait officiellement leur association. Burlington Unidos avait employ\u00e9 la m\u00eame strat\u00e9gie, sans qu\u2019elle ait la m\u00eame port\u00e9e. Dans leur cas, face \u00e0 un propri\u00e9taire qui continuait \u00e0 proc\u00e9der \u00e0 des expulsions, ils n\u2019ont pas eu d\u2019autre choix que d\u2019intensifier leur gr\u00e8ve, s\u2019en remettre aux tribunaux et faire exploser les frais de justice de leur propri\u00e9taire. Le nombre \u00e9lev\u00e9 de locataires dans l\u2019immeuble a finalement rendu le prix des expulsions exorbitant, et c\u2019est ce qui les a sauv\u00e9\u22c5es. Tout n\u2019est qu\u2019une question d\u2019\u00e9chelle.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En Californie, beaucoup de locataires ne peuvent pourtant pas jouer sur ces strat\u00e9gies d\u2019\u00e9chelle. Ils et elles louent des logements destin\u00e9s \u00e0 une seule famille, ou vivent dans des immeubles qui ne contiennent que quelques appartements, dont une grande partie a \u00e9t\u00e9 massivement rachet\u00e9e par des groupes de propri\u00e9taires dans le sillage de la crise des saisies hypoth\u00e9caires. Faire en sorte que ces logements ne soient pas soumis \u00e0 des limitations de loyer \u00e9tait au c\u0153ur de l\u2019opposition des propri\u00e9taires \u00e0 la Proposition&#160;10.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00c0 Oakland, de nombreux locataires vivent ainsi dans des duplex ou des triplex, dont certains sont issus de la transformation d\u2019unit\u00e9s de logement destin\u00e9es \u00e0 une seule famille. Pour r\u00e9duire l\u2019atomisation des locataires, les conseils de quartier et de locataires (Tenant and Neighborhood Councils, Tanc), se sont organis\u00e9s \u00e0 Oakland et dans les villes alentour \u00e0 l\u2019initiative du groupe communiste des DSA de l\u2019est de la baie, avec un fonctionnement par propri\u00e9taire plut\u00f4t que par immeuble [\u2026]. Leurs membres ont r\u00e9pertori\u00e9 les biens immobiliers d\u2019une de leurs propri\u00e9taires, Linda Lonay. Celle-ci avait harcel\u00e9 des locataires, n\u2019avait pas fait les r\u00e9parations n\u00e9cessaires dans ses logements et avait implicitement \u00e9tabli des discriminations de race et de classe pour les sous-locations, en les r\u00e9servant uniquement \u00e0 des salari\u00e9\u22c5es ou \u00e0 des \u00e9tudiant\u22c5es dipl\u00f4m\u00e9\u22c5es. Les conseils de quartier et de locataires ont ensuite organis\u00e9 des consultations dans les immeubles poss\u00e9d\u00e9s par Lonay ou encore invit\u00e9 les locataires de Berkeley et d\u2019Oakland \u00e0 des barbecues et des r\u00e9unions. Durant ces consultations, les locataires ont r\u00e9dig\u00e9 une liste de revendications qu\u2019ils ont soumise de mani\u00e8re anonyme \u00e0 la propri\u00e9taire, tout en prenant soin de mentionner combien de ses locataires avaient pris part \u00e0 l\u2019\u00e9laboration de cette liste. Lonay a imm\u00e9diatement c\u00e9d\u00e9. De son point de vue, la revendication majeure \u2013 le fait de ne pas restreindre la sous-location \u00e0 certaines populations \u2013 n\u2019avait peut-\u00eatre que peu d\u2019importance, bien que ces restrictions avaient d\u00e9j\u00e0 conduit \u00e0 des d\u00e9parts volontaires de locataires et au doublement des loyers.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019organisation par propri\u00e9taire plut\u00f4t que par immeuble a un inconv\u00e9nient principal&#160;: dans cette configuration, les gr\u00e8ves de loyers ne sont pas, une strat\u00e9gie efficace. La salubrit\u00e9 des logements peut \u00eatre tellement variable d\u2019un immeuble \u00e0 un autre qu\u2019\u00e0 part dans le cas de marchand\u22c5es de sommeil qui louent uniquement des logements insalubres, la \u00ab&#160;garantie implicite d\u2019habitabilit\u00e9&#160;\u00bb ne constitue pas un rempart suffisant pour prot\u00e9ger les gr\u00e9vistes. (La \u00ab&#160;garantie implicite&#160;\u00bb est une loi qui exige que les propri\u00e9taires fournissent des logements s\u00fbrs. Si elles et ils ne le font pas, les locataires sont autoris\u00e9\u22c5es \u00e0 ne pas payer leur loyer sans \u00eatre expuls\u00e9\u22c5es.)<\/p>\n<p class=\"textbody\">Mais un nouveau projet de loi propos\u00e9e par la s\u00e9natrice Maria Elena Durazo, une d\u00e9mocrate \u00e9lue dans une circonscription de Los Angeles, et les \u00ab&#160;Tenants Together&#160;\u00bb (Locataires ensemble), une organisation de locataires \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de l\u2019\u00c9tat de Californie, pourrait changer les choses pour les syndicats de locataires et les gr\u00e8ves de loyers. Il propose d\u2019inclure dans une section de la loi s\u00e9natoriale n<sup>o<\/sup>&#160;529 le droit pour les locataires de \u00ab&#160;<em>constituer, rejoindre et participer aux activit\u00e9s d\u2019un groupement de locataires<\/em>.&#160;\u00bb Cette proposition n\u2019est toutefois pas exempte de risques. Certains locataires de longue date sont tellement rentr\u00e9\u00b7es dans le moule de la bureaucratie qu\u2019ils et elles ont fini par seconder les propri\u00e9taires et devenir leurs assistant\u22c5es-managers. La proposition de loi a aussi d\u2019\u00e9normes faiblesses&#160;: elle limite par exemple le montant que les locataires peuvent retenir sur leurs loyers et la dur\u00e9e des gr\u00e8ves. De nombreuses associations impliqu\u00e9es dans le mouvement des locataires soutiennent cependant cette loi, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019elle autoriserait les syndicats \u00ab&#160;agr\u00e9\u00e9s&#160;\u00bb de locataires \u00e0 faire des gr\u00e8ves limit\u00e9es pour toute dol\u00e9ance ayant \u00e9t\u00e9 approuv\u00e9e par une majorit\u00e9 de membres du syndicat.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/Rent_image3.jpg\" alt=\"\" width=\"700\" height=\"414\" class=\"aligncenter size-full wp-image-8826\" \/><\/p>\n<h3 class=\"section\">Z\u00e9ro profit&#160;?<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Mais qu\u2019en est-il des strat\u00e9gies plus globales&#160;? Une fois la gr\u00e8ve des loyers termin\u00e9e, que se passe-t-il&#160;? Et qu\u2019est-ce qu\u2019il advient des sans-abri, pour qui le non-paiement des loyers est une strat\u00e9gie qui n\u2019a absolument aucun sens&#160;? Pour beaucoup, la gr\u00e8ve des loyers est le seul horizon politique \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de l\u2019\u00c9tat de Californie. Elle devrait conduire l\u2019\u00c9tat \u00e0 adopter des lois en faveur des locataires, \u00e0 mettre en place la limitation des loyers, et \u00e0 construire des logements sociaux peu on\u00e9reux.<\/p>\n<p class=\"textbody\">On entend souvent dire que les loyers trop \u00e9lev\u00e9s s\u2019expliquent par les d\u00e9s\u00e9quilibres du march\u00e9 capitaliste, et par le nombre insuffisant de logements. Ces arguments sont r\u00e9guli\u00e8rement utilis\u00e9s contre la limitation des loyers, parce qu\u2019ils laissent penser que des loyers \u00e0 bas co\u00fbt d\u00e9courageraient la construction de nouveaux logements. Les d\u00e9fenseur\u22c5ses du logement social reconnaissent g\u00e9n\u00e9ralement, au moins en partie, que la raret\u00e9 des logements est un probl\u00e8me. Ils et elles soulignent \u00e9galement que la construction n\u2019est pas une solution pour l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 du march\u00e9 immobilier, puisqu\u2019elle a plut\u00f4t tendance \u00e0 servir les locataires de classe moyenne et sup\u00e9rieure, qui seront \u00e0 m\u00eame de maximiser le profit des investisseur\u22c5ses. Pour construire du vrai logement \u00e0 bas co\u00fbt, il faudrait plut\u00f4t \u00e9vacuer l\u2019id\u00e9e de profit. C\u2019est l\u2019id\u00e9e qu\u2019ont d\u00e9fendue Ryan Cooper et Peter Gowan, partisans du logement social, dans la revue <em>Jacobin<\/em>&#160;:<\/p>\n<div class=\"quote\">\n<p class=\"textbody\">Les municipalit\u00e9s empruntent habituellement de l\u2019argent, l\u2019utilisent pour construire des logements et les mettre en location\u2026 Les immeubles sont en grande partie construits par des entreprises de b\u00e2timent, comme le sont par exemple les biblioth\u00e8ques municipales. La gestion des immeubles se fait en interne ou par le biais de contrats avec des entreprises de gestion immobili\u00e8re.\n<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"textbody\">De tels projets supposent un profit capitaliste \u00e0 plusieurs niveaux, depuis les banques qui pr\u00eatent de l\u2019argent, aux entreprises du b\u00e2timent qui construisent les immeubles, en passant par les soci\u00e9t\u00e9s gestionnaires des logements. Comme le remarque Robbie Nelson dans un autre article de <em>Jacobin<\/em>, le co\u00fbt \u00e9lev\u00e9 des terrains dans des endroits comme la baie de San Francisco entra\u00eene \u00e0 lui seul un profit capitaliste. Afin de r\u00e9ellement proposer du logement social, l\u2019\u00c9tat devrait retirer tous les interm\u00e9diaires capitalistes, sugg\u00e8re Nelson, et construire, g\u00e9rer et r\u00e9parer lui-m\u00eame les logements, en r\u00e9pondant aux besoins des plus d\u00e9muni\u22c5es \u2013 un projet que devraient \u00e9galement d\u00e9fendre, au passage, les ONG d\u00e9di\u00e9es \u00e0 la cause des sans-abri.<\/p>\n<p class=\"textbody\">On conna\u00eet cependant les difficult\u00e9s auxquelles doivent faire face de telles propositions lors des campagnes l\u00e9gislatives. Elles pourraient \u00e9ventuellement aboutir dans quelques municipalit\u00e9s. Mais l\u2019id\u00e9e de soulever les imp\u00f4ts n\u00e9cessaires \u00e0 la r\u00e9ussite du projet serait combattue bec et ongles par leurs opposant\u00b7es, comme on le voit \u00e0 San Francisco autour de la Proposition C, et ce type d\u2019initiative semble vou\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9chec \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de l\u2019\u00c9tat, comme l\u2019indique l\u2019issue des d\u00e9bats autour de la Proposition&#160;10. En Californie, le rejet partiel de la Proposition&#160;13, qui limite depuis 1978 la taxation sur la propri\u00e9t\u00e9, va \u00eatre le test principal de l\u2019\u00e9lection de 2020.<\/p>\n<p class=\"textbody\">[\u2026]<\/p>\n<h3 class=\"section\">Pour une gr\u00e8ve permanente des loyers<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Il arrive n\u00e9anmoins que les \u00e9lites fassent des compromis et l\u00e2chent la bride individuellement ou en petits groupes, m\u00eame si elles demeurent, en tant que classe, intransigeantes. Dans son rapport r\u00e9cent, \u00ab&#160;<a class=\"website-link\" href=\"https:\/\/urbanhabitat.org\/sites\/default\/files\/Rooted%20in%20Home.pdf\">Rooted in Home<\/a>&#160;\u00bb, le groupe Urban Habitat promeut le logement coop\u00e9ratif et la gestion fonci\u00e8re communautaire, ainsi que des occupations comme celles mises en \u0153uvre par The Village, en tant qu\u2019\u00ab&#160;<em>alternatives communautaires \u00e0 la crise du logement&#160;<\/em>&#160;\u00bb. Lorsque les locataires issu\u00b7es des classes populaires ne parviennent pas \u00e0 obtenir des logements sociaux par l\u2019interm\u00e9diaire de l\u2019\u00c9tat, ils et elles peuvent en acqu\u00e9rir par intermittence en s\u2019appropriant des biens immobiliers, en y habitant, et en les g\u00e9rant collectivement. Le fait de retirer la propri\u00e9t\u00e9 du march\u00e9 du logement par l\u2019action directe \u2013 ce qui est une modalit\u00e9 de ce que j\u2019appelle \u00ab&#160;l\u2019abolition des loyers&#160;\u00bb \u2013 peut fonctionner comme une sorte de gentrification invers\u00e9e. Alors que la sp\u00e9culation financi\u00e8re fait exploser les prix des propri\u00e9t\u00e9s alentour, l\u2019abolition des loyers les fait diminuer en mettant \u00e0 l\u2019\u00e9preuve la confiance des investisseur\u22c5ses. Cette strat\u00e9gie a ind\u00e9niablement des limites&#160;[6. Voir par exemple C.&#160;E., \u00ab&#160;<a class=\"website-link\" href=\"https:\/\/communemag.com\/how-to-seize-the-means\/\">How to Seize the Means<\/a>&#160;\u00bb, <em>Commune Magazine<\/em>, 14&#160;mars 2019<em>.<\/em>]. Mais c\u2019est encore l\u2019horizon le plus prometteur pour construire un mouvement de locataires qui puisse r\u00e9unir les locataires et les sans-abri. Dans la baie de San Francisco, la soci\u00e9t\u00e9 fonci\u00e8re Sogora Te, g\u00e9r\u00e9e par des femmes autochtones, a pu acheter des terrains gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019argent r\u00e9colt\u00e9 par le biais d\u2019une taxe fonci\u00e8re que paient les non-autochtones vivant sur les terres ohlone. Ailleurs \u00e0 Oakland, les locataires r\u00e9sidentiel\u22c5les et commerciaux\u22c5ales ont achet\u00e9 ensemble leurs immeubles \u00e0 des prix relativement bas, malgr\u00e9 l\u2019opposition des propri\u00e9taires.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Lors d\u2019un conflit avec leur propri\u00e9taire, des locataires ont travaill\u00e9 avec l\u2019organisation communautaire ACCE (Alliance of Californians for Community Empowerment) pour \u00e9viter une augmentation de loyer. D\u2019apr\u00e8s un post de l\u2019organisation sur les r\u00e9seaux sociaux, la campagne des locataires a dur\u00e9 tellement longtemps \u2013 ils et elles sont all\u00e9\u00b7es jusqu\u2019\u00e0 \u00ab&#160;<em>perturber les r\u00e9unions professionnelles au bureau du propri\u00e9taire<\/em>&#160;\u00bb et envoyer leurs enfants r\u00e9clamer des bonbons \u00e0 son domicile \u2013 que le propri\u00e9taire a c\u00e9d\u00e9 et vendu les logements \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 fonci\u00e8re communautaire, le Oakland Community Land Trust. ACEE a m\u00eame mis sur les rails un fonds d\u2019acquisition pour pouvoir reproduire cette victoire dans d\u2019autres cas.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La collectivisation par le march\u00e9, cependant, est susceptible de rencontrer les m\u00eames difficult\u00e9s que celles du socialisme d\u2019\u00c9tat, puisque les locataires pauvres en mesure de r\u00e9colter assez d\u2019argent pour acheter des logements qui r\u00e9pondent \u00e0 leurs besoins sont tr\u00e8s peu nombreux\u00b7ses. Et m\u00eame si elles et ils le pouvaient, cet argent r\u00e9colt\u00e9 irait en grande partie aux banques. La <a class=\"website-link\" href=\"https:\/\/cooperationjackson.org\/sustainable-communities-initiative\">Coop\u00e9ration Jackson<\/a> a pour sa part d\u00e9velopp\u00e9 une autre approche, en s\u2019effor\u00e7ant d\u2019\u00e9tablir un r\u00e9seau de projets pour g\u00e9rer et entretenir des logements coop\u00e9ratifs et \u00e9cologiques hors du march\u00e9.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Mais cela ne r\u00e9pond pas \u00e0 la question premi\u00e8re, qui est de savoir comment les classes populaires et les plus pr\u00e9caires peuvent obtenir des biens immobiliers sur lesquels \u00e9tablir des coop\u00e9ratives. Pour faire cela \u00e0 n\u2019importe quelle \u00e9chelle, les personnes devront d\u2019abord s\u2019approprier des logements, et non en demander ni en acheter. Le mod\u00e8le du Village, dans lequel celleux qui avaient tout perdu se sont uni\u00b7es pour s\u2019approprier des terres plut\u00f4t que de payer pour elles, appara\u00eet ici comme une strat\u00e9gie bien plus victorieuse que celle des coop\u00e9ratives financ\u00e9es par des op\u00e9rations de crowdfunding. La charit\u00e9 sera toujours d\u00e9risoire compar\u00e9e \u00e0 ce que l\u2019on veut et \u00e0 ce dont on a r\u00e9ellement besoin. Ce sont mille Villages qu\u2019il nous faut, non pas pour construire des appartements minuscules, mais de vrais logements adapt\u00e9s \u00e0 nos besoins. Nous devons nous r\u00e9approprier les logements vides par tous les moyens, et il nous faut les outils et les relations pour faire en sorte que ces lieux soient et restent vivables.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019abolition des loyers prend pour acquis le principe de base du logement social&#160;: pour s\u2019assurer que chacun\u22c5e ait un toit, ce sont les classes populaires qui doivent contr\u00f4ler collectivement les terres et les logements. Abolir les loyers, c\u2019est mettre fin \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 fonci\u00e8re sous toutes ses formes. Le probl\u00e8me n\u2019est pas la quantit\u00e9 de logements disponibles, mais la relation sociale dans sa totalit\u00e9&#160;: la relation entre les locataires et les propri\u00e9taires, entre les ouvrier\u00b7es du b\u00e2timent \u2013 plombier\u00b7es, \u00e9lectricien\u00b7nes \u2013 et les entreprises capitalistes qui les emploient, mais aussi entre les pr\u00e9caires en g\u00e9n\u00e9ral et l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Abolir ces relations sociales demande que soit men\u00e9e une offensive sur deux fronts&#160;: pour le logement gratuit pour toustes, et contre les tentatives de g\u00e9n\u00e9rer du profit sur la propri\u00e9t\u00e9, la construction et la gestion de l\u2019immobilier. D\u2019une certaine mani\u00e8re, la gr\u00e8ve des loyers n\u2019est pas seulement une arme dans cette lutte, mais elle repr\u00e9sente la lutte en elle-m\u00eame. Il nous faut une gr\u00e8ve permanente des loyers. En attendant, \u00e0 chaque fois qu\u2019une personne refuse de payer pour un toit, et \u00e0 chaque fois que d\u2019autres la rejoignent pour la d\u00e9fendre, on entrevoit une lumi\u00e8re au bout du tunnel.<\/p>\n<div class=\"speaker-mute footnotes_reference_container\"> <div class=\"footnote_container_prepare\"><p><span class=\"footnote_reference_container_label pointer\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_8818_1();\">Notes<\/span><span class=\"footnote_reference_container_collapse_button\" style=\"display: none;\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_8818_1();\">[<a id=\"footnote_reference_container_collapse_button_8818_1\">+<\/a>]<\/span><\/p><\/div> <div id=\"footnote_references_container_8818_1\" style=\"\"> <table class=\"footnotes_table footnote-reference-container\"> <tbody> \r\n\r\n<tr class=\"footnotes_plugin_reference_row\"> <td class=\"footnote_plugin_index_combi pointer\"  onclick=\"footnote_moveToAnchor_8818_1('footnote_plugin_tooltip_8818_1_1');\"><a id=\"footnote_plugin_reference_8818_1_1\" class=\"footnote_backlink\"><span class=\"footnote_index_arrow\">&#8617;<\/span>1<\/a><\/td> <td class=\"footnote_plugin_text\"> Du 8 au 26&#160;novembre 2018, un gigantesque feu de for\u00eat a ravag\u00e9 plus de 60&#160;000&#160;hectares de terres et d\u00e9truit 15&#160;000&#160;maisons en Californie. L\u2019incendie, baptis\u00e9 \u00ab&#160;Camp Fire&#160;\u00bb, a d\u00e9marr\u00e9 dans le comt\u00e9 de Butte et est le plus meurtrier de l\u2019histoire de l\u2019\u00c9tat de Californie, causant 88&#160;morts. Toutes les notes sont de la traductrice et du traducteur.)<\/td><\/tr>\r\n\r\n <\/tbody> <\/table> <\/div><\/div><script type=\"text\/javascript\"> function footnote_expand_reference_container_8818_1() { jQuery('#footnote_references_container_8818_1').show(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_8818_1').text('\u2212'); } function footnote_collapse_reference_container_8818_1() { jQuery('#footnote_references_container_8818_1').hide(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_8818_1').text('+'); } function footnote_expand_collapse_reference_container_8818_1() { if (jQuery('#footnote_references_container_8818_1').is(':hidden')) { footnote_expand_reference_container_8818_1(); } else { footnote_collapse_reference_container_8818_1(); } } function footnote_moveToAnchor_8818_1(p_str_TargetID) { footnote_expand_reference_container_8818_1(); var l_obj_Target = jQuery('#' + p_str_TargetID); if (l_obj_Target.length) { jQuery('html, body').animate({ scrollTop: l_obj_Target.offset().top - window.innerHeight * 0.34 }, 380); } }<\/script>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La baie de San Francisco subit une crise du logement sans pr\u00e9c\u00e9dent. La hausse vertigineuse des loyers et les incendies monstres qui ravagent la Californie ont conduit 29&#160;000 personnes \u00e0 dormir dans la rue, tandis que presque la moiti\u00e9 des habitant\u00b7es envisage de quitter la r\u00e9gion en raison du co\u00fbt \u00e9lev\u00e9 des locations. 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