{"id":1441,"date":"2015-01-27T00:02:07","date_gmt":"2015-01-26T23:02:07","guid":{"rendered":"http:\/\/jefklak.org\/?p=1441"},"modified":"2015-01-27T00:02:07","modified_gmt":"2015-01-26T23:02:07","slug":"on-ne-peut-plus-se-passer-de-printemps-parce-quon-na-plus-desperance","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/2015\/01\/27\/on-ne-peut-plus-se-passer-de-printemps-parce-quon-na-plus-desperance\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0On ne peut plus se passer de printemps, parce qu&#8217;on n&#8217;a plus d&#8217;esp\u00e9rance\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"<div class=\"intro\">\n<p classs=\"textbody\">Pierre Lieutaghi est un ethnobotaniste de renomm\u00e9e internationale, n\u00e9 en 1939, auteur de nombreux ouvrages de r\u00e9f\u00e9rence et cr\u00e9ateur d\u2019un jardin ethnobotanique \u00e0 Mane, dans les Alpes-de-Haute-Provence. \u00c0 l\u2019occasion de la parution de son premier roman, <i>Elio<\/i>, et de la sortie du num\u00e9ro \u00ab&nbsp;Marabout&nbsp;\u00bb<i> <\/i>de la revue <i>Jef Klak,<\/i> il interroge dans ce long entretien les relations complexes des soci\u00e9t\u00e9s avec les plantes et leurs repr\u00e9sentations magiques, notamment dans leurs usages m\u00e9dicinaux.<\/p>\n<\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2015\/01\/LieutaghiKlak.pdf\">T\u00e9l\u00e9charger le texte en PDF<\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><br \/>\nQu\u2019est-ce qu\u2019un ethnobotaniste&nbsp;? Une sous-esp\u00e8ce du botaniste, de l\u2019ethnologue&nbsp;? Quel est son champ de connaissance&nbsp;?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est une esp\u00e8ce mal d\u00e9finie. \u00c0 la fin du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle aux \u00c9tats-Unis, les anthropologues commencent \u00e0 travailler sur les modes de classification des soci\u00e9t\u00e9s de tradition orale&nbsp;: comment elles se repr\u00e9sentent et ordonnent la nature. Puis, les Europ\u00e9ens se sont int\u00e9ress\u00e9s \u00e0 l\u2019usage de la flore par les soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles&nbsp;: les pays colonisateurs cherchaient ainsi \u00e0 valoriser par tous les moyens les \u00ab&nbsp;produits des colonies&nbsp;\u00bb. L\u2019un des foyers de l\u2019ethnobotanique en France a \u00e9t\u00e9 le laboratoire d\u2019Agronomie tropicale du Museum d\u2019histoire naturelle. Depuis les ann\u00e9es 1960-70, elle rel\u00e8ve surtout des sciences humaines, mais si certains travaux d\u2019ethnologues la rencontrent, la discipline n\u2019est pas reconnue comme telle.<\/p>\n<p>Alors que les botanistes universitaires travaillent en laboratoire, les naturalistes, comme les ethnologues, sont rest\u00e9s sur le terrain. Il n\u2019y a pratiquement plus d\u2019enseignement de la botanique de terrain, qui est pass\u00e9e du c\u00f4t\u00e9 des \u00ab&nbsp;grands amateurs&nbsp;\u00bb, comme on le dit des musiciens. C\u2019est un paradoxe de notre \u00e9poque&nbsp;: alors qu\u2019on n\u2019a jamais autant parl\u00e9 de <i>nature<\/i>, on ne s\u2019est jamais autant \u00e9loign\u00e9, au niveau universitaire, de cette intimit\u00e9 avec les milieux. Entre-deux-guerres, par exemple, les Montpelli\u00e9rains de l\u2019\u00e9cole de phytosociologie avaient pourtant consid\u00e9r\u00e9 les ensembles v\u00e9g\u00e9taux comme des soci\u00e9t\u00e9s, des ensembles naturels r\u00e9pondant aux conditions du milieu.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 l\u2019ethnobotaniste, son terrain, c\u2019est partout o\u00f9 une soci\u00e9t\u00e9 rencontre la flore, dans une for\u00eat tropicale ou dans un square parisien, dans les champs, au magasin bio ou pas bio, sur le balcon, sur un rond-point\u2026 On s\u2019int\u00e9resse aujourd\u2019hui surtout aux repr\u00e9sentations, \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation dans l\u2019ordre symbolique. <\/p>\n<p><strong><br \/>\nQuelles sont les diverses pratiques et repr\u00e9sentations d\u2019ordre magique que l\u2019ethnobotanique a pu rep\u00e9rer dans les soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles&nbsp;?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est difficile de l\u2019aborder de cette fa\u00e7on-l\u00e0, parce que, pendant longtemps, on a parl\u00e9 de \u00ab&nbsp;superstitions&nbsp;\u00bb&nbsp;: l\u2019ordre rationnel regardait tout le \u00ab&nbsp;non rationnel&nbsp;\u00bb comme de la superstition, tout ce qui s\u2019y rapportait \u00e9tait per\u00e7u comme du chaos irrationnel. \u00c0 la fin du XIX<sup>e<\/sup> et au d\u00e9but du XX<sup>e <\/sup>si\u00e8cle, des m\u00e9decins europ\u00e9ens, des \u00ab&nbsp;explorateurs&nbsp;\u00bb tropicaux recueillent des pratiques d\u2019ordre magique et, en m\u00eame temps, ils prennent une distance extraordinaire \u00e0 leur \u00e9gard&nbsp;: ce sont des choses sales dont on est bien oblig\u00e9 de tenir compte, parce que la soci\u00e9t\u00e9 fonctionne avec ces syst\u00e8mes-l\u00e0, mais on insiste sur la pauvret\u00e9 des pens\u00e9es qui les produisent.<\/p>\n<p>Ceci dit, la perception de la magie comme repr\u00e9sentation du monde, on ne peut l\u2019avoir que lorsqu\u2019on s\u2019est mis \u00e0 distance de cette repr\u00e9sentation-l\u00e0. Du dedans, on ne se pose pas la question de la magie du monde. Le monde est magique par nature, parce qu\u2019il est inconnaissable. On l\u2019explique avec des syst\u00e8mes de repr\u00e9sentation qui font intervenir des esprits, des forces, des constructions de l\u2019imaginaire tr\u00e8s complexes, qui permettent de vivre dans la complexit\u00e9 extraordinaire du r\u00e9el. La magie est native&nbsp;: pendant tr\u00e8s longtemps, c\u2019\u00e9tait implicite, on \u00e9tait dans un ordre magique qu\u2019on ne percevait pas comme tel. La r\u00e9alit\u00e9 \u00e9tait regard\u00e9e comme l\u2019expression de forces au-del\u00e0 de nos pouvoirs de compr\u00e9hension, de volont\u00e9s des dieux, ou bien de leurs d\u00e9robades, leurs erreurs, leurs oublis, et il fallait faire avec cette esp\u00e8ce d\u2019al\u00e9atoire constitutif de la r\u00e9alit\u00e9. Le monde, c\u2019\u00e9tait l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 fonci\u00e8re, on ne pouvait le comprendre qu\u2019en lui attribuant nos propres peurs, nos propres terreurs, nos propres pulsions, on ne pouvait l\u2019expliquer que comme miroir. Il n\u2019\u00e9tait pas possible de cr\u00e9er un domaine de savoir ind\u00e9pendant entre l\u2019exp\u00e9rience de nous-m\u00eames et la perception en \u00e9cho de nous-m\u00eames qu\u2019on avait du monde. <\/p>\n<p><strong><br \/>\nQuelles relations entretenait-on avec ce monde magique&nbsp;?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Les \u00eatres humains sont pleins de peurs, la nature en provoque constamment, et la magie (qui encore une fois n\u2019est pas nomm\u00e9e magie dans les soci\u00e9t\u00e9s qui la vivent) permet d\u2019abord de se d\u00e9fendre de la peur qu\u2019inspire le monde. Elle sert aussi \u00e0 se prot\u00e9ger des cons\u00e9quences des erreurs ou des transgressions qu\u2019on peut commettre. Il y a des risques absolument partout&nbsp;: il ne faut pas passer \u00e0 tel moment sous tel arbre, il faut faire attention quand on voit tel animal traverser la route ou le chemin dans tel sens \u2013 toute chose ou rencontre de choses fait signe. Le monde, c\u2019est des signes donn\u00e9s par les puissances qui nous manient, avec lesquelles on a \u00e0 composer. Elles nous proposent parfois de les amadouer ou de les rendre propices, mais l\u2019essentiel du v\u00e9cu magique du monde, c\u2019est de produire des limites pour emp\u00eacher les forces impossibles \u00e0 ma\u00eetriser d\u2019arriver jusqu\u2019\u00e0 nous, de nous d\u00e9truire. Permanente, la peur de la nature est encore pr\u00e9sente dans toutes les soci\u00e9t\u00e9s, y compris la n\u00f4tre, sous diverses formes. <\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/image1_lieutaghi.jpg\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/image1_lieutaghi.jpg\"><\/a><\/p>\n<p id=\"caption\">L\u2019Ell\u00e9bore f\u00e9tide, \u00ab&nbsp;pied de griffon&nbsp;\u00bb, appartient aux plantes de la magie protectrice europ\u00e9enne<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Au moment de la d\u00e9cadence romaine, une quantit\u00e9 de cultes \u00e9taient arriv\u00e9s d\u2019Orient \u00e0 Rome. Il y en avait pour chaque rencontre avec les choses&nbsp;: un dieu pour la serrure, un dieu pour les gonds des portes&nbsp;; chaque objet \u00e9tait sous la d\u00e9pendance d\u2019une puissance. Chaque geste est alors un geste p\u00e9rilleux. C\u2019est \u00e7a, le monde magique, chaque geste est charg\u00e9 de quelque chose qui est plus que le geste. En fait, la vie est enti\u00e8rement constitu\u00e9e de signes dont la force est qu\u2019ils sont pour beaucoup invisibles. Cela, on l\u2019a perdu en grande partie, heureusement&nbsp;! <\/p>\n<p><strong><br \/>\nComment affronter cette peur&nbsp;?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Pour mettre de l\u2019ordre malgr\u00e9 tout dans ce chaos qu\u2019est le monde des origines, pour se rassurer par rapport au grand inconnaissable, les soci\u00e9t\u00e9s anciennes cr\u00e9ent les dieux, les g\u00e9nies, etc., qui repr\u00e9sentent un certain nombre de visages du chaos. Zeus, dieu de la foudre, Pos\u00e9idon, de la mer&nbsp;: toutes les grandes forces prennent un visage, et on peut d\u00e8s lors les nommer, puis en faire des cat\u00e9gories, des interlocutrices \u00e9ventuelles&nbsp;; elles ont leur raison \u2014 incompr\u00e9hensible, certes, mais on a au moins nomm\u00e9 certaines choses, on n\u2019est plus devant la dispersion absolue. Il faut aussi d\u00e9finir le territoire, lui attribuer des d\u00e9nominations. Ce que l\u2019on nomme est exclusivement de l\u2019ordre de l\u2019utilit\u00e9, soit mat\u00e9rielle, soit symbolique. On nomme les objets, par exemple les plantes qui servent \u00e0 tisser des filets ou des pagnes, on nomme ce qu\u2019on mange, ce qui soigne, et puis on nomme ce qui fait le lien avec les puissances, ce \u00e0 quoi on va sacrifier, ce qui va intervenir dans les sacrifices, ce qui va borner le territoire, l\u00e0 o\u00f9 va s\u2019arr\u00eater, par exemple, la puissance des g\u00e9nies de la for\u00eat. Les noms de la nature servent \u00e0 s\u2019y retrouver dans les usages des choses, mais aussi \u00e0 s\u2019assurer une s\u00e9curit\u00e9 parmi tout ce qui n\u2019a pas de nom. On nomme donc seulement une part de la nature. Dans la plupart des soci\u00e9t\u00e9s, pour ce qui concerne les plantes, la d\u00e9nomination concerne <i>grosso modo<\/i> entre 15&nbsp;% et 20&nbsp;% de la flore. Le reste n\u2019a pas de nom, et ce qui n\u2019a pas de nom n\u2019a tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9ralement pas d\u2019usage dans la soci\u00e9t\u00e9 donn\u00e9e. <\/p>\n<p><strong><br \/>\nLe v\u00e9g\u00e9tal y est-il consid\u00e9r\u00e9 comme une unit\u00e9 distincte des autres \u00ab&nbsp;r\u00e8gnes&nbsp;\u00bb, min\u00e9ral ou animal, selon le terme scientifique&nbsp;? Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, les pens\u00e9es traditionnelles reconnaissent-elles des relations sp\u00e9cifiques du v\u00e9g\u00e9tal avec ces forces naturelles \u00e0 canaliser, \u00e0 d\u00e9faut de les comprendre&nbsp;?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>La reconnaissance des r\u00e8gnes est complexe, parce qu\u2019il y a souvent des interf\u00e9rences. Dans les mythes, on voit des plantes qui sont plus ou moins animales, des animaux qui sont plus ou moins plantes, mais la diff\u00e9rence essentielle, reconnue m\u00eame implicitement par les soci\u00e9t\u00e9s de tradition orale, c\u2019est que le v\u00e9g\u00e9tal est un \u00eatre immobile avec des parties souterraines, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il va dans la terre, tr\u00e8s loin quelquefois, et cet ancrage le fait participer du domaine des morts. C\u2019est plus vrai dans nos climats avec saisons, o\u00f9 l\u2019hiver semble faire mourir les plantes. M\u00eame si des soci\u00e9t\u00e9s n\u2019enterrent pas les morts, dans beaucoup d\u2019entre elles, il y a un retour \u00e0 la terre, au monde souterrain&nbsp;: l\u2019inhumation op\u00e8re quelque chose comme une restitution \u00e0 ce qui fait vivre le monde visible. <\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/image2_lieutaghi.jpg\"><img decoding=\"async\" style=\"display:block; margin-left:auto;margin-right:auto;\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/image2_lieutaghi.jpg\"><\/a><\/p>\n<p id=\"caption\">Les plantes p\u00e9n\u00e8trent en profondeur dans le domaine des morts (Paris, cimeti\u00e8re du P\u00e8re Lachaise)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Dans nos cultures, l\u2019arbre est un \u00eatre double avec une partie a\u00e9rienne, qui s\u2019\u00e9l\u00e8ve vers la lumi\u00e8re, et une partie invisible qui descend vers le noir. Cette dualit\u00e9 lui donne souvent une position d\u2019intercesseur entre les mondes des vivants et des morts, et en m\u00eame temps le rend suspect. Le v\u00e9g\u00e9tal est par nature un \u00eatre ambigu. Et il le reste, m\u00eame si la mise au jour de l\u2019inconscient a fait reculer la symbolique de la nature, de l\u2019ombre.<\/p>\n<p><strong><br \/>\nComment se traduit cette ambigu\u00eft\u00e9 du v\u00e9g\u00e9tal dans les repr\u00e9sentations&nbsp;?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Elle est attest\u00e9e par des signes, puisque tout ce que produit la nature fait signe. Une plante, surtout un arbre qui descend loin chez les morts, peut en rapporter des images. Le noyer ram\u00e8ne des cr\u00e2nes dans ses fruits, ce qui entra\u00eene toute une filiation de croyances&nbsp;: on ne doit pas dormir sous un noyer parce que \u00e7a induit des fi\u00e8vres mortelles. Il y a le versant mat\u00e9riel de la croyance&nbsp;: l\u2019ombre froide du noyer, ses feuilles charg\u00e9es de substances qui emp\u00eachent les plantes de pousser, qui atrophient les graines&nbsp;; et, \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan, le noyer charrie des images fun\u00e9raires, des visages de la mort. Dormir \u00e0 l\u2019ombre du noyer, cela revient \u00e0 s\u2019abandonner \u00e0 son influence d\u00e9l\u00e9t\u00e8re, r\u00e9elle et imaginaire.<\/p>\n<p>Les repr\u00e9sentations du v\u00e9g\u00e9tal dans les livres de m\u00e9decine montrent bien cette double nature. C\u2019est le cas par exemple de <i>Sur la mati\u00e8re m\u00e9dicale<\/i> de Dioscoride, manuscrit du VI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, premier herbier peint conserv\u00e9 en Europe&nbsp;: toutes les plantes y sont figur\u00e9es avec leurs racines \u2013 une forme de repr\u00e9sentation qui se poursuit jusqu\u2019au XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Dans la peinture en revanche, quand elle commence \u00e0 montrer des paysages, \u00e0 partir du XIV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle surtout, on n\u2019a affaire qu\u2019\u00e0 des d\u00e9cors&nbsp;: les allusions aux parties souterraines sont extr\u00eamement rares, comme s\u2019il y avait oubli de la double nature du v\u00e9g\u00e9tal. C\u2019est que le monde chr\u00e9tien ne peut pas montrer ce qui appartient au d\u00e9mon, il laisse les racines \u00e0 l\u2019apothicaire, au m\u00e9decin, o\u00f9 le symbole est en principe annul\u00e9 par l\u2019usage dans l\u2019ordre mat\u00e9riel.<\/p>\n<p><strong><br \/>\nComment la peinture paysag\u00e8re peut-elle faire allusion aux racines&nbsp;?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Dans une pr\u00e9delle<span class=\"footnote_referrer\"><a onclick=\"footnote_moveToAnchor_1441_1('footnote_plugin_reference_1441_1_1');\" ><sup id=\"footnote_plugin_tooltip_1441_1_1\" class=\"footnote_plugin_tooltip_text\">1<\/sup><\/a><span id=\"footnote_plugin_tooltip_text_1441_1_1\" class=\"footnote_tooltip\"><\/span><\/span> du <i>Saint Fran\u00e7ois recevant les stigmates<\/i>, de Giotto, au Louvre, on voit sa c\u00e9l\u00e8bre pr\u00e9dication aux oiseaux&nbsp;: saint Fran\u00e7ois s\u2019adresse \u00e0 tous les oiseaux descendus du ciel, qui le regardent et \u00e9coutent son sermon (les oiseaux repr\u00e9sentent l\u2019assembl\u00e9e des croyants dans l\u2019imagerie m\u00e9di\u00e9vale). Un arbre, \u00e0 c\u00f4t\u00e9, peu identifiable, se penche vers le saint comme si lui-m\u00eame l\u2019\u00e9coutait, et, en recevant la parole c\u00e9leste, se d\u00e9racinait un peu. Cette image tr\u00e8s remarquable pourrait confirmer la demi-damnation du v\u00e9g\u00e9tal, assign\u00e9 \u00e0 l\u2019ob\u00e9issance \u00e0 l\u2019\u00e9gard des puissances souterraines, mais cependant capable de r\u00e9demption puisqu\u2019il est \u00e0 moiti\u00e9 dans la lumi\u00e8re.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/image3_lieutaghi.jpg\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/image3_lieutaghi.jpg\"><\/a><\/p>\n<p id=\"caption\">Giotto, <i>Saint Fran\u00e7ois d\u2019Assise recevant les stigmates<\/i>, vers 1300, pr\u00e9delle de la pr\u00e9dication aux oiseaux (Paris, mus\u00e9e du Louvre)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il n\u2019en reste pas moins que, dans nos cultures, le v\u00e9g\u00e9tal est surtout un \u00eatre mis \u00e0 distance, trop ambivalent pour qu\u2019on puisse lui faire confiance. Cependant, comme le monde souterrain est \u00e0 la fois le domaine des morts et celui d\u2019o\u00f9 rena\u00eet le printemps, d\u2019o\u00f9 l\u00e8vent les graines et les bl\u00e9s, les racines participent aussi des forces revivifiantes. Cela explique que l\u2019ancienne m\u00e9decine les pr\u00e9f\u00e8re souvent aux parties a\u00e9riennes. Un certain nombre de plantes m\u00e9dicinales connues de nos jours par les fleurs seules, comme le tilleul ou le sureau, sont alors employ\u00e9es, surtout ou exclusivement, pour les propri\u00e9t\u00e9s qu\u2019on attribue \u00e0 leur racine.<\/p>\n<p>Au XII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, Hildegarde de Bingen va m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 conseiller, contre la goutte, la terre qui touche les racines de tilleul. Parce qu\u2019elle est sous leur d\u00e9pendance, la racine est directement associ\u00e9e \u00e0 ces forces souterraines qu\u2019il faut amadouer. Il y a donc des rites de cueillette, qui sont r\u00e9pertori\u00e9s et qui d\u00e9crivent, durant l\u2019Antiquit\u00e9 en tout cas, la fa\u00e7on dont on s\u2019approprie un v\u00e9g\u00e9tal. Quand on le d\u00e9terre, on laisse une offrande dans le trou de la racine. \u00c7a peut aller jusqu\u2019\u00e0 la pi\u00e8ce d\u2019or, pour les plantes tr\u00e8s importantes&nbsp;; autrement, on y verse quelque chose qui a valeur de contrepartie, des grains ou de la farine, par exemple. Il faut remercier les puissances qui ont fait pousser le v\u00e9g\u00e9tal avec son pouvoir de gu\u00e9rison. Si on ne le fait pas, il peut y avoir vengeance.<\/p>\n<p><strong><br \/>\nTrouve-t-on de nos jours des survivances de ces pratiques magiques&nbsp;?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Il y a encore des gens qui, ici en Provence, ne veulent pas arracher un figuier lorsqu\u2019il pousse dans le perron de la maison. Ailleurs, le m\u00eame interdit concerne le sureau. Ce sont des plantes qui viennent d\u2019elles-m\u00eames dans les murs, les lieux habit\u00e9s \u2013 leurs graines sont propag\u00e9es par les oiseaux. Les arracher, ce serait attirer le malheur sur la maison. Un arbre a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 \u00e0 la maison&nbsp;: quand la graine pousse, elle fait une racine qui se disperse sous la maison, qui va vers quelque chose de l\u2019ordre d\u2019un pouvoir, et si je ne le respecte pas, il se retourne contre moi. Voil\u00e0 la magie&nbsp;: n\u00e9gocier tout le temps, et si possible d\u00e9vier pour soi des pouvoirs dans une intention de r\u00e9paration, de b\u00e9n\u00e9fice quelconque, ou bien vers les autres, souvent dans la volont\u00e9 de leur causer du mal, de les d\u00e9truire.<\/p>\n<p><strong><br \/>\nCet exemple nous semble appartenir \u00e0 un pass\u00e9 r\u00e9volu, aux soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles. Comment s\u2019op\u00e8re le partage entre pratiques qualifi\u00e9es de magiques (ou superstitieuses) par les discours savants et pratiques \u00ab&nbsp;rationnelles&nbsp;\u00bb&nbsp;?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Le monde est magique quand il n\u2019est pas expliqu\u00e9 mais re\u00e7u tel quel. On fait avec un monde qu\u2019on ne peut pas comprendre, mais qu\u2019on cherche \u00e0 ordonner, entre les rapports pratiques et les inventions de l\u2019imaginaire. Les scientifiques d\u2019aujourd\u2019hui disent&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il y a un donn\u00e9&nbsp;\u00bb, \u00e0 partir duquel est \u00e9labor\u00e9 un ensemble de concepts, de propositions, de th\u00e9or\u00e8mes qui constituent l\u2019\u00e9tat des choses sur lequel on va r\u00e9fl\u00e9chir. Pour la pens\u00e9e vernaculaire (je n\u2019aime pas le mot \u00ab&nbsp;traditionnelle&nbsp;\u00bb), la pens\u00e9e des soci\u00e9t\u00e9s sans \u00e9criture, le monde n\u2019est pas un donn\u00e9, c\u2019est un re\u00e7u, il faut faire avec, sans les cl\u00e9s d\u2019explication de la science d\u2019aujourd\u2019hui. Il faut lui trouver du sens, enti\u00e8rement d\u00e9pendant de ce qu\u2019on ressent, de ce qu\u2019on projette, et non de ce qu\u2019on raisonne.<\/p>\n<p>Les gens qui vivent dans ce qu\u2019un regard ext\u00e9rieur appelle \u00ab&nbsp;la nature&nbsp;\u00bb n\u2019ont pas conscience de vivre dans \u00ab&nbsp;la nature&nbsp;\u00bb. \u00ab&nbsp;La nature&nbsp;\u00bb, pour eux, c\u2019est un territoire, ce n\u2019est pas distinct de la quotidiennet\u00e9 de leur vie. Pour parler de \u00ab&nbsp;nature&nbsp;\u00bb, il faut s\u2019en \u00eatre mis \u00e0 distance (comme pour la magie). La \u00ab&nbsp;nature&nbsp;\u00bb des hommes anciens n\u2019est nullement celle des naturalistes ni des biologistes, pas davantage celle des urbanis\u00e9s qui fantasment sur le mot, c\u2019est un territoire inconnu o\u00f9 la conscience a \u00e9t\u00e9 parachut\u00e9e, o\u00f9 elle doit trouver des stratag\u00e8mes pour survivre. Le premier d\u2019entre eux, c\u2019est de s\u2019entendre aussi bien que possible avec l\u2019inconnaissable, de mettre au point des syst\u00e8mes de communication avec lui, d\u2019apaisement de la conscience. Ce sont ces syst\u00e8mes, cette connaissance projet\u00e9e \u00e0 partir d\u2019un r\u00eave, cet usage du monde par le dedans, que l\u2019on qualifie aujourd\u2019hui de magie.<\/p>\n<p><strong><br \/>\nOn a tous reconnu, au moins enfant, des formes humaines dans les arbres, dans les pierres, les nuages. Cette reconnaissance de formes similaires, de ressemblances para\u00eet centrale dans l\u2019histoire de nos relations aux plantes. Comment la similitude, dans une plante, devient-elle signe, et signe de quoi, ou vers quoi&nbsp;?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est vrai que les soci\u00e9t\u00e9s \u00ab&nbsp;pr\u00e9-rationnelles&nbsp;\u00bb vivent dans un monde qui n\u2019est que signes. Chaque chose est un signe, qu\u2019on sait interpr\u00e9ter ou pas. Certains sont mal\u00e9fiques, d\u2019autres b\u00e9n\u00e9fiques. Il se cr\u00e9e des relations utilitaires dans l\u2019ordre du symbole. Quand on saigne, c\u2019est rouge&nbsp;; il existe des arbres qui saignent des s\u00e8ves rouges. Comme le monde, aussi \u00e9tranger soit-il, produit en m\u00eame temps des images de nous-m\u00eames, la pens\u00e9e qu\u2019on appelle aujourd\u2019hui \u00ab&nbsp;analogique&nbsp;\u00bb pense que ce sang des arbres a quelque chose \u00e0 voir avec le n\u00f4tre. Ce qui fait qu\u2019on l\u2019utilise ensuite comme rem\u00e8de, c\u2019est une autre histoire. Toujours est-il que dans le monde entier, que ce soit au Br\u00e9sil, en M\u00e9lan\u00e9sie, en Europe, des sucs rouges sont employ\u00e9s comme rem\u00e8des vuln\u00e9raires, c\u2019est-\u00e0-dire qui soignent les plaies. D\u2019autres sucs de plantes peuvent \u00eatre assimil\u00e9s \u00e0 des exsudations pathologiques, le pus par exemple, et intervenir par similitude.<\/p>\n<p>Le bouleau fournit de bons exemples de ces processus. Les gens ont fait tr\u00e8s t\u00f4t des torches en \u00e9corce de bouleau, comme avec le bois r\u00e9sineux des pins. D\u00e8s qu\u2019il y a eu le feu, on s\u2019est \u00e9clair\u00e9. L\u2019arch\u00e9ologie a trouv\u00e9, il n\u2019y a pas longtemps, dans la vall\u00e9e de l\u2019Arno en Toscane, des haches du N\u00e9olithique moyen, d\u2019environ 200&nbsp;000&nbsp;ans, qui ont encore des traces de la colle qui servait \u00e0 les emmancher. Cette colle, le \u00ab&nbsp;brai&nbsp;\u00bb, extraite de l\u2019\u00e9corce de bouleau, est un produit utilis\u00e9 pendant toute la Pr\u00e9histoire. Il y a 200&nbsp;000&nbsp;ans, les gens savent donc extraire ce brai, de la r\u00e9sine exsud\u00e9e \u00e0 chaud, \u00e9paissie par une l\u00e9g\u00e8re carbonisation, qui se fige quand elle refroidit et peut alors servir de colle. En m\u00eame temps, ceux qui ont mani\u00e9 ces torches de bouleau et qui avaient des plaies ont pu s\u2019apercevoir que la r\u00e9sine les cicatrisait (comme le font beaucoup d\u2019autres r\u00e9sines). Ainsi une image de l\u2019interruption d\u2019un flux pathologique se construit-elle. <\/p>\n<p>Comme on a pu s\u2019apercevoir qu\u2019elles \u00e9taient cicatrisantes (et elles sont aussi antiseptiques), l\u2019observation que beaucoup de r\u00e9sines liquides durcissent au contact de l\u2019air a pu, par r\u00e9flexion analogique, amener \u00e0 soigner les fractures osseuses. Il n\u2019y a pas si longtemps que \u00e7a, dans les Alpes, encore dans les ann\u00e9es 1940, on enveloppait les membres fractur\u00e9s dans des linges imbib\u00e9s de r\u00e9sine, qui finissaient par durcir. C\u2019\u00e9tait une fa\u00e7on de poser un pl\u00e2tre, mais au d\u00e9part, c\u2019est parce que la r\u00e9sine elle-m\u00eame \u00ab&nbsp;se r\u00e9pare&nbsp;\u00bb. L\u2019action antiseptique \u00e9tait inconnue, mais pas son expression symbolique&nbsp;: les substances r\u00e9sineuses, tr\u00e8s souvent d\u2019odeur aromatique, \u00e9taient regard\u00e9es comme antagonistes du pus et des diverses s\u00e9cr\u00e9tions pathologiques. De surcro\u00eet, ce sont souvent les arbres bless\u00e9s ou parasit\u00e9s qui exsudent une r\u00e9sine. Il y a donc \u00e0 la fois la pratique et le symbole, on peut m\u00eame parler de \u00ab&nbsp;pratique du symbole&nbsp;\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/image4_lieutaghi.jpg\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/image4_lieutaghi.jpg\"><\/a><\/p>\n<p id=\"caption\">Exsudation de r\u00e9sine sur le tronc d\u2019un \u00e9pic\u00e9a malade (Haute-Savoie)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Un autre exemple&nbsp;: dans les temps chr\u00e9tiens, les gens n\u2019ont pas le droit de faire d\u2019autopsie \u2014 le corps est \u00e0 l\u2019image de Dieu, pas question de regarder dedans&nbsp;! Mais on ouvre les animaux depuis des centaines de milliers d\u2019ann\u00e9es, et l\u2019on sait ainsi que la bile est jaune et am\u00e8re. En Europe, le bois de l\u2019\u00e9pine-vinette, jaune safran, est employ\u00e9 depuis longtemps comme rem\u00e8de biliaire (l\u2019ancienne m\u00e9decine dit \u00ab&nbsp;rem\u00e8de du foie&nbsp;\u00bb). Ce sont des relations inductrices, qui se retrouvent en grand nombre en Gr\u00e8ce ancienne, ou dans les premiers textes de m\u00e9decine chinoise.<\/p>\n<p>Le monde fournit donc beaucoup de rep\u00e8res qui permettent d\u2019acc\u00e9der \u00e0 des propositions utiles pour les humains, th\u00e9rapeutiques entre autres. Vers la fin du XV<sup>e<\/sup>-d\u00e9but du XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, des gens qui pratiquent l\u2019alchimie par ailleurs, comme Paracelse, vont plus loin en affirmant que le monde est fait pour notre aptitude \u00e0 en d\u00e9couvrir les sens cach\u00e9s \u2013 ce qui est d\u00e9j\u00e0 une id\u00e9e moderne. Il est charg\u00e9 d\u2019intention favorable, aussi opaque soit-elle. \u00c0 la Renaissance, on attend que celui qui a l\u2019intelligence comprenne les signes de la nature. L\u2019intention est d\u2019autant plus \u00e9vidente qu\u2019entre-temps est arriv\u00e9 le Cr\u00e9ateur. Un savant de cette \u00e9poque, Crollius, \u00e9crit&nbsp;: \u00ab&nbsp;<i>Toutes les herbes, plantes, arbres et autres provenant des entrailles de la Terre sont autant de livres et signes magiques, communiqu\u00e9s par l\u2019infinie mis\u00e9ricorde de Dieu<\/i>.&nbsp;\u00bb Cette id\u00e9e r\u00e9sume ce qu\u2019on appellera plus tard la \u00ab&nbsp;th\u00e9orie des signatures&nbsp;\u00bb, selon laquelle, notamment, \u00ab&nbsp;les semblables soignent les semblables&nbsp;\u00bb. Les alchimistes ont formalis\u00e9 des repr\u00e9sentations du monde qui existaient bien avant leur temps.<\/p>\n<p><strong>Ces \u00ab&nbsp;livres&nbsp;\u00bb, ces \u00ab&nbsp;signes&nbsp;\u00bb sont \u00e0 interpr\u00e9ter, mais ils n\u2019expriment pas une profusion chaotique, ils \u00e9manent d\u2019une source unique\u2026<\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est la volont\u00e9 divine. \u00c0 la Renaissance, le monde chr\u00e9tien rassemble et r\u00e9vise ce qui \u00e9tait compl\u00e8tement dispers\u00e9 dans le monde pa\u00efen, o\u00f9, \u00e0 la limite, \u00e0 chaque signe pouvait correspondre une divinit\u00e9. D\u00e9sormais, tout est rassembl\u00e9 en une seule volont\u00e9 de bien pour l\u2019homme. On per\u00e7oit clairement quelles sont les limites d\u2019un tel geste de simplification&nbsp;: d\u00e8s l\u2019\u00e9laboration de cette th\u00e9orie, des gens essaient d\u2019expliquer les propri\u00e9t\u00e9s des plantes en cherchant des signes qu\u2019on n\u2019aurait pas vus. Ils font le chemin inverse&nbsp;: Quel est le signe que doit forc\u00e9ment porter la plante pour expliquer son pouvoir&nbsp;? Dans notre soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9termin\u00e9e par la raison, cette id\u00e9e que le monde nous veut du bien et nous propose des signes pour en conna\u00eetre l\u2019usage fonctionne toujours&nbsp;: des \u00e9coles th\u00e9rapeutiques \u00ab&nbsp;alternatives&nbsp;\u00bb expliquent ainsi des propri\u00e9t\u00e9s de l\u2019achill\u00e9e millefeuille par la ressemblance (toute relative) de son inflorescence avec un parapluie, protecteur comme on sait&nbsp;!<\/p>\n<p><strong><br \/>\nDeux modes de compr\u00e9hension du monde semblent coexister en s\u2019opposant&nbsp;: face au savoir scientifique moderne, rationnel, exp\u00e9rimental, conceptuel, subsiste un savoir populaire fond\u00e9 sur d\u2019autres relations au monde dans son \u00e9tranget\u00e9, des relations affectives, analogiques, qui se confrontent sans cesse \u00e0 des signes de la nature. La pens\u00e9e qui relie des usages \u00e0 des signes est-elle rest\u00e9e vivante jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent&nbsp;?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Pour les gens qui sont dans le chaos de l\u2019inconnaissance, tout ce qu\u2019ils mettent d\u2019\u00e9nergies, de dieux, de forces pour s\u2019y retrouver et expliquer les choses, pour \u00e9tablir des liens, tout cela produit en m\u00eame temps de l\u2019\u00ab&nbsp;interconnexion&nbsp;\u00bb entre la nature \u2013 au sens de \u00ab&nbsp;toutes les choses&nbsp;\u00bb \u2013 et les humains. Alors que la science moderne les en \u00e9loigne de plus en plus. Ainsi, acc\u00e9der \u00e0 une paix en dehors de l\u2019explication demeure tr\u00e8s important. Notre monde actuel est expliqu\u00e9 \u2013 enfin, dans quelques grandes lignes et en-de\u00e7\u00e0 de l\u2019horizon \u2013, mais l\u2019explication n\u2019apaise pas pour autant. De l\u00e0 les effets de retour permanents, tr\u00e8s actifs aujourd\u2019hui, vers l\u2019inconnaissable&nbsp;: on veut recr\u00e9er les vieux liens d\u00e9faits par la science.<\/p>\n<p>La vogue actuelle des rem\u00e8des floraux de Bach, par exemple, est de cet ordre-l\u00e0. Ce docteur Bach \u2013 quelqu\u2019un de tr\u00e8s bien, para\u00eet-il, je ne doute pas de sa sinc\u00e9rit\u00e9 \u2013 a \u00e9crit un livre assez abscons. Il se pense visionnaire, il regarde une fleur, il re\u00e7oit le message d\u2019une herbe qui dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je sers \u00e0 \u00e7a&nbsp;\u00bb. \u00c7a marche donc toujours tr\u00e8s bien\u2026<\/p>\n<p>Dans les enqu\u00eates que nous avons faites ici, en Haute-Provence, nous avons recueilli des explications de l\u2019usage de certaines plantes par un biais analogue. Dans le Vaucluse, je me rappelle d\u2019un traitement de calculs urinaires par l\u2019ortie. L\u2019explication, retrouv\u00e9e ensuite dans une autre enqu\u00eate, et qui circulait donc dans la r\u00e9gion, voulait que les calculs, qui sont des cristaux souvent pleins d\u2019asp\u00e9rit\u00e9s et non des petites choses lisses, br\u00fblent au passage comme les poils de l\u2019ortie. Il y a une similitude. \u00c7a semble assez tir\u00e9 par les cheveux, mais les gens qui y recouraient, et qui n\u2019avaient pas lu les alchimistes, donnaient cette explication-l\u00e0, bien que l\u2019ortie ne soit pas sp\u00e9cialement un rem\u00e8de des lithiases. Cependant, des plantes qui \u00ab&nbsp;portent le signe de la bile&nbsp;\u00bb, par exemple, sont effectivement des cholagogues (favorisant la production et l\u2019\u00e9vacuation de la bile) \u2013 comme le curcuma, rem\u00e8de biliaire par excellence, depuis tr\u00e8s longtemps mis en \u0153uvre par la m\u00e9decine analogique. De m\u00eame, la ch\u00e9lidoine, au suc jaune bien connu pour traiter les verrues, est en Europe une plante qui \u00ab&nbsp;montre du jaune&nbsp;\u00bb de fa\u00e7on assez rare pour \u00eatre remarqu\u00e9e et employ\u00e9e dans les \u00ab&nbsp;maladies du foie&nbsp;\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/image5_lieutaghi.jpg\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/image5_lieutaghi.jpg\"><\/a><\/p>\n<p id=\"caption\">L\u2019emploi de l\u2019ortie contre les calculs conna\u00eet des explications analogiques dans la m\u00e9decine populaire proven\u00e7ale<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><br \/>\nPeut-on consid\u00e9rer que, parmi les rem\u00e8des attest\u00e9s aujourd\u2019hui par la pharmacologie scientifique, beaucoup rel\u00e8vent d\u00e9j\u00e0 de la m\u00e9decine des signatures&nbsp;?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Plus vraiment. Dans la m\u00e9decine savante moderne, toutes ces relations ont \u00e9t\u00e9 \u00e9cart\u00e9es, on ne veut pas les conna\u00eetre. L\u2019hom\u00e9opathie, en revanche, reste attentive \u00e0 ce type de relations. Des plantes de la m\u00e9decine des signatures sont encore prescrites selon leurs indications originelles. Par exemple, la pulmonaire (pas la pulmonaire parente de la bourrache, mais le lichen pulmonaire qui pousse dans les for\u00eats assez fra\u00eeches sur les troncs et les rochers, dont le verso ressemble un peu aux alv\u00e9oles des poumons) \u00e9tait signal\u00e9e chez les m\u00e9decins alchimistes comme un rem\u00e8de des affections bronchiques&nbsp;; et l\u2019hom\u00e9opathie moderne l\u2019utilise de la m\u00eame fa\u00e7on.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/image6_lieutaghi.jpg\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/image6_lieutaghi.jpg\"><\/a><\/p>\n<p id=\"caption\">Le lichen <i>Lobaria pulmonaria<\/i> (Pulmonaire du ch\u00eane), rem\u00e8de des affections respiratoires dans la m\u00e9decine des signatures, perdure en hom\u00e9opathie<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Mais l\u2019hom\u00e9opathie ne s\u2019en tient pas au domaine strictement v\u00e9g\u00e9tal, elle met aussi en \u0153uvre le r\u00e8gne animal et les min\u00e9raux. Par exemple, <i>sepia<\/i>, la seiche, dont tout le monde sait qu\u2019elle se prot\u00e8ge, en cas de danger, derri\u00e8re un nuage d\u2019encre noire qu\u2019elle expulse. Quand on lit la description du rem\u00e8de dans les mati\u00e8res m\u00e9dicales hom\u00e9opathiques, on a l\u2019impression de lire Paracelse, et de retrouver la pens\u00e9e magique&nbsp;! On le donne plut\u00f4t aux femmes (les hom\u00e9opathes distinguent \u00ab&nbsp;rem\u00e8des masculins&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;rem\u00e8des f\u00e9minins&nbsp;\u00bb). C\u2019est le rem\u00e8de de celles qui \u00ab&nbsp;broient du noir&nbsp;\u00bb, qui vivent une chute aussi bien d\u2019ordre psychique, comme une d\u00e9prime, que d\u2019ordre physique (seins qui tombent, pertes)&nbsp;; bref, tout ce qui \u00e9voque la seiche, cet animal mou, sorte de petite jupe tremblotante. L\u2019assimilation de la seiche \u00e0 une situation psychologique ou physiologique donne un rem\u00e8de hom\u00e9opathique prescrit \u00e0 celles chez qui tout \u00ab&nbsp;tombe&nbsp;\u00bb, qui s\u2019abandonnent aux id\u00e9es noires. \u00ab&nbsp;On voit entrer le rem\u00e8de&nbsp;\u00bb, me disait une amie hom\u00e9opathe \u00e0 propos de<i> sepia<\/i>, pour une patiente venue la consulter. Il y a bien de la magie l\u00e0-dedans&nbsp;!<\/p>\n<p><strong><br \/>\nLe rem\u00e8de a-t-il fonctionn\u00e9 pour cette patiente&nbsp;?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Tr\u00e8s vite&nbsp;! Ce qui est surtout \u00e0 relever, \u00e0 propos de l\u2019hom\u00e9opathie et en bien d\u2019autres lieux, c\u2019est qu\u2019il se cr\u00e9e de nouvelles magies, parce que notre savoir savant construit un monde inaccessible au commun des mortels. La physique subatomique, par exemple, nous est totalement incompr\u00e9hensible. La science contemporaine favorise la r\u00e9apparition du discours pr\u00e9-rationnel parce qu\u2019elle ne peut plus r\u00e9pondre, comme voulait le faire celle du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, aux attentes communes d\u2019explication des choses. M\u00eame dans des revues savantes, on peut voir des esprits fort rigoureux expliquer les m\u00e9dicaments hom\u00e9opathiques par des interf\u00e9rences au niveau quantique \u2013 analyses que personne ne pourra jamais v\u00e9rifier. C\u2019est tr\u00e8s int\u00e9ressant, cette r\u00e9injection de l\u2019inconnaissable. On ne peut pas accepter un monde trop finement expliqu\u00e9, il s\u2019\u00e9carte de nous aussi loin que l\u2019empire des dieux.<\/p>\n<p><strong><br \/>\nL\u2019explication n\u2019est jamais totale, elle ne fait que poursuivre une r\u00e9gression ind\u00e9finie des effets vers les causes, elles-m\u00eames \u00e0 leur tour \u00e0 expliquer.<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019explication n\u2019est pas la connaissance. Cela veut dire que, quoi qu\u2019on fasse, la pens\u00e9e magique est permanente. Sans m\u00eame parler de ses formes anciennes persistantes, peut-\u00eatre plus beaucoup dans les campagnes fran\u00e7aises, mais dans d\u2019autres r\u00e9gions du monde, dans les villes&nbsp;: la magie est toujours \u00e0 l\u2019\u0153uvre. On le voit par exemple dans le transfert des cultes de la magie br\u00e9silienne dans le Portugal actuel, o\u00f9 se d\u00e9veloppent des \u00e9glises \u00e0 caract\u00e8re vaudou avec des rituels impressionnants. On ne jette pas de sorts, en tout cas pas \u00e0 ma connaissance, mais on prend de multiples attentions \u00e0 se concilier les dieux d\u2019un panth\u00e9on complexe. Et tout le monde est tomb\u00e9 un jour ou l\u2019autre sur les cartes de visite des marabouts qui promettent le retour de l\u2019\u00eatre aim\u00e9, la vaillance sexuelle, et m\u00eame le nettoyage du disque dur&nbsp;!<\/p>\n<p><strong><br \/>\nComment vois-tu le succ\u00e8s grandissant de nos usages contemporains des plantes m\u00e9dicinales, notamment par l\u2019aromath\u00e9rapie&nbsp;? Est-ce une r\u00e9appropriation d\u2019une pratique m\u00e9dicale en partie autonome, d\u00e8s lors que notre relation au rem\u00e8de ne passe pas par un savoir, une technique trop \u00e9labor\u00e9s, \u00e9loign\u00e9s de notre emprise&nbsp;? Est-ce une r\u00e9appropriation de l\u2019univers v\u00e9g\u00e9tal&nbsp;?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>On est d\u00e9sormais hors de ce qu\u2019on appelle la nature, et dans cet \u00e9loignement, on r\u00e9introduit l\u2019id\u00e9e selon laquelle la nature est essentiellement vraie&nbsp;: la \u00ab&nbsp;r\u00e9appropriation&nbsp;\u00bb se construit pour l\u2019essentiel l\u00e0-dessus, sur une v\u00e9rit\u00e9 encore intouch\u00e9e. Cela r\u00e9tablit aussi une certaine conception pa\u00efenne du monde. Il y a une v\u00e9rit\u00e9 originelle, qui serait plus ou moins pervertie, par exemple avec les diverses fa\u00e7ons qu\u2019on a de la convertir en m\u00e9dicaments. Mais penser la nature comme vraie par essence reste un mythe fort dangereux.<\/p>\n<p><strong><br \/>\nUne approche pragmatique, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience partag\u00e9e de succ\u00e8s th\u00e9rapeutiques ordinaires, ne suffit-elle pas pour en expliquer l\u2019int\u00e9r\u00eat croissant&nbsp;? Y a-t-il n\u00e9cessairement ce pr\u00e9suppos\u00e9 id\u00e9ologique&nbsp;?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est implicite. On est une soci\u00e9t\u00e9 urbaine&nbsp;: ce qui se passe du c\u00f4t\u00e9 des plantes m\u00e9dicinales, ce n\u2019est pas un ph\u00e9nom\u00e8ne rural, mais urbain. La ville \u00e9tant d\u00e9poss\u00e9d\u00e9e des relations \u00ab&nbsp;originelles&nbsp;\u00bb qu\u2019on est cens\u00e9s avoir avec la nature, elle a besoin de se recr\u00e9er des liens. C\u2019est simpliste, archi-convenu de le rappeler, mais c\u2019est aussi une v\u00e9rit\u00e9 de base. Ainsi, le rem\u00e8de venu de ce qu\u2019on appelle \u00ab&nbsp;nature&nbsp;\u00bb, o\u00f9 les choses seraient plus vraies qu\u2019en ville, ou en tout cas plus justes, c\u2019est presque une \u00e9vidence qu\u2019il soit \u00ab&nbsp;bon&nbsp;\u00bb.<\/p>\n<p>Mais notre d\u00e9pendance \u00e0 l\u2019\u00e9gard des rem\u00e8des industriels rend la critique complexe. \u00c0 partir de l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une m\u00e9decine industrielle qui sauve les gens mais ne se pr\u00e9occupe pas de leur \u00eatre, on a le sentiment, on suppose que, puisqu\u2019on est les enfants de la nature, les rem\u00e8des de la nature ne soignent pas seulement le corps, mais s\u2019occupent aussi de notre personne. Si on le croit, \u00e7a marche. Si on le croit, c\u2019est que c\u2019est \u00ab&nbsp;vrai&nbsp;\u00bb.<\/p>\n<p>Cela tient de la reconstruction d\u2019un \u00e9tat de connivence avec les origines. Elle a un versant positif, je pense, et surtout un versant n\u00e9gatif, parce que les origines, c\u2019est, encore une fois, la confusion. J\u2019aime bien rappeler que les nazis, grands consommateurs de magie (Hitler payait des mages, soutenait des recherches aberrantes), avaient r\u00e9quisitionn\u00e9 les productions des premi\u00e8res fermes biodynamiques. C\u2019\u00e9tait li\u00e9 \u00e0 cette id\u00e9e de retour aux origines, \u00e0 la \u00ab&nbsp;puret\u00e9&nbsp;\u00bb de ce qui n\u2019est pas contamin\u00e9 par la raison. Tout cela est tr\u00e8s trouble.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/image7_lieutaghi.jpg\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/image7_lieutaghi.jpg\"><\/a><\/p>\n<p id=\"caption\">Dans nos soci\u00e9t\u00e9s, la nature confuse est le lieu des forces diam\u00e9tralement oppos\u00e9es aux territoires de la raison. D\u00e8s que la nuit tombe, nul n\u2019entre encore sans peur dans les bois<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L\u2019abandon \u00e0 la croyance suppose qu\u2019il y ait moins de critique, ou plus de critique du tout. La magie marche avec la croyance, \u00e9videmment, l\u2019une ne va pas sans l\u2019autre. Or, on est dans une soci\u00e9t\u00e9 qui est oblig\u00e9e de reconstituer des croyances, puisqu\u2019on est tout le temps dans le pratique, m\u00eame dans \u00ab&nbsp;le&nbsp;\u00bb pratique de la relation, via internet, par exemple. Il n\u2019y a pas vraiment de surprise, on attend les choses, on sait comment elles vont se produire, la surprise est quasiment programm\u00e9e. La nature rassure, parce qu\u2019elle exprime \u00e0 la fois la permanence et l\u2019infini des possibles&nbsp;; elle peut d\u00e9truire l\u2019humain en r\u00e9ponse \u00e0 ses erreurs, mais pas le tromper.<\/p>\n<p><strong><br \/>\nLe chaos lui-m\u00eame, peut-\u00eatre, devient presque recherch\u00e9 et rassurant, l\u00e0 o\u00f9 auparavant il effrayait&nbsp;?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Exactement. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 de cette esp\u00e8ce de lissage du rationnel\u2026 c\u2019est un peu comme lorsqu\u2019on sort d\u2019une autoroute, et que tout d\u2019un coup on tombe dans un bois. <\/p>\n<p><strong><br \/>\nEn dehors des usages m\u00e9dicinaux, comment cette prodigalit\u00e9 de la nature se manifeste-t-elle \u00e0 travers les plantes&nbsp;?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>La magie se perp\u00e9tue de multiples fa\u00e7ons. Maintenant, on use de ce charme quotidien qui consiste \u00e0 mettre des fleurs dans la ville, partout, tout le temps. L\u2019explication la plus vraisemblable est celle-ci&nbsp;: comme on n\u2019a plus de transcendance, qu\u2019on ne projette pas une vie apr\u00e8s la mort, et qu\u2019on est dans du vide de ce c\u00f4t\u00e9-ci, il faut qu\u2019il soit aussi \u00ab&nbsp;agr\u00e9able&nbsp;\u00bb que possible, qu\u2019il fasse le mieux possible diversion. Voici cinq ou six si\u00e8cles, les jardins n\u2019avaient de fleurs qu\u2019au printemps, en mai&nbsp;; ensuite c\u2019\u00e9tait fini, jusqu\u2019en mai de l\u2019ann\u00e9e suivante. Puis on a introduit des fleurs d\u2019Am\u00e9rique, elles ont donn\u00e9 les floraisons d\u2019\u00e9t\u00e9, et puis des plantes d\u2019Asie, de Chine, du Japon, devenues nos fleurs d\u2019automne, comme le chrysanth\u00e8me, qui est d\u00e9sormais pass\u00e9 du cimeti\u00e8re \u00e0 la ville. On fait des suspensions de chrysanth\u00e8mes en novembre (on en voit \u00e0 Forcalquier, \u00e0 Paris \u2013 au jardin du Luxembourg, \u00e0 Jussieu), et quand ces fleurs-l\u00e0 sont gel\u00e9es, on allume les \u00e9clairages de No\u00ebl, un printemps \u00e9lectrique qui dure de novembre \u00e0 janvier, jusqu\u2019au moment o\u00f9 on va mettre en terre les premi\u00e8res pens\u00e9es. On ne peut plus se passer de printemps, parce qu\u2019on n\u2019a plus d\u2019esp\u00e9rance.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/image8_lieutaghi.jpg\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/image8_lieutaghi.jpg\"><\/a><\/p>\n<p id=\"caption\">L\u2019hiver venu, des fleurs peuvent toujours r\u00e9pondre \u00e0 la nouvelle envie de printemps perp\u00e9tuel (Paris, chrysanth\u00e8mes au jardin du Luxembourg)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><br \/>\nC&#8217;est comme une forme d\u2019exorcisme&nbsp;?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est exactement un exorcisme&nbsp;: le printemps permanent nous prot\u00e8ge contre l\u2019id\u00e9e de mort. Quelque chose autour de nous d\u00e9cide que tout doit \u00eatre jeune tout le temps. Il y a le fameux jeunisme induit dans la soci\u00e9t\u00e9, toujours l\u2019habit magique contre la finitude, et un jeunisme de la flore doit lui r\u00e9pondre. La magie n\u2019a absolument pas fini de s\u00e9vir. En m\u00eame temps, cela pose vraiment des questions sur comment construire un ordre rationnel qui n\u2019\u00e9vacue pas l\u2019ombre, qui soit<i> humain<\/i>. L\u2019ombre se projette tout le temps, aussi bien celle des fleurs \u2013 l\u2019important est de prendre garde que ce ne soit pas une ombre mortelle.<\/p>\n<p><strong><br \/>\nPuisque tu parles de renouveau printanier, terminons avec ton plus r\u00e9cent livre, un premier roman, dont le jeune h\u00e9ros \u00e9ponyme Elio entretient une attention privil\u00e9gi\u00e9e aux plantes<span class=\"footnote_referrer\"><a onclick=\"footnote_moveToAnchor_1441_1('footnote_plugin_reference_1441_1_2');\" ><sup id=\"footnote_plugin_tooltip_1441_1_2\" class=\"footnote_plugin_tooltip_text\">2<\/sup><\/a><span id=\"footnote_plugin_tooltip_text_1441_1_2\" class=\"footnote_tooltip\"><\/span><\/span>. S\u2019agissait-il par cette \u00e9criture de donner une voix incarn\u00e9e aux relations intimes de l\u2019homme avec le v\u00e9g\u00e9tal, relations d\u2019abord ancr\u00e9es dans une situation de vie singuli\u00e8re, quoique partageable&nbsp;? Une voix qui t\u2019aurait peut-\u00eatre manqu\u00e9 dans l\u2019\u00e9criture du savoir objectivant, g\u00e9n\u00e9ralisant, que tu as pu mener longtemps&nbsp;?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>J\u2019avais effectivement cette id\u00e9e de sortir du discours, pas forc\u00e9ment scientifique, mais du commentaire \u00e0 caract\u00e8re savant, pour passer dans un ordre plus \u00ab&nbsp;sensible&nbsp;\u00bb. Je fais partie des gens sensibles \u00e0 la magie du v\u00e9g\u00e9tal et qui, en m\u00eame temps, optent pour une d\u00e9marche plut\u00f4t scientifique, c\u2019est-\u00e0-dire de recul en regard de l\u2019effusion, mais sans tenir l\u2019effusion constamment \u00e0 distance.<\/p>\n<p>Dans ce roman, on rencontre un personnage, le narrateur, \u00e0 qui les plantes font des signes, mais sur un mode plut\u00f4t po\u00e9tique. Elles lui disent d\u2019\u00eatre tr\u00e8s attentif au monde, de nos jours producteur d\u2019images rapides, \u00e9ph\u00e9m\u00e8res, o\u00f9 chacun est constamment sollicit\u00e9 par une illustration aussit\u00f4t effa\u00e7able de son propre v\u00e9cu. Notre simple pr\u00e9sence dans le monde et ses signes est en p\u00e9ril. <\/p>\n<p>C\u2019est vrai que \u00e7a traduit aussi ma propre \u00e9volution. Les signes du v\u00e9g\u00e9tal (ou des chants d\u2019oiseaux, \u00e9galement tr\u00e8s pr\u00e9sents dans le livre) font partie de ces innombrables permanences inaper\u00e7ues qui tissent l\u2019infini de l\u2019attention, d\u2019une v\u00e9ritable attention, loin de l\u2019\u00e9vasif et du commun des choses. Tout d\u2019un coup, de petits \u00e9v\u00e9nements, tels ceux propos\u00e9s par les plantes, vont \u00e9branler l\u2019attention commune. Ce sont des surprises souvent br\u00e8ves, une plante du haut des murs, par exemple, et \u00e0 cela s\u2019attache comme une\u2026 une extension de la pr\u00e9sence. <\/p>\n<p>On pourrait penser que ce sont les grands \u00e9v\u00e9nements, les grandes \u0153uvres, qui justifient l\u2019existence des humains, mais il y a aussi ces propositions&nbsp;discr\u00e8tes&nbsp;: pas des offres d\u2019usage, ni de grands signes magiques, juste un tas de petites magies inaper\u00e7ues. Elles construisent simplement le plaisir na\u00eff et n\u00e9cessaire de n\u2019\u00eatre pas dans la raison \u2013 et \u00e0 travers \u00e7a, elles permettent aussi de construire plus d\u2019ordre rationnel en nous, un meilleur ajustement \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p><strong><br \/>\nCette petite magie\u2026 on peut sans doute parler d\u2019\u00e9merveillement&nbsp;?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Voil\u00e0, c\u2019est le mot. <\/p>\n<p><strong><br \/>\nEt ce n\u2019est pas contradictoire avec la raison qui va chercher \u00e0 approfondir sa connaissance pour trouver de nouveaux motifs d\u2019\u00e9merveillement&nbsp;?<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>J\u2019ai souvent en t\u00eate les mots d\u2019Henri Bosco, qui disait&nbsp;: \u00ab&nbsp;La raison ne conna\u00eet que la raison.&nbsp;\u00bb Et la raison fait la guerre \u00e0 ce qui n\u2019est pas de son ob\u00e9dience. Il y a une autre citation, de Pierre Legendre, tr\u00e8s belle&nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u2019humanit\u00e9 a besoin de l\u2019ombre pour \u00e9chapper \u00e0 la folie.&nbsp;\u00bb On ne peut pas se tenir constamment sous les <i>spots<\/i> de l\u2019explication. Cette esp\u00e8ce de silence que nous propose la flore, et avec elle toute la nature comme monde des signes et territoire de l\u2019attention toujours renouvel\u00e9e, ce silence nous octroie l\u2019ind\u00e9cis, l\u2019irr\u00e9solu, la chance d\u2019une nouveaut\u00e9 venant seulement de nous. Ce qui nous permet de garder notre substance humaine enti\u00e8re, de ne pas nous r\u00e9sumer \u00e0 de la pens\u00e9e qui ordonne, qui \u00e9tablit du d\u00e9finitif pour mieux passer \u00e0 autre chose. On a \u00e9vacu\u00e9 les dieux, mais pas le besoin de transcendance.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/image9_lieutaghi.jpg\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/image9_lieutaghi.jpg\"><\/a><\/p>\n<p id=\"caption\">\u00ab&nbsp;On ne peut se tenir constamment sous les spots de l\u2019explication.&nbsp;\u00bb An\u00e9mones h\u00e9patiques dans un taillis haut-proven\u00e7al, en avril<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>\nPour aller plus loin :<br \/>\n<\/h4>\n<p>Dans la vaste bibliographie de Pierre Lieutaghi, pour prolonger et approfondir les questions abord\u00e9es, voir essentiellement <em>La Plante compagne. Pratique et imaginaire de la flore sauvage en Europe occidentale<\/em>, Actes Sud, 1998.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div class=\"speaker-mute footnotes_reference_container\"> <div class=\"footnote_container_prepare\"><p><span class=\"footnote_reference_container_label pointer\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_1441_1();\">Notes<\/span><span class=\"footnote_reference_container_collapse_button\" style=\"display: none;\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_1441_1();\">[<a id=\"footnote_reference_container_collapse_button_1441_1\">+<\/a>]<\/span><\/p><\/div> <div id=\"footnote_references_container_1441_1\" style=\"\"> <table class=\"footnotes_table footnote-reference-container\"> <tbody> \r\n\r\n<tr class=\"footnotes_plugin_reference_row\"> <td class=\"footnote_plugin_index_combi pointer\"  onclick=\"footnote_moveToAnchor_1441_1('footnote_plugin_tooltip_1441_1_1');\"><a id=\"footnote_plugin_reference_1441_1_1\" class=\"footnote_backlink\"><span class=\"footnote_index_arrow\">&#8617;<\/span>1<\/a><\/td> <td class=\"footnote_plugin_text\"> Partie inf\u00e9rieure d&#8217;un retable g\u00e9n\u00e9ralement divis\u00e9e en plusieurs compartiments figurant une s\u00e9rie de petits sujets en relation avec le th\u00e8me principal.<\/td><\/tr>\r\n\r\n<tr class=\"footnotes_plugin_reference_row\"> <td class=\"footnote_plugin_index_combi pointer\"  onclick=\"footnote_moveToAnchor_1441_1('footnote_plugin_tooltip_1441_1_2');\"><a id=\"footnote_plugin_reference_1441_1_2\" class=\"footnote_backlink\"><span class=\"footnote_index_arrow\">&#8617;<\/span>2<\/a><\/td> <td class=\"footnote_plugin_text\">  Pierre Lieutaghi, <i>Elio<\/i>, Actes Sud, 2014.<\/td><\/tr>\r\n\r\n <\/tbody> <\/table> <\/div><\/div><script type=\"text\/javascript\"> function footnote_expand_reference_container_1441_1() { jQuery('#footnote_references_container_1441_1').show(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_1441_1').text('\u2212'); } function footnote_collapse_reference_container_1441_1() { jQuery('#footnote_references_container_1441_1').hide(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_1441_1').text('+'); } function footnote_expand_collapse_reference_container_1441_1() { if (jQuery('#footnote_references_container_1441_1').is(':hidden')) { footnote_expand_reference_container_1441_1(); } else { footnote_collapse_reference_container_1441_1(); } } function footnote_moveToAnchor_1441_1(p_str_TargetID) { footnote_expand_reference_container_1441_1(); var l_obj_Target = jQuery('#' + p_str_TargetID); if (l_obj_Target.length) { jQuery('html, body').animate({ scrollTop: l_obj_Target.offset().top - window.innerHeight * 0.34 }, 380); } }<\/script>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pierre Lieutaghi est un ethnobotaniste de renomm\u00e9e internationale, n\u00e9 en 1939, auteur de nombreux ouvrages de r\u00e9f\u00e9rence et cr\u00e9ateur d\u2019un jardin ethnobotanique \u00e0 Mane, dans les Alpes-de-Haute-Provence. \u00c0 l\u2019occasion de la parution de son premier roman, Elio, et de la sortie du num\u00e9ro \u00ab&nbsp;Marabout&nbsp;\u00bb de la revue Jef Klak, il interroge dans ce long entretien [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":1514,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[28],"tags":[73,74],"class_list":["post-1441","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-terrains-vagues","tag-ethnobotanisme","tag-pierre-lieutaghi"],"wps_subtitle":"Plantes, science moderne et pens\u00e9e magique. 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