{"id":217,"date":"2014-12-16T18:01:58","date_gmt":"2014-12-16T17:01:58","guid":{"rendered":"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/?p=217"},"modified":"2014-12-16T18:01:58","modified_gmt":"2014-12-16T17:01:58","slug":"zombies-de-tous-les-pays-unissez-vous","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/2014\/12\/16\/zombies-de-tous-les-pays-unissez-vous\/","title":{"rendered":"Capital zombie"},"content":{"rendered":"<div class=\"intro\">\n<p class=\"textbody\">Marx l\u2019analysait d\u00e9j\u00e0 en son temps\u00a0: le capitalisme carbure \u00e0 la magie. Sous couvert de rationaliser nos existences, il produit une richesse illusoire en mobilisant des ressorts occultes. \u00ab\u00a0Robinsonnades\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0f\u00e9tichisme de la marchandise\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0travail abstrait\u00a0\u00bb, etc. autant de concepts sympt\u00f4mes d\u2019une anthropologie et d\u2019une \u00e9conomie travers\u00e9es par des ressorts imaginaires, d\u00e9r\u00e9alisant notre rapport aux autres, \u00e0 nos besoins et \u00e0 notre milieu. Depuis 2010 et la publication en Fran\u00e7ais de <i>Zombies et fronti\u00e8res \u00e0 l\u2019\u00e8re n\u00e9olib\u00e9rale<\/i> de Jean et John Comaroff, le capitalisme a un nouveau visage\u00a0: celui du \u00ab\u00a0zombie\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0S\u2019il y avait une figure susceptible d\u2019exemplifier la production magique de la richesse sans travail, du fondement surnaturel du capitalisme n\u00e9olib\u00e9ral <i>comme tel<\/i>, ce serait le zombie\u00a0: une plus-value dans sa pure expression, d\u00e9tach\u00e9e de tous les besoins humains co\u00fbteux, irrationnels et difficiles \u00e0 g\u00e9rer.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/zombiesklaknet.pdf\">T\u00e9l\u00e9charger le texte en PDF<\/a><\/p>\n<p>L\u2019\u0153uvre de ces deux anthropologues, professeurs \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Chicago, est encore peu connue des lecteurs fran\u00e7ais. Originaires d\u2019Afrique du Sud, ils se sont fait conna\u00eetre par leur \u00e9tude des interactions entre les populations Tswana et les missionnaires \u00e9vang\u00e9listes \u00e0 partir des ann\u00e9es 1820, qui a donn\u00e9 lieu \u00e0 la publication de leur ouvrage majeur <i>Of Revelation and Revolution<\/i> (vol. I en 1991, vol. II en 1997). Pass\u00e9s par la London School of Economics et l\u2019\u00e9cole anthropologique de Manchester (marqu\u00e9e par la figure de Max Gluckman, pionnier de l\u2019anthropologie culturelle et sociale du droit en Afrique), ils d\u00e9veloppent une anthropologie originale s\u2019appuyant sur l\u2019histoire, l\u2019enqu\u00eate ethnographique et sociologique, donnant lieu \u00e0 des analyses plus philosophiques. Ils revendiquent ainsi ce qu\u2019ils nomment une \u00ab\u00a0sociologie imaginative\u00a0\u00bb qui suscite de nombreuses controverses tant chez les historiens que les sociologues.<\/p>\n<p>Sans remettre en question la pertinence de l\u2019id\u00e9e de culture, ils consid\u00e8rent n\u00e9anmoins qu\u2019elle recoupe un ensemble de pratiques, de repr\u00e9sentations, de symboles, d\u2019affects que l\u2019on ne peut enti\u00e8rement d\u00e9terminer ni d\u00e9limiter. \u00ab\u00a0<em>Nous concevons la culture comme l\u2019espace s\u00e9mantique, le champ de signes et de pratiques, dans lequel les \u00eatres humains se construisent et se repr\u00e9sentent eux-m\u00eames en relation avec les autres, et par suite se construisent et se repr\u00e9sentent leurs soci\u00e9t\u00e9s et leurs histoires.<\/em>\u00a0\u00bb (<i>Ethnography and the Historical Imagination<\/i>, 1992). Leur sociologie est donc doublement \u00ab\u00a0imaginative\u00a0\u00bb, tant dans son objet que dans sa m\u00e9thode. En s\u2019attachant aux repr\u00e9sentations et aux pratiques qui constituent la \u00ab\u00a0culture\u00a0\u00bb d\u2019un groupe donn\u00e9, ils interrogent les formations imaginaires qui participent de la \u00ab\u00a0r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb de celui-ci. Ils se r\u00e9clament ainsi d\u2019un \u00ab\u00a0r\u00e9alisme symbolique\u00a0\u00bb, qu\u2019ils appuient \u00e0 la fois sur l\u2019enqu\u00eate ethnographique et la consultation des archives. Mais \u00e9clairer les faits implique de recourir \u00e0 des formations imaginaires qui leur donnent sens. C\u2019est dans ce contexte que le terme de \u00ab\u00a0zombie\u00a0\u00bb pourra rev\u00eatir dans leurs travaux \u00e0 la fois le statut d\u2019\u00e9l\u00e9ment symbolique propre \u00e0 la culture sud-africaine, mais aussi d\u2019outil conceptuel permettant de rendre intelligible les effets du n\u00e9olib\u00e9ralisme sur ces populations depuis la fin de l\u2019Apartheid.<\/p>\n<p>L\u2019ouvrage pr\u00e9sent\u00e9 aux Prairies ordinaires se veut une introduction \u00e0 l\u2019\u0153uvre des Comaroff et regroupe trois articles pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s d\u2019une pr\u00e9sentation de J\u00e9r\u00f4me David, qui resitue fort bien ces essais dans le travail intellectuel des deux anthropologues. Ces textes articulent, selon des proportions diverses, une r\u00e9flexion m\u00e9thodologique (\u00ab\u00a0L\u2019\u00e9chelle inconfortable de l\u2019ethnographie\u00a0\u00bb) et des \u00e9l\u00e9ments d\u2019analyse du n\u00e9olib\u00e9ralisme \u00e0 un niveau local (\u00ab\u00a0Les fronti\u00e8res des nations\u00a0\u00bb) et plus global (\u00ab\u00a0Le capitalisme du troisi\u00e8me mill\u00e9naire\u00a0\u00bb). Ils d\u00e9fendent l\u2019id\u00e9e que le capitalisme dans sa forme contemporaine favorise le d\u00e9ploiement d\u2019\u00e9conomies occultes et ill\u00e9gales, met \u00e0 mal les diff\u00e9rentes formes de l\u2019\u00c9tat-nation (en fragilisant ses fronti\u00e8res) tout en convoquant une repr\u00e9sentation fantasm\u00e9e de la soci\u00e9t\u00e9 civile (comme consistante par elle-m\u00eame). Ces trois dimensions de leur r\u00e9flexion (m\u00e9thodologique, ethnologique et critique) interviennent dans chacun des trois essais.<\/p>\n<p>Certes, le titre choisi pour cette publication para\u00eet quelque peu trompeur. Il est finalement peu question de zombies dans les trois articles, du moins autrement que comme allusion \u00e0 des enqu\u00eates ethnographiques dont nous ne disposons pas, et corr\u00e9lativement l\u2019Afrique du Sud sert uniquement de point d\u2019ancrage \u00e0 une r\u00e9flexion beaucoup plus g\u00e9n\u00e9rale sur l\u2019\u00e9conomie n\u00e9olib\u00e9rale. N\u00e9anmoins, la figure du \u00ab\u00a0zombie\u00a0\u00bb ne sort pas de l\u2019imaginaire du couple Comaroff. Elle correspond \u00e0 de multiples t\u00e9moignages et exp\u00e9riences, notamment lors de leur retour en Afrique du Sud apr\u00e8s l\u2019Apartheid. Ils relatent ainsi au d\u00e9but du premier texte les nombreux cas de \u00ab\u00a0zombies\u00a0\u00bb qui leur ont \u00e9t\u00e9 soumis et dont ils ont cherch\u00e9 \u00e0 comprendre la signification par le biais de la tradition autochtone mais aussi de sa transformation lors de l\u2019ouverture de la soci\u00e9t\u00e9 sud-africaine. Morts-vivants, les zombies d\u00e9signent des travailleurs corv\u00e9ables \u00e0 merci (la nuit dans les champs par exemple), comme d\u00e9pourvus de subjectivit\u00e9 ou d\u2019\u00e2me, errant dans les villes et pouvant devenir violents le jour. Les cas de zombification ne peuvent s\u2019expliquer au moyen de r\u00e9sidus folkloriques d\u2019une culture pr\u00e9coloniale. Ils sont plut\u00f4t les sympt\u00f4mes du basculement de la soci\u00e9t\u00e9 sud-africaine dans l\u2019\u00e9conomie n\u00e9olib\u00e9rale. Le capitalisme exer\u00e7ant une pression accrue sur la main d\u2019\u0153uvre, celle-ci en vient \u00e0 accepter des conditions de travail et de vie ind\u00e9centes. Pour les travailleurs ordinaires, les \u00ab\u00a0zombies\u00a0\u00bb se sont fait envo\u00fbter par ceux qui les emploient. Croyance magique certes, mais qui t\u00e9moigne du besoin de donner du sens \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne r\u00e9el\u00a0: l\u2019ali\u00e9nation radicale. \u00ab\u00a0<em>La zombification, aujourd\u2019hui source de nombreuses l\u00e9gendes urbaines \u00e0 travers le monde, est devenue une pierre de touche all\u00e9gorique pour qui veut d\u00e9crire notre \u00e9poque, \u00e0 savoir l\u2019ali\u00e9nation manifeste, la d\u00e9sindividualisation et cette discipline des corps qui, pour n\u2019en \u00eatre qu\u2019\u00e0 ses pr\u00e9misses, a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 qualifi\u00e9e de post-humaine. <\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le n\u00e9olib\u00e9ralisme d\u00e9signe cette \u00e9volution d\u2019un capitalisme qui cherche \u00e0 d\u00e9connecter la cr\u00e9ation de richesses de la production mat\u00e9rielle, d\u00e9nie l\u2019existence de la soci\u00e9t\u00e9 en orchestrant une circulation des flux \u00e0 une \u00e9chelle globale. Dans cette logique, l\u2019individu n\u2019est plus que l\u2019ombre de lui-m\u00eame, au service d\u2019une \u00e9conomie d\u00e9tach\u00e9e de la r\u00e9alit\u00e9 de ses besoins, comme a pu le r\u00e9v\u00e9ler la crise financi\u00e8re de 2008. La figure du zombie est en quelque sorte la m\u00e9taphore d\u2019une \u00e9conomie qui fonctionne sur des registres magiques et que l\u2019\u00e9conomie occulte ne fait que redoubler (sorcellerie, trafic d\u2019organes, de personnes, loterie, cartomancie en ligne, etc.). \u00ab\u00a0<em>Par \u201c\u00e9conomie occulte\u201d, nous pointons un ensemble de pratiques impliquant la mobilisation (encore une fois, r\u00e9elle ou imagin\u00e9e) de moyens magiques \u00e0 des fins mat\u00e9rielles\u00a0; ou, plus largement, la production illusionniste de la richesse par des techniques irr\u00e9ductiblement myst\u00e9rieuses.<\/em>\u00a0\u00bb Comme le souligne J\u00e9r\u00f4me David dans son introduction, la dimension magique des croyances populaires relatives \u00e0 la zombification rejoint plut\u00f4t qu\u2019elle ne s\u2019oppose \u00e0 la \u00ab\u00a0d\u00e9raison lib\u00e9rale\u00a0\u00bb. Non seulement la rationalit\u00e9 du capitalisme est contestable, au regard de la d\u00e9mesure qui l\u2019anime, mais de surcro\u00eet cette <i>hubris<\/i> trouve \u00e0 s\u2019exprimer dans un mat\u00e9riau imaginaire issu de l\u2019hybridation entre les croyances autochtones et les repr\u00e9sentations hollywoodiennes du \u00ab\u00a0zombie\u00a0\u00bb. Celui-ci fait figure de \u00ab\u00a0monstre\u00a0\u00bb anthropologique ressaisi dans une symbolique culturellement m\u00e9tiss\u00e9e.<\/p>\n<p>Pour Jean et Joan Comaroff, ces ph\u00e9nom\u00e8nes ne sont pas les r\u00e9sidus d\u2019un monde vou\u00e9 \u00e0 se dissoudre dans la modernit\u00e9, mais bien au contraire ce que nous sommes ou allons devenir\u00a0: \u00ab\u00a0<em>On nous pardonnera de penser que les soci\u00e9t\u00e9s coloniales des pays les plus pauvres du Sud furent moins des reproductions historiques en creux de la m\u00e9tropole que les pr\u00e9sages de ce que les pays les plus riches du Nord pourraient devenir en r\u00e9gime postmoderne.<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>(Photo\u00a0: <a href=\"http:\/\/www.subotzkystudio.com\/\">Mikhael Subotzky, Ponte City from Yeoville Ridge. 2008<\/a>)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Marx l\u2019analysait d\u00e9j\u00e0 en son temps\u00a0: le capitalisme carbure \u00e0 la magie. 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