{"id":3477,"date":"2017-01-05T22:32:16","date_gmt":"2017-01-05T21:32:16","guid":{"rendered":"http:\/\/jefklak.org\/?p=3477"},"modified":"2017-01-05T22:32:16","modified_gmt":"2017-01-05T21:32:16","slug":"punk-pop-glycon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/2017\/01\/05\/punk-pop-glycon\/","title":{"rendered":"Punk, Pop, &#038; Glycon"},"content":{"rendered":"<div class=\"intro\">\n<p class=\"textbody\">\u00c9crivain de <em>comics <\/em>c\u00e9l\u00e8bre pour ses sc\u00e9narios virtuoses qui mettent en sc\u00e8ne la violence du pouvoir de l\u2019\u00c9tat, ainsi que celle des super-h\u00e9ros, Alan Moore se d\u00e9clare anarchiste, mais \u00e9galement adepte de la magie, qu\u2019il pratique \u2013 et qu\u2019il vulgarise dans nombre de ses histoires. Ainsi <em>La Ligue des gentlemen extraordinaires<\/em>, fresque s\u00e9culaire qu\u2019il a initi\u00e9e il y a d\u00e9sormais quinze ans, met en abyme les mythes individualistes et scientistes de l\u2019\u00e9poque victorienne \u00e0 nos jours&#160;; l\u2019occasion aussi pour Moore d\u2019approfondir son exploration des mondes magiques.<br \/>\n  &#160;<br \/>\nCet article est issu du premier num\u00e9ro de <em>Jef Klak<\/em>, \u00ab&#160;Marabout&#160;\u00bb, toujours disponible en librairie.<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"pdf-link\">T\u00e9l\u00e9charger l&#8217;article en <a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/01\/Alan_Moore_SiteJK.pdf\">PDF<\/a>.<\/p>\n<div class=\"epigraph\">\n<p class=\"textbody\">\u00ab&#160;L\u2019Humanit\u00e9 enti\u00e8re durant son \u00e9volution copie les fables. D\u2019o\u00f9 vinrent vos fus\u00e9es si ce n\u2019est du Nautilus et de la cavorite&#160;? La mati\u00e8re repose sur les r\u00eaves. Deux mains se dessinant l\u2019une l\u2019autre, les fantasmagories que vous avez fa\u00e7onn\u00e9es vous fa\u00e7onnent&#160;\u00bb<\/p>\n<p class=\"epigraphsignature\">Prospero<em>, Le Dossier noir<\/em><\/p>\n<\/div>\n<p>Alan Moore est l\u2019un des rares sc\u00e9naristes de <em>comic books<\/em> connu au-del\u00e0 du petit milieu des lecteurs de <em>comics<\/em> am\u00e9ricains. Les adaptations cin\u00e9matographiques de ses livres, <em>From Hell<\/em>, <em>V pour Vendeta,<\/em> <em>The Watchmen<\/em>, et <em>La Ligue des gentlemen extraordinaires, <\/em>ont assur\u00e9 sa notori\u00e9t\u00e9 internationale, m\u00eame s\u2019il les consid\u00e8re toutes plus mauvaises les unes que les autres<span class=\"footnote_referrer\"><a onclick=\"footnote_moveToAnchor_3477_1('footnote_plugin_reference_3477_1_1');\" ><sup id=\"footnote_plugin_tooltip_3477_1_1\" class=\"footnote_plugin_tooltip_text\">1<\/sup><\/a><span id=\"footnote_plugin_tooltip_text_3477_1_1\" class=\"footnote_tooltip\"><\/span><\/span>. Passionn\u00e9 par la magie, et plus g\u00e9n\u00e9ralement par toutes les cosmogonies, croyances pa\u00efennes et autres pens\u00e9es non \u00ab&#160;rationnelles&#160;\u00bb, son premier grand succ\u00e8s am\u00e9ricain fut la reprise de <em>La Cr\u00e9ature du marais<\/em>, dont il transforma radicalement le mythe fondateur.<br \/>\n&#160;<br \/>\nJusqu\u2019alors, le monstre croyait \u00eatre un scientifique que l\u2019explosion de son laboratoire avait transform\u00e9, motif on ne peut plus banal dans les histoires de super-h\u00e9ros. Moore fait de la cr\u00e9ature un \u00ab&#160;\u00c9l\u00e9mental&#160;\u00bb, un Esprit des \u00e9l\u00e9ments qui se prend pour un humain. C\u2019est aussi dans cette s\u00e9rie qu\u2019il cr\u00e9e le tr\u00e8s <em>british<\/em> John Constantine, <em>Hellblazer<\/em>, qui deviendra le sp\u00e9cialiste de la magie noire et de l\u2019occulte pour l\u2019\u00e9curie DC[2. DC, \u00ab&#160;Detective Comics&#160;\u00bb, est l\u2019une des principales maisons d\u2019\u00e9dition am\u00e9ricaine de <em>comics<\/em>, avec au catalogue des poids lourds comme Batman, Superman, Wonder Woman, Flash, et Green Lantern.].<br \/>\n&#160;<br \/>\nEn 1993, pour son quaranti\u00e8me anniversaire, Moore annonce \u00e0 sa famille et ses amis qu\u2019il va devenir magicien&#160;: \u00ab&#160;<em>Pas le type&#160;: \u201cChoisissez une carte\u201d, plut\u00f4t le type&#160;: \u201cJe converse avec les d\u00e9mons\u201d<\/em>.&#160;\u00bb Au-del\u00e0 de la provocation et d\u2019une volont\u00e9 de casser son image de g\u00e9nie en prenant les habits du fou, Alan Moore ne fait que radicaliser une id\u00e9e d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9gnante dans toute son \u0153uvre&#160;: la n\u00e9cessit\u00e9 de d\u00e9passer la rationalit\u00e9 pour penser le monde et cr\u00e9er des id\u00e9es originales&#160;: \u00ab&#160;<em>Je suis d\u00e9pendant de l\u2019\u00e9criture pour gagner ma vie, alors il est vraiment \u00e0 mon avantage de comprendre comment fonctionne le processus de cr\u00e9ation. Un des probl\u00e8mes est que quand vous commencez \u00e0 le faire, il vous faut quitter le bord de la science et la rationalit\u00e9<\/em>[3. Entretien avec Steve Rose pour le journal anglais <em>The Guardian,<\/em> f\u00e9vrier&#160;2002<em>.<\/em>].&#160;\u00bbSon homonyme et ami de longue date, Steve Moore[4. Steve Moore n\u2019a aucun lien de parent\u00e9 avec Alan Moore, mais est son \u00ab&#160;<em>plus vieil ami dans la profession<\/em>&#160;\u00bb. C\u2019est lui qui l\u2019a fait entrer \u00e0 l\u2019hebdomadaire anglais <em>2000 AD<\/em>, qui publia ses premi\u00e8res histoires. On lui doit notamment les aventures de <em>Jonni Future<\/em> et des r\u00e9cits sur la jeunesse de Tom Strong pour la collection ABC cr\u00e9\u00e9e par Alan Moore. Il vient de d\u00e9c\u00e9der ce 16&#160;mars&#160;2014. R.I.P.], \u00e9galement auteur de comics et adepte de la magie, lui montre alors une pi\u00e8ce de monnaie frapp\u00e9e \u00e0 l\u2019effigie d\u2019un Dieu oubli\u00e9&#160;: Glycon, serpent \u00e0 visage humain et chevelure blonde. Profitant de la cr\u00e9dulit\u00e9 de ses contemporains, le proph\u00e8te grec Alexandre d\u2019Abonuteichos avait invent\u00e9 cette divinit\u00e9 au II<sup>e<\/sup>&#160;si\u00e8cle pour cr\u00e9er une secte[5. Selon le satiriste du II<sup>e<\/sup>&#160;si\u00e8cle Lucien de Samosate, dans <em>Alexandre ou le faux proph\u00e8te.<\/em>]. \u00ab&#160;<em>Pour moi, c\u2019est parfait. Si je dois avoir un Dieu, j\u2019aime autant que ce soit un canular. Comme \u00e7a, je n\u2019irai pas croire qu\u2019une marionnette a cr\u00e9\u00e9 l\u2019univers ou un autre d\u00e9lire du genre[6. Entretien pour l\u2019hebdomadaire culturel am\u00e9ricain <em>LA Weekly<\/em>, janvier&#160;2002.].<\/em>&#160;\u00bb Le Dieu-serpent chevelu devient le Dieu personnel d\u2019Alan Moore.<\/p>\n<h3 class=\"section\">H\u00e9ros de la Science &#38; Monde des Id\u00e9es<\/h3>\n<p>En 1999, Alan Moore accepte la proposition de la maison d\u2019\u00e9dition <em>WildStorm<\/em> de sc\u00e9nariser une collection enti\u00e8re de comics. Ce sera<em> America\u2019s Best Comics<\/em> (ABC), \u00ab&#160;les meilleurs comics d\u2019Am\u00e9rique&#160;\u00bb, avec pas moins de cinq titres diff\u00e9rents&#160;: <em>La Ligue des gentlemen extraordinaires<\/em>, <em>Tom strong, Promethea, Top Ten<\/em> et l\u2019anthologie <em>Tomorrow stories.<\/em><br \/>\n&#160;<br \/>\nDans ces s\u00e9ries, Moore d\u00e9veloppe sa vision de la magie, ainsi qu\u2019une critique du scientisme des <em>comics<\/em>, pr\u00e9f\u00e9rant le terme de \u00ab&#160;h\u00e9ros de la science&#160;\u00bb \u00e0 celui de super-h\u00e9ros. Ainsi <em>Jack B. Quick<\/em>[7. Seule des quatre courtes s\u00e9ries de l\u2019anthologie <em>Tomorrow stories<\/em> \u00e0 avoir \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e en fran\u00e7ais.] est un petit g\u00e9nie<em> <\/em>\u00e0 lunettes et salopette<em> <\/em>du Midwest am\u00e9ricain, qui ne cesse de provoquer des catastrophes avec ses exp\u00e9riences scientifiques, tel ce mini-trou noir o\u00f9 reste coinc\u00e9e la vache Bessie. <em>Top Ten<\/em> suit le quotidien du commissariat de Neopolis, ville o\u00f9 sont rel\u00e9gu\u00e9s tous les \u00eatres \u00ab&#160;extraordinaires&#160;\u00bb&#160;: \u00ab&#160;h\u00e9ros de la science&#160;\u00bb, mais aussi extraterrestres, robots, dieux, magiciens, vampires de la <em>Causa Nosferatu, <\/em>etc. <em>Tom Strong, <\/em>\u00ab&#160;<em>\u2009\u00e9lev\u00e9 dans la<\/em> raison pure<em>, loin de l\u2019influence de la soci\u00e9t\u00e9<\/em>&#160;\u00bb, a grandi dans une chambre d\u2019hypergravit\u00e9, et d\u00e9velopp\u00e9 sa masse musculaire de mani\u00e8re extraordinaire. Mais s\u2019il incarne l\u2019Esprit rationnel et progressiste du si\u00e8cle, c\u2019est \u00e0 la tribu de l\u2019\u00eele Attabar Teru, qui l\u2019a recueilli apr\u00e8s la mort de ses parents scientifiques, qu\u2019il doit son humanisme et sa long\u00e9vit\u00e9 exceptionnelle (il vivra plus d\u2019un si\u00e8cle et demi). S\u2019attaquant \u00e0 l\u2019h\u00e9g\u00e9monie de la pens\u00e9e scientifique et du pouvoir de la technologie dans nos soci\u00e9t\u00e9s, Moore ne pr\u00f4ne pas l\u2019abandon de la raison pour la pens\u00e9e magique. Il pr\u00e9f\u00e8re en appeler \u00e0 de nouvelles synth\u00e8ses.<br \/>\n&#160;<br \/>\nDans <em>Promethea,<\/em> il pr\u00e9cise sa vision du rapport entre magie et art. L\u2019adorateur de Glycon d\u00e9crit un personnage-id\u00e9e, Promethea, qui s\u2019est incarn\u00e9 dans diverses femmes au cours des si\u00e8cles. Chaque avatar est devenu une histoire, un po\u00e8me, un conte, un <em>comic strip<\/em> ou un <em>pulp<\/em>, et a atteint l\u2019immortalit\u00e9, au sein d\u2019<em>Immateria<\/em>, le royaume de l\u2019imagination. Moore relie le processus cr\u00e9atif \u00e0 celui de la magie, et expose une sorte de th\u00e9orie de la cr\u00e9ation artistique, inspir\u00e9e de Platon et Carl Jung&#160;: les cr\u00e9ateurs n\u2019inventent rien <em>ex nihilo<\/em>, mais puisent leurs id\u00e9es dans un plan mental partag\u00e9, un \u00ab&#160;<em>monde commun des id\u00e9es<\/em>&#160;\u00bb (<em>Ideasphere<\/em>). Dans cette esp\u00e8ce d\u2019espace, les id\u00e9es remplacent la mati\u00e8re, leurs associations forment des continents, et les dieux sont des amas d\u2019id\u00e9es devenus conscients par leur densit\u00e9, qui infectent de plus en plus d\u2019esprits.<br \/>\n&#160;<br \/>\nDavantage que son expos\u00e9 m\u00e9taphysique, ce sont les exp\u00e9riences narratives du sc\u00e9nariste et de son dessinateur, J.H. Williams III, inspir\u00e9es de rituels magiques, qui font de <em>Promethea<\/em> une s\u00e9rie exceptionnelle. Le douzi\u00e8me \u00e9pisode, o\u00f9 la derni\u00e8re incarnation de Promethea visite le \u00ab&#160;th\u00e9\u00e2tre de la pens\u00e9e&#160;\u00bb, est \u00e0 ce titre exemplaire. Chacune de ses vingt-quatre pages est construite \u00e0 partir de l\u2019association de quatre lignes narratives&#160;: anagramme du nom Promethea en lettres de scrabble, l\u2019histoire de l\u2019Univers racont\u00e9e en vers par deux serpents jumeaux, une parabole sur la magie adress\u00e9e au lecteur par Aleister Crowley, et une arcane de Tarot. Le tout forme une frise ininterrompue, chaque page rejoignant la suivante.<\/p>\n<h3 class=\"section\">La Ligue<\/h3>\n<p>D\u00e9but\u00e9e avec Kevin O\u2019Neil en 1999, <em>La Ligue des gentlemen extraordinaires<\/em> est la seule s\u00e9rie ABC que ses auteurs poursuivent encore aujourd\u2019hui[8. <em>La Ligue des gentlemen extraordinaires<\/em> a \u00e9t\u00e9 la toute premi\u00e8re publication du label ABC. Elle sera surtout la seule s\u00e9rie que poursuivra Alan Moore apr\u00e8s le rachat de <em>WildStorm<\/em> par DC, devenu \u00e9diteur et propri\u00e9taire de tous les titres ABC. Or malgr\u00e9 l\u2019engagement de DC de ne pas intervenir sur ce label, tout le premier tirage du cinqui\u00e8me \u00e9pisode de la <em>Ligue<\/em> fut mis au pilon \u00e0 cause d\u2019une (vraie) r\u00e9clame victorienne pour une poire vaginale \u00e0 jet tourbillonnant appel\u00e9e \u00ab&#160;The Marvel&#160;\u00bb. DC craignait en effet d\u2019offenser son principal concurrent, <em>Marvel Comics<\/em>, mais renfor\u00e7a ainsi d\u00e9finitivement Alan Moore dans sa haine des gros \u00e9diteurs. D\u00e8s que son contrat le lui permit, Moore passa avec sa <em>Ligue<\/em> chez un \u00e9diteur plus modeste, <em>Top Shelf Productions.<\/em>]. Son<em> <\/em>principe de base, simplissime, semble in\u00e9puisable&#160;: faire comme si toute la fiction populaire de la fin du XIX<sup>e<\/sup> et du d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup>&#160;si\u00e8cle d\u00e9crivait un seul monde. Moore y creuse ses obsessions sur la science et la magie, mais sans les cantonner \u00e0 des mondes immat\u00e9riels, puisqu\u2019il s\u2019agit de faire une histoire et une g\u00e9ographie physiques de l\u2019univers de la fiction victorienne.<br \/>\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/01\/orlando-698x1024.jpg\" alt=\"orlando\" width=\"690\" height=\"1012\" class=\"aligncenter size-large wp-image-3472\" style=\"padding-top:1em\"\/><\/p>\n<div class=\"epigraph\">\n<p class=\"textbody\">1898<\/p>\n<p class=\"textbody\"><em>\u00c0 l\u2019aube du XX<sup>e<\/sup>&#160;si\u00e8cle, le myst\u00e9rieux \u00ab&#160;M&#160;\u00bb, chef du renseignement militaire de l<\/em>\u2019<em>Empire britannique, s<\/em>\u2019<em>inqui\u00e8te des avanc\u00e9es scientifiques et de l<\/em>\u2019<em>apparition d<\/em>\u2019<em>aventuriers impitoyables, savants fous et autres brigands scientifiques. Les Services secrets de Sa Majest\u00e9 d\u00e9cident de cr\u00e9er une \u00e9quipe d<\/em>\u2019<em>individus extraordinaires qui lutterait clandestinement pour la Couronne contre ces dangers d<\/em>\u2019<em>un nouveau genre. L<\/em>\u2019<em>agent secret Campion Bond confie la d\u00e9licate mission de recruter et de diriger cette \u00e9quipe \u00e0 Wilhelmina Harker, n\u00e9e Murray, pour avoir surv\u00e9cu \u00e0 sa rencontre avec un comte transylvanien d\u2019une esp\u00e8ce dont on avait toujours r\u00e9fut\u00e9 l\u2019existence, et prouv\u00e9 sa force de caract\u00e8re par son divorce.<\/em><\/p>\n<\/div>\n<h3 class=\"section\">Punk \u00e0 vapeur<\/h3>\n<p>Le monde de la <em>Ligue<\/em>[9. Par commodit\u00e9 et haine des acronymes (LGE), je parlerai de <em>La Ligue<\/em> pour d\u00e9signer tant\u00f4t la s\u00e9rie de Moore et O\u2019Neil, tant\u00f4t l\u2019\u00e9quipe dirig\u00e9e par Mina Murray. Rien \u00e0 voir avec la Ligue communiste r\u00e9volutionnaire, donc.] ressemble au n\u00f4tre, \u00e0 ceci pr\u00e8s que la r\u00e9volution industrielle et le progr\u00e8s technologique y sont exacerb\u00e9s. Une multitude d\u2019inventions se font la guerre. Ainsi va la conqu\u00eate du ciel, o\u00f9 s\u2019affrontent engins volants \u00ab&#160;plus lourds que l\u2019air&#160;\u00bb et a\u00e9rostats \u00ab&#160;plus l\u00e9gers que l\u2019air&#160;\u00bb. Un pont sur la Manche est en chantier \u00e0 Douvres, et Londres foisonne d\u2019inventions pittoresques qui alimentent en vapeur le fameux <em>smog<\/em> victorien.<br \/>\n&#160;<br \/>\nCertains parlent de <em>steampunk<\/em>, en r\u00e9f\u00e9rence au <em>cyberpunk<\/em>, pour qualifier une telle uchronie inspir\u00e9e de la r\u00e9volution industrielle anglaise. Ou encore de \u00ab&#160;<em>r\u00e9tro-futurisme\u2009<\/em>&#160;\u00bb, puisque sont mises en sc\u00e8ne des visions du futur \u00e9labor\u00e9es dans le pass\u00e9, des \u00ab&#160;futurs ant\u00e9rieurs&#160;\u00bb, avec un go\u00fbt prononc\u00e9 pour le laiton, les boiseries, les architectures de verre et de m\u00e9tal, et l\u2019Art nouveau. Mais ce qui caract\u00e9rise le <em>steampunk<\/em>, c\u2019est surtout la pr\u00e9dominance dans le d\u00e9veloppement technologique de la machine \u00e0 vapeur sur le moteur \u00e0 essence et l\u2019\u00e9lectricit\u00e9, qui induit une tendance au gigantisme des machines plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 leur miniaturisation via l\u2019\u00e9lectronique.<br \/>\n&#160;<br \/>\nCette esth\u00e9tique a contamin\u00e9 tous les pays et tous les domaines&#160;: cin\u00e9ma, s\u00e9ries t\u00e9l\u00e9s, bande dessin\u00e9e, manga, jeux vid\u00e9o, musique, design, architecture[10. Quelques exemples, sans distinguer les pr\u00e9curseurs et les rejetons&#160;: <em>Brazil<\/em> de Terry Gilliam, <em>La cit\u00e9 des enfants perdus<\/em> de Caro et Jeunet, <em>Sherlock Holmes<\/em> de Guy Ritchie, <em>Steamboy<\/em> de Katsuhiro Otomo, <em>Laputa, le ch\u00e2teau dans le ciel<\/em> de Hayao Miyazaki, la mini-s\u00e9rie TV anglaise <em>The Secret Adventures of Jules Verne<\/em>, <em>Les cit\u00e9s obscures <\/em>de Schuiten et Peeters, <em>Ad\u00e8le Blanc-Sec<\/em> de Jacques Tardi, <em>Fullmetal Alchemist <\/em>de Hiromu Arakawa, <em>M\u00e9tropolis<\/em> des \u00e9poux Lofficier et Ted McKeever. De nombreux westerns contemporains sont aussi contamin\u00e9s par les caract\u00e9ristiques du <em>steampunk<\/em>, de la s\u00e9rie TV <em>Les myst\u00e8res de l\u2019Ouest<\/em>, qui fait figure d\u2019anc\u00eatre du genre, \u00e0 sa ridicule adaptation pour le cin\u00e9ma, ou au tout r\u00e9cent <em>Lone ranger<\/em>.]\u2026 Il existe m\u00eame des communaut\u00e9s de fans qui ne jurent que par le <em>steampunk<\/em>, avec leur code vestimentaire, leurs sites et forums internet, leurs magazines, leurs expositions d\u2019objets autoconstruits\u2026 Ces fans de petits g\u00e9nies, savants fous et pirates technologiques revendiquent un rapport individuel au bricolage technologique qui renverrait \u00e0 l\u2019esprit DIY \u2013 <em>Do it yourself <\/em>\u2013<em> <\/em>du mouvement punk. \u00ab&#160;<em>Love the machine, hate the factory<\/em>[11. \u00ab&#160;Aime la machine, d\u00e9teste l\u2019usine&#160;\u00bb, c\u2019est en tout cas la devise de <em>Steampunk Magazine<\/em>, revue anglaise semestrielle, en ligne et sur papier.]&#160;\u00bb d\u00e9finirait leur \u00e9thique. <em>Une autre r\u00e9volution industrielle \u00e9tait possible <\/em>serait sans doute une devise plus juste pour cette litt\u00e9rature \u00e0 vapeur, qui reconduit<em> <\/em>dans un futur ant\u00e9rieur l\u2019id\u00e9ologie lib\u00e9rale et le scientisme du XIX<sup>e<\/sup>&#160;si\u00e8cle. En tout cas rien \u00e0 voir avec le \u00ab&#160;<em>No Future<\/em>&#160;\u00bb punk de la fin des <em>seventies<\/em>\u2026<\/p>\n<h3 class=\"section\">Histoires \u00e0 1 penny<\/h3>\n<p>\u00c9rudit et surtout monstre de travail, Alan Moore pousse \u00e0 son paroxysme l\u2019utilisation du fonds victorien dans <em>La ligue.<\/em> La diversit\u00e9 des sources convoqu\u00e9es est impressionnante, et les grandes figures de la litt\u00e9rature britannique c\u00f4toient les personnages apparus dans d\u2019obscurs <em>penny dreadful<\/em>, ces romans d\u2019horreur \u00e0 deux balles, ou plut\u00f4t un penny, destin\u00e9s aux adolescents de la classe ouvri\u00e8re. Il convoque largement toute la \u00ab&#160;litt\u00e9rature d\u2019imagination scientifique&#160;\u00bb (H.G. Wells, Robert Stevenson, Jules Verne), mais sans limiter la science \u00e0 la physique et \u00e0 la chimie. Il pioche tout autant dans les aventures coloniales de Ridder Haggard, premiers r\u00e9cits g\u00e9ographiques anglais se d\u00e9roulant en Afrique, ou chez les auteurs en train d\u2019inventer la police scientifique et la criminologie, comme Conan Doyle. Les aventures de la <em>Ligue<\/em> sont aussi d\u00e8s le d\u00e9part habit\u00e9es par les sciences occultes et les r\u00e9cits fantastiques d\u2019Edgar Allan Poe, H.P. Lovecraft et Bram Stocker. C\u2019est ainsi que Mina Murray, qui a surv\u00e9cu \u00e0 une cr\u00e9ature pour le moins surnaturelle, dirige une \u00e9quipe compos\u00e9e de l\u2019explorateur Allan Quatermain (anc\u00eatre colonialiste d\u2019Indiana Jones), du prince Dakkar (technopirate sikh anti-imp\u00e9rialiste plus connu sous le nom de capitaine Nemo),<em> <\/em>du docteur Henry Jekyll (qui lib\u00e8re de plus en plus souvent son c\u00f4t\u00e9 obscur, Mister Hyde), et du libidineux m\u00e2le invisible Hawley Griffin. Ces protagonistes annoncent la venue des super-h\u00e9ros, h\u00e9ros de la science et autres cr\u00e9atures extraordinaires qui conquerront les imaginaires des si\u00e8cles suivants.<\/p>\n<h3 class=\"section\"><em>Grim &#38;<\/em> <em>gritty<\/em><\/h3>\n<p>Alan Moore s\u2019est fait conna\u00eetre comme expert en d\u00e9construction des genres de la BD, et il le regrette aujourd\u2019hui. Sa s\u00e9rie des ann\u00e9es 1980, <em>The Watchmen<\/em>, ainsi que <em>Batman&#160;: The Darknight<\/em> <em>returns,<\/em> de son alter ego r\u00e9actionnaire Frank Miller, sont consid\u00e9r\u00e9es comme les deux \u0153uvres cl\u00e9s ayant le plus contribu\u00e9 \u00e0 <em>d\u00e9construire <\/em>le mythe du super-h\u00e9ros. D\u00e9crivant des surhommes manipul\u00e9s, manipulateurs, ou compl\u00e8tement maboules, ces histoires ont, chacune \u00e0 leur mani\u00e8re, inaugur\u00e9 l\u2019\u00e8re <em>grim and gritty<\/em>, \u00ab&#160;dure et sombre&#160;\u00bb, des comics. Un peu comme les films de Sam Peckinpah, Clint Eastwood, ou Sergio Leone sonn\u00e8rent le glas de l\u2019\u00e2ge classique du western. De la fin des ann\u00e9es 1980 jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui, se sont impos\u00e9es des versions noires et ultra-violentes du genre super-h\u00e9ro\u00efque, pr\u00e9tendument plus r\u00e9alistes et destin\u00e9es \u00e0 un lectorat adulte, avec des personnages d\u00e9sabus\u00e9s, d\u00e9pressifs ou psychotiques, \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 des arch\u00e9types positifs qui avaient domin\u00e9 jusqu\u2019alors. Le mur de Berlin est tomb\u00e9, et il n\u2019y a plus \u00e0 opposer \u00e0 la menace r\u00e9volutionnaire des h\u00e9ros symbolisant la justice de l\u2019Occident. \u00ab&#160;<em>There is no alternative&#160;\u00bb<\/em>, mart\u00e8lent Thatcher, Reagan et Mitterrand, et il va falloir que tout le monde s\u2019habitue \u00e0 l\u2019empire dur et sombre du capitalisme mondial.<br \/>\n&#160;<br \/>\nApr\u00e8s des ann\u00e9es sans publier d\u2019histoire de super-h\u00e9ros, Alan Moore prend le contre-pied de cette mode <em>grim &#38; gritty<\/em> qu\u2019il a contribu\u00e9 \u00e0 cr\u00e9er quand il reprend de fond en comble la s\u00e9rie <em>Supreme<\/em>, en 1994, puis quand il \u00e9crit sa collection ABC. D\u00e9cid\u00e9 \u00e0 ne plus nourrir le cynisme et la d\u00e9pression des quarantenaires encore fans de comics, il d\u00e9veloppe un imaginaire po\u00e9tique et \u00ab&#160;lumineux&#160;\u00bb, destin\u00e9 \u00e0 muscler l\u2019imagination<em> <\/em>des jeunes lecteurs. Que ce soit avec <em>Supreme<\/em>, clone de Superman en encore plus terne, ou <em>Tom Strong<\/em>, croisement de Tarzan, Doc Savage et Flash Gordon, Alan Moore cherche clairement \u00e0 renouer avec la fra\u00eecheur et la cr\u00e9ativit\u00e9 d\u00e9brid\u00e9e des <em>comics<\/em> des ann\u00e9es 1930 \u00e0 60. Ces personnages sont des arch\u00e9types id\u00e9aux, qui lui permettent de parcourir toute l\u2019histoire du si\u00e8cle \u00e0 travers celle des super-h\u00e9ros. Ses dessinateurs empruntent le style des diff\u00e9rents \u00ab&#160;\u00e2ges&#160;\u00bb du <em>comics<\/em>, rendant des hommages souvent appuy\u00e9s aux grands auteurs du pass\u00e9[12. Tel le dernier \u00e9pisode publi\u00e9 de <em>Supreme<\/em> sc\u00e9naris\u00e9 par Moore, o\u00f9 celui-ci traverse le \u00ab&#160;monde des id\u00e9es&#160;\u00bb du cr\u00e9ateur ici litt\u00e9ralement d\u00e9miurge Jack \u00ab&#160;The King&#160;\u00bb Kirby.]. Et avec ses histoires de paradoxes temporels, de civilisations extra-terrestres et d\u2019univers alternatifs, Alan Moore retrouve pour le coup l\u2019inventivit\u00e9 des sc\u00e9narios de science-fiction de ses d\u00e9buts, quand il \u00e9crivait pour l\u2019hebdomadaire britannique <em>2000 AD <\/em>au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980.<\/p>\n<h3 class=\"section\"><em>Solve<\/em> <em>&#38; coagula<\/em><\/h3>\n<p>Pour parler de ses sc\u00e9narios, Alan Moore aime convoquer l\u2019alchimie et ses deux principes fondamentaux&#160;: <em>solve<\/em> \u2013 dissoudre, d\u00e9monter, d\u00e9construire \u2013, et <em>coagula \u2013 <\/em>r\u00e9assembler, reconstruire, synth\u00e9tiser. Avec les <em>Watchmen<\/em>, il a compl\u00e8tement d\u00e9construit le mythe du super-h\u00e9ros, pour voir comment il fonctionnait, avant de le laisser agoniser dans un coin, comme un enfant avec un vieux jouet. Avec <em>Supreme<\/em> et ses s\u00e9ries ABC, Moore est pass\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tape suivante&#160;: <em>coagula<\/em>, la synth\u00e8se, pour revitaliser l\u2019imaginaire super-h\u00e9ro\u00efque.Son travail autour de la<em> Ligue<\/em> s\u2019inscrit dans ce geste. Avec son acolyte dessinateur, ils cr\u00e9ent des ponts entre une multitude d\u2019univers fictionnels de prime abord incompatibles, et leur enthousiasme et leur inventivit\u00e9 sont contagieux. L\u2019introduction martienne du volume deux, quasi muette (ou plut\u00f4t en dialectes martiens) o\u00f9 le John Carter d\u2019Edgar Rice Burroughs, le Gulivar Jones d\u2019Edwin Arnold, et les Sorn de Clive Lewis se rassemblent pour assaillir les Tripodes d\u2019H.G. Wells, venus sur Mars pr\u00e9parer l\u2019invasion de la Terre, en est un magnifique exemple[13. Ce prologue fait la synth\u00e8se de diverses plan\u00e8tes Mars de fiction, \u00e0 partir de quatre romans&#160;: <em>Une princesse de Mars <\/em>(1912)<em> <\/em>d\u2019Edgar Rice Burroughs (le cr\u00e9ateur de John Carter et Tarzan),<em> Lieutenant Gullivar Jones<\/em> (1905) d\u2019Edwin Lester Linden Arnold, <em>Au-del\u00e0 de la plan\u00e8te silencieuse<\/em> (1938) de Clive Staples Lewis (ami de Tolkien et auteur du cycle <em>Le Monde de Narnia), <\/em>et<em> La guerre des mondes <\/em>(1898)<em> <\/em>d\u2019Herbert George Wells, une source majeure de la <em>Ligue<\/em>, puisqu\u2019y sont d\u00e9velopp\u00e9es deux autres histoires de Wells&#160;: <em>L\u2019\u00eele du docteur Moreau<\/em> (1896) et <em>L\u2019homme invisible<\/em> (1897). Dans le monde de <em>La ligue<\/em>, cependant, les mollusques qui envahissent la Terre ne sont pas originaires de Mars&#160;: ils y font seulement escale, le roman de Wells \u00e9tant trop incompatible avec les versions de ses confr\u00e8res.]. Alan Moore ne se contente pas de d\u00e9construire cette litt\u00e9rature d\u2019imagination et de mobiliser la connivence culturelle du lecteur&#160;: il invente de nouveaux r\u00e9cits et de nouvelles images \u00e0 partir de celles du si\u00e8cle pass\u00e9. \u00c0 force de multiplier les hommages, il r\u00e9ussit \u00e0 incarner tout un panth\u00e9on de figures mythiques et \u00e0 cr\u00e9er une cartographie de l\u2019imaginaire de l\u2019\u00e9poque. Les deux premi\u00e8res aventures de la<em> Ligue,<\/em> qui se d\u00e9roulent durant l\u2019\u00e9t\u00e9 1898, croquent le monde r\u00eav\u00e9 par la litt\u00e9rature victorienne et mettent \u00e0 jour une mythologie qui a sans doute nourri le XX<sup>e<\/sup>&#160;si\u00e8cle tout autant que celles du Christ ou de l\u2019\u00c9conomie. Mythologie pour le moins \u00e9quivoque, porteuse d\u2019affects dont l\u2019Europe semble loin d\u2019\u00eatre d\u00e9barrass\u00e9e&#160;: individualisme exacerb\u00e9, d\u00e9sir de contr\u00f4le et de technologie toute puissante, peur de tout ce qui est \u00e9tranger ou d\u00e9viant \u2013 les femmes, les homosexuels, les Chinois\u2026<\/p>\n<h3 class=\"section\"><em>Losers <\/em>extraordinaires<em> <\/em><\/h3>\n<p>Sous pr\u00e9texte de coloniser la Lune, les services secrets britanniques employant la <em>Ligue<\/em> encouragent la fabrication de la cavorite[14. La cavorite est un m\u00e9tal anti-gravit\u00e9 invent\u00e9 par le professeur Selwyn Cavor, personnage du roman <em>Les premiers hommes dans la lune<\/em>, de H.G. Wells.], un alliage antigravit\u00e9, et construisent en secret des chars d\u2019assaut volants. L\u2019\u00c9tat victorien cache le docteur Moreau dans une for\u00eat isol\u00e9e, et le laisse cr\u00e9er toutes sortes d\u2019animaux hybrides (l\u2019ours Ruppert, le baron T\u00e9tard, Tiger Tim et leurs amis), mais surtout des armes biologiques, comme cet hybride de streptocoque et d\u2019Anthrax que l\u2019arm\u00e9e n\u2019h\u00e9sitera pas \u00e0 lancer sur le sud de Londres lors de l\u2019invasion de mollusques venus de l\u2019espace.<br \/>\n&#160;<br \/>\nQuant aux membres de la <em>Ligue<\/em>, que jamais personne n\u2019appelle \u00ab&#160;<em>gentlemen<\/em>&#160;\u00bb, ce sont des marginaux, des exclus, des <em>loosers<\/em>. Henry Jeckyll est un savant guind\u00e9 qui, voulant s\u00e9parer chimiquement son \u00ab&#160;bon&#160;\u00bb et son \u00ab&#160;mauvais&#160;\u00bb c\u00f4t\u00e9, a cr\u00e9\u00e9 Edward Hyde qui s\u00e8me la mort dans le quartier de Whitechappel \u00e0 Londres, puis rue Morgue \u00e0 Paris. Le capitaine Nemo est un petit g\u00e9nie de la science d\u00e9testant les Anglais, d\u2019inclinaison essentiellement militaire&#160;: son Nautilus et ses lance-harpons \u00e0 r\u00e9p\u00e9titions sont d\u00e9vastateurs. L\u2019homme invisible est un chimiste pervers qui utilise sa formule pour s\u00e9vir dans une maison de correction pour jeunes filles du monde. Le c\u00e9l\u00e8bre Allan Quatermain, \u00ab&#160;<em>\u2009fils pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 de l\u2019Empire<\/em>&#160;\u00bb, est opiomane et se sent d\u00e9j\u00e0 d\u2019un autre si\u00e8cle. Tous sont pleins de pr\u00e9jug\u00e9s misogynes, racistes, colonialistes, bellicistes, x\u00e9nophobes. Seule la fr\u00eale Mina Murray ne se d\u00e9partit jamais de son flegme et de son foulard tut\u00e9laire m\u00eame dans l\u2019adversit\u00e9 la plus extraordinaire, et fait tenir ensemble cette m\u00e9nagerie et ses aventures. \u00c0 force de faiblesses, cette engeance de monstres finit par se rendre attachante. Alan Moore parvient ainsi \u00e0 mettre en sc\u00e8ne la soci\u00e9t\u00e9 victorienne dans ce qu\u2019elle portait de plus monstrueux, tout en rendant hommage aux femmes et aux <em>gentlemen<\/em> d\u2019exception qui ouvrirent le XX<sup>e<\/sup>&#160;si\u00e8cle.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/01\/portrait-01-728x1024.jpg\" alt=\"portrait-01\" width=\"690\" height=\"971\" class=\"aligncenter size-large wp-image-3473\" style=\"padding-top:1em\"\/><\/p>\n<div class=\"epigraph\">\n<p class=\"textbody\">1910<\/p>\n<p class=\"textbody\"><em>La reine Victoria, le roi Edward VII, Mister Edward Hyde et Hawley Griffin sont morts. Le capitaine Nemo agonise \u00e0 Lincoln Island et Allan Quatermain est cens\u00e9 avoir p\u00e9ri lors d\u2019une derni\u00e8re exp\u00e9dition africaine en compagnie de Mina. Bref, cette derni\u00e8re est officiellement la seule rescap\u00e9e de la <\/em>Ligue<em> <\/em>de<em> 1898, m\u00eame si son nouveau compagnon, Allan Quatermain Junior, n\u2019est pas vraiment le fils miraculeusement retrouv\u00e9 juste apr\u00e8s la mort de son p\u00e8re. Le couple est rejoint par Orlando, \u00ab&#160;l\u2019\u00e9ternelle ambigu\u00eft\u00e9&#160;\u00bb, Thomas Carnacki, chasseur de fant\u00f4mes, et Arthur J. Raffles, <\/em>gentleman<em> cambrioleur qui pr\u00e9c\u00e9da de quelques ann\u00e9es son concurrent fran\u00e7ais Ars\u00e8ne Lupin.<\/em><\/p>\n<\/div>\n<h3 class=\"section\"><em>Sympathy<\/em> <em>for the devil<\/em><\/h3>\n<p>Les deux premiers volumes de la <em>Ligue<\/em> se d\u00e9roulaient en 1898. La trilogie qui lui fait suite,<em> Century<\/em>, parcourt l\u2019histoire de l\u2019Angleterre en trois dates cl\u00e9s, qui donnent chacune son nom \u00e0 un album&#160;: <em>1910<\/em>, <em>1969<\/em>, et <em>2009.<\/em>Apr\u00e8s la mort de la plupart des membres du \u00ab&#160;premier groupe Murray&#160;\u00bb, la g\u00e9ographie et l\u2019histoire de ce monde se complexifient. Ou plut\u00f4t apr\u00e8s que Mina et Quatermain deviennent immortels pour s\u2019\u00eatre baign\u00e9s dans la \u00ab&#160;Marre de vie&#160;\u00bb en Afrique, et d\u00e9couvrent l\u2019existence d\u2019autres immortels&#160;: le sorcier Prospero, Gloriana, reine d\u2019Angleterre et des f\u00e9es, et surtout leur futur \u00e9quipier et amant Orlando, qui ne cesse de changer de sexe au cours des si\u00e8cles. Sont alors int\u00e9gr\u00e9s au monde de la<em> Ligue<\/em> d\u2019autres r\u00e9cits que ceux de la p\u00e9riode victorienne, aussi bien mythologiques que cin\u00e9matographiques ou t\u00e9l\u00e9visuels. Certaines figures historiques sont fusionn\u00e9es aux personnages de fiction qu\u2019ils ont inspir\u00e9s&#160;: Adolf Hitler s\u2019appelle ici Adeno\u00efd Hinkel, le <em>Dictateur<\/em> jou\u00e9 par Charlie Chaplin, \u00c9lisabeth 1\u00e8re a pour nom de sacre Gloriana, la reine des f\u00e9es \u00e9ternellement jeune du po\u00e8me d\u2019Edmund Spenser et de l\u2019op\u00e9ra de Benjamin Britten, et l\u2019occultiste Aleister Crowley devient Oliver Haddo, son avatar dans un film de 1926&#160;: <em>The magician<\/em>, de Rex Ingram. Identifier certains personnages de fiction peut s\u2019av\u00e9rer d\u2019autant plus difficile que leur \u00ab&#160;vrai&#160;\u00bb nom (c\u2019est-\u00e0-dire leur nom dans la fiction) est d\u00e9form\u00e9 lorsque le copyright de leurs cr\u00e9ateurs n\u2019a pas encore expir\u00e9. C\u2019est d\u2019ailleurs l\u2019une des raisons pour laquelle la p\u00e9riode victorienne (libre de droits) fut le point de d\u00e9part de la s\u00e9rie.<br \/>\n&#160;<br \/>\nToute l\u2019intrigue de la trilogie <em>Century<\/em> tourne autour d\u2019un complot magique. La premi\u00e8re page de <em>1910<\/em> expose le r\u00eave pr\u00e9monitoire du m\u00e9dium et d\u00e9tective Thomas Carnacki&#160;: Oliver Haddo et quatre disciples encapuchonn\u00e9s pr\u00e9parent l\u2019invocation d\u2019un \u00ab&#160;enfant de Lune&#160;\u00bb, annonciateur d\u2019\u00ab&#160;un nouvel \u00e2ge \u00e9trange et terrible&#160;\u00bb. Durant cette aventure, le \u00ab&#160;deuxi\u00e8me groupe Murray&#160;\u00bb enqu\u00eate sur cette conspiration, sans le moindre succ\u00e8s. Certes, ils retrouvent le mage noir Haddo, mais c\u2019est pour lui donner l\u2019id\u00e9e du projet d\u2019ant\u00e9christ, qu\u2019il n\u2019avait jamais envisag\u00e9. Dans <em>1969<\/em>, le trio rescap\u00e9 de la <em>Ligue<\/em> reprend la m\u00eame mission, apr\u00e8s l\u2019\u00e9chec de la conception d\u2019un nouvel ant\u00e9christ aux \u00c9tats-Unis, b\u00e9b\u00e9 d\u2019une certaine Rosemary. L\u2019album <em>2009<\/em> marque la fin de ce cycle de r\u00e9incarnations en s\u00e9rie et l\u2019av\u00e8nement de l\u2019ant\u00e9christ, dans une apocalypse de couleurs \u00e0 la craie d\u00e9lav\u00e9e qui n\u2019a plus rien \u00e0 voir avec le <em>trip<\/em> pop de 1969.<br \/>\n&#160;<br \/>\nAlan Moore use souvent du complot comme trame narrative, ne serait-ce que dans son autre grande \u0153uvre sur l\u2019\u00e9poque victorienne, <em>From Hell<\/em>, qui digresse largement \u00e0 partir de la th\u00e9orie du complot royalo-ma\u00e7onnique de Stephen Knight[15. <em>Jack the Ripper: The Final Solution<\/em>, de Stephen Knight.]. Mais la conspiration est toujours une excuse pour aborder de biais une plus grande histoire.<em>Century<\/em> a pour point de d\u00e9part la figure mythique, mais r\u00e9elle, d\u2019Aleister Crowley, et traverse les repr\u00e9sentations culturelles de la magie \u00e0 travers le si\u00e8cle&#160;: l\u2019occultisme quasi scientifique du d\u00e9but du si\u00e8cle, l\u2019\u00e9sot\u00e9risme hippie des ann\u00e9es 1960,<span class=\"bold-body\"> <\/span>le manich\u00e9isme primaire qui pr\u00e9side l\u2019enseignement de la magie dans une fameuse \u00e9cole de sorciers au d\u00e9but du XXI<sup>e<\/sup>&#160;si\u00e8cle.<br \/>\n&#160;<br \/>\n\u00c9crivain, joueur d\u2019\u00e9checs, alpiniste, po\u00e8te, peintre, astrologue, aimant se faire appeler \u00ab&#160;la B\u00eate&#160;\u00bb,\u2009l\u2019Aleister Crowley qui inspire le personnage d\u2019Haddo fut au centre de nombreux scandales et proc\u00e8s tout au long de la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XX<sup>e<\/sup>&#160;si\u00e8cle, accus\u00e9 de magie noire tout autant que de perversion sexuelle ou d\u2019espionnage. M\u00eame s\u2019il en fait le \u00ab&#160;m\u00e9chant&#160;\u00bb de sa trilogie, Alan Moore retient essentiellement de ce provocateur ses pratiques liant la magie \u00e0 une sexualit\u00e9 d\u00e9brid\u00e9e. On retrouve ce lien entre exp\u00e9rimentations sexuelles et mondes magiques dans nombre de ses comics, \u00e0 commencer par le controvers\u00e9 <em>Lost Girls<\/em>, aventures pornographiques de Wendy de <em>Peter pan,<\/em> de Dorothy du <em>Magicien d<\/em>\u2019<em>Oz<\/em> et d\u2019Alice d\u2019<em>Au<\/em> <em>pays des merveilles<\/em><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/01\/portrait-02-727x1024.jpg\" alt=\"portrait-02\" width=\"690\" height=\"972\" class=\"aligncenter size-large wp-image-3474\" style=\"padding-top:1em\"\/><\/p>\n<div class=\"epigraph\">\n<p class=\"textbody\">1969<\/p>\n<p class=\"textbody\"><em>Mina, Quatermain et Orlando sont de retour \u00e0 Londres, qu<\/em>\u2019<em>ils avaient quitt\u00e9 juste apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale. La ville a retrouv\u00e9 de la couleur&#160;: <\/em>Swinging London<em> exp\u00e9rimente la musique pop, les drogues, l<\/em>\u2019<em>\u00e9sot\u00e9risme et la lib\u00e9ration sexuelle. Les anciens membres de la Ligue sont \u00e0 nouveau \u00e0 la recherche de l<\/em>\u2019<em>esprit du mage noir Oliver Haddo qui cherche \u00e0 engendrer un ant\u00e9christ.<\/em><\/p>\n<\/div>\n<h3 class=\"section\">Op\u00e9ra-rock de quat\u2019 sous<\/h3>\n<p>\u00c9voquant les relances des feuilletons radiophoniques, un petit commentaire tr\u00e8s victorien soulignait chaque fin de chapitre des aventures de 1898&#160;: \u00ab&#160;<em>Quelles horreurs se pr\u00e9parent&#160;? Est-ce bien ici Albion, l<\/em>\u2019<em>\u00eele qui a mat\u00e9 le Fran\u00e7ais insolent, l<\/em>\u2019<em>Espagnol libidineux, l<\/em>\u2019<em>Allemand arrogant&#160;? Est-ce bien notre Angleterre, assi\u00e9g\u00e9e par ces \u00e9trangers, venus du grand vide par-del\u00e0 le cosmos connu&#160;? Vous n<\/em>\u2019<em>allez pas en rester l\u00e0, lecteurs&#160;! La suite vous attend dans le chapitre II<\/em>.&#160;\u00bb<br \/>\n&#160;<br \/>\nL\u2019album <em>1910<\/em> abandonne cette forme de roman-feuilleton pour ponctuer l\u2019action par des extraits r\u00e9\u00e9crits de <em>L<\/em>\u2019<em>Op\u00e9ra de quat<\/em>\u2019<em>sous<\/em> de Berthold Brecht et Kurt Weil, seuls auteurs cr\u00e9dit\u00e9s de toute la s\u00e9rie. Comme les acteurs de <em>L\u2019Op\u00e9ra<\/em> prenant \u00e0 partie le spectateur pour casser l\u2019identification aux acteurs, les personnages regardent le lecteur en chantant la <em>Complainte de Jenny-des-corsaires <\/em>et le <em>Deuxi\u00e8me finale des quat\u2019sous&#160;;<\/em> la Jenny-des-Lupanars de Brecht \u00e9tant ici Janni Dakkar, fille du capitaine Nemo.Dans <em>1969<\/em>, c\u2019est un \u00e9v\u00e9nement \u00ab&#160;historique&#160;\u00bb qui guide la narration&#160;: le concert gratuit des Rolling Stones<em> <\/em>\u00e0<em> <\/em>Hyde Park le 5&#160;juillet 1969, devant 500&#160;000&#160;personnes, en hommage \u00e0 Brian Jones retrouv\u00e9 mort dans sa piscine deux jours plus t\u00f4t. Sauf qu\u2019ici, Brian Jones s\u2019appelle Basil Thomas, personnage d\u2019une s\u00e9rie de romans illustr\u00e9s[16. Basil Fotherington-Thomas est un personnage d\u2019une s\u00e9rie de romans britanniques de Geoffrey Willans illustr\u00e9s par le g\u00e9nial Ronald Searle, mettant en sc\u00e8ne les aventures \u00e0 la premi\u00e8re personne de l\u2019\u00e9colier Nigel Molesworth.], et Mike Jagger &#38; The Rolling Stones deviennent Terner &#38; The Purple Orchestra<em>,<\/em> d\u2019apr\u00e8s un film de 1970, <em>Performance<\/em>, o\u00f9 Jagger joue la star de rock Purple Turner. L\u2019histoire commence par l\u2019assassinat c\u00e9r\u00e9monial de Basil Thomas dans sa piscine et se d\u00e9noue au concert de Hyde Park (appel\u00e9 ainsi en hommage au sacrifice d\u2019Edward Hyde lors de l\u2019invasion des mollusques). La chanson <em>Sympathy for the devil<\/em> devient une pri\u00e8re \u00e0 Satan, et le po\u00e8me de Percy Shelley lu par Mike Jagger en hommage \u00e0 Brian Jones un rituel de r\u00e9incarnation. Ce concert rituel offre l\u2019occasion d\u2019une longue s\u00e9quence mettant en sc\u00e8ne le <em>bad trip <\/em>de Mina Murray, affrontant sur le plan astral l\u2019esprit d\u2019Haddo qui cherche \u00e0 se r\u00e9incarner. Le talent du dessinateur Kevin O\u2019Neill explose alors en un style pop hallucin\u00e9, proche de <em>Yellow Submarine<\/em> des Beatles et des <em>Zap comics<\/em> de Robert Crumb.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/01\/portrait-03-742x1024.jpg\" alt=\"portrait-03\" width=\"690\" height=\"952\" class=\"aligncenter size-large wp-image-3475\" style=\"padding-top:1em\"\/><\/p>\n<div class=\"epigraph\">\n<p class=\"textbody\">2009<\/p>\n<p class=\"textbody\"><em>Redevenant femme, le soldat Orlando revient \u00e0 Londres apr\u00e8s avoir craqu\u00e9 et tir\u00e9 sur tout ce qui bouge lors de l<\/em>\u2019<em>op\u00e9ration Simbad au Qmar. Mina est intern\u00e9e au \u00ab&#160;Centre Coote pour le bien-\u00eatre psychiatrique&#160;\u00bb. Quatermain est devenu clochard et ne veut plus entendre parler de la <\/em>Ligue<em> ni d<\/em>\u2019<em>aventures. Mais l<\/em>\u2019<em>ant\u00e9christ est n\u00e9, et Prospero exige qu<\/em>\u2019<em>Orlando retrouve ses conf\u00e9d\u00e9r\u00e9s et l<\/em>\u2019<em>enfant-Lune.<\/em><\/p>\n<\/div>\n<h3 class=\"section\">Harry Potter <em>versus<\/em> Mary Poppins<\/h3>\n<p>La derni\u00e8re partie de <em>Century<\/em> est l\u2019occasion pour Moore de faire le point sur le si\u00e8cle naissant \u2013 et le constat est clairement dur et sombre<em>, grim &#38; gritty.<\/em> Loin du Swinging London<em> <\/em>de 1969 et son \u00e9sot\u00e9risme hippie flashy, le Londres de 2009 appara\u00eet d\u2019embl\u00e9e glauque et d\u00e9labr\u00e9. Des flics en armures tabassent les gens dans les rues et la TV ressasse en boucle ses reportages sur le terroriste nucl\u00e9aire Jack Nemo. Diff\u00e9rence remarquable avec le Londres \u00ab&#160;r\u00e9el&#160;\u00bb d\u2019aujourd\u2019hui&#160;: malgr\u00e9 l\u2019omnipr\u00e9sence d\u2019\u00e9crans TV et autres pubs ou injonctions lumineuses dans la rue, on n\u2019aper\u00e7oit jamais un ordinateur. L\u2019informatique et Internet ne semblent ici pas indispensables au r\u00e9gime s\u00e9curitaire[17. Alan Moore pioche dans un spectre tr\u00e8s large de la litt\u00e9rature fantastique, y compris contemporaine,avec des personnages fantastiques cr\u00e9\u00e9s par des amis \u00e0 lui comme <em>Jeremiah Corn\u00e9lius<\/em> de Mickael Moorcock ou <em>Andrew Norton, le prisonnier de Londres<\/em>, de Ian Sainclair. Il \u00e9carte en revanche tout un pan de la science-fiction, \u00e0 savoir le <em>cyberpunk<\/em>. Sans doute la r\u00e9f\u00e9rence originelle \u00e0 la litt\u00e9rature victorienne l\u2019oblige \u00e0 suivre le principe de base du <em>steampunk<\/em>, \u00e0 savoir que la r\u00e9volution industrielle n\u2019aboutit pas \u00e0 l\u2019\u00e9lectronique et la miniaturisation qui permettront d\u2019inonder le monde en ordinateurs et autres smartphones.].<br \/>\n&#160;<br \/>\nSi les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 <em>Harry Potter<\/em> sont on ne peut plus \u00e9videntes, il est clair qu\u2019Alan Moore ne porte pas un grand int\u00e9r\u00eat aux romans \u00e0 suivre de J.K. Rowling. Il ne s\u2019y r\u00e9f\u00e8re que pour mettre en ab\u00eeme la pauvret\u00e9 de la litt\u00e9rature fantastique et enfantine, et donc la pauvret\u00e9 du si\u00e8cle lui-m\u00eame. Et pour faire la le\u00e7on \u00e0 un ant\u00e9christ \u00e9gocentrique et pleurnichard, il convoque m\u00eame \u00ab&#160;Celui qui est dans toutes les pages de la Bible&#160;\u00bb, sous la forme d\u2019une h\u00e9ro\u00efne de la litt\u00e9rature enfantine du si\u00e8cle dernier. Une mani\u00e8re, un peu facile cette fois, de rendre hommage au pass\u00e9 et de condamner le pr\u00e9sent.Selon la derni\u00e8re incarnation de \u00ab&#160;la B\u00eate&#160;\u00bb, qui n\u2019est plus qu\u2019une t\u00eate qui parle dans une cage \u00e0 oiseau, \u00ab&#160;<em>le nouvel \u00e2ge \u00e9trange et terrible est in\u00e9luctable&#160;\u00bb.<\/em> Le troisi\u00e8me mill\u00e9naire sera <em>grim &#38; gritty. <\/em>Un catastrophisme pas forc\u00e9ment messianique, mais qui n\u2019a d\u2019autre issue que l\u2019Apocalypse, et qu\u2019on retrouve dans de nombreuses \u0153uvres de Moore, des <em>Watchmen<\/em> \u00e0 <em>Promethea<\/em>.<em> \u00ab&#160;Si vos histoires re\u00e7oivent des critiques favorables pour leur tonalit\u00e9 sombre, qui fait r\u00e9fl\u00e9chir, alors il est grand temps de commencer \u00e0 vous demander si vous ne devriez pas faire quelque chose de plus l\u00e9ger et d<\/em>\u2019<em>idiot&#160;\u00bb<\/em>, \u00e9crivait-il pourtant il n\u2019y a pas si longtemps[18. Extrait de la postface \u00e0 la r\u00e9\u00e9dition en 2008 d\u2019<em>Alan Moore\u2019s Writing for comics<\/em>, d\u2019Alan Moore.].<\/p>\n<h3 class=\"section\"><em>Lost<\/em> <em>Girls<\/em><\/h3>\n<p>L\u2019anarchiste barbu d\u00e9fend clairement des valeurs libertaires, voire f\u00e9ministes. Ses personnages f\u00e9minins ont toujours tranch\u00e9 dans la production testost\u00e9ron\u00e9e de <em>comics<\/em>. Dans les ann\u00e9es 1980, Halo Jones \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 la premi\u00e8re h\u00e9ro\u00efne de comics \u00e0 ne pas faire du 95D, et la famille Strong constitua la premi\u00e8re superfamille m\u00e9tisse. L\u2019\u00e9volution au cours du si\u00e8cle de la chef de la <em>Ligue<\/em>, Mina, piment\u00e9e par sa jeune immortalit\u00e9, guide toute la s\u00e9rie, qui suit ses relations avec les extraordinaires <em>gentlemen<\/em>, notamment son histoire d\u2019amour avec le vieux Quatermain, dont elle lisait avec admiration les aventures \u00e9tant enfant. Et c\u2019est sur le couple \u00e0 trois qu\u2019elle finira par former avec Quatermain rajeuni et le <em>queer<\/em> Orlando que se fonde la trilogie <em>Century<\/em>. Le rapprochement d\u2019Orlando en pleine transformation transsexuelle, et de Quatermain, vivant symbole de la virilit\u00e9 imp\u00e9riale de l\u2019\u00e8re victorienne, est savoureux. La plupart des r\u00e9centes \u0153uvres de Moore se caract\u00e9risent d\u2019ailleurs par un certain optimisme amoureux, une croyance dans la long\u00e9vit\u00e9 et la force du couple \u2013 qu\u2019il soit h\u00e9t\u00e9ronorm\u00e9 comme la famille Strong, homosexuel comme dans <em>Top Ten<\/em>, ou <em>queer<\/em> comme dans la <em>Ligue<\/em>.<\/p>\n<h3 class=\"section\"><em>Anarchy<\/em> <em>(in the UK)<\/em><\/h3>\n<p>En pleine contre-r\u00e9volution culturelle r\u00e9actionnaire[19. Mouvements contre les homosexuels et les juifs en France, projet d\u2019interdiction de l\u2019avortement en Espagne, ostracisme des Roms dans toute l\u2019Europe<em>, <\/em>repli parano\u00efaque aux \u00c9tats-Unis\u2026] et dans un champ aussi viriliste que l\u2019industrie du <em>comics<\/em>, d\u00e9fendre la libert\u00e9 et l\u2019inventivit\u00e9 dans les relations amoureuses n\u2019est pas rien. Mais s\u2019il a toujours insist\u00e9 sur la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une r\u00e9volution culturelle des m\u0153urs, Moore porte dans ses histoires un anarchisme pour le moins antipolitique. Certes il prenait encore r\u00e9cemment parti pour les manifestants d\u2019<em>Occupy Wall Street<\/em>, contre son coll\u00e8gue r\u00e9ac Frank Miller[20. Sur son blog, Frank Miller qualifie le mouvement Occupy Wall Street de \u00ab&#160;<em>tentative de retour \u00e0 l\u2019anarchie de la part d\u2019une bande de gars \u00e9quip\u00e9s d\u2019iPhone, d\u2019enfants g\u00e2t\u00e9s \u00e0 l\u2019iPad et qui feraient mieux de se trouver un emploi. (\u2026) Rien qu\u2019une bande de branleurs, de voleurs et de violeurs. Une foule indisciplin\u00e9e biberonn\u00e9e \u00e0 la nostalgie de Woodstock et \u00e0 une conception putride de ce qui est juste<\/em>.&#160;\u00bb Alan Moore lui r\u00e9pond directement dans une interview accord\u00e9e \u00e0<em> Honest Publishing&#160;: <\/em>\u00ab&#160;C<em>\u2019est tout ce qu\u2019on peut attendre d\u2019un type comme Miller qui consid\u00e8re que l\u2019Am\u00e9rique est en guerre contre un ennemi sans foi ni loi, Al Qaida ou l\u2019islam. Pour dire la v\u00e9rit\u00e9, Frank Miller est quelqu\u2019un dont j\u2019ai \u00e0 peine regard\u00e9 le travail au cours des vingt derni\u00e8res ann\u00e9es. J\u2019ai toujours pens\u00e9 que <\/em>Sin city<em> est un monument de misogynie, et <\/em>300<em> une saga barbare, pas historique pour deux sous, homophobe, et compl\u00e8tement \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la plaque. Il y a une forme de rationalit\u00e9 froide et d\u00e9sagr\u00e9able qui ne me pla\u00eet pas dans l\u2019\u0153uvre de Miller depuis pas mal d\u2019ann\u00e9es.&#160;\u00bb<\/em>]. Et le masque du h\u00e9ros de <em>V pour Vendetta<\/em> est devenu le symbole international de la gauche anticapitaliste[21. Le Masque de V dans le comics de Moore et David Lloyd est inspir\u00e9 du visage de Guy Fawkes, martyre de la \u00ab&#160;conspiration des poudres&#160;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire la tentative d\u2019incendier le parlement britannique et le roi Jacques Ier d\u2019Angleterre. Guy Fawkes n\u2019avait rien d\u2019un anarchiste&#160;: il s\u2019agissait de provoquer une insurrection contre le roi protestant afin de cr\u00e9er un \u00c9tat catholique.],<span class=\"bold-body\"> <\/span>m\u00eame s\u2019il y a malentendu&#160;: sa bande dessin\u00e9e \u00e9tait une r\u00e9flexion plut\u00f4t complexe sur le fascisme et l\u2019anarchie, alors que le film manich\u00e9en qui l\u2019a popularis\u00e9e, sc\u00e9naris\u00e9 par les auteurs de <em>Matrix,<\/em> n\u2019est qu\u2019un spectacle pyrotechnique faisant l\u2019hagiographie d\u2019un super anarchiste individualiste masqu\u00e9.<br \/>\n&#160;<br \/>\nLa travers\u00e9e du si\u00e8cle \u00e0 travers sa culture populaire propos\u00e9e dans la <em>Ligue<\/em>, comporte un grand absent&#160;: le mouvement r\u00e9volutionnaire ouvrier[22. Seule r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019histoire du communisme dans le monde de la <em>Ligue<\/em>&#160;: un journal t\u00e9l\u00e9 \u00e9voque dans <em>1969 <\/em>un pr\u00e9sident am\u00e9ricain communiste apr\u00e8s-guerre, Mike Thingmaker, inspir\u00e9 d\u2019une trilogie d\u2019anticipation, <em>Mess-Mend<\/em> publi\u00e9e entre 1923 et 1925 en URSS, et \u00e9crite par Marietta Shaginian sous le pseudonyme de Jim Dollar. Staline for\u00e7a celle-ci \u00e0 abandonner l\u2019anticipation, ce genre bourgeois. Lui succ\u00e8de \u00e0 la pr\u00e9sidence am\u00e9ricaine la rockstar Max Foester, v\u00e9ritable \u00ab&#160;fasciste hippie&#160;\u00bb qui envoie en camp de r\u00e9\u00e9ducation tous les coinc\u00e9s de moins de 35 ans, inspir\u00e9 du film de Barry Shear de 1968&#160;: <em>Wild in the street.<\/em>]. Des auteurs aussi orient\u00e9s que Berthold Brecht sont convoqu\u00e9s[23. Apr\u00e8s <em>1910<\/em> o\u00f9 ils guidaient toute la narration, les chants remani\u00e9s de <em>l<\/em>\u2019<em>Op\u00e9ra de quat<\/em>\u2019<em>sous<\/em> reviennent sur un air des <em>Sex pistols<\/em> dans l\u2019\u00e9pilogue de <em>1969<\/em> (\u00ab&#160;huit ans plus tard&#160;\u00bb, en 1977 donc), et en fond t\u00e9l\u00e9visuel dans <em>2009<\/em>.], mais c\u2019est pour chanter<em> <\/em>le triomphe de la barbarie capitaliste et de la guerre de tous contre tous. La <em>Ligue<\/em> porte le r\u00eave progressiste de la litt\u00e9rature victorienne, mais totalement \u00e9pur\u00e9 du contrepoint qui l\u2019accompagnait sans s\u2019y identifier&#160;: le r\u00eave communiste de progr\u00e8s social, ce spectre qui hanta l\u2019Europe au moins jusqu\u2019aux ann\u00e9es 1970. Comme le rappelle le capitaine Nemo lors de son recrutement&#160;: \u00ab&#160;<em>Les livres d\u2019Histoire sont \u00e9crits par les vainqueurs, M<sup>lle<\/sup>&#160;Murray.\u2009<\/em>&#160;\u00bb<br \/>\n&#160;<br \/>\nAlan Moore vit encore aujourd\u2019hui dans la cit\u00e9 industrielle o\u00f9 il a grandi, Northampton, l\u2019une des villes les plus pauvres d\u2019Angleterre. De 2009 \u00e0 2011, il y a m\u00eame publi\u00e9 un fanzine tr\u00e8s localiste, <em>Dodgem Logic<\/em>, m\u00ealant informations sur la ville, comics, et m\u00eame musique, et dont il utilisa les ventes pour soutenir la communaut\u00e9 locale&#160;: distribution de repas et de v\u00eatements, financement d\u2019une cr\u00e8che dont la municipalit\u00e9 avait coup\u00e9 les subventions, sponsor de l\u2019\u00e9quipe de basket des Northampton Kings<em>.<\/em> Une fid\u00e9lit\u00e9 qui rend d\u2019autant plus \u00e9trange cet effacement de l\u2019histoire du mouvement r\u00e9volutionnaire dans la fresque historique que constitue la <em>Ligue<\/em>.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/01\/portrait-04-742x1024.jpg\" alt=\"portrait-04\" width=\"690\" height=\"952\" class=\"aligncenter size-large wp-image-3476\" style=\"padding-top:1em\"\/><\/p>\n<div class=\"epigraph\">\n<p class=\"textbody\">1260 av. J.-C<\/p>\n<p class=\"textbody\">Bio na\u00eet \u00e0 Th\u00e8bes. \u00c0 l\u2019adolescence, la jeune fille h\u00e9rite de la mal\u00e9diction de son p\u00e8re, le devin aveugle Tir\u00e9sias&#160;: changer r\u00e9guli\u00e8rement de sexe. Elle devient immortelle en se baignant dans la m\u00eame \u00ab&#160;Marre de vie&#160;\u00bb que Quatermain et Mina des si\u00e8cles plus tard, et portera d\u00e8s lors de nombreux noms&#160;: Vita, Vito, Bion, Bio, Roland. Combattant \u00e9m\u00e9rite, de la guerre de Troie aux conqu\u00eates d\u2019Alexandre et aux croisades, elle porte Excalibur depuis les guerres Arthuriennes. Quand les sarrasins le rebaptisent Orlando, ille d\u00e9cide de ne plus changer de nom, en hommage \u00e0 l\u2019amour d\u2019une vie rencontr\u00e9 alors&#160;: Simbad le marin. C\u2019est elle qui pose pour la Joconde de L\u00e9onard de Vinci, un jour o\u00f9 elle commence \u00e0 redevenir homme. D\u2019o\u00f9 son sourire.<\/p>\n<\/div>\n<h3 class=\"section\">Le minist\u00e8re de l\u2019Amour<\/h3>\n<p>Depuis \u00ab&#160;L\u2019almanach du Globe-Trotter&#160;\u00bb, longue annexe du volume deux de la <em>Ligue<\/em>, Moore a commenc\u00e9 une description pr\u00e9cise de la g\u00e9ographie et des lieux o\u00f9 r\u00e9sident des cr\u00e9atures magiques sur l\u2019ensemble de la plan\u00e8te, dont le plus exemplaire serait le \u00ab&#160;Monde radieux&#160;\u00bb au p\u00f4le Nord[24. Ce Monde radieux a \u00e9t\u00e9 \u00e9voqu\u00e9 pour la premi\u00e8re fois dans une satire utopique de 1666, souvent consid\u00e9r\u00e9e comme la toute premi\u00e8re \u0153uvre de science-fiction&#160;: <br \/>\n<em>The Description of a New World, Called the Blazing-World<\/em>, de l\u2019aristocrate et scientifique anglaise Margaret Cavendish.]. Ainsi, d\u00e8s les premi\u00e8res pages de <em>1969<\/em> comprend-on que Mina et ses hommes ne travaillent plus pour les services secrets anglais depuis le coup d\u2019\u00c9tat de Big Brother en 1948, mais servent d\u00e9sormais le Monde Radieux, sous l\u2019autorit\u00e9 du sorcier Prospero. Celui-ci est le fondateur de la premi\u00e8re <em>Ligue<\/em> au XVII<sup>e<\/sup>&#160;si\u00e8cle, il s\u2019est install\u00e9 dans le Monde flamboyant en 1616, et est toujours vif en 2009, quand il appara\u00eet \u00e0 Orlando avec ses lunettes 3D et ses familiers Ariel et Caliban. Il faudra lire entre les lignes des diff\u00e9rentes aventures de la <em>Ligue<\/em> et leurs nombreuses annexes pour en savoir davantage sur ce myst\u00e9rieux Monde Radieux.La publication fran\u00e7aise, fin 2013, du <em>Dossier noir<\/em>[25. DC a longtemps ralenti la publication du <em>Dossier noir<\/em>, \u00e9crit juste apr\u00e8s le volume deux, et dernier album de <em>la Ligue<\/em> qu\u2019Alan Moore lui devait par contrat. DC refusa cependant toujours de fournir avec le livre un 45 tours vinyle d\u2019une chanson d\u2019un groupe pop imaginaire, \u00e9crite et interpr\u00e9t\u00e9e par Moore.] compl\u00e8te ce travail de cartographie et d\u2019histoire des mondes extraordinaires. Or ce livre ressemble bien peu \u00e0 ce que l\u2019on appelle habituellement \u00ab&#160;bande dessin\u00e9e.&#160;\u00bb Certes, Moore et O\u2019Neil racontent et dessinent une histoire sous forme de comics&#160;: en 1956, Quatermain et une Mina teinte en blonde volent aux Services secrets anglais le Dossier noir, qui contient des informations sur les diff\u00e9rentes <em>Ligues.<\/em> Poursuivis par des agents secrets, ils cherchent \u00e0 rallier le Monde radieux, et chacune de leurs haltes est l\u2019occasion de plonger dans la lecture des archives. L\u2019Angleterre ici mise en images et en bulles est clairement inspir\u00e9e de la c\u00e9l\u00e8bre dystopie de Georges Orwell <em>1984<\/em>, qui devait initialement s\u2019appeler <em>1948<\/em>. Le MI5 est donc devenu \u00ab&#160;Miniam&#160;\u00bb ou \u00ab&#160;minist\u00e8re de l\u2019Amour&#160;\u00bb, certains documents du <em>Dossier noir<\/em> sont en novlangue, des mots d\u2019ordre comme \u00ab&#160;La libert\u00e9 c\u2019est l\u2019esclavage&#160;\u00bb ornent encore les murs. En outre, la plupart des documents du <em>Dossier<\/em> sont annot\u00e9s par un certain \u00ab&#160;GOB&#160;\u00bb, qui se r\u00e9v\u00e9lera \u00eatre Gerry O\u2019Brian, personnage du roman d\u2019Orwell, qui devient ici le successeur de Big Brother \u00e0 la t\u00eate du parti et du pays \u00e0 sa mort en 1953[26. Big Brother, O\u2019Brian et le nouveau \u00ab&#160;M&#160;\u00bb, viennent en outre de la m\u00eame \u00e9cole priv\u00e9e&#160;: <em>Greyfriars school, <\/em>en r\u00e9f\u00e9rence aux aventures de Billy Bunter et des autres \u00e9l\u00e8ves de cette \u00e9cole<em>, <\/em>histoires \u00e9crites par Charles Hamilton et publi\u00e9es de 1908 \u00e0 1939 dans l\u2019hebdomadaire pour gar\u00e7ons <em>The Magnet<\/em>, vendu \u00e0 250\u2009000&#160;exemplaires, y compris en Australie et en Nouvelle-Z\u00e9lande. En 1939, la s\u00e9rie fut l\u2019objet d\u2019une critique acerbe de George Orwell, qui attaqua le romantisme de cette description des \u00e9tablissements priv\u00e9s r\u00e9serv\u00e9s \u00e0 la haute soci\u00e9t\u00e9, o\u00f9 \u00ab&#160;<em>\u2009tout est s\u00fbr, solide, sans remise en cause possible<\/em>&#160;\u00bb. Cette s\u00e9rie est en tout cas typique des <em>Schools stories,<\/em> ce sous-genre de la litt\u00e9rature anglaise pour enfant, dont Harry Potter est un descendant direct. On imagine ais\u00e9ment le plaisir d\u2019Alan Moore \u00e0 boucler ainsi ses boucles pour en renouer d\u2019autres au fur et \u00e0 mesure de ses recherches.].<\/p>\n<h3 class=\"section\"><em>The Blazing World<\/em><\/h3>\n<p>Ce fil rouge est surtout pr\u00e9texte \u00e0 offrir aux lecteurs nombre d\u2019exp\u00e9rimentations narratives plus audacieuses les unes que les autres&#160;: rapports secrets sur les missions des diff\u00e9rentes <em>Ligues<\/em>, y compris leurs homologues fran\u00e7ais ou allemands, trait\u00e9 \u00e9sot\u00e9rique, roman \u00e9rotique, nouvelle beatnik sans ponctuation, pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre in\u00e9dite de Shakespeare, autobiographie illustr\u00e9e d\u2019Orlando, cartes postales, brochures touristiques, plan du Monde Glorieux\u2026 Qui d\u2019autres que Moore oserait \u00e9crire un faux prologue \u00e0 <em>La Temp\u00eate <\/em>de Shakespeare en vieil anglais[27. Saluons l\u2019\u00e9dition fran\u00e7aise de Panini, que ce soit pour sa traduction (qui nous \u00e9pargne le pastiche en vieux fran\u00e7ois) ou la qualit\u00e9 de l\u2019objet lui-m\u00eame, avec ses types de papiers et formats qui diff\u00e8rent selon le document. D\u2019autant que Panini se distingue d\u2019habitude par son incomp\u00e9tence \u00e9ditoriale.]&#160;?<br \/>\n&#160;<br \/>\nOr l\u2019exp\u00e9rimentation, loin de se limiter \u00e0 la jouissance esth\u00e9tique de la parodie, est enti\u00e8rement au service de la narration. Relectures et allers-retours entre les pages permettent de tisser une chronologie et une g\u00e9ographie pr\u00e9cises de ce monde&#160;: Cthulhu et les Grands Anciens ont toujours c\u00f4toy\u00e9 l\u2019Humanit\u00e9, et la guerre de Troie a bien \u00e9t\u00e9 orchestr\u00e9e par des Dieux antiques voulant \u00e9liminer leur engeance hybride&#160;: les H\u00e9ros (Orlando y participa aux c\u00f4t\u00e9s d\u2019\u00c9n\u00e9e)&#160;; la Lune a \u00e9t\u00e9 foul\u00e9e \u00e0 grands pas bien avant Cyrano de Bergerac, et l\u2019Angleterre \u00e9tait peupl\u00e9e de f\u00e9es et de g\u00e9ants jusqu\u2019\u00e0 la mort de leurs biographes, Shakespeare et Cervant\u00e8s en 1616.<br \/>\n&#160;<br \/>\nLa fin de l\u2019album est l\u2019occasion de d\u00e9couvrir enfin le Monde Radieux en bande dessin\u00e9e, et non plus simplement \u00e9voqu\u00e9 dans des documents. Or si ce monde magique est bien physique, mat\u00e9riel, il n\u2019ob\u00e9it pas aux m\u00eames lois physiques que le n\u00f4tre. C\u2019est un monde \u00e0 quatre dimensions, o\u00f9 le temps est une dimension physique, et o\u00f9 tout arrive en m\u00eame temps (ce qui peut entra\u00eener de s\u00e9v\u00e8res troubles digestifs). Il se situe au p\u00f4le Nord, mais s\u2019\u00e9tend <em>en m\u00eame temps<\/em> au p\u00f4le Sud, sous le nom de M\u00e9gapatagonie, o\u00f9 l\u2019on parle \u00e0 l\u2019envers le Fran\u00e7ais. G\u00e9om\u00e9trie non euclidienne ou magie, il faudra au lecteur de comics \u00e0 deux dimensions comme au personnage visitant ce monde en 4D, un accessoire pour l\u2019appr\u00e9hender&#160;: des lunettes 3D.<br \/>\n&#160;<br \/>\nLe conteur anglais utilise ainsi sa renomm\u00e9e pour imposer ses exp\u00e9rimentations \u00e0 l\u2019\u00e9diteur DC, le for\u00e7ant \u00e0 publier un objet qui a sans doute eu bien du mal rentrer dans la cha\u00eene de production tr\u00e8s standardis\u00e9e de l\u2019industrie du comics. Car, contrairement aux studios de cin\u00e9ma qui s\u2019en servent pour vendre toute une nouvelle technologie, la \u00ab&#160;3D&#160;\u00bb n\u2019est pas une valeur ajout\u00e9e pour la bande dessin\u00e9e<\/p>\n<h3 class=\"section\">Le Grand grimoire de la Lune et du Serpent<\/h3>\n<p>Moore a souvent d\u00e9clar\u00e9 publiquement sa volont\u00e9 de ne plus \u00e9crire de comics <em>mainstream[28. Dans une interview accord\u00e9 \u00e0 <em>The Guardian<\/em> en janvier&#160;2014, il qualifiait par exemple de \u00ab&#160;catastrophe culturelle&#160;\u00bb le succ\u00e8s actuel des super-h\u00e9ros.]<\/em>. Il est cependant toujours aussi prolifique et cr\u00e9atif pour l\u2019industrie, et semble plus que jamais passionn\u00e9 par la magie, comme le montrent les nombreuses parutions fran\u00e7aises de l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re. Apr\u00e8s le <em>Dossier noir<\/em> et la fin de la s\u00e9rie <em>Century<\/em>, la publication du premier \u00e9pisode de la nouvelle trilogie du monde de la <em>Ligue<\/em> (mais sans la <em>Ligue)<\/em>, <em>Nemo<\/em>, centr\u00e9e sur la fille du capitaine, Janni Dakkar, tout en int\u00e9grant cette fois la litt\u00e9rature populaire am\u00e9ricaine[29. Ainsi Janni Dakkar est-elle poursuivie en Antarctique par trois aventuriers am\u00e9ricains \u00e0 la solde du magnat de la presse Charles Foster Kane&#160;: Tom Swift Junior, personnage central de cinq s\u00e9ries am\u00e9ricaines de science-fiction pour enfants (repr\u00e9sentant un total de cent volumes, publi\u00e9s de 1910 \u00e0 2007)&#160;; ainsi que Jack Wright et Frank Reade Junior, deux personnages de <em>dime novels<\/em> (romans \u00e0 dix cents de la fin du XIX<sup>e<\/sup>&#160;si\u00e8cle, anc\u00eatres des <em>pulps<\/em>), cr\u00e9\u00e9s par Luis Senarens, le \u00ab&#160;Jules Verne am\u00e9ricain&#160;\u00bb. Le personnage de Tom A. Swift, inspir\u00e9 des figures d\u2019Henry Ford, Thomas Edison et Glenn Curtis (pionnier de l\u2019aviation) est arm\u00e9 d\u2019un fusil \u00e9lectrique et qui a donn\u00e9 son nom au tristement c\u00e9l\u00e8bre TASER, qui signifie&#160;: Tom A. Swift Electric Riffle.], renoue avec l\u2019aventurisme des voyages extraordinaires de Jules Verne et plonge plus profond\u00e9ment dans les mondes fantastiques d\u2019Edgar Poe et Lovecraft. <em>Neonomicon<\/em> est lui aussi un superbe et paradoxal hommage \u00e0 Lovecraft, o\u00f9 Moore repr\u00e9sente la face cach\u00e9e de ses \u00e9crits&#160;: une sexualit\u00e9 monstrueuse. Enfin, <em>La coiffe de naissance<\/em> est une tr\u00e8s belle mise en image par Eddie Campbell d\u2019un monologue d\u2019Alan Moore, lu sur la sc\u00e8ne du vieux tribunal de Newcastle-upon-Tyne apr\u00e8s la mort de sa m\u00e8re. Ayant d\u00e9couvert dans les affaires de celle-ci une \u00ab&#160;coiffe de naissance&#160;\u00bb, fragment de la poche des eaux qui recouvre parfois la t\u00eate du nouveau-n\u00e9, il la d\u00e9chiffre comme une carte magique de l\u2019humanit\u00e9, et parcourt \u00e0 rebours son histoire personnelle, mais aussi l\u2019histoire collective de sa ville et de la classe populaire anglaise de la fin du si\u00e8cle.<br \/>\n&#160;<br \/>\nSon \u00e9diteur am\u00e9ricain <em>Top Shelf<\/em> annonce surtout la sortie imminente du grand projet qu\u2019il m\u00e8ne avec son complice Steve Moore depuis des ann\u00e9es, <em>The Moon and Serpent Bumper Book of Magic&#160;: \u00ab&#160;Un grimoire clair et pratique des sciences occultes qui permet \u00e0 toute la famille de s\u2019amuser avec la n\u00e9cromancie<\/em>.&#160;\u00bb Les deux Moore veulent traduire le sentiment d\u2019\u00e9merveillement propre \u00e0 la magie, souvent occult\u00e9 justement par les occultistes contemporains&#160;: \u00ab&#160;<em>Nous avons voulu nous d\u00e9barrasser de l<\/em>\u2019<em>atmosph\u00e8re pr\u00e9tentieuse, t\u00e9n\u00e9breuse et gothique dans laquelle les gens semblent d\u00e9sireux d<\/em>\u2019<em>enfermer la magie. Nous pensons que la magie est quelque chose de profond, d<\/em>\u2019<em>humain, de magnifique et parfois de tr\u00e8s, tr\u00e8s amusant, et nous voulons faire un livre qui refl\u00e8te cela[30. Interview au magazine anglais <em>The Edge<\/em>].&#160;\u00bb <\/em>Ce livre devrait combiner fiction, th\u00e9orie et pratique de la magie, avec \u00ab&#160;La Vie des Grands enchanteurs par le Vieux Moore&#160;\u00bb, un temple portatif, un jeu de soci\u00e9t\u00e9 inspir\u00e9 de la Kabbale, et un Tarot in\u00e9dit.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Bref, Moore continue de creuser une id\u00e9e primordiale dans toute son \u0153uvre&#160;: la n\u00e9cessit\u00e9 de d\u00e9passer la rationalit\u00e9 pour penser et agir sur le monde&#160;: <em>\u00ab&#160;Pour moi, la magie est une chose tr\u00e8s politique, c<\/em>\u2019<em>est la politique ultime. Vous ne vous demandez pas seulement comment l<\/em>\u2019<em>\u00c9tat est gouvern\u00e9, vous questionnez la r\u00e9alit\u00e9, les fondations sur lesquelles elle est b\u00e2tie<\/em>[31. Interview au magazine am\u00e9ricain <em>Wired<\/em>, f\u00e9vrier&#160;2009.]<em>.&#160;\u00bb<\/em><\/p>\n<hr\/>\n<p class=\"textbody\">Illustrations&#160;: portraits libres de <em>La ligue des gentlemen extraordinaires, <\/em>par Anne-Claire Hello.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Dans l\u2019ordre&#160;: Orlando, Arthur J. Raffles, Allan Quattermain, Mina Harker (n\u00e9e Murray), Thomas Carnacki.<\/p>\n<div class=\"speaker-mute footnotes_reference_container\"> <div class=\"footnote_container_prepare\"><p><span class=\"footnote_reference_container_label pointer\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_3477_1();\">Notes<\/span><span class=\"footnote_reference_container_collapse_button\" style=\"display: none;\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_3477_1();\">[<a id=\"footnote_reference_container_collapse_button_3477_1\">+<\/a>]<\/span><\/p><\/div> <div id=\"footnote_references_container_3477_1\" style=\"\"> <table class=\"footnotes_table footnote-reference-container\"> <tbody> \r\n\r\n<tr class=\"footnotes_plugin_reference_row\"> <td class=\"footnote_plugin_index_combi pointer\"  onclick=\"footnote_moveToAnchor_3477_1('footnote_plugin_tooltip_3477_1_1');\"><a id=\"footnote_plugin_reference_3477_1_1\" class=\"footnote_backlink\"><span class=\"footnote_index_arrow\">&#8617;<\/span>1<\/a><\/td> <td class=\"footnote_plugin_text\"> \u00ab&#160;<em>Ce sont des films idiots, sans la moindre qualit\u00e9, une insulte \u00e0 tous les r\u00e9alisateurs qui ont fait du cin\u00e9ma ce qu\u2019il est, des magiciens qui n\u2019avaient pas besoin d\u2019effets sp\u00e9ciaux et d\u2019images informatiques pour sugg\u00e9rer l\u2019invisible. Je refuse que mon nom serve \u00e0 cautionner d\u2019une quelconque mani\u00e8re ces entreprises obsc\u00e8nes, o\u00f9 l\u2019on d\u00e9pense l\u2019\u00e9quivalent du PNB d\u2019un pays en voie de d\u00e9veloppement pour permettre \u00e0 des ados ayant du mal \u00e0 lire de passer deux heures de leur vie blas\u00e9e.\u2009<\/em>&#160;\u00bb Entretien dans la revue <em>D-Side<\/em> n<sup>o<\/sup>&#160;29, juillet-ao\u00fbt 2005.Notons que l\u2019insupportable Zack Snyder, qui vient de r\u00e9aliser une tr\u00e8s pompeuse r\u00e9vision cin\u00e9matographique de Superman, <em>Man of steel<\/em>, a adapt\u00e9 au cin\u00e9ma \u00e0 la fois les <em>Watchmen<\/em> de Moore, et <em>300<\/em> de Frank Miller, son film le plus acceptable pour le premier, le plus ouvertement fasciste pour le second.<\/td><\/tr>\r\n\r\n <\/tbody> <\/table> <\/div><\/div><script type=\"text\/javascript\"> function footnote_expand_reference_container_3477_1() { jQuery('#footnote_references_container_3477_1').show(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_3477_1').text('\u2212'); } function footnote_collapse_reference_container_3477_1() { jQuery('#footnote_references_container_3477_1').hide(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_3477_1').text('+'); } function footnote_expand_collapse_reference_container_3477_1() { if (jQuery('#footnote_references_container_3477_1').is(':hidden')) { footnote_expand_reference_container_3477_1(); } else { footnote_collapse_reference_container_3477_1(); } } function footnote_moveToAnchor_3477_1(p_str_TargetID) { footnote_expand_reference_container_3477_1(); var l_obj_Target = jQuery('#' + p_str_TargetID); if (l_obj_Target.length) { jQuery('html, body').animate({ scrollTop: l_obj_Target.offset().top - window.innerHeight * 0.34 }, 380); } }<\/script>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c9crivain de comics c\u00e9l\u00e8bre pour ses sc\u00e9narios virtuoses qui mettent en sc\u00e8ne la violence du pouvoir de l\u2019\u00c9tat, ainsi que celle des super-h\u00e9ros, Alan Moore se d\u00e9clare anarchiste, mais \u00e9galement adepte de la magie, qu\u2019il pratique \u2013 et qu\u2019il vulgarise dans nombre de ses histoires. 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