{"id":3546,"date":"2017-01-20T01:51:31","date_gmt":"2017-01-20T00:51:31","guid":{"rendered":"http:\/\/jefklak.org\/?p=3546"},"modified":"2017-01-20T01:51:31","modified_gmt":"2017-01-20T00:51:31","slug":"larmure-des-journees-de-travail","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/2017\/01\/20\/larmure-des-journees-de-travail\/","title":{"rendered":"L&#8217;armure des journ\u00e9es de travail"},"content":{"rendered":"<div class=\"intro\">\n<p class=\"textbody\">J\u2019ai creus\u00e9 o\u00f9 on m\u2019a dit de creuser. J\u2019ai pris ma pelle et ma pioche. J\u2019ai mis mon casque et mes \u0153ill\u00e8res. J\u2019ai vu quand m\u00eame\u2009&#160;: le travail est un mensonge.<br \/>\nJ\u2019ai eu un emploi, on m\u2019a donn\u00e9 un emploi du temps, je n\u2019avais plus de temps pour moi. J\u2019\u00e9tais pill\u00e9, employ\u00e9 pour le temps que je repr\u00e9sentais.<br \/>\nJ\u2019ai donn\u00e9 mon temps j\u2019ai donn\u00e9 mon sang j\u2019ai jet\u00e9 mes gants j\u2019ai mis la main \u00e0 la p\u00e2te j\u2019ai donn\u00e9 la patte \u00e0 la main qui voulait me la prendre.<br \/>\nJ\u2019\u00e9tais du temps on m\u2019a d\u00e9coup\u00e9 en tranches fines on m\u2019a roul\u00e9 dans la farine on m\u2019a recouvert de papier je ne pouvais pas me p\u00e9rimer pas m\u2019avarier j\u2019\u00e9tais salari\u00e9 j\u2019avais un sale air de pauvre.<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"pdf-link\">Texte issu du num\u00e9ro 2 de <em>Jef Klak<\/em>, \u00ab&#160;Bout d&#8217;ficelle&#160;\u00bb, toujours disponible en librairie.<br \/>T\u00e9l\u00e9charger le texte en <a href=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2017\/01\/Armure_Site_JK.pdf\">PDF<\/a>&#8230;<\/p>\n<p class=\"textbody\">J&#8217;ai \u00e9crit quelque chose autrefois, mais je ne m\u2019en souviens plus. J\u2019ai cherch\u00e9 dans les cartons qui peuplent mon appartement, je n\u2019ai rien trouv\u00e9.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Parce que je ne me souviens plus de ce que j\u2019ai \u00e9crit, et parce que je ne retrouve pas une preuve tangible de cette activit\u00e9 pass\u00e9e, j\u2019\u00e9cris de nouveau.<\/p>\n<p class=\"textbody\">J\u2019\u00e9cris pour la deuxi\u00e8me fois de ma vie.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\n<p class=\"textbody\">C\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre un po\u00e8me, mais rien ne le prouve.<\/p>\n<p class=\"textbody\">C\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre un po\u00e8me parfait, le plus beau des po\u00e8mes. Je m\u2019en suis aper\u00e7u, alors j\u2019ai dit&#160;: \u00ab&#160;Passons \u00e0 autre chose.&#160;\u00bb Si j\u2019avais continu\u00e9, j\u2019aurais \u00e9t\u00e9 d\u00e9\u00e7u. Je devais envisager une vie sans \u00e9crire, pour ne pas courir apr\u00e8s un id\u00e9al d\u00e9j\u00e0 atteint. J\u2019\u00e9tais po\u00e8te, mais avant tout j\u2019\u00e9tais vivant, et je voulais vivre intens\u00e9ment, aussi pouvais-je devenir n\u2019importe quoi, n\u2019importe qui.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019histoire est belle. C\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre cette histoire que j\u2019\u00e9crivais, si dans mon po\u00e8me il y avait une histoire. Celle d\u2019un homme qui \u00e9crit puis renonce. Un \u00e9crivain qui devient quelqu\u2019un d\u2019autre. Mais alors c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre une nouvelle. Ou bien c\u2019\u00e9tait un po\u00e8me qui est devenu une nouvelle. Car tout change tout le temps.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\n<p class=\"textbody\">Je suis devenu fossoyeur. Cela, je m\u2019en souviens. Les trous, les morts, la terre. La terre est la seule chose qui dans notre m\u00e9tier reste toujours au singulier. Les morts, par contre, sont visages et nombres tout \u00e0 la fois. Pr\u00e9sence et quantit\u00e9. Sept aujourd\u2019hui, douze demain. Autant de trous pour les recevoir.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Creuser, creuser \u2013 pour aller o\u00f9&#160;? J\u2019ai souvent chang\u00e9 de cimeti\u00e8re. C\u2019est toujours la m\u00eame terre.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\n<p class=\"textbody\">Ce n\u2019est pas facile d\u2019\u00eatre aim\u00e9 quand on est fossoyeur.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019amour est comme au fond d\u2019un trou&#160;: on donne de grands coups de pelle parce qu\u2019on est press\u00e9 de le trouver, on touche un truc, \u00e7a ressemble \u00e0 l\u2019amour, pourtant c\u2019est inerte \u2013 on l\u2019a bris\u00e9.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ou alors il y a celles que notre m\u00e9tier fascine. Des hyst\u00e9riques traquant l\u2019odeur de la mort sur nos corps. Et toutes celles qui se sont trouv\u00e9es t\u00e9tanis\u00e9es \u2013 \u00ab&#160;d\u00e9sol\u00e9es&#160;\u00bb \u2013 \u00e0 l\u2019id\u00e9e que peut-\u00eatre je les enterrerai.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\n<p class=\"textbody\">De toute fa\u00e7on c\u2019est compliqu\u00e9 de passer ses journ\u00e9es avec les morts, puis, le soir, de retrouver une vivante qu\u2019on aime.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Je pense \u00e0 Nora \u2013 je me souviens d\u2019elle, je ne l\u2019ai jamais oubli\u00e9e. Je l\u2019oubliais chaque jour pourtant, en creusant. Puis je posais ma pelle et je pensais \u00e0 elle. Et le soir nous \u00e9tions ensemble, mais pas vraiment. C\u2019\u00e9tait de ma faute. Je n\u2019y arrivais pas. Dans ma t\u00eate il y avait des trous, des morts et toute cette terre. Je ne quittais jamais tout \u00e0 fait le cimeti\u00e8re. La mort s\u2019attache.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Dans mes cartons il y a mille fois son visage. Photographies, preuves accablantes des n\u00e9gligences pass\u00e9es. Quand une photographie est r\u00e9ussie, quand le visage de Nora dans l\u2019un de mes cartons resplendit, je comprends que je ne l\u2019ai pas assez bien regard\u00e9e. L\u2019appareil a \u00e9t\u00e9 plus attentif. La machine savait, et j\u2019ignorais.<\/p>\n<p class=\"textbody\">J\u2019ignorais que ce visage devrait tenir toute une vie.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\n<p class=\"textbody\">J\u2019ai peut-\u00eatre arr\u00eat\u00e9 d\u2019\u00e9crire parce que j\u2019ai trouv\u00e9 du travail. On se laisse d\u00e9vorer par le travail. \u00c9crire apr\u00e8s le travail, je ne voyais pas comment.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Aimer apr\u00e8s le travail \u2013 Nora s\u2019est \u00e9puis\u00e9e \u00e0 force d\u2019essayer de me ramener \u00e0 elle. Elle y arrivait parfois, mais le lendemain les trous, les morts, la terre, tout reprenait, tout \u00e9tait \u00e0 refaire. L\u2019emprise est telle.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ce n\u2019est pas seulement le probl\u00e8me du cimeti\u00e8re. Ce serait pareil dans n\u2019importe quelle boutique, n\u2019importe quelle usine. Le quotidien est la grande ruine. Les jours qui se r\u00e9p\u00e8tent. Attendre les vacances pour retrouver l\u2019\u00e9tendue d\u2019une journ\u00e9e, d\u2019un sentiment qu\u2019on tient, qu\u2019on peut tenir enfin.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Je pouvais bien \u00eatre po\u00e8te, tout ce que je voulais, j\u2019\u00e9tais avant tout salari\u00e9.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\n<p class=\"textbody\">C\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre un po\u00e8me, peut-\u00eatre une nouvelle. En tout cas, je n\u2019\u00e9crivais que des choses courtes. Pour atteindre plus rapidement l\u2019essentiel.<\/p>\n<p class=\"textbody\">C\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre l\u2019histoire d\u2019un enfant, l\u2019enfant que j\u2019ai \u00e9t\u00e9, quelques souvenirs que l\u2019\u00e9criture a chang\u00e9s en histoires.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Je ne me souviens plus de rien, j\u2019\u00e9mets des hypoth\u00e8ses, j\u2019attends qu\u2019elles sonnent juste.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Parfois la terre sonne juste. Vous savez que vous creuserez un beau trou.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Que le travail m\u2019ait d\u00e9vor\u00e9 sonne juste. Toute la journ\u00e9e creuser \u2013 qu\u2019\u00e9crire apr\u00e8s cela, et que dire \u00e0 Nora&#160;? Un tr\u00e8s beau trou.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Que cette nouvelle dont je ne me souviens plus ait \u00e9t\u00e9 l\u2019histoire d\u2019un enfant sonne juste \u00e9galement. Car je ne me souviens plus de ce texte ni de mon enfance.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\n<p class=\"textbody\">Les hyst\u00e9riques s\u2019\u00e9nervent parce que je ne leur parle pas assez de mes parents. Elles croient que je leur cache quelque chose. J\u2019ai seulement oubli\u00e9. Leurs visages et leurs noms, leurs voix, leurs tendresses et leurs col\u00e8res.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Quand on vous confie votre premier cercueil de moins d\u2019un m\u00e8tre quarante, votre enfance s\u2019\u00e9croule. Vous perdez le contact avec elle, c\u2019est termin\u00e9. Si vous \u00e9criviez sur l\u2019enfance, vous ne pouvez plus, vous ne savez m\u00eame plus ce que c\u2019est, vous croyez \u00eatre n\u00e9 au cimeti\u00e8re avec une pelle \u00e0 la main, d\u00e9j\u00e0 grand, d\u00e9j\u00e0 barbu, et c\u2019est ainsi que vous observez vos coll\u00e8gues&#160;: des hommes sans enfance. Vous passez la journ\u00e9e \u00e0 creuser en pleurant, vous creusez de travers parce que vous pleurez, alors vous d\u00e9cidez de ne plus pleurer et vous y parvenez&#160;: il faut bien creuser. Pour les enfants morts, il faut faire de beaux trous. Et les beaux trous se font les yeux secs.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\n<p class=\"textbody\">La premi\u00e8re fois, on m\u2019en a confi\u00e9 deux d\u2019un coup. Deux fr\u00e8res \u00e0 placer c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, 3 et 8 ans. J\u2019ai creus\u00e9 en pleurant dans la terre du cimeti\u00e8re de Pantin, puis je n\u2019ai plus jamais pleur\u00e9, et je n\u2019ai plus jamais eu de nouvelles de mon enfance.<\/p>\n<p class=\"textbody\">M\u00eame quand j\u2019ai vu les deux petits cercueils blancs sortir de la grosse voiture noire, je me suis retenu de pleurer. On aurait dit deux bo\u00eetes \u00e0 chaussures. Je m\u2019en voulais d\u2019avoir creus\u00e9 des trous trop grands. Les cercueils para\u00eetraient aux parents plus petits encore que leurs enfants ne l\u2019\u00e9taient. J\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 mon m\u00e9tier et \u00e0 ce que je devais faire pour l\u2019exercer correctement. Des trous plus adapt\u00e9s. Nora est partie quelques mois plus tard. Je suis all\u00e9 peupler un appartement de cartons qui ne contenaient pas ce que j\u2019\u00e9crivais. Des cartons qui ne contenaient que le reproche de n\u2019avoir pas assez aim\u00e9.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\n<p class=\"textbody\">Peut-\u00eatre est-ce apr\u00e8s avoir enterr\u00e9 ces deux fr\u00e8res que je n\u2019ai plus \u00e9crit. L\u2019enfance, qu\u2019est-ce que vous voulez en dire quand vous l\u2019avez enterr\u00e9e&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\">J\u2019ai choisi un caillou, j\u2019ai dit&#160;: \u00ab&#160;C\u2019est mon enfance&#160;\u00bb, et je l\u2019ai jet\u00e9 par-dessus la grille du cimeti\u00e8re. Pour la sauver peut-\u00eatre. L\u2019\u00e9loigner de la terre o\u00f9 l\u2019enfance de Pantin finit.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\n<p class=\"textbody\">Petit, j\u2019ai quitt\u00e9 la maison o\u00f9 j\u2019avais grandi. J\u2019ai choisi un caillou et je lui ai dit&#160;: \u00ab&#160;Tu es mon enfance, je te d\u00e9pose sous les marches de ce vieux perron, ne m\u2019oublie pas, nous nous retrouverons.&#160;\u00bb Et puis j\u2019ai d\u00e9m\u00e9nag\u00e9.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ce caillou se souvient de moi puisque je me souviens de lui.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il y avait la mer aussi. Nous y allions.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Je serais bien en peine d\u2019\u00e9crire qui formait ce <em>nous<\/em>. Mais le fait est que <em>nous<\/em> allions \u00e0 la mer.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Je ne me souviens pas de la solitude. La solitude, c\u2019est aujourd\u2019hui. Avant, je n\u2019\u00e9tais jamais seul, et, quand je l\u2019\u00e9tais, avec mes mains, dans l\u2019eau tr\u00e8s claire, j\u2019attrapais des poissons.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ce sont l\u00e0 mes seuls souvenirs.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\n<p class=\"textbody\">Il y a toujours un moment o\u00f9, dans une conversation avec une inconnue, cette inconnue vous demande ce que vous faites pour gagner votre vie. Je n\u2019ai jamais aim\u00e9 mentir. J\u2019ai rarement \u00e9t\u00e9 aim\u00e9 plus d\u2019une nuit.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Je sais que je suis un homme avec lequel on passe une nuit pour voir ce que \u00e7a fait. Le lendemain, on est de toutes les conversations, de tous les SMS, de tous les statuts sur les r\u00e9seaux sociaux&#160;: \u00ab&#160;Sucer un croque-mort&#160;: <em>done<\/em>&#160;!&#160;\u00bb 42<em> likes<\/em>, 19 commentaires, 3 nouvelles demandes d\u2019amiti\u00e9.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Mais peu importe.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\n<p class=\"textbody\">On ne comprend pas vraiment l\u2019oubli. On ne le comprend (et d\u2019ailleurs il s\u2019agirait plut\u00f4t de l\u2019admettre&#160;; mais comprend-on tout ce qu\u2019on admet, ou comprend-on seulement qu\u2019on a admis ces choses que nous ne comprenons pas&#160;?) qu\u2019\u00e0 partir du moment o\u00f9 on n\u2019essaie plus de savoir quand tout a commenc\u00e9.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><em>Le jour o\u00f9 j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 oublier<\/em> \u2013 comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019une activit\u00e9 sportive, et que, \u00e0 force de pratique et d\u2019assiduit\u00e9, on m\u2019avait remis une ceinture noire d\u2019oubli et un certificat.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><em>Le jour o\u00f9 j\u2019ai oubli\u00e9 ce que j\u2019avais \u00e9crit<\/em> \u2013 mais le jour o\u00f9 j\u2019ai oubli\u00e9 est seulement le jour o\u00f9 je me suis aper\u00e7u que j\u2019avais oubli\u00e9 et qu\u2019il \u00e9tait trop tard.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019oubli n\u2019est pas un enfouissement \u2013 il me suffirait de creuser pour tout retrouver. L\u2019oubli est une expulsion, un exil. Un morceau de ma vie pass\u00e9e a \u00e9t\u00e9, dans ma vie pr\u00e9sente \u2013 pour que ma vie pr\u00e9sente puisse continuer&#160;? \u2013 condamn\u00e9 \u00e0 l\u2019exil.<\/p>\n<p class=\"textbody\">J\u2019ai quitt\u00e9 cette maison o\u00f9 j\u2019avais grandi, puis je n\u2019ai plus jamais grandi.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\n<p class=\"textbody\">Vous dites&#160;: \u00ab&#160;J\u2019ai oubli\u00e9.&#160;\u00bb Comme si vous y \u00e9tiez pour quelque chose. Comme si vous aviez particip\u00e9 activement \u00e0 ce processus. Mais l\u2019oubli se joue de vous, sans vous. En v\u00e9rit\u00e9, ce sont les choses dont vous ne vous souvenez plus qui vous ont oubli\u00e9.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Oublierai-je un jour ces deux petits cercueils blancs&#160;? M\u2019oublieront-ils, ces petits anges&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\">J\u2019ai creus\u00e9 pour eux deux trous trop grands.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Et pour Nora j\u2019ai tout vu trop petit.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le soir, seulement le soir.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\n<p class=\"textbody\">La retrouver chaque soir.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il existe des cartes pour se rep\u00e9rer dans les cimeti\u00e8res \u2013 des divisions et des all\u00e9es, des cadastres pour ne pas creuser au mauvais endroit, enterrer quelqu\u2019un sur quelqu\u2019un d\u2019autre, cela arrive quand on ne lit pas encore tr\u00e8s bien les cartes. Existe-t-il des cartes pour l\u2019amour&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\">C\u2019est peut-\u00eatre cela que j\u2019ai tent\u00e9 d\u2019\u00e9crire autrefois et que j\u2019ai oubli\u00e9 depuis. Un plan pour nous, Nora et moi, quelques rep\u00e8res pos\u00e9s au gr\u00e9 des mots afin que nous nous retrouvions.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\n<p class=\"textbody\">C\u2019est parce que j\u2019ai oubli\u00e9 ce que j\u2019ai \u00e9crit autrefois que j\u2019\u00e9cris de nouveau. \u00c0 pr\u00e9sent, je suis libre de m\u2019en souvenir \u2013 venir par en-dessous, ramper parmi les morts avec les mots.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Se souvenir et, peut-\u00eatre, revenir.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Tout commence toujours \u00e0 Pantin pour les fossoyeurs. C\u2019est le premier cimeti\u00e8re qui vous embauche.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Un cimeti\u00e8re immense, sans relief, o\u00f9 sous la terre il y a une source. L\u2019eau r\u00e9surgente inonde les trous qu\u2019on creuse. On les vide avec une casserole. On est couvert de boue. Apr\u00e8s la douche, on en a encore dans les cheveux et derri\u00e8re les oreilles. La terre ne vous oublie pas.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Oublierai-je un jour le caillou que j\u2019ai laiss\u00e9 sous les marches du perron de la maison de mon enfance&#160;? \u00c9tait-ce une maison&#160;? Je ne me souviens que du caillou. Et il y avait la mer et nous, mais <em>nous<\/em> n\u2019est plus un ensemble de visages et de noms, <em>nous<\/em> est une sensation tr\u00e8s vague, disparue depuis trop longtemps.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\n<p class=\"textbody\">Un jour, un cercueil sort d\u2019un corbillard, et personne n\u2019assiste \u00e0 la mise en terre. C\u2019est alors qu\u2019on comprend ce qu\u2019est l\u2019oubli.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\n<p class=\"textbody\">Un jour, un homme arrive et vous offre \u00e0 manger. Vous avez enterr\u00e9 sa femme l\u2019ann\u00e9e pass\u00e9e. Il se souvient de vous. Il vient vous remercier. Il revient chaque ann\u00e9e avec une attention pour vous. Les hommes sont bons parfois, s\u2019ils se souviennent.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\n<p class=\"textbody\">Un jour, un cercueil ne veut pas descendre. C\u2019est comme s\u2019il s\u2019accrochait. Le trou est assez large pourtant. Mais le cercueil r\u00e9siste. Et les visages heureux, \u00e9merveill\u00e9s de ceux qui observent cette r\u00e9sistance.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ce jour-l\u00e0, vous vous souvenez que vous \u00e9criviez autrefois. Mais vous vous rendez compte que vous avez oubli\u00e9 ce que vous \u00e9criviez.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La m\u00e9moire n\u2019est pas <em>se souvenir<\/em>. La m\u00e9moire est un lieu, une propri\u00e9t\u00e9. <em>Se souvenir<\/em> est un retour.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\n<p class=\"textbody\">Ce texte \u00e9tait peut-\u00eatre une carte pour retrouver Nora chaque soir en sortant du cimeti\u00e8re. Car il n\u2019y a rien, rien pour nous indiquer qui nous devons aimer et comment faire. Nos petits c\u0153urs et nos petits sexes (auxquels une bo\u00eete \u00e0 chaussures conviendrait pour un enterrement, si ce grand corps que nous tra\u00eenons ne les accompagnait pas aussi r\u00e9solument), nous les jetons dans l\u2019obscurit\u00e9 la plus totale.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ils sont sans flair ni pens\u00e9e, ils ne savent rien, n\u2019ont aucune conscience du danger et encore moins du bonheur.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Que savons-nous de l\u2019amour&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\">Nous avan\u00e7ons \u00e0 l\u2019aveugle au hasard des propositions et des proies. Rien n\u2019est donn\u00e9, mais nous prenons. Nous pouvons tout exp\u00e9rimenter sans jamais rien conna\u00eetre. Sans que jamais la moindre chance de <em>savoir<\/em> nous effleure.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Oublier ce que nous avons entrevu au bout de ces exp\u00e9riences est bien plus probable.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Oublier, ou m\u00e9conna\u00eetre.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Et m\u00e9conna\u00eetre parce qu\u2019on n\u2019y reviendra pas.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Comme dans un champ de cendres, nous cherchons les formes des fleurs pass\u00e9es.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\n<p class=\"textbody\"><em>Nous cherchons les formes des fleurs pass\u00e9es<\/em> \u2013 c\u2019est peut-\u00eatre une phrase que j\u2019ai \u00e9crite autrefois.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Quand j\u2019\u00e9cris aujourd\u2019hui, je traque ce qui ressemble \u00e0 ce que je pouvais \u00e9crire avant.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Mes pens\u00e9es me semblent \u00e9trang\u00e8res quand elles ne sont peut-\u00eatre que les r\u00e9miniscences de cet homme que j\u2019\u00e9tais avant d\u2019en \u00eatre un autre, un qui a oubli\u00e9.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\n<p class=\"textbody\">Si j\u2019\u00e9cris aujourd\u2019hui, c\u2019est pour me souvenir de ce que j\u2019\u00e9crivais. Il n\u2019y a pas d\u2019autres raisons.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le motif de mon action est une fiction. Une fiction pass\u00e9e et oubli\u00e9e. Les fictions sont aussi des raisons d\u2019agir. Les fant\u00f4mes nous donnent des indications.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\n<p class=\"textbody\">J\u2019aurais pu \u00e9crire parce que je suis fossoyeur. Mais je suis devenu fossoyeur et je n\u2019ai plus \u00e9crit. Aujourd\u2019hui si j\u2019\u00e9cris, c\u2019est parce que j\u2019\u00e9crivais.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Nora. Cette nouvelle que j\u2019ai \u00e9crite autrefois \u2013 \u00e0 pr\u00e9sent je m\u2019en souviens, je suis venu par en dessous, j\u2019ai ramp\u00e9 parmi les morts, et je peux la cueillir (la recueillir&#160;?) \u2013 \u00e9tait une carte m\u2019indiquant comment te rejoindre.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ou bien une carte t\u2019indiquant comment me rejoindre.<\/p>\n<p class=\"textbody\">C\u2019\u00e9tait \u00e0 toi de faire tous les efforts. Je voulais te pr\u00e9venir des difficult\u00e9s que tu rencontrerais. Aussi, j\u2019\u00e9crivais.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\n<p class=\"textbody\">Cette nouvelle avait pour titre \u2013 puisque c\u2019est une pens\u00e9e qui me traverse \u00e0 pr\u00e9sent, et puisque cette pens\u00e9e me para\u00eet \u00e9trang\u00e8re, comme si celui que je suis ne pouvait pas penser ainsi, et comme si je ne pouvais penser une telle chose que parce que je l\u2019ai pens\u00e9e autrefois \u2013 <em>L\u2019Armure des journ\u00e9es de travail.<\/em><\/p>\n<p class=\"textbody\">\n<p class=\"textbody\">Le cimeti\u00e8re, les trous, les morts \u2013 creuser au plus juste. La terre si dure quand il g\u00e8le. Les machines se brisaient. Il fallait frapper fort. Ma nouvelle parlait de cela. Cette terre qui est toujours la m\u00eame et qui g\u00e8le l\u2019hiver pour nous briser le dos.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Enterrer au mieux, au plus profond. La joie d\u2019un trou bien fait, quand tout le monde voit qu\u2019il est bien fait, m\u00eame ceux qui n\u2019y connaissent rien, n\u2019en ont jamais vu d\u2019autres. Et puis \u00e9crire quand m\u00eame entre deux trous.<\/p>\n<p class=\"textbody\">J\u2019\u00e9crivais parce que je pensais \u00e0 toi. J\u2019\u00e9crivais quelque chose pour toi, dans les all\u00e9es, les divisions, avant d\u2019enterrer d\u2019autres morts. Je pensais pouvoir venir \u00e0 ton secours avec cette nouvelle. Comme quand j\u2019\u00e9tais si seul que je mettais mes mains dans l\u2019eau pour toucher l\u2019\u00e9caille des poissons.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il fallait trouver quelque chose, dans toute cette d\u00e9tresse. Quelque chose pour revenir. Parce que le bonheur n\u2019\u00e9tait pas encore inaccessible. Il \u00e9tait li\u00e9 aux circonstances. Il \u00e9tait encore temps. Le bonheur \u00e9tait temps.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\n<p class=\"textbody\">Le d\u00e9sir de se frayer un chemin le soir, jusqu\u2019\u00e0 toi, \u00e0 travers l\u2019armure des journ\u00e9es de travail.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Je rentrais vite, je ne tra\u00eenais pas.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le quotidien nous \u00e9crasait d\u2019ennui, mais nous en triomphions quotidiennement. Ou bien nous tentions d\u2019en triompher. Et c\u2019\u00e9tait l\u2019essentiel, ces tentatives d\u2019un triomphe incertain. Car \u00e0 vrai dire nous succombions souvent.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019ennui comme la terre s\u2019accroche. Mais que nous succombions ou triomphions, c\u2019\u00e9tait le m\u00eame \u00e9lan, le m\u00eame effort.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Quoi qu\u2019il arrive, quoi qu\u2019il advienne de nos efforts, il y avait toujours quelque chose du monde qui restait, quelque chose du d\u00e9sir et de l\u2019\u00eatre, quelque chose d\u2019amoureux ou de noir. C\u2019\u00e9taient des particules en suspension dans l\u2019air d\u2019un grand gymnase rempli d\u2019athl\u00e8tes, que les rayons du soleil parfois r\u00e9v\u00e9laient.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Voil\u00e0 ce qu\u2019essayait de saisir cette nouvelle&#160;: des particules. Cette nouvelle \u00e9tait un soleil.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\n<p class=\"textbody\">On voudrait qu\u2019il y ait chaque jour du soleil, chaque jour voir les particules, se souvenir que nous sommes vivants, c\u2019est impossible, ce n\u2019est pas grave, la vie sans gravit\u00e9, mais pas sans joie, pas sans hargne.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ce n\u2019\u00e9tait pas grave, nous retrouverions le soleil \u2013 voil\u00e0 ce que disait cette nouvelle. C\u2019\u00e9tait une mauvaise nouvelle. Il arrive que le soleil ne revienne pas. Cela, je ne l\u2019ai pas \u00e9crit. Ce n\u2019est pas possible autrement.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Je l\u2019\u00e9cris aujourd\u2019hui. Il est trop tard. La mer est loin. La solitude est l\u00e0. Plus rien n\u2019est temps.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\n<p class=\"textbody\">Je sortais du cimeti\u00e8re et en rentrant chez nous tes mains \u00e9taient l\u00e0 pour le <em>palp<\/em>, ce qu\u2019entre nous nous nommions <em>palp<\/em>, ma queue, tes seins, mes fesses, ta chatte, tu passes la tranche de ta main entre mes fesses et tu t\u2019agrippes, <em>palp<\/em>, tu presses mon gland dans ton poing, <em>palp<\/em>, et je caresse et presse tout ce qui vient de chair entre mes doigts, tout ce qui est saillant, ce qui s\u2019enroule, un monde que le <em>palp<\/em> devine, et que les yeux ne voient jamais de cette fa\u00e7on. La pr\u00e9cision et l\u2019hyperbole au bout des doigts, r\u00e9v\u00e9lation d\u2019un monde, exploration tout en surface et tout en creux \u2013 chercherions-nous nos corps de la m\u00eame fa\u00e7on si nous pouvions rester ensemble infiniment&#160;? Aurions-nous le go\u00fbt du <em>palp<\/em>&#160;? Le <em>palp<\/em> est une proc\u00e9dure, nous proc\u00e9dons \u00e0 la joie qui viendra, le plaisir n\u00e9cessite de telles proc\u00e9dures, apr\u00e8s les journ\u00e9es de travail qui nous s\u00e9parent, apr\u00e8s l\u2019absence, se retrouver n\u2019est une question ni de repos ni de pr\u00e9sence, il faut encore que nous nous cherchions.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\n<p class=\"textbody\">Entre le travail et toi il y avait sept stations de m\u00e9tro, mais je ne prenais pas le m\u00e9tro, je marchais, la rue est en pente et je la d\u00e9valais bien qu\u2019elle monte, j\u2019avais besoin de marcher pour te retrouver, j\u2019avais besoin de quitter la terre du cimeti\u00e8re et de m\u2019appuyer sur le b\u00e9ton des boulevards pour me hisser jusqu\u2019\u00e0 notre septi\u00e8me \u00e9tage. Mais entre toi et le travail je pr\u00e9f\u00e9rais prendre le m\u00e9tro pour te quitter le plus tard possible, et j\u2019observais toutes les stations, les quais, les visages saisis par la lumi\u00e8re de l\u2019aube, je serrais dans mon poing une pelle imaginaire, j\u2019effleurais dans ma m\u00e9moire la nuit pass\u00e9e, je pensais \u00e0 ce qui dans ton corps avait diff\u00e9r\u00e9 des nuits pr\u00e9c\u00e9dentes, je croyais te conna\u00eetre, mais les variations m\u2019\u00e9tonnaient, et j\u2019\u00e9tais inquiet quand je ne te voyais pas varier, j\u2019\u00e9tais peut-\u00eatre pass\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de quelque chose, car tu n\u2019\u00e9tais pas la femme la plus stable du monde, il y avait tant \u00e0 savoir de toi que je voulais parfois m\u2019en pr\u00e9server \u2013 puis j\u2019enterrais des corps que je ne toucherais pas.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le travail est un mensonge. Qui r\u00eave enfant de devenir fossoyeur&#160;? Qui r\u00eave de creuser six bons trous avant de poser sa pelle dans un local vert pomme et de retrouver celle qu\u2019il aime&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\">Enfant, j\u2019avais r\u00eav\u00e9 de te trouver puis de te retrouver chaque jour, j\u2019avais r\u00eav\u00e9 de cette rue en pente menant vers nous, et je la d\u00e9valais d\u00e9j\u00e0 en r\u00eave. Il y avait dans mon r\u00eave un orchestre qui jouait quelque chose tandis que je d\u00e9valais la rue, ce n\u2019\u00e9tait pas Beethoven car je ne connaissais pas Beethoven, mais \u00e7a lui ressemblait, et \u00e0 vrai dire je ne te connaissais pas non plus pourtant cela ne m\u2019emp\u00eachait pas de te r\u00eaver, aussi pouvais-je r\u00eaver de Beethoven sans le conna\u00eetre. On r\u00eave de ce qu\u2019on aime avant de le conna\u00eetre, c\u2019est que l\u2019amour est l\u00e0, comme une donn\u00e9e au fond de notre enfance, et l\u2019existence presse notre enfance pour que l\u2019amour en sorte, certains le go\u00fbtent d\u2019autres l\u2019abandonnent, j\u2019ai go\u00fbt\u00e9 au r\u00eave de toi, qu\u2019y a-t-il de plus beau que de venir vers toi&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\">Du cimeti\u00e8re jusqu\u2019\u00e0 toi en d\u00e9valant la rue, chaque soir poser la pelle et puis presser le pas, <em>poser la pelle<\/em> s\u2019est incrust\u00e9 comme une donn\u00e9e r\u00e9elle dans le r\u00eave de l\u2019amour r\u00e9alis\u00e9, c\u2019est un amas de terre dure \u00e0 partir duquel le mouvement s\u2019initie, et c\u2019est parce que j\u2019ai pos\u00e9 ma pelle que je peux te retrouver, c\u2019est parce que j\u2019ai retourn\u00e9 toute cette terre, parce que j\u2019ai enterr\u00e9 tous ces morts que je ne connais pas que je cours \u00e0 pr\u00e9sent vers toi pour te conna\u00eetre \u00e0 fond \u2013 je ne peux plus dire <em>\u00e0 fond<\/em> sans penser \u00e0 la terre, \u00e0 ce creux o\u00f9 nos corps \u00e9chouent, aussi ne te conna\u00eetrai-je jamais <em>\u00e0 fond<\/em>, je crois, mais bien plut\u00f4t <em>en long en large et en travers<\/em>, c\u2019est l\u2019expression qui va, c\u2019est l\u2019expression qui va le mieux \u00e0 l\u2019encontre des jours, et je sors du cimeti\u00e8re en courant, mais je ne fuis rien, je te d\u00e9sire, c\u2019est diff\u00e9rent, seulement je m\u2019aper\u00e7ois que sur mes \u00e9paules quelque chose freine, quelque chose dans l\u2019air de la ville r\u00e9siste, une lourdeur, un \u00e9puisement, un bruit de machine, mais c\u2019est moi qui l\u2019\u00e9met, j\u2019ai oubli\u00e9 d\u2019\u00f4ter l\u2019armure des journ\u00e9es de travail, je cours avec maladroitement, je manque de tr\u00e9bucher, de m\u2019\u00e9crouler, de renoncer \u00e0 courir, cette armure est si lourde, j\u2019ai oubli\u00e9 de m\u2019en d\u00e9v\u00eatir, je cours quand m\u00eame.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Entre le travail et toi il y a le r\u00eave, la juste distance d\u2019un r\u00eave, l\u2019exacte distance qui me permet de te retrouver, un r\u00eave gard\u00e9 depuis l\u2019enfance. Aujourd\u2019hui j\u2019ai enterr\u00e9 deux enfants, je ne sais plus o\u00f9 je suis n\u00e9, les paysages dans lesquels j\u2019ai grandi se sont tous effondr\u00e9s, je ne sais pas si je vais pouvoir m\u2019appuyer sur quoi que ce soit, je ne sais pas si je vais pouvoir te retrouver ni enlever l\u2019armure des journ\u00e9es de travail, il y a des soirs o\u00f9 on ne peut pas, pardonne-moi.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\n<p class=\"textbody\">Si j\u2019\u00e9crivais, c\u2019\u00e9tait pour te demander pardon. Et je crois que j\u2019\u00e9crivais de longues phrases quand j\u2019\u00e9crivais. Mais je trichais. Au lieu de points, je tra\u00e7ais des virgules. Parce que rien ne devait s\u2019arr\u00eater.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Les virgules sont des armes fragiles. Aussi ai-je arr\u00eat\u00e9 d\u2019\u00e9crire.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\n<p class=\"textbody\">Aujourd\u2019hui je ne creuse plus seul. Mon coll\u00e8gue s\u2019appelle Casper comme le fant\u00f4me et je pense qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un fant\u00f4me. Nous nous adressons des phrases courtes qui semblent sans destinataire, des humeurs et des impressions qui n\u2019invitent \u00e0 aucune forme d\u2019\u00e9change.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Nous creusons ensemble, chacun d\u2019un c\u00f4t\u00e9 du trou. La compagnie est n\u00e9cessaire. M\u00eame si elle n\u2019est d\u2019aucun secours.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Aux poissons que j\u2019attrapais dans l\u2019eau claire de la mer d\u2019o\u00f9 je viens, aux poissons que je laissais mourir sur le sable, j\u2019offrais la feuille d\u2019un palmier pour que leur t\u00eate ne se recouvre pas de sable. Cela n\u2019\u00e9tait d\u2019aucun secours. Mais cela me semblait n\u00e9cessaire. Casper est cette feuille de palmier, tandis que j\u2019\u00e9touffe.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\n<p class=\"textbody\">Et quand je rentre le soir je ne marche plus, je prends le train.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Casper et moi dans le Francilien, nous venons d\u2019une \u00eele et nous rejoignons la France. Nous avons commenc\u00e9 \u00e0 creuser \u00e0 Pantin, c\u2019est l\u00e0 qu\u2019on nous envoie d\u2019abord, avant de nous faire faire le tour de l\u2019\u00eele (de France), le tour de la terre.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le cimeti\u00e8re de Pantin et sa source secr\u00e8te. Nous \u00e9copions puis nous prenions le train.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\n<p class=\"textbody\">J\u2019ai creus\u00e9 o\u00f9 on m\u2019a dit de creuser. J\u2019ai pris ma pelle et ma pioche. J\u2019ai mis mon casque et mes \u0153ill\u00e8res. J\u2019ai vu quand m\u00eame&#160;: le travail est un mensonge.<\/p>\n<p class=\"textbody\">J\u2019ai eu un emploi, on m\u2019a donn\u00e9 un emploi du temps, je n\u2019avais plus de temps pour moi. J\u2019\u00e9tais pill\u00e9, employ\u00e9 pour le temps que je repr\u00e9sentais.<\/p>\n<p class=\"textbody\">J\u2019ai donn\u00e9 mon temps j\u2019ai donn\u00e9 mon sang j\u2019ai jet\u00e9 mes gants j\u2019ai mis la main \u00e0 la p\u00e2te j\u2019ai donn\u00e9 la patte \u00e0 la main qui voulait me la prendre.<\/p>\n<p class=\"textbody\">J\u2019\u00e9tais du temps on m\u2019a d\u00e9coup\u00e9 en tranches fines on m\u2019a roul\u00e9 dans la farine on m\u2019a recouvert de papier je ne pouvais pas me p\u00e9rimer pas m\u2019avarier j\u2019\u00e9tais salari\u00e9 j\u2019avais un sale air de pauvre.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il fallait sourire il fallait s\u2019ouvrir il fallait s\u2019\u00e9carter laisser de la place pour que tout puisse rentrer dans l\u2019employ\u00e9 du temps \u00e7a rentrait c\u2019\u00e9tait le bon temps.<\/p>\n<p class=\"textbody\">J\u2019ai travaill\u00e9 au corps. J\u2019ai \u0153uvr\u00e9 puisqu\u2019il fallait \u0153uvrer. J\u2019ai cherch\u00e9 du travail \u2013 j\u2019en ai trouv\u00e9. J\u2019ai cherch\u00e9 une histoire. Les histoires sont partout. Les histoires courent les rues. J\u2019en ai pioch\u00e9 une au hasard. Mauvaise pioche.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La question est celle de l\u2019\u00e9change.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Je veux dire&#160;: l\u2019\u00e9change existe-t-il vraiment&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\">Je veux dire l\u2019\u00e9change autre que celui d\u2019un corps contre une vie. Ou bien est-ce la m\u00eame chose&#160;? Un corps contre un corps. Une vie contre une vie. Deux centimes contre un centime.<\/p>\n<p class=\"textbody\">J\u2019ai gagn\u00e9 de l\u2019argent, j\u2019ai donn\u00e9 du temps. J\u2019ai jet\u00e9 mon temps dans le poulailler. J\u2019ai donn\u00e9 du grain \u00e0 moudre.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Je veux dire l\u2019\u00e9change m\u00eame le plus banal. Existe-t-il&#160;? Sans attente d\u2019autre chose que ce qu\u2019il est. L\u2019\u00e9change en soi, qui ne vaut pas pour ce qu\u2019il pourrait \u00eatre, mais qui vaut seulement pour ce qu\u2019il est. Pour le petit corps qu\u2019il est. Pour la petite vie. Pour le petit centime.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Je veux dire&#160;: est-ce qu\u2019on peut se contenter du monde&#160;? Se contenter de cette vie&#160;? Se contenter de soi&#160;? De l\u2019autre&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ce n\u2019est pas la question du bonheur&#160;; c\u2019est la question de l\u2019inesp\u00e9r\u00e9.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\n<p class=\"textbody\">Je me souviens de la mer.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le pire est que la mer est loin.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Au fond des trous que nous creusions \u00e0 Pantin, nous la voyions sourdre.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Nous avons \u00e9t\u00e9 d\u2019autres hommes, me dis-je quand je rentre chez moi.<\/p>\n<p class=\"textbody\">C\u2019est peut-\u00eatre une phrase que j\u2019ai \u00e9crite autrefois. <em>Nous avons \u00e9t\u00e9 d\u2019autres hommes<\/em>. Mais \u00e0 pr\u00e9sent nous sommes ces hommes dans le Francilien. Et il n\u2019est pas certain que nous nous souviendrons de ce que nous sommes.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019ai creus\u00e9 o\u00f9 on m\u2019a dit de creuser. J\u2019ai pris ma pelle et ma pioche. J\u2019ai mis mon casque et mes \u0153ill\u00e8res. J\u2019ai vu quand m\u00eame\u2009&#160;: le travail est un mensonge. J\u2019ai eu un emploi, on m\u2019a donn\u00e9 un emploi du temps, je n\u2019avais plus de temps pour moi. 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