{"id":7984,"date":"2019-01-30T11:33:15","date_gmt":"2019-01-30T10:33:15","guid":{"rendered":"https:\/\/www.jefklak.org\/?p=7984"},"modified":"2019-01-30T11:33:15","modified_gmt":"2019-01-30T10:33:15","slug":"contrarietes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/2019\/01\/30\/contrarietes\/","title":{"rendered":"Contrari\u00e9t\u00e9s"},"content":{"rendered":"<div class=\"intro\">\n<p class=\"textbody\">C\u2019est toujours au sein d\u2019une id\u00e9ologie que de nouvelles id\u00e9es naissent. Des id\u00e9es\u00a0: autres. Souvent, elles viennent d\u2019ailleurs. Cela fonctionne par r\u00e2pes. Dans le monde mondialis\u00e9, qui est d\u2019une complexion complexe, cela devient de plus en plus compliqu\u00e9. On peut se demander si l\u2019ailleurs existe, et si oui pour combien de temps.<\/p>\n<p class=\"textbody\">C\u2019est comme les bouquetins\u00a0: il y en a dans les Alpes, mais finalement assez peu et parce qu\u2019on les y a r\u00e9introduits.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p class=\"textbody\">Ce texte est issu du premier num\u00e9ro de la <a href=\"https:\/\/www.jefklak.org\/revue-papier\/\">revue papier <em>Jef Klak<\/em><\/a>, \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/www.jefklak.org\/marabout\/\">Marabout<\/a>\u00a0\u00bb, encore disponible en librairie.<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"entry-translator\">Dessins par Julia Marti (<a class=\"website-link\" href=\"http:\/\/www.juliamarti.com\/\">juliamarti.com<\/a>)<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 1906, Joseph B\u00e9rard braconne dans une r\u00e9serve royale italienne, il enl\u00e8ve trois bouquetins, deux femelles et un m\u00e2le, et il les introduit clandestinement en Suisse.<\/p>\n<p class=\"textbody\">On peut se demander si l\u2019espace naturel, si l\u2019habitat naturel existent.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ils n\u2019ont pas la place, ils sont serr\u00e9s, la gorge serr\u00e9e mais ils sont l\u00e0 et ils vivent.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ils savent toujours aussi bien se tirer des chutes de cailloux.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 1536, Cl\u00e9ment Marot braconne dans une r\u00e9serve royale italienne, il enl\u00e8ve de nombreux sonnets, et il les introduit clandestinement en France.<\/p>\n<p class=\"textbody\">On peut se demander si l\u2019espace mental, si l\u2019habitat mental existent.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ils n\u2019ont pas la place, ils sont serr\u00e9s dans la biblioth\u00e8que, la gorge serr\u00e9e de l\u2019homme, entre eux serr\u00e9s, qui sont l\u00e0 et qui vivent.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Tirer la langue, et sucer des cailloux. Des lichens, les sucer dans la grotte. Comme l\u2019ermite, la caverne.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 1754, Louis Mandrin organise six campagnes de contrebande, il s\u2019en prend aux fermiers g\u00e9n\u00e9raux, les gens l\u2019aiment et Voltaire \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0<em>On pr\u00e9tend \u00e0 pr\u00e9sent qu\u2019ils n\u2019ont plus besoin d\u2019asile, et que Mandrin, leur chef, est dans le c\u0153ur du royaume, \u00e0 la t\u00eate de six mille hommes d\u00e9termin\u00e9s\u00a0; que les soldats d\u00e9sertent les troupes pour se ranger sous ses drapeaux, et que s\u2019il a encore quelque succ\u00e8s, il se verra bient\u00f4t \u00e0 la t\u00eate d\u2019une grande arm\u00e9e. Il y a trois mois, ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019un voleur\u00a0; c\u2019est \u00e0 pr\u00e9sent un conqu\u00e9rant.<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">Cl\u00e9ment Marot, voleur du sonnet italien, le conquiert au pr\u00e9sent dans une langue et une forme diff\u00e9rentes. La forme sonnet, compos\u00e9e en latin de deux quatrains ABBA ABBA fixes suivis de deux tercets CDE CDE ou CDE DCE devient, en fran\u00e7ais et sous la main de Marot, le sonnet en ABBA ABBA <em>CCD EED<\/em>.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Les humains, qui sont humains parce qu\u2019ils parlent la langue qu\u2019ils ont invent\u00e9e qui n\u2019est pas naturelle, ne sont pas des bouquetins et vivent dans cet habitat qu\u2019est la langue, la patrie.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 1547, Jacques Peletier du Mans met au point une forme sonnet concurrente \u00e0 celle de Cl\u00e9ment Marot en ABBA ABBA CCD<em> EDE<\/em>. On appelle couramment la forme de Marot \u00ab\u00a0sonnet italien\u00a0\u00bb et celle de Peletier \u00ab\u00a0sonnet fran\u00e7ais\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il y a des abus de langage.<\/p>\n<p class=\"textbody\">On peut avoir plusieurs nationalit\u00e9s. Les bouquetins, eux, n\u2019ont pas de nationalit\u00e9\u00a0: m\u00eame s\u2019ils viennent d\u2019Italie, ils sont suisses.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Les bouquetins sont pr\u00e9-linguistiques.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 2012, pour c\u00e9l\u00e9brer le tricentenaire de sa naissance, la ville de Chamb\u00e9ry tente de s\u2019approprier la personne de Jean-Jacques Rousseau. Et on voit sa photo partout.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Voltaire est suisse.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Les Suisses sont neutres.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 1754, \u00e0 Rodez, durant la derni\u00e8re des six campagnes de contrebande qu\u2019ils entreprennent, Mandrin et ses hommes, qui sont arm\u00e9s, menacent les employ\u00e9s des fermiers g\u00e9n\u00e9raux et les forcent \u00e0 acheter leurs marchandises.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Pendant ce temps, Voltaire, interdit de s\u00e9jour \u00e0 Paris, est en Suisse.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Philippe Jaccottet est un po\u00e8te suisse francophone, mais si l\u2019on dit du mal de Rilke il peut se mettre tr\u00e8s en col\u00e8re. Pourtant il est excessivement neutre, Jaccottet. Au point qu\u2019il ne l\u2019est plus du tout.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Rilke est un po\u00e8te allemand que le philosophe allemand Martin Heidegger trouve grand, m\u00eame s\u2019il lui pr\u00e9f\u00e8re H\u00f6lderlin qui est un po\u00e8te allemand qui est grand, aussi.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 1792, l\u2019astronome et math\u00e9maticien fran\u00e7ais Jean-Baptiste Joseph Delambre se charge de mesurer la distance entre Dunkerque et Rodez, tandis que son confr\u00e8re, Pierre M\u00e9chain, astronome fran\u00e7ais, se charge de mesurer celle entre Barcelone et Rodez. Ville o\u00f9 les deux savants doivent ensuite se retrouver pour comparer leurs travaux, afin de d\u00e9terminer la valeur exacte du m\u00e8tre.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 1552, Pierre de Ronsard r\u00e9concilie, en <em>Les Amours<\/em>, les deux dispositions fran\u00e7aises concurrentes du sonnet \u00e9tablies respectivement par Marot et Peletier. Ronsard, volant les voleurs comme Ali Baba en 40, qui est un nom arabe, ou comme Mandrin les po\u00e8tes g\u00e9n\u00e9raux si on est contrari\u00e9, acc\u00e8de l\u00e9galement \u00e0 la gloire que n\u2019atteindra jamais son contemporain Joachim Du Bellay, et ce n\u2019est pas le vol.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le sonnet vole, maintenant\u00a0: on pr\u00e9tend \u00e0 pr\u00e9sent qu\u2019ils n\u2019ont plus besoin d\u2019asile, et que Ronsard, leur chef, est dans le c\u0153ur du royaume, \u00e0 la t\u00eate de six mille hommes d\u00e9termin\u00e9s\u00a0; que les soldats d\u00e9sertent les troupes pour se ranger sous ses drapeaux, et que s\u2019il a encore quelque succ\u00e8s, il se verra bient\u00f4t \u00e0 la t\u00eate d\u2019une grande arm\u00e9e. Il y a trois mois, ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019un voleur\u00a0; c\u2019est \u00e0 pr\u00e9sent un conqu\u00e9rant.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019Allemagne nazie est grande, Heidegger appr\u00e9cie.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Rousseau n\u2019est pas un bouquetin. Il n\u2019est pas neutre, il n\u2019est pas un bouquetin italien introduit en Suisse\u00a0: il est un \u00e9crivain, philosophe et musicien contrari\u00e9 genevois francophone forc\u00e9 de s\u2019exiler en Suisse en 1762.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Rousseau est suisse, est apatride.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le Suisse n\u2019est pas candide.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019histoire, le sonnet est un conqu\u00e9rant.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Plut\u00f4t Friedrich Nietzsche que Friedrich H\u00f6lderlin, je suis de confession po\u00e9tique.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 1942, le po\u00e8te fran\u00e7ais Robert Desnos se charge de prendre contact avec le docteur et po\u00e8te m\u00e9diocre fran\u00e7ais Gaston Ferdi\u00e8re, afin qu\u2019Antonin Artaud, po\u00e8te contrariant et intern\u00e9, soit transf\u00e9r\u00e9 \u00e0 l\u2019asile de Rodez, en zone libre.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Friedrich Nietzsche n\u2019est pas de confession nazie, mais c\u2019est un philosophe furieux et il peut se mettre tr\u00e8s en col\u00e8re. Et il joue du piano.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-8171\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/julia_marti_jef_klack_02.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"825\" \/><\/p>\n<p class=\"textbody\">Pendant que Mandrin vole les fermiers g\u00e9n\u00e9raux, \u00e0 la grande joie du peuple, et acc\u00e8de au statut de h\u00e9ros, de conqu\u00e9rant, les banquiers suisses se pr\u00e9parent \u00e0 voler les juifs qui sont morts.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019histoire est aussi une \u00e9criture.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Les juifs, quels que soient leur nationalit\u00e9 et leur sexe, sont introduits, non dans des r\u00e9serves royales italiennes o\u00f9 les bouquetins sont pr\u00e9serv\u00e9s, mais dans des camps en Allemagne\u00a0; ils sont introduits l\u00e9galement dans des camps, on leur vole leur vie, leurs biens et leurs dents. Et on les extermine.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Friedrich Nietzsche est un po\u00e8te allemand de confession philosophique, et c\u2019est un conqu\u00e9rant.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019histoire est au pr\u00e9sent.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 1943, Antonin Artaud est introduit l\u00e9galement \u00e0 l\u2019asile de Rodez. Antonin Artaud n\u2019est pas un bouquetin juif\u00a0: c\u2019est un Fran\u00e7ais de confession po\u00e9tique, et qui n\u2019a comme patrie que la langue.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019histoire conquiert, est au pr\u00e9sent. Et c\u2019est aussi une id\u00e9ologie.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Parfois, \u00e0 l\u2019asile, il y a des Parques. Et elles savent parler, se tenir droites, enti\u00e8res, finies. Parfois on les r\u00e9introduit, et d\u2019autres on les parque.<\/p>\n<p class=\"textbody\">C\u2019est un \u00e9v\u00e9nement historique.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Les parcs n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 neutres.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 1793, \u00e0 Barcelone, Pierre M\u00e9chain d\u00e9tecte une anomalie dans son travail pour d\u00e9terminer la valeur exacte du m\u00e8tre\u00a0: il y a une incoh\u00e9rence entre les mesures qu\u2019il a prises et la position des astres. Cela le contrarie, le met en crise\u00a0; l\u2019arriv\u00e9e de la guerre franco-espagnole lui interdit de renouveler ses mesures, recommencer, continuer. Il ne se rend pas \u00e0 Rodez pour rejoindre Delambre, et ce n\u2019est pas le vol. M\u00e9chain est un scientifique contrari\u00e9.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La crise du vers est plus tardive. Il y a de nombreux essais sur le sujet.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le sonnet, le po\u00e8me, le m\u00e8tre est contrari\u00e9.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Vous pouvez aller les consulter en biblioth\u00e8que, et ce n\u2019est pas le vol.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le m\u00e8tre, l\u2019humain est contrari\u00e9.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Des gens y errent. Ils errent dans des livres et des vers en crise, les interdisent. D\u2019autres les livrent qui les continuent.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019humain est contrariant.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 1933, Adolf Hitler, apr\u00e8s avoir acc\u00e9d\u00e9 l\u00e9galement \u00e0 la Chancellerie de la R\u00e9publique de Weimar, \u00e0 la grande joie du peuple, et sans voler personne, acc\u00e8de au statut de h\u00e9ros, de conqu\u00e9rant.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019humain, le m\u00e8tre est absolu.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 2001, dans <em>Et, n\u00e9anmoins<\/em>, Philippe Jaccottet \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0<em>C\u2019est pourtant ma voix\u00a0: tout effort pour la durcir, la briser, la gauchir impliquerait un mensonge bien plus grave que celui qui l\u2019impr\u00e8gne malgr\u00e9 moi.<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">Cela me contrarie.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le po\u00e8me s\u2019interdit. Il se transmet\u00a0; il transite.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le po\u00e8me se transdit dans la t\u00eate des autres.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Hitler ne joue pas de piano, mais il \u00e9coute Wagner, qui est un conqu\u00e9rant\u00a0; que n\u2019\u00e9coute plus Nietzsche, qui est tr\u00e8s en col\u00e8re, est en crise contre lui.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019humain, en crise.<\/p>\n<p class=\"textbody\">C\u2019est un conqu\u00e9rant contrari\u00e9.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Joachim Du Bellay dit qu\u2019il ne faut pas traduire les po\u00e8mes qui ont \u00e9t\u00e9 \u00e9crits dans une autre langue, et ensuite il le fait\u00a0: il \u00e9crit P\u00e9trarque en fran\u00e7ais. Du Bellay est un po\u00e8te contrari\u00e9. \u00c0 errer comme \u00e7a dans la chambre, les langues, dans les id\u00e9es paradoxales, l\u2019ind\u00e9termination radicale. Et qu\u2019il offre en lecture \u00e0 d\u2019autres humains. \u00c0 la critique\u00a0: en p\u00e2ture. La critique, il la contrarie.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La critique conquiert l\u2019humain.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Les juifs sont apatrides. Sont neutres. Ils ont Isra\u00ebl, mais ils marchent. Dans le d\u00e9sert, ils errent. Et ils marchent sur la Palestine.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le mythe conquiert l\u2019histoire.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Pendant ce temps, \u00e0 Chamb\u00e9ry, je d\u00e9tecte une anomalie dans mon travail pour d\u00e9terminer la valeur exacte du m\u00e8tre.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La valeur, conqu\u00e9rante.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La crise conquiert l\u2019humain.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 2012, \u00e0 Saint-Denis, je suis devant le rayon de litt\u00e9rature suisse francophone de la B.U. (Biblioth\u00e8que universitaire, <em>ndlr<\/em>) de Paris 8, et cela me met en crise\u00a0; j\u2019\u00e9cris ce texte, serr\u00e9. Contrarier les rayons.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La valeur se conquiert.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 1937, \u00e0 Dublin, Antonin Artaud est arr\u00eat\u00e9 pour vagabondage et trouble de l\u2019ordre public.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La valeur est contrari\u00e9e.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Des gens viennent dans la langue\u00a0: ses formes, ses forces.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Vient Rimbaud, vient Michaux\u00a0; Viens.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La critique est une complexion complexe, compliqu\u00e9e.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Des gens errent dans la langue\u00a0: ils vont\u00a0; Vas.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La valeur se conquiert.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Cette conque\u00a0: je veux dire la parole.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La parole est une complexion complexe, compliqu\u00e9e.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Adolf Hitler est un \u00e9crivain autrichien de langue allemande. Ce n\u2019est pas un bouquetin. Les bouquetins ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9introduits, en Allemagne, en 1936 par le r\u00e9gime nazi.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La politique est une complexion complexe, compliqu\u00e9e.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Je veux dire\u00a0: ce n\u2019est pas le m\u00e8tre, la parole\u00a0: \u00e7a ne se mesure pas.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 1549, dans <em>La Deffense et illustration de la langue fran\u00e7oyse<\/em>, Joachim Du Bellay nous dit qu\u2019il faut imiter les Anciens, et ce n\u2019est pas le vol. Ne pas imiter, c\u2019est se limiter. Il nous dit qu\u2019il faut les convertir en sang et en nourriture, les saisir sur sa langue, et les d\u00e9vorer. Il faut les d\u00e9vorer, les bien dig\u00e9rer, entrer quasi comme en eux et se\u00a0:\u00a0transformer\u00a0:\u00a0en\u00a0:\u00a0les\u00a0:\u00a0autres. Joachim Du Bellay n\u2019est pas de nationalit\u00e9, c\u2019est un po\u00e8te apatride et paradoxal de confession transsubjective.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il n\u2019y a pas de limites.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Je d\u00e9tecte une incoh\u00e9rence entre les mesures que j\u2019ai prises et la position des astres.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La mesure est contrari\u00e9e.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 2010, \u00e0 Avignon, l\u2019auteure, metteuse en sc\u00e8ne et com\u00e9dienne espagnole de confession f\u00e9minine Ang\u00e9lica Liddell, conquiert le public avec deux pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre\u00a0: <em>La Casa de la fuerza<\/em> et <em>El a\u00f1o de Ricardo<\/em>. Les places sont ch\u00e8res, mais ce n\u2019est pas le vol. Dans la seconde, que je vois en 2012, \u00e0 Paris, Ang\u00e9lica Liddell nous explique, en espagnol surtitr\u00e9 en fran\u00e7ais, que les juifs ont beaucoup \u00e9crit, \u00e9crivent beaucoup, que c\u2019est pour \u00e7a qu\u2019on parle de la Shoah. Que les Africains n\u2019\u00e9crivent pas, que c\u2019est pour \u00e7a qu\u2019on oublie. Qu\u2019on ne conna\u00eet pas. Qu\u2019on se moque d\u2019eux. Leurs g\u00e9nocides. Que je n\u2019\u00e9cris pas l\u00e0-dessus.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Certains po\u00e8tes n\u2019ont que la langue pour br\u00fbler, d\u2019autres n\u2019ont pas cette contrari\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La valeur, va.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Je va te bousculer.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il y a une litt\u00e9rature mondialis\u00e9e, un march\u00e9 en marche, et qui n\u2019est pas seulement les \u00c9tats-Unis d\u2019Am\u00e9rique. Et c\u2019est aussi une id\u00e9ologie.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 2008, \u00e0 Berlin, une statue \u00e0 l\u2019effigie d\u2019Hitler se voit arracher la t\u00eate par un visiteur.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La politique culturelle est une complexion complexe, compliqu\u00e9e.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 1946, Antonin Artaud sort de l\u2019asile de Rodez. La critique psychiatrique est contrari\u00e9e\u00a0: On pr\u00e9tend \u00e0 pr\u00e9sent qu\u2019ils n\u2019ont plus besoin d\u2019asile, et qu\u2019Artaud, leur chef, est dans le c\u0153ur du royaume, \u00e0 la t\u00eate de six mille hommes d\u00e9termin\u00e9s\u00a0; que les soldats d\u00e9sertent les troupes pour se ranger sous ses drapeaux, et que s\u2019il a encore quelque succ\u00e8s, il se verra bient\u00f4t \u00e0 la t\u00eate d\u2019une grande arm\u00e9e. Il y a trois mois, ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019un voleur\u00a0; c\u2019est \u00e0 pr\u00e9sent un conqu\u00e9rant.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><em>Et, n\u00e9anmoins<\/em>, Jaccottet dit encore\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Bien d\u00e9cid\u00e9 d\u2019avance \u00e0 rompre, si possible, avec le loqueteux qu\u2019on finira par devenir, \u00e0 lui retirer d\u2019avance la parole, lui refusant tout droit \u00e0 obscurcir de ses hoquets ce qu\u2019il m\u2019aura \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 de faire rayonner avant sa mis\u00e9rable entr\u00e9e en sc\u00e8ne. Qu\u2019on l\u2019aide, alors, lui, l\u2019infortun\u00e9, comme on doit et peut aider les malades\u00a0; mais que tout cela reste une affaire priv\u00e9e, dont rien ne filtre au-dehors\u00a0; et qu\u2019aucune ombre de cette sorte-l\u00e0, venant de moi, r\u00e9duit apr\u00e8s tous les autres \u00e0 la d\u00e9b\u00e2cle, ne vienne r\u00e9trospectivement alt\u00e9rer la limpidit\u00e9 du monde tel que je l\u2019aurai vu tant de fois en ayant encore, comme on dit, \u2018\u2018tous mes esprits\u2019\u2019. \u00c0 la putr\u00e9faction, il faut refuser la parole. Non pas la nier\u00a0; mais la r\u00e9duire au peu qu\u2019elle est.<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">Pendant ce temps, parqu\u00e9 \u00e0 Theresienstadt, Robert Desnos est mort.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Colchiques dans les pr\u00e9s.<\/p>\n<p class=\"textbody\">J\u2019ai la naus\u00e9e mentale. J\u2019entends mes autres qui crient.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019arriv\u00e9e d\u2019une amie franco-espagnole dans mon appartement du 9<sup>e<\/sup>\u00a0arrondissement de Paris m\u2019interdit de renouveler mes mesures, recommencer, continuer.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Je n\u2019ai pas beaucoup de probl\u00e8mes, r\u00e9els. Je ne suis pas candide non plus.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019Italie, qui a permis la pr\u00e9servation de l\u2019esp\u00e8ce bouquetin et favoris\u00e9 sa r\u00e9introduction dans les pays voisins, a aussi favoris\u00e9 le r\u00e9gime nazi et l\u2019extermination des juifs et des ali\u00e9n\u00e9s en les introduisant, les mesurant, les parquant. Les camps.<\/p>\n<p class=\"textbody\">On sait que des bouquetins sont pass\u00e9s des Alpes italiennes aux Alpes fran\u00e7aises de leurs propres fait, forces. Sans l\u2019intervention des humains.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il y a de l\u2019espoir.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 2012, \u00e0 Lausanne, je me r\u00e9veille avec ce texte qui parle. Il parle en moi, et ce n\u2019est pas ma voix\u00a0: et je suis d\u00e9vor\u00e9. Et la voix \u00e7a l\u2019affole, la met en crise.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il y a toujours d\u00e9j\u00e0 plusieurs je.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 1967, dans\u00a0\u2208, le po\u00e8te et math\u00e9maticien fran\u00e7ais Jacques Roubaud, de confession contrari\u00e9t\u00e9 volontaire b\u00e9n\u00e9fique \u00e0 la cr\u00e9ation\u00a0: cr\u00e9ation conqu\u00e9rante, quoique contrari\u00e9e. Mais non contrariante pour autant, puisque lib\u00e9ratrice.Mais quand m\u00eame un peu. Bien que. Mais c\u2019est l\u00e0 une question complexe, compliqu\u00e9e. Plus qu\u2019un complexe oulipien qu\u2019une complexion ou bien son contraire. \u00c9crit des po\u00e8mes qu\u2019il qualifie de \u00ab\u00a0<em>sonnets en prose\u00a0<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il y a des cas extr\u00eames.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Une touffe d\u2019herbe conqu\u00e9rante au milieu de la route\u00a0: cela ferait plaisir \u00e0 Bergson, juif, qui est l\u2019ange blanc de Nietzsche, ce qui n\u2019est pas l\u2019angle, qui lui est tr\u00e8s en col\u00e8re contre sa s\u0153ur.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 2012, \u00e0 Paris, je croise Jacques Roubaud dans la cour de mon immeuble et j\u2019apprends qu\u2019il est mon voisin.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le sonnet est une complexion complexe, compliqu\u00e9e.<\/p>\n<p class=\"textbody\">J\u2019h\u00e9site \u00e0 mettre ce texte dans sa bo\u00eete aux lettres.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 1602, \u00e0 Gen\u00e8ve, une m\u00e8re de famille septuag\u00e9naire proc\u00e8de \u00e0 un jet par la fen\u00eatre d\u2019une marmite de soupe suisse sur un soldat savoyard qui passait par l\u00e0. C\u2019est le plus haut fait d\u2019armes de la bataille de L\u2019Escalade, et les troupes du duc de Savoie Charles-Emmanuel 1<sup>er<\/sup> sont repouss\u00e9es. Bien que cela d\u00e9bouche sur le Trait\u00e9 de Saint-Julien et la paix entre les deux peuples, tout le monde s\u2019en fout, \u00e0 fond. Mais pas les Genevois, qui font la f\u00eate tous les ans pour c\u00e9l\u00e9brer cette victoire dont tout le reste du monde en a rien \u00e0 foutre, car c\u2019est la seule gloire militaire de leur histoire.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Les Suisses sont neutres, mais ils ne sont pas conqu\u00e9rants non plus.<\/p>\n<p class=\"textbody\">On apprend b\u00e9ats que les troupes de soldats savoyards d\u00e9cim\u00e9es par la soupe suisse \u00e9taient compos\u00e9es principalement d\u2019amies espagnoles et de bouquetins italiens.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La soupe est apatride, elle ne se confesse pas\u00a0: nous sommes en R\u00e9publique.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Pendant ce temps, je suis d\u00e9sol\u00e9 mais je ne peux pas parler tout le monde.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Plut\u00f4t Henri Michaux que Henri Bergson, je suis un scientifique contrari\u00e9.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Henri Michaux est un po\u00e8te belge francophone en exil volontaire en France et dans des mondes qui n\u2019existent pas, mais qu\u2019il raconte et qui nous changent.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Adolf Hitler, qui est de confession nazie, est un peintre hongrois d\u2019une langue trop m\u00e9diocre pour entrer \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie des Beaux-Arts. Mais il entre dans l\u2019histoire comme un bon conqu\u00e9rant.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019histoire est contrari\u00e9e.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Henri Michaux est un conqu\u00e9rant passif. Cela peut contrarier, mais ce n\u2019est pas m\u00e9diocre non plus. \u00c7a va. Michaux va, il est bon, il invente des tableaux d\u2019asile. Apatride, il les dit.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Comme Rousseau vis-\u00e0-vis de la musique, Hitler vis-\u00e0-vis de la peinture est un artiste contrari\u00e9.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019histoire est une complexion complexe, compliqu\u00e9e.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 1894, dans <em>Les Chansons de Bilitis<\/em>, Pierre Lou\u00ffs \u00e9crit des po\u00e8mes qu\u2019il qualifie d\u00e9j\u00e0 de \u00ab\u00a0sonnets en prose\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019histoire, crisse des nerfs.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019histoire est contrari\u00e9e par la r\u00e9p\u00e9tition.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Dans <em>La nuit de l\u2019Iguane<\/em>, le vieux po\u00e8te, qui est en fauteuil roulant, termine son dernier po\u00e8me et meurt en le r\u00e9citant. Pendant ce temps, le film continue. Et je peux le revoir quand je veux.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Iggy Pop est toujours vivant.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le po\u00e8me est interminable.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-8172\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/julia_marti_jef_klack_03.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"825\" \/><\/p>\n<p class=\"textbody\">Pendant ce temps, \u00e0 Gentilly, Charles Pennequin, qui n\u2019existe pas, qui est un po\u00e8te fran\u00e7ais de confession sonore, frotte sa t\u00eate enturbann\u00e9e de bande m\u00e9dicale comprimant deux feutres, l\u2019un rouge l\u2019autre noir, sur son cr\u00e2ne. Comme des cornes sur le sol. \u00c0 quatre pattes\u00a0: il \u00e9crit avec. Avec sa t\u00eate. Par terre\u00a0: il baragouine, il \u00e9lucubre dans un micro. Dominique J\u00e9gou, \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s secoue des t\u00f4les. Il les fait tournoyer. La mesure, l\u2019espace, le public\u00a0: ils les contrarient. Sous la menace, ils nous obligent \u00e0 nous d\u00e9placer.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le po\u00e8me n\u2019est pas mesurable\u00a0: il est vivant.<\/p>\n<p class=\"textbody\">:\u00a0Le po\u00e8me est interminable\u00a0:<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 1997, \u00e0 Arcachon, je suis introduit l\u00e9galement dans un camp de vacances et m\u2019amuse avec d\u2019autres enfants. J\u2019apprends leur langue, imite. Je les d\u00e9vore et me conquiers.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Christophe Tarkos, qui est un po\u00e8te fran\u00e7ais de confession d\u00e9mesurable qui nous dit que \u00ab\u00a0<em>l\u2019argent est la valeur sublime<\/em>\u00a0\u00bb, est toujours vivant.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Pendant ce temps, partout dans le monde, le po\u00e8te parisien\u00a0:\u00a0new\u00a0:\u00a0yorkais Marcel Duchamp, de confession complexe et de nationalit\u00e9 plasticienne, r\u00e9alise des jeux de mots en trois dimensions.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019espace mental est contrari\u00e9.<\/p>\n<p class=\"textbody\">St\u00e9phane Mallarm\u00e9, qui est un po\u00e8te fran\u00e7ais de langue divagante, quoique de confession g\u00e9om\u00e9trique, nous dit en anglais qu\u2019il faut savoir coordonner des \u00e9l\u00e9ments tr\u00e8s dispers\u00e9s, et ce sp\u00e9cialement en ces jours critiques.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le monde, crissent les nerfs.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le rythme est la valeur sublime.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Pendant ce temps, \u00e0 Berlin, le po\u00e8te fran\u00e7ais de confession footballistique Zinedine Zidane perd son slam face \u00e0 un bouquetin italien. Nous sommes en 2006. La France est contrari\u00e9e.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 1965, \u00e0 D\u00fcsseldorf, Joseph Beuys, qui est un artiste allemand de confession vitale, explique les tableaux \u00e0 un li\u00e8vre mort. L\u2019action m\u00e9rite un <em>ekphrasis<\/em> cons\u00e9quent, mais les Estoniens Tiit Ojasoo et Ene-Liss Semper le dirigent sur le plateau de l\u2019Od\u00e9on. Je les regarde faire.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019histoire se r\u00e9p\u00e8te, et ce n\u2019est pas le vol.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 2011, \u00e0 Paris, j\u2019assiste \u00e0 une lecture perform\u00e9e de J\u00e9r\u00f4me Game, po\u00e8te sonore de langue mix\u00e9e et de confession saccad\u00e9e. Hoquet\u00a0:\u00a0OK. Il est aussi bien en vrai qu\u2019en CD.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019histoire hoquette.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 1998, \u00e0 Novalaise, je suis le traducteur de la langue de mon fr\u00e8re, qui est un po\u00e8te fran\u00e7ais de confession dyslexique, pour les invit\u00e9s que re\u00e7oivent les parents. Je suis alors le meilleur traducteur au monde de son monolinguisme.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 2004, \u00e0 Torquay, introduit l\u00e9galement dans une r\u00e9serve touristique, je ne comprends pas les autres et je reste interdit\u00a0: je m\u2019enlise dans la langue, sa glaise. Je m\u2019enlise dans la langue anglaise.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Je suis un gar\u00e7on tr\u00e8s l\u00e9gal.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Pendant ce temps, Voltaire est \u00e0 Londres avec Sean Lennon. <em>Repeat after me<\/em>.<\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019ann\u00e9e o\u00f9 mon fr\u00e8re na\u00eet, je repique mon CP parce que je ne sais pas lire et \u00e9crire seulement mon pr\u00e9nom.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Aujourd\u2019hui, rue de Moscou, je me fais couper les cheveux\u00a0: on les change en sang et en nourriture. Pour une journ\u00e9e, je ressemble \u00e0 un autre. Cela ne me contrarie pas. Je ne suis pas Orlan, non plus\u00a0; nettement plus neutre, corporellement.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il y a trop de je dans ce texte.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Mais dans ma t\u00eate\u00a0:\u00a0ils entrent en moi. Ils me d\u00e9vorent, conqui\u00e8rent, et ce n\u2019est pas le vol.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 2010, \u00e0 Bobigny, je me confronte \u00e0 la solitude essentielle de Rilke et au mythe de la chambre, du bureau besogneux, de Du Bellay. Et je me mets en crise, me contrarie. Lorsque je ne me supporte plus, je me d\u00e9vore la gueule et vais \u00e0 des soir\u00e9es <em>new wave<\/em>.<\/p>\n<p class=\"textbody\">:\u00a0je dance\u00a0:<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 2009, \u00e0 Chamb\u00e9ry, je suis en d\u00e9pression\u00a0:\u00a0post\u00a0:\u00a0traumatique\u00a0:\u00a0amoureuse, mais je n\u2019\u00e9cris ni <em>Les Amours<\/em>, ni <em>Les Regrets\u00a0<\/em>: j\u2019\u00e9cris <em>Sweety, Slutty, Poetry<\/em> qui est in\u00e9dit et sans doute m\u00e9diocre.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 2012, \u00e0 Beaubourg (Centre national d\u2019art et de culture Georges Pompidou, <em>ndrl<\/em>), j\u2019ai la t\u00eate dans les nuages de Richter. C\u2019est le meilleur moment de l\u2019expo (exposition, <em>ndrl<\/em>). Des photos frauduleuses en t\u00e9moignent.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ce texte s\u2019\u00e9crit en 2012. Cela se sent, mais ce n\u2019est pas le vol.Et c\u2019est aussi une id\u00e9ologie.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 2010, au MAC Lyon (Mus\u00e9e d\u2019art moderne de la Ville de Lyon, <em>ndrl<\/em>), je vois une r\u00e9trospectivede Ben Vautier, qui est un artiste de nationalit\u00e9 compliqu\u00e9e et de confession imposture. Ben, qui conquiert les stylos et les agendas en grand, est une \u00e9ponge m\u00e9diocre.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Dans l\u2019\u0153uvre de l\u2019artiste slovaque Roman Ond\u00e1k, de langue contemporaine et que je rencontre au MAM (Mus\u00e9e d\u2019art moderne de la Ville de Paris, <em>ndrl<\/em>), aujourd\u2019hui c\u2019est la m\u00e9moire qui est la valeur sublime.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il y a trop de r\u00e9f\u00e9rences dans ce texte. Je perds.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Je ne peux pas parler tout le monde.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Caser Lou Andreas-Salom\u00e9 entre Rilke et Nietzsche n\u2019y changerait rien, et ne serait pas pour une bonne raison.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il n\u2019y a pas assez de femmes dans ce texte.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><em>beuys beuys boys.<\/em><\/p>\n<p class=\"textbody\">En 2012, dans la salle Boltanski du MAM (<em>op. cit.<\/em>), je prends un des bottins dans les rayonnages\u00a0: ann\u00e9e 1999, bottin fran\u00e7ais, d\u00e9partement 73 (Savoie, <em>ndrl<\/em>), lettre N\u00a0: Novalaise. Je n\u2019y trouve pas mes parents, qui sont sur liste rouge, mais je d\u00e9couvre que Badiou, un Badiou, habitait \u00e0 Novalaise en 1999. Mais je ne sais pas s\u2019il est rouge aussi. Il y a des bottins du monde entier \u00e0 ma disposition, mais je choisis\u00a0: France, 73, Novalaise. 1999 n\u2019est pas une bonne excuse. L\u2019enregistrement de mon rythme cardiaque fait partie d\u2019une \u0153uvre de Boltanski\u00a0: elle y est m\u00e9lang\u00e9e \u00e0 des milliers d\u2019autres. Mais je ne suis pas encore assez d\u00e9pec\u00e9.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Pendant ce temps, au casque, j\u2019\u00e9coute \u00ab\u00a0Crimes sens initiales\u00a0\u00bb de Gherasim Luca. En boucle.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Eh bien dansez maintenant.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Daniel Buren est un artiste contemporain parisien gentil\u00e9 boulonnais de confession critique institutionnelle. Buren est neutre, mais engag\u00e9. Il est engag\u00e9, mais neutre. Buren conquiert l\u2019espace public.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Gh\u00e9rasim Luca est un po\u00e8te apatride de confession autosubjective qui met en crise le mythe avec le mythe conqu\u00e9rant qu\u2019il invente, ou vole\u00a0; et il me d\u00e9p\u00e8ce. Il conquiert mon espace mental.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Il y a trop de choses dans ce texte. Je vais devoir en \u00e9crire d\u2019autres.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><em>Ndrl<\/em> (note du relecteur, <em>ndrl<\/em>).<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le sens est la valeur sublime.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 2012, \u00e0 Belleville, au sous-sol du Zorba, j\u2019assiste \u00e0 une lecture perform\u00e9e de Damien Schultz, po\u00e8te sonore fran\u00e7ais de langue affolante et de confession rythmique verbale. C\u2019est une claque dans ma face, mes oreilles en prennent plein la gueule, mon cerveau beugle\u00a0: Damien Schultz est une b\u00eate. Il grogne, d\u00e9vore, intensifie.<\/p>\n<p class=\"textbody\">:\u00a0Le po\u00e8me est interminable\u00a0:<\/p>\n<p class=\"textbody\">Mais le po\u00e8te arr\u00eate le po\u00e8me\u00a0: c\u2019est son m\u00e9tier. Point.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Pourtant, il continue\u00a0:\u00a0Il d\u00e9vore les temps qui sont morts.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Avant Schultz, dans le m\u00eame bar, le m\u00eame soir, c\u2019est Guillaume Bergon qui nous lit des passages de <em>La spirale de la parole<\/em>. Il lit \u00ab\u00a0comme on slame\u00a0\u00bb, d\u2019une voix neutre, et son texte, entre mati\u00e9risme et mat\u00e9rialisme, est contemporain. Le langage y est nominal\u00a0: il n\u2019y a pas le verbe. Athl\u00e9tisme linguistique.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Le verbe est contrari\u00e9.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Pendant ce temps, \u00e0 Saint-Denis, le po\u00e8te fran\u00e7ais de confession mysti-Costes Jean-Louis, de langue ali\u00e9n\u00e9ante, perfore \u00ab\u00a0La drogue la mort la nuit\u00a0\u00bb dans sa cave.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Les mots, d\u00e9composer.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Les changer en sang et en nourriture.<\/p>\n<p class=\"textbody\">On peut partir (\u00ab\u00a0enfer ou ciel d\u2019import\u00a0!\u00a0\u00bb), mais on ne peut pas quitter le langage.<\/p>\n<p class=\"textbody\">On a tendance \u00e0 ne voir dans la fiction que ce qui n\u2019est pas le r\u00e9el. C\u2019est stupide\u00a0: le langage est une fiction qui fonctionne tr\u00e8s bien dans le r\u00e9el.<\/p>\n<p class=\"textbody\">:\u00a0le po\u00e8me continue\u00a0:<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est toujours au sein d\u2019une id\u00e9ologie que de nouvelles id\u00e9es naissent. Des id\u00e9es\u00a0: autres. Souvent, elles viennent d\u2019ailleurs. Cela fonctionne par r\u00e2pes. Dans le monde mondialis\u00e9, qui est d\u2019une complexion complexe, cela devient de plus en plus compliqu\u00e9. On peut se demander si l\u2019ailleurs existe, et si oui pour combien de temps. 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