{"id":7994,"date":"2019-02-08T12:00:44","date_gmt":"2019-02-08T11:00:44","guid":{"rendered":"https:\/\/www.jefklak.org\/?p=7994"},"modified":"2019-02-08T12:00:44","modified_gmt":"2019-02-08T11:00:44","slug":"manuel-pour-les-habitants-des-villes-1-3-nous-sommes-dans-la-frontiere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/2019\/02\/08\/manuel-pour-les-habitants-des-villes-1-3-nous-sommes-dans-la-frontiere\/","title":{"rendered":"Manuel pour les habitants des villes 1\/3\u00a0: Nous sommes dans la fronti\u00e8re"},"content":{"rendered":"<div class=\"intro\">\n<p class=\"textbody\">Ce \u00ab&#160;manuel pour les habitants des villes&#160;\u00bb d\u2019aujourd&#8217;hui est un documentaire, en trois volets \u2013&#160;\u00e0 lire et \u00e9couter&#160;\u2013 r\u00e9alis\u00e9 par le collectif Pr\u00e9cipit\u00e9 dans trois centres d\u2019h\u00e9bergement d\u2019urgence et de r\u00e9insertion sociale, avec leurs habitants entre 2003 et 2010. Comment vivre sans papiers, sans logement&#160;? C\u2019est quoi \u00eatre ch\u00f4meur ou travailleur pr\u00e9caire&#160;? Quelles exp\u00e9riences des fronti\u00e8res, de l&#8217;h\u00e9bergement social, du travail&#160;? Comment ces dispositifs de contr\u00f4le et de gestion de la pr\u00e9carit\u00e9 imposent leur rythme et leurs itin\u00e9raires, individualisent, se retournent, parfois, dans les pratiques, les usages, les luttes&#160;?<!--more--><\/p>\n<\/div>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/livret1-011.jpg\" alt=\"\" width=\"876\" height=\"650\" class=\"aligncenter size-full wp-image-8014\" \/><\/p>\n<h3 class=\"section\">\u00c9couter le documentaire<\/h3>\n<p><iframe loading=\"lazy\" id=\"jdihvl\" title=\"#1 Nous sommes dans la fronti\u00e8re\" style=\"max-width:100%;\" src=\"https:\/\/r22.fr\/embed\/ul:jdihvl\/th:v\/sz:a\" width=\"840\" height=\"272\" frameborder=\"0\"><\/iframe><\/p>\n<div class=\"pdf-link-container\" style=\"text-align:center;float : none;margin-left:0px;\"><a href=\"http:\/\/www.jefklak.org\/archives\/SonsSite\/Dans_la_frontiere.zip\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\"><img decoding=\"async\" class=\"pdf-link-icon\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/icon_wav.png\" style=\"width:100px;\" \/><\/a> <a href=\"http:\/\/www.jefklak.org\/archives\/SonsSite\/Dans_la_frontiere_flac.zip\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\"><img decoding=\"async\" class=\"pdf-link-icon\" src=\"http:\/\/jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/icon_flac.png\" style=\"width:100px;\" \/><\/a>\n<\/div>\n<ul>\n<li>\n<p class=\"textbody\">plage 1 <span class=\"bold-body\">Et maintenant, nous sommes l\u00e0. <\/span>(Sem)<\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p class=\"textbody\">plage 2 <span class=\"bold-body\">Seule la nuit nous relie, le matin on se s\u00e9pare. <\/span>(Mamadou)<\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p class=\"textbody\">plage 3 <span class=\"bold-body\">Est-ce que je suis en France&#160;? <\/span>(Sem)<\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p class=\"textbody\">plage 4 <span class=\"bold-body\">D\u2019o\u00f9 vient ce sentiment de malveillance g\u00e9n\u00e9rale&#160;? <\/span>(Sem)<\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p class=\"textbody\">plage 5 <span class=\"bold-body\">Un ticket de m\u00e9tro, tu peux te retrouver \u00e0 la fronti\u00e8re. <\/span>(Nordine)<\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p class=\"textbody\">plage 6 <span class=\"bold-body\">Il faut traverser des montagnes, des oc\u00e9ans pour avoir un visa. <\/span>(Gustave)<\/p>\n<\/li>\n<li>\n<p class=\"textbody\">plage 7 <span class=\"bold-body\">Nous ne sommes pas les d\u00e9biteurs de nos gouvernements. <\/span>(Myriam) <\/p>\n<\/li>\n<\/ul>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/livret1-004.jpg\" alt=\"\" width=\"876\" height=\"650\" class=\"aligncenter size-full wp-image-8008\" \/><\/p>\n<h3 class=\"section\">355 RUE DES PYR\u00c9N\u00c9ES<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Paris, janvier 2003. Premier rendez-vous au foyer Emma\u00fcs. Nous connaissons d\u00e9j\u00e0 le lieu et son directeur, Mustapha Beckhtaoui, qui a organis\u00e9 cette rencontre avec le personnel et les h\u00e9berg\u00e9s. C\u2019est samedi, il y a un peu de monde. Le week-end fait ici figure de parenth\u00e8se, les h\u00e9berg\u00e9s pouvant exceptionnellement demeurer dans l\u2019immeuble pendant la journ\u00e9e. Nous sommes install\u00e9s dans la salle commune, au rez-de-chauss\u00e9e de cet ancien h\u00f4tel. Nous projetons sur une petite t\u00e9l\u00e9 un film&#160;<span class=\"footnote_referrer\"><a onclick=\"footnote_moveToAnchor_7994_1('footnote_plugin_reference_7994_1_1');\" ><sup id=\"footnote_plugin_tooltip_7994_1_1\" class=\"footnote_plugin_tooltip_text\">1<\/sup><\/a><span id=\"footnote_plugin_tooltip_text_7994_1_1\" class=\"footnote_tooltip\"><\/span><\/span> pour introduire notre proposition d\u2019atelier documentaire. L\u2019id\u00e9e est simple, \u00e0 la mesure du peu que nous savons&#160;: depuis plusieurs ann\u00e9es, ce foyer, comme beaucoup d\u2019autres en r\u00e9gion parisienne, comprend une grande majorit\u00e9 de personnes \u00e9trang\u00e8res, qui arrivent d\u2019\u00e0 peu pr\u00e8s toutes les r\u00e9gions du monde. Nous proposons de r\u00e9fl\u00e9chir avec eux sur l\u2019id\u00e9e de fronti\u00e8re. Nous parlons d\u2019\u00ab&#160;atelier de t\u00e9moignages&#160;\u00bb, d\u2019\u00ab&#160;enqu\u00eate&#160;\u00bb pour expliquer notre d\u00e9marche. Il s\u2019agit moins de travailler sur un th\u00e8me que de cr\u00e9er les conditions d\u2019un travail collectif. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment de faire \u00e9merger la possibilit\u00e9 d\u2019une prise de parole \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du lieu et de tout construire \u00e0 partir de l\u00e0. Ensuite, nous verrons bien\u2026 <\/p>\n<p class=\"textbody\">De cette premi\u00e8re discussion, c\u2019est l\u2019id\u00e9e de t\u00e9moignage qui semble la plus concr\u00e8te \u00e0 tout le monde. Le reste, notre installation \u00e9ventuelle ou l\u2019id\u00e9e de travailler ensemble paraissent floues. Le lieu n\u2019est pas fait pour cela, tout le monde est ici de passage. Au moment de se quitter, certains viennent individuellement nous parler du pays abandonn\u00e9, des difficult\u00e9s rencontr\u00e9es pour arriver jusqu\u2019\u00e0 Paris. Ces choses-l\u00e0 se racontent dans le couloir, de personne \u00e0 personne. Nous quittons la salle en promettant d\u2019apporter la semaine suivante une affiche annon\u00e7ant le projet. Tout le monde se disperse. Certains demandent leur clef de chambre au \u00ab&#160;compagnon&#160;\u00bb assis derri\u00e8re le comptoir \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de la salle, d\u2019autres ressortent avec nous dans la rue. <\/p>\n<p class=\"textbody\">La rencontre s\u2019est finalement poursuivie pendant quatre mois, temps de notre pr\u00e9sence \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du foyer. Mais il a fallu toujours repartir de l\u00e0. Quotidiennement, passer du temps en bas, entre les deux portes d\u2019entr\u00e9e de l\u2019immeuble faisant un peu office de sas, le couloir conduisant \u00e0 l\u2019escalier de cinq \u00e9tages, et la salle commune. S\u2019appuyer sur le rythme officiel du lieu, ses contraintes de fonctionnement. Prendre conscience qu\u2019au-del\u00e0 du cadre mat\u00e9riel, il y avait une situation institutionnelle pr\u00e9cise, dite \u00ab&#160;Centre d\u2019h\u00e9bergement d\u2019urgence&#160;\u00bb. Soixante-cinq personnes maximum, en principe deux par chambre. Une dur\u00e9e de pr\u00e9sence autoris\u00e9e de 15 jours renouvelable une fois. Des horaires stricts de fermeture entre 8h00, le matin, et 18h30, le soir. Pas vraiment un lieu en fait, puisque quasiment vide tout au long de la journ\u00e9e, hormis quelques \u00ab&#160;compagnons&#160;\u00bb occup\u00e9s aux t\u00e2ches d\u2019organisation et de m\u00e9nage. Entre 18h30 et 22h00, un court moment d\u2019intensit\u00e9, pourtant loin de pr\u00e9senter les traits d\u2019une vie commune. Succession des retours au foyer. D\u00e9fil\u00e9 dans les escaliers qui conduisent aux chambres. All\u00e9es et venues dans le couloir d\u2019entr\u00e9e avec ceux qui se dirigent vers la salle de repas, utilisent le poste t\u00e9l\u00e9phonique, ou viennent rencontrer le directeur. La porte de son bureau est toujours ouverte, il y a peu de temps pour r\u00e9pondre aux probl\u00e8mes de chacun. 20h00, rassemblement devant le journal t\u00e9l\u00e9vis\u00e9. Scotch\u00e9e sur une vitre de la salle, une note de la direction \u00ab&#160;rappelle aux permanents, h\u00e9berg\u00e9s et compagnons qu\u2019\u00e0 22h30, lors de la fin du film de la soir\u00e9e, tout le monde doit regagner sa chambre&#160;\u00bb. <\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019ordinaire de l\u2019urgence en somme, avec cette \u00e9tranget\u00e9 d\u2019un lieu enti\u00e8rement aspir\u00e9 vers le dehors. Le vieux sch\u00e9ma de r\u00e9insertion des populations pauvres soumet le lieu \u00e0 un temps social encore domin\u00e9 par la norme du travail salari\u00e9. Le matin, les personnes sont cens\u00e9es sortir, entreprendre des d\u00e9marches, se rendre dans d\u2019autres structures comme les centres de jour par exemple. Rien ne donne l\u2019illusion d\u2019un arr\u00eat possible. La logique d\u2019urgence restreint la logique d\u2019accueil, et avec elle, l\u2019id\u00e9e d\u2019un temps propre au lieu et \u00e0 ceux qui le fr\u00e9quentent. Que veut pourtant dire l\u2019urgence lorsqu\u2019elle s\u2019applique \u00e0 des personnes qui circulent incessamment dans le r\u00e9seau de l\u2019assistance&#160;? Durant les quatre mois pass\u00e9s \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du foyer, nous en avons vu beaucoup partir et revenir. Certains \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 familiaris\u00e9s avec le \u00ab&#160;circuit&#160;\u00bb, d\u2019autres, \u00e0 peine arriv\u00e9s sur le territoire fran\u00e7ais, le d\u00e9couvraient encore. La plupart \u00e9taient pass\u00e9s par les m\u00eames \u00e9tapes, avec plus ou moins de chance, plus ou moins de difficult\u00e9s&#160;: Roissy, la zone d\u2019attente, le num\u00e9ro d\u2019urgence du 115, le centre pour sans-abris de Nanterre, le m\u00e9tro, les squares, la rue\u2026 le foyer de la rue des Pyr\u00e9n\u00e9es. Un parcours-type repla\u00e7ant l\u2019arriv\u00e9e aux portes du foyer dans l\u2019\u00e9chelle plus vaste de leurs trajets migratoires. Notre intention n\u2019\u00e9tait pas de d\u00e9crypter l\u2019institution Emma\u00fcs, mais d\u2019y inscrire mat\u00e9riellement une tentative documentaire. Partir de ce qui pouvait \u00eatre dit et rendre visible ce que cette parole portait. Le pari \u00e9tait double&#160;: interroger l\u2019hypoth\u00e9tique communaut\u00e9 de ceux qui trouvaient ici un abri et d\u00e9crire ce qu\u2019elle nous permettait de voir et d\u2019apprendre. De cette exp\u00e9rience documentaire, le foyer n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 le sujet, mais il en est devenu la m\u00e9taphore. O\u00f9 \u00e9tions-nous&#160;? La question \u00e9tait difficile \u00e0 un endroit o\u00f9 espace et temps fuient en permanence, o\u00f9 la logique institutionnelle interdit toute inscription des corps et des pens\u00e9es. Un h\u00e9berg\u00e9, Mamadou, en a pourtant trouv\u00e9 la formule&#160;: \u00ab&#160;Nous sommes dans la fronti\u00e8re&#160;\u00bb. Les quatre mois de notre installation ont enti\u00e8rement \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9s au d\u00e9chiffrement de cette parole. <\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/livret1-010.jpg\" alt=\"\" width=\"641\" height=\"1124\" class=\"aligncenter size-full wp-image-8013\" \/><\/p>\n<h3 class=\"section\">R\u00c9CITS<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Quatri\u00e8me \u00e9tage. Chambre 41. Comme les autres, une pi\u00e8ce unique assez \u00e9troite, divis\u00e9e en son milieu par une salle de bain. \u00c0 gauche, un espace juste assez grand pour installer deux lits, \u00e0 droite, dans le prolongement de la porte d\u2019entr\u00e9e, un renfoncement avec une armoire. La chambre est vacante, et avec la complicit\u00e9 du directeur, nous l\u2019avons transform\u00e9e en salle de r\u00e9union. Une affiche r\u00e9alis\u00e9e d\u00e8s les premi\u00e8res semaines est coll\u00e9e sur la porte d\u2019entr\u00e9e. Une carte d\u2019Europe, avec, attabl\u00e9es tout autour, les silhouettes de plusieurs personnages en train de discuter. Un titre en assez gros lettrages&#160;: \u00ab&#160;Atelier de r\u00e9flexion autour du mot fronti\u00e8re&#160;\u00bb. Sa valeur est d\u2019usage&#160;: \u00e9tablir un point d\u2019accroche dans le lieu, empi\u00e9ter de fa\u00e7on visible sur l\u2019anonymat des chambres. Elle indique la volont\u00e9 de trancher sur le silence qui entoure la r\u00e9alit\u00e9 sous-jacente du lieu, sa g\u00e9ographie v\u00e9ritable. On donne rendez-vous ici. \u00c0 n\u2019importe quelle heure, quand les personnes peuvent, trouvent le temps. Au fil des semaines, une vingtaine d\u2019entretiens seront enregistr\u00e9s. Tr\u00e8s lentement au d\u00e9part, puis, avec le bouche-\u00e0-oreille, \u00e0 un rythme plus soutenu. Tout reste compliqu\u00e9 et il faut toujours deux, trois rendez-vous manqu\u00e9s pour finir par r\u00e9aliser l\u2019enregistrement. Reste d\u2019ambigu\u00eft\u00e9, de m\u00e9fiance, cet entretien risquant toujours d\u2019appara\u00eetre comme un entretien de plus, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des autres auxquels ils sont contraints&#160;: assistants sociaux, directeurs de foyers, agents de l\u2019Ofpra&#160;[2. Office fran\u00e7ais de protection des r\u00e9fugi\u00e9s et apatrides.]\u2026 Pourtant, c\u2019est souvent la premi\u00e8re occasion qu\u2019ils ont de raconter l\u2019ensemble du parcours qui les a conduits jusqu\u2019aux portes du foyer. De se ressaisir en dehors de ce qu\u2019ils doivent dire ou de ce que l\u2019on attend d\u2019eux selon la cat\u00e9gorie \u00e0 laquelle ils sont assign\u00e9s. Qui sont-ils&#160;? Pourquoi sont-ils venus&#160;? De la r\u00e9ponse \u00e0 ces questions d\u00e9pendent souvent la possibilit\u00e9 d\u2019un avenir ici et le couperet de la d\u00e9finition plus ou moins pr\u00e9cise d\u2019un statut&#160;: \u00ab&#160;demandeurs d\u2019asile&#160;\u00bb, \u00ab&#160;r\u00e9fugi\u00e9s&#160;\u00bb, \u00ab&#160;sans-papiers&#160;\u00bb, \u00ab&#160;clandestins&#160;\u00bb, \u00ab&#160;migrants&#160;\u00bb, \u00ab&#160;exil\u00e9s&#160;\u00bb\u2026 Qu\u2019elles proviennent du droit ou de l\u2019opinion, ces appellations restent marqu\u00e9es du seul point de vue des \u00c9tats o\u00f9 arrivent ces personnes. Le regard sur l\u2019immigration op\u00e8re un tri, une s\u00e9lection. De m\u00eame le foyer, o\u00f9 le point de vue humanitaire efface la complexit\u00e9 des trajets personnels. <\/p>\n<p class=\"textbody\">Paradoxalement, le foyer s\u2019est transform\u00e9 en instance de visibilit\u00e9&#160;: en regroupant de fait des personnes aux statuts a priori diff\u00e9rents (\u00ab&#160;demandeurs d\u2019asile&#160;\u00bb, \u00ab&#160;d\u00e9bout\u00e9s&#160;\u00bb, \u00ab&#160;r\u00e9gularis\u00e9s&#160;\u00bb), il poussait \u00e0 interroger ce qu\u2019elles avaient en commun. Sous les probl\u00e9matiques de l\u2019asile ou de l\u2019immigration, nous voulions faire remonter des histoires concr\u00e8tes, mat\u00e9rielles, orient\u00e9es par le souci du d\u00e9tail. Comment entendre et voir quelque chose \u00e0 partir de cette chambre, de ce \u00ab&#160;point z\u00e9ro&#160;\u00bb de l\u2019h\u00e9bergement d\u2019urgence&#160;? Haby, par exemple, a mis du temps pour commencer \u00e0 raconter son histoire sans se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 la lettre qu\u2019une association l\u2019avait aid\u00e9e \u00e0 r\u00e9diger pour sa demande d\u2019asile. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, il y avait un t\u00e9moignage, de l\u2019autre une histoire. Entre les deux, un changement de point de vue capable d\u2019exprimer l\u2019exp\u00e9rience singuli\u00e8re qui s\u2019\u00e9tait ouverte pour elle avec le d\u00e9part. Sans disjoindre l\u2019avant et l\u2019apr\u00e8s, l\u2019ailleurs et l\u2019ici. <\/p>\n<p class=\"textbody\">Les pays sont diff\u00e9rents, la Guin\u00e9e, le S\u00e9n\u00e9gal, la Mauritanie, l\u2019Alg\u00e9rie, le Maroc, la Turquie, le Nig\u00e9ria\u2026 Les raisons, les d\u00e9sirs, les n\u00e9cessit\u00e9s intriqu\u00e9s au d\u00e9part, toujours m\u00e9lang\u00e9s et multiples. L\u2019unit\u00e9 d\u2019exp\u00e9rience, cependant, est commune. Une brisure, et l\u2019ouverture de quelque chose qui ne s\u2019est pas referm\u00e9e avec l\u2019arriv\u00e9e en France. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur des diff\u00e9rences, une m\u00eame trame. La perte d\u2019un lieu, le plus souvent, et des attaches qui lui \u00e9taient li\u00e9es. La guerre, les papiers d\u2019identit\u00e9 d\u00e9chir\u00e9s, d\u00e9j\u00e0, dans son propre pays. La perte d\u2019un territoire d\u2019existence possible, de ses droits. Ou alors, une g\u00e9ographie subjective qui ne se superpose pas aux fronti\u00e8res \u00e9tatiques, la sensation d\u2019\u00e9touffer. Suivent le d\u00e9part et l\u2019ouverture d\u2019une longue errance du corps, des affects, de l\u2019identit\u00e9. Quelque chose de tr\u00e8s concret. La n\u00e9cessit\u00e9 de se cacher dans un camion ou dans un bateau, de changer de lieu en permanence. L\u2019obligation de remettre sa vie dans les mains d\u2019un autre. L\u2019attente. Les histoires individuelles s\u2019enracinent dans des contextes historiques et sociaux tr\u00e8s particuliers, mais les m\u00eames mots reviennent pour d\u00e9crire ce qui a commenc\u00e9 et ne s\u2019est pas achev\u00e9 avec l\u2019\u00e9v\u00e9nement de l\u2019exil, un mouvement en suspens. Au final, quelque chose comme l\u2019entr\u00e9e dans un espace-temps sp\u00e9cifique, qui indique aussi une sortie du monde ordinaire, une mise \u00e0 l\u2019\u00e9cart durable. Comme si le franchissement des fronti\u00e8res \u00e9tait interminable. La carte g\u00e9ographique, les lignes s\u00e9parant les territoires se brouillent, mais les fronti\u00e8res sont l\u00e0 partout o\u00f9 les m\u00eames traits d\u2019exp\u00e9rience se r\u00e9p\u00e8tent. Jusqu\u2019\u00e0 Paris, jusque dans cette chambre. Enveloppement de deux \u00e9chelles&#160;: une m\u00eame attente ind\u00e9finie, un m\u00eame confinement, une m\u00eame errance se continuent dans ce centre d\u2019h\u00e9bergement qui ressemble finalement \u00e0 tant d\u2019autres lieux o\u00f9 ils ont fait halte. <\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/livret1-005.jpg\" alt=\"\" width=\"1095\" height=\"1093\" class=\"aligncenter size-full wp-image-8009\" \/><\/p>\n<h3 class=\"section\">JOURNAL<\/h3>\n<p class=\"textbody\">M\u00eame chambre 41. La porte est ouverte et nous attendons. Il est 20h00. Personne n\u2019est encore l\u00e0, sans doute \u00e0 cause du journal t\u00e9l\u00e9vis\u00e9. Certains se sont engag\u00e9s \u00e0 venir. Nous avons un peu r\u00e9organis\u00e9 la pi\u00e8ce pour y installer une grande table. Des affichettes ont \u00e9t\u00e9 plac\u00e9es dans la salle du bas et dans l\u2019ascenseur, qui annoncent cette premi\u00e8re r\u00e9union collective. <\/p>\n<p class=\"textbody\">Au fil des entretiens, une carte subjective du monde a commenc\u00e9 \u00e0 se dessiner, infl\u00e9chissant celle qui se retrace chaque jour dans les t\u00eates, \u00e0 force de peur et d\u2019ignorance, de lois sur les \u00e9trangers. Elle transforme la perception du temps et de l\u2019espace, de l\u2019histoire et de la g\u00e9ographie. Combien de \u00ab&#160;Sud&#160;\u00bb d\u00e9j\u00e0 dans ce qu\u2019on appelle le \u00ab&#160;Nord&#160;\u00bb&#160;? Les histoires qui s\u2019entrechoquent \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du foyer sont paradoxales. Marqu\u00e9es par la division, elles ne cessent de relier les diff\u00e9rentes parties du monde. Il n\u2019y est pas question de l\u2019Autre, mais d\u2019une histoire commune, m\u00eame si en permanence d\u00e9ni\u00e9e, refoul\u00e9e. Ce n\u2019est pas seulement l\u2019histoire de la colonisation, si importante pour comprendre les imaginaires migratoires. C\u2019est aussi une histoire au pr\u00e9sent, qui s\u2019\u00e9crit sous les pas de ceux qui arrivent et continueront d\u2019arriver. Elles parlent de la guerre, d\u2019un capitalisme en recomposition, du grand tremblement des fronti\u00e8res nationales. Elles parlent de nous. <\/p>\n<p class=\"textbody\">C\u2019est en tout cas l\u2019id\u00e9e de ces r\u00e9unions&#160;: \u00e0 l\u2019entrecroisement de ces histoires individuelles, quelque chose d\u2019autre appara\u00eet, qui met en sc\u00e8ne l\u2019\u00e9tat du monde \u00e0 une \u00e9chelle globale. C\u2019est l\u2019\u00e9chelle des vies qui se rassemblent ici et qui font du foyer une sorte de petit observatoire du monde. Les r\u00e9unions veulent inscrire cela dans les murs du foyer. Une affirmation de Sem nous a particuli\u00e8rement marqu\u00e9s&#160;: \u00ab&#160;Et maintenant, nous sommes l\u00e0&#160;\u00bb. Discuter collectivement, c\u2019est, au-del\u00e0 des causes et des raisons, prendre acte du fait migratoire, d\u2019une pr\u00e9sence, et questionner combien elle modifie les rapports traditionnels du lieu et de l\u2019identit\u00e9, les certitudes quant \u00e0 ce qui est d\u2019ailleurs et d\u2019ici. Moins une affaire de t\u00e9moins que de sujets qui prennent activement part \u00e0 cette \u00e9volution. Qu\u2019ontils \u00e0 se dire, eux qui partagent cette exp\u00e9rience&#160;? Qu\u2019avons-nous \u00e0 nous dire&#160;? Cette table de discussion est une fiction&#160;: celle d\u2019un espace \u00e9galitaire o\u00f9 la pluralit\u00e9 des points de vue pourrait appara\u00eetre. O\u00f9 chaque trajectoire se transformerait en question appropriable par tous, trouverait son propre langage. Nous savons la contrainte ou les violences qui ont impuls\u00e9 le mouvement des uns et des autres jusqu\u2019\u00e0 ce foyer. Ils n\u2019en sont pas pour autant sans lieu, sans histoire ou sans culture. Les mots de \u00ab&#160;r\u00e9fugi\u00e9s&#160;\u00bb ou de \u00ab&#160;migrants \u00e9conomiques&#160;\u00bb ne disent rien de ce qu\u2019ils ont emport\u00e9 avec eux en quittant le pays, la ville, le quartier o\u00f9 ils vivaient. D\u2019autant que l\u2019exil, la migration relancent cette histoire. Ici, \u00e0 Paris. <\/p>\n<p class=\"textbody\">D\u00e8s la premi\u00e8re r\u00e9union, il y a du monde. \u00c0 partir de ceux qui ont d\u00e9j\u00e0 fait des entretiens, la discussion s\u2019\u00e9largit vite. Les chaises s\u2019alignent jusque dans le couloir. Tout le monde ne parle pas le fran\u00e7ais, certains traduisent. D\u2019autres passent ou \u00e9coutent simplement. Vers 23h00, ceux qui restent autour de la table ne sont pas forc\u00e9ment les m\u00eames qu\u2019au d\u00e9but. Au fil des semaines, le rendez-vous s\u2019impose. Un petit journal est \u00e9dit\u00e9 et distribu\u00e9 dans le foyer \u00e0 partir des discussions, intitul\u00e9 \u00ab&#160;Chroniques du foyer-monde&#160;\u00bb. Il rend visible le travail en cours, fait le lien entre ceux qui partent et ceux qui arrivent, permet une continuit\u00e9. Les \u00ab&#160;Chroniques&#160;\u00bb sont d\u00e9pos\u00e9es au rythme irr\u00e9gulier des r\u00e9unions sur le comptoir d\u2019entr\u00e9e du centre, o\u00f9 chaque jour les personnes h\u00e9berg\u00e9es viennent chercher leurs clefs de chambre. En bas, les commentaires sont fr\u00e9quents, on relit ce qu\u2019a dit l\u2019un ou l\u2019autre. Fragments de ce qui se pense ici, m\u00eame si \u00e7a ne sort pas des limites du foyer. \u00c0 moins d\u2019y entrer, il est impossible de savoir qu\u2019il y a l\u00e0 un centre d\u2019h\u00e9bergement d\u2019urgence, d\u2019imaginer le r\u00e9el de ce lieu. L\u2019\u00e9volution des discussions organis\u00e9es dans la chambre 41 en porte l\u2019empreinte. Non pas que l\u2019id\u00e9e du \u00ab&#160;foyer-monde&#160;\u00bb soit fausse, mais elle est contredite par le quotidien des personnes qui se r\u00e9unissent autour de la table. Ce qui se dit ici n\u2019existe pas \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, n\u2019a pas de place. Sauf pour quelques anciens militants politiques dont les r\u00e9seaux peuvent exister jusque Paris, les espaces collectifs sont la plupart du temps inexistants. Le mouvement des sans-papiers est m\u00e9connu, m\u00eame pour ceux qui sont en France depuis plus longtemps. Et c\u2019est naturellement que les th\u00e8mes choisis pour les discussions retournent vers la n\u00e9gativit\u00e9 de l\u2019existence dans la ville. C\u2019est une fa\u00e7on de rappeler que la fronti\u00e8re traverse le foyer lui-m\u00eame, qu\u2019il est un des lieux de sa mat\u00e9rialisation. Et que la communaut\u00e9 r\u00e9elle, mais pr\u00e9caire, qui se r\u00e9v\u00e8le dans ces discussions explose chaque matin \u00e0 l\u2019heure de la fermeture du foyer. <\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/livret1-000.jpg\" alt=\"\" width=\"879\" height=\"1245\" class=\"aligncenter size-full wp-image-8005\" \/><\/p>\n<h3 class=\"section\">TRAJETS<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Le lieu est probl\u00e9matique, travaill\u00e9 par l\u2019\u00e9cart entre ce que dit l\u2019institution et ce qu\u2019elle fait. Confront\u00e9 au v\u00e9cu des personnes h\u00e9berg\u00e9es, le principe d\u2019inconditionnalit\u00e9 de l\u2019accueil y r\u00e9sonne \u00e9trangement. \u00c0 l\u2019ampleur des trajectoires, r\u00e9pondent le silence et l\u2019anonymat des chambres. \u00c0 la complexit\u00e9 des histoires, la logique minimale et aveugle de l\u2019urgence sociale. Au plein, le vide. Dans cette tension, ce qui reste souvent, c\u2019est l\u2019incompr\u00e9hension d\u2019\u00eatre l\u00e0. Les informations qu\u2019on peut obtenir sur ses droits ou sur les d\u00e9marches \u00e0 entreprendre sont maigres&#160;; le personnel n\u2019a souvent pas \u00e9t\u00e9 form\u00e9 pour cela. Le temps ne donne aucune prise&#160;: le turn-over \u00e9lev\u00e9, les listes d\u2019attente \u00e0 l\u2019entr\u00e9e des diff\u00e9rents centres d\u2019h\u00e9bergement emp\u00eachent qu\u2019on puisse inventer ici des outils collectifs pour sortir de la simple relation d\u2019assistance. Ce centre est d\u00e9bord\u00e9, comme les autres. La situation est connue, les journaux en parlent, techniquement&#160;: il est question de l\u2019afflux croissant de demandeurs d\u2019asile dans la capitale, du manque de places en CADA&#160;[3. Centre d\u2019accueil pour demandeurs d\u2019asile.], d\u2019un risque d\u2019explosion du syst\u00e8me\u2026 En fait, il faudrait remonter le fil un peu diff\u00e9remment, et surtout, ne pas partir du \u00ab&#160;probl\u00e8me&#160;\u00bb de la \u00ab&#160;saturation des centres d\u2019h\u00e9bergement d\u2019urgence&#160;\u00bb. Comprendre le chemin assez r\u00e9gl\u00e9 qui am\u00e8ne cette nouvelle population jusqu\u2019au dispositif de l\u2019urgence, la fermeture des fronti\u00e8res ne cessant de prolonger ses effets \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du territoire. Une addition minutieuse serait \u00e0 faire, des mesures l\u00e9gales et administratives de plus en plus restrictives qui encadrent les \u00e9trangers\u2026 jusqu\u2019aux horaires du foyer. \u00c0 ne consid\u00e9rer que l\u2019exemple de la demande d\u2019asile, souvent la derni\u00e8re porte d\u2019entr\u00e9e l\u00e9gale sur le territoire, les d\u00e9lais d\u2019acc\u00e8s \u00e0 la proc\u00e9dure, de traitement des dossiers, l\u2019interdiction de travailler conjuguent leurs effets pour pr\u00e9cariser le s\u00e9jour en France. La r\u00e9ponse bureaucratique visant \u00e0 acc\u00e9l\u00e9rer les proc\u00e9dures ne fait, elle, que d\u00e9placer le probl\u00e8me en augmentant le nombre de refus et donc de d\u00e9bout\u00e9s de la demande d\u2019asile. Dans cette longue cha\u00eene d\u2019emp\u00eachements et d\u2019obstacles, le foyer n\u2019est pas un terme. Au mieux fait-il figure de parenth\u00e8se qui, avec le temps, peut rev\u00eatir l\u2019aspect d\u2019un pi\u00e8ge, dans lequel l\u2019attente n\u2019est parfois que celle de la prochaine expulsion. <\/p>\n<p class=\"textbody\">Les discussions et entretiens se d\u00e9roulent majoritairement le soir, et malgr\u00e9 notre pr\u00e9sence, le temps partag\u00e9 reste tr\u00e8s r\u00e9duit. De fait, nous ne cessons de discuter de ce qui se passe \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Les m\u00eames lieux reviennent, institutionnels comme la pr\u00e9fecture, les centres de domiciliation, ou plus informels comme ceux o\u00f9 l\u2019on peut chercher du travail, rester un peu tranquille, \u00e0 l\u2019abri. Les adresses sont connues de tous. Le foyer est l\u2019une d\u2019entre elles, o\u00f9 l\u2019on ne passe pas plus de temps qu\u2019ailleurs. Seuls les usages diff\u00e8rent&#160;: ici, on peut manger et dormir. <\/p>\n<p class=\"textbody\">Nous voulons poursuivre l\u2019amorce d\u2019enqu\u00eate qui a \u00e9merg\u00e9 des r\u00e9unions collectives. En d\u00e9cidant d\u2019accompagner quelques-uns aux heures de fermeture du foyer, nous ajoutons l\u2019id\u00e9e d\u2019un travail photographique. Nous en discutons avec ceux qui sont le plus pr\u00e9sents depuis le d\u00e9but, Haby, Myriam, Mamadou, Nacer, Gustave, Sem\u2026 parce qu\u2019ils travaillent au foyer ou y sont revenus depuis notre arriv\u00e9e. Pas de photographies des visages, juste de l\u2019espace parcouru quotidiennement. Nous voulons voir la ville par-dessus leur \u00e9paule. Ils seront nos guides. Les rendez-vous sont pris, avec pour point de d\u00e9part et d\u2019arriv\u00e9e, le foyer. 8h00 (parfois plus t\u00f4t, pour ceux qui travaillent), 18h30. Sous leurs pas, une autre carte se dessine. Les trajets en bus, en m\u00e9tro, en RER, \u00e0 pieds, aimant\u00e9s par la crainte du contr\u00f4le d\u2019identit\u00e9, la n\u00e9cessit\u00e9 de ne pas se faire remarquer. Les arr\u00eats contraints, obligatoires, avec le plus souvent pour point commun une file d\u2019attente et son corollaire, un num\u00e9ro, un document, une preuve \u00e0 pr\u00e9senter. Un m\u00eame \u00ab&#160;man\u00e8ge&#160;\u00bb s\u2019y r\u00e9p\u00e8te souvent, fait d\u2019attraction et de r\u00e9pulsion, quand bien m\u00eame il s\u2019agit de lieux d\u2019aide ou d\u2019accueil. Quelques point-ressources dans des espaces ordinaires, mais souvent d\u00e9tourn\u00e9s de leur fonctionnalit\u00e9 habituelle. Ce peut \u00eatre une biblioth\u00e8que, un cybercaf\u00e9, un taxiphone, un simple kiosque \u00e0 journaux\u2026 Comme au foyer, de nombreuses r\u00e9gions du monde s\u2019y croisent. Des \u00ab&#160;lieux-fronti\u00e8res&#160;\u00bb qui rassemblent des v\u00e9cus similaires, des personnes aux prises avec les m\u00eames difficult\u00e9s, mais qui en m\u00eame temps les s\u00e9parent du reste de la ville. Pas forc\u00e9ment cach\u00e9s, mais toujours invisibles dans leur fonctionnement ou les effets qu\u2019ils produisent. Tous marquent une pr\u00e9sence paradoxale. Ceux qui les subissent ou les utilisent sont bien l\u00e0, dans cette ville, mais les signes se multiplient pour rappeler l\u2019ill\u00e9gitimit\u00e9 de leur pr\u00e9sence, son caract\u00e8re exceptionnel. Mat\u00e9rialit\u00e9 complexe faite de comportements et de mentalit\u00e9s, de r\u00e8glements et de documents administratifs, d\u2019architectures, de barri\u00e8res, d\u2019horaires d\u2019ouverture et de fermeture\u2026 Comme ici de retour au foyer, o\u00f9 les horaires du lieu s\u2019imbriquent avec tous les autres. C\u2019est cet encha\u00eenement qui est sans doute le plus invisible, parce qu\u2019enti\u00e8rement impliqu\u00e9 dans le rapport entretenu avec ces diff\u00e9rents lieux ordinaires, publics ou institutionnels. Point de contact entre des strat\u00e9gies de vies, de r\u00e9sistance, de r\u00e9appropriation de la ville, et les obstacles qui s\u2019y opposent. Cet espace est pourtant r\u00e9el, m\u00eame s\u2019il n\u2019est perceptible qu\u2019\u00e0 travers le corps de ceux qui le pratiquent. Le \u00ab&#160;retour&#160;\u00bb au foyer a tendance \u00e0 s\u2019y dissoudre, simple coordonn\u00e9e dans cette g\u00e9ographie de la mobilit\u00e9 contrainte. Sa fonction d\u2019accueil y appara\u00eet toute relative et ambivalente, puisque la logique humanitaire fait moins rupture qu\u2019elle n\u2019accompagne un processus de mise \u00e0 l\u2019\u00e9cart, d\u00e9cid\u00e9 ailleurs, politiquement. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur du foyer, c\u2019est encore l\u2019ext\u00e9rieur, un espace hors des temps et des lieux communs, au seuil de la vie ordinaire. <\/p>\n<p class=\"textbody\">Chaque soir, dans les murs du foyer, deux cartes se rejoignent et se superposent&#160;: celle des trajets faits de milliers de kilom\u00e8tres et celle des parcours quotidiens dans Paris et sa banlieue. Comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019une seule et m\u00eame carte, d\u00e9crivant un seul et m\u00eame \u00ab&#160;pays&#160;[4. Dans son livre, <em>Aux bords du monde, les r\u00e9fugi\u00e9s<\/em>, l\u2019anthropologue Michel Agier emploie cette expression pour qualifier la situation de l\u2019ensemble des personnes d\u00e9plac\u00e9es aujourd\u2019hui dans le monde.]&#160;\u00bb. Celui de tous ceux qui sont un jour partis et ne sont pas vraiment arriv\u00e9s quelque part. En s\u2019attachant au seul point de vue de ceux qui trouvaient ici refuge, ce sont les ramifications de ce pays que nous avons cherch\u00e9 \u00e0 rendre sensibles, une certaine exp\u00e9rience du monde. Chaque fois selon une prise de parole diff\u00e9rente, un geste documentaire particulier men\u00e9 depuis le foyer&#160;[5. En juillet 2003, ce travail a fait l\u2019objet d\u2019une installation documentaire pr\u00e9sent\u00e9e pendant deux semaines dans le r\u00e9fectoire du foyer, exceptionnellement ouvert sur la rue.].<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/livret1-008.jpg\" alt=\"\" width=\"643\" height=\"1124\" class=\"aligncenter size-full wp-image-8011\" \/><\/p>\n<h3 class=\"section\">IBRAHIMA<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Mon village natal s\u2019appelle Kurawa dans la r\u00e9gion de Pita, en Guin\u00e9e-Conakry. C\u2019est vert l\u00e0-bas, c\u2019est la nature. Il y a des montagnes. Avant, on avait des vaches. Mon p\u00e8re \u00e9tait agriculteur. Chez nous, l\u2019agriculture, c\u2019est le riz, l\u2019igname, les oranges, les mangues, les bananes. Je ne suis pas all\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cole fran\u00e7aise. Dans mon pays, j\u2019ai fait l\u2019\u00e9cole coranique et \u00e9tudi\u00e9 l\u2019arabe. Je suis rest\u00e9 l\u00e0-bas jusqu\u2019en 1991. Puis, on est parti dans une r\u00e9gion qui s\u2019appelle Mamou. De Mamou, certains sont partis \u00e0 Conakry, d\u2019autres \u00e0 Kindia. Mamou, c\u2019est la ville, tout le monde passe l\u00e0-bas. On est rest\u00e9s longtemps l\u00e0-bas. Mon p\u00e8re y a construit une petite maison pour nous. On est rest\u00e9s pour travailler, on avait une petite voiture transporteur. Mais il y avait l\u00e0-bas des probl\u00e8mes avec le gouvernement, il disait que nous \u00e9tions int\u00e9gristes. Beaucoup de monde a \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9 et mis en prison. Les autres, on leur a ras\u00e9 la barbe. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9, je suis all\u00e9 en prison quelques jours. J\u2019ai eu le moyen de sortir et je suis all\u00e9 au S\u00e9n\u00e9gal, \u00e0 Dakar. Je suis rest\u00e9 l\u00e0-bas longtemps. <\/p>\n<p class=\"textbody\">Il y a des gens tr\u00e8s gentils \u00e0 Dakar. Quand tu es \u00e9tranger, tu vas voir quelqu\u2019un, il t\u2019invite dans sa maison. Si tu n\u2019es pas mauvais, tu peux y manger, y dormir, te laver, t\u2019habiller. J\u2019ai de nouveau commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9tudier le Coran. J\u2019ai rencontr\u00e9 des parents de la famille Bah qui m\u2019ont invit\u00e9 chez eux. Je suis rest\u00e9 avec eux. J\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 travailler dans la menuiserie et j\u2019ai gagn\u00e9 un peu d\u2019argent. Avec cela, mon p\u00e8re est retourn\u00e9 chez nous, en Guin\u00e9e, o\u00f9 il vendait des vaches, des bananes, des mangues, des avocats. On a achet\u00e9 un camion pour faire le transport entre la Guin\u00e9e et le S\u00e9n\u00e9gal. En Guin\u00e9e, on prenait des ananas qu\u2019on amenait \u00e0 Dakar pour les vendre. Pas beaucoup. En m\u00eame temps, j\u2019ai continu\u00e9 mon travail de menuisier. On a fait \u00e7a jusqu\u2019en 2001. Je travaillais avec mon p\u00e8re. S\u2019il partait, je restais. Si je partais, il restait. Si tu as de l\u2019argent, tu vas \u00e0 Kindia&#160;: c\u2019est l\u00e0 qu\u2019on ach\u00e8te l\u2019ananas. Tu charges le camion. Si tu n\u2019as pas de camion, tu le loues. Si tu veux aller \u00e0 Dakar, \u00e0 la fronti\u00e8re, tu paies. Tu d\u00e9clares en Guin\u00e9e que tu as telle tonne dans le camion et la douane te fait un papier. Tu passes, il n\u2019y a pas de probl\u00e8mes. Sit\u00f4t arriv\u00e9 \u00e0 Dakar, tu as un magasin ou tu en loues un. Tu descends l\u2019ananas, les clients viennent&#160;: ils prennent vingt tonnes, dix tonnes, cinq tonnes\u2026 Ils vont les vendre. Seulement apr\u00e8s, ils te rendent l\u2019argent. Mais on a eu des probl\u00e8mes, on a saisi mon camion \u00e0 la fronti\u00e8re. <\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u2019\u00c9tat guin\u00e9en a dit&#160;: \u00ab&#160;Les rebelles&#160;[6. Ibrahima fait sans doute r\u00e9f\u00e9rence aux s\u00e9paratistes casaman\u00e7ais. Depuis plus de vingt ans, un conflit arm\u00e9 a lieu dans cette r\u00e9gion du Sud du S\u00e9n\u00e9gal, conflit dans lequel sont impliqu\u00e9s \u00e0 divers titres des pays frontaliers comme la Gambie, la Guin\u00e9e-Bissau et la Guin\u00e9e-Conakry.] sont en Guin\u00e9e. Le camion voyage beaucoup entre la Guin\u00e9e et le S\u00e9n\u00e9gal et peut-\u00eatre qu\u2019il soutient les rebelles. C\u2019est le camion qui transporte la nourriture des rebelles&#8230;&#160;\u00bb Le camion transportait vingt et une tonnes de marchandises, c\u2019\u00e9tait de l\u2019argent. Je n\u2019avais donc plus rien. Mon p\u00e8re m\u2019a donn\u00e9 un peu d\u2019argent et je suis parti. Je suis all\u00e9 en Mauritanie et, pour plus de s\u00e9curit\u00e9, j\u2019ai pouss\u00e9 jusqu\u2019au Maroc et en Espagne. <\/p>\n<p class=\"textbody\">Je n\u2019ai pas eu l\u2019id\u00e9e de partir en Europe. J\u2019ai seulement essay\u00e9 de trouver quelque chose pour soutenir ma famille. Si j\u2019avais eu cela chez moi, je n\u2019aurais jamais voulu partir. Je suis un homme, je dois me battre comme tout le monde. Il y a des gar\u00e7ons comme moi qui sont militaires, marins. Je suis un homme et j\u2019ai tout perdu chez moi. Je me bats pour avoir quelque chose pour ma famille. J\u2019ai eu l\u2019id\u00e9e de venir jusqu\u2019au Maroc et de rester l\u00e0-bas quelque temps. J\u2019ai essay\u00e9 de gagner quelque chose pour retrouver mon travail. Je voulais faire du commerce entre le Maroc et le S\u00e9n\u00e9gal, mais je n\u2019avais pas les moyens. Il y a beaucoup de Marocains comme moi qui sont dans la rue, qui ne font rien. Quand je suis arriv\u00e9 au Maroc, j\u2019ai rencontr\u00e9 un S\u00e9n\u00e9galais. Il avait un restaurant. J\u2019ai parl\u00e9 avec lui parce que je comprenais sa langue. Il m\u2019a dit&#160;: \u00ab&#160;Tu peux venir ici et dormir, mais dans deux jours, tu cherches un autre endroit.&#160;\u00bb J\u2019ai dit qu\u2019il n\u2019y avait pas de probl\u00e8me. Je lui ai demand\u00e9 comment je pouvais faire pour travailler au Maroc. Il m\u2019a dit&#160;: \u00ab&#160;Moi, j\u2019ai un restaurant, tu peux manger ici, mais je ne peux pas t\u2019assurer que je vais te trouver du travail.&#160;\u00bb Je suis rest\u00e9 un peu avec lui. Et puis, un jour, j\u2019ai rencontr\u00e9 quelqu\u2019un qui travaillait dans un bateau. Il m\u2019a dit qu\u2019il pouvait m\u2019emmener en Espagne. Je ne le connaissais pas. Il m\u2019a demand\u00e9 de l\u2019argent et m\u2019a dit de me faire passer pour un p\u00eacheur. Et c\u2019est ce que j\u2019ai fait pendant huit jours, en travaillant avec les autres. Le bateau s\u2019est approch\u00e9 \u00e0 quelques m\u00e8tres des c\u00f4tes. Il est rest\u00e9 l\u00e0 et nous avons embarqu\u00e9 dans une petite pirogue. Le monsieur nous a dit&#160;: \u00ab&#160;Ici, il y a la police.&#160;\u00bb On est descendu du bateau et il nous a donn\u00e9 \u00e0 chacun cent dollars pour les tickets de bus. Ceux qui ne p\u00eachaient pas devaient payer deux mille dollars. Ils te disent&#160;: \u00ab&#160;Voil\u00e0 l\u2019Espagne&#160;\u00bb et te laissent dans l\u2019eau. Tu peux t\u2019en sortir ou mourir. Il y a beaucoup de morts l\u00e0-bas. Toujours. Moi, j\u2019ai eu beaucoup de chance. La pirogue m\u2019a amen\u00e9 jusqu\u2019au rivage. On a saut\u00e9 dans le sable et on a continu\u00e9. <\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/livret1-009.jpg\" alt=\"\" width=\"643\" height=\"1123\" class=\"aligncenter size-full wp-image-8012\" \/><\/p>\n<p class=\"textbody\">On est arriv\u00e9s dans une petite ville. On est rest\u00e9s l\u00e0 quelque temps. On a rencontr\u00e9 un Za\u00efrois \u00e0 qui on a demand\u00e9 o\u00f9 \u00e9tait la gare. L\u00e0-bas, on a pris des billets pour Marseille. On n\u2019a pas eu de probl\u00e8mes avec les policiers espagnols, mais quelques-uns avec la police fran\u00e7aise. Quelqu\u2019un \u00e9tait l\u00e0 pour nous guider. Il nous disait&#160;: \u00ab&#160;Ici, il y a des policiers, il faut passer par l\u00e0-bas, etc.&#160;\u00bb Je ne le connaissais pas, je l\u2019avais rencontr\u00e9 \u00e0 la gare. Tu le payais et il t\u2019amenait jusque l\u00e0-bas. Je ne suis pas rest\u00e9 longtemps \u00e0 Marseille, je suis parti \u00e0 Paris. \u00c0 ce moment l\u00e0, j\u2019\u00e9tais avec un copain que j\u2019avais rencontr\u00e9 au Maroc. Je pense qu\u2019il \u00e9tait alg\u00e9rien. Pendant un ou deux mois, on s\u2019est retrouv\u00e9s au Sacr\u00e9-Coeur. Et puis, je ne l\u2019ai pas revu. <\/p>\n<p class=\"textbody\">Je suis arriv\u00e9 \u00e0 Paris vers six heures du matin. J\u2019ai demand\u00e9 s\u2019il y avait des mosqu\u00e9es. On m\u2019en a indiqu\u00e9 une au m\u00e9tro Ch\u00e2teau-Rouge. Aux amis qui sont l\u00e0-bas, j\u2019ai expliqu\u00e9 mon probl\u00e8me. On m\u2019a dit&#160;: \u00ab&#160;Ici, tu viens, s\u2019il y a \u00e0 manger, tu manges, tu pries, mais tu ne peux pas rester dormir. De temps en temps, si tu as besoin de te laver, tu te laves, mais ce n\u2019est pas pour tout le temps.&#160;\u00bb Je suis rest\u00e9 l\u00e0-bas quelque temps. Quelqu\u2019un m\u2019a montr\u00e9 un foyer porte de la Villette \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du Secours catholique. Il y avait beaucoup d\u2019Africains l\u00e0-bas. Tu peux te laver, laver tes v\u00eatements et manger. Le plat, c\u2019est un euro trente. C\u2019est un foyer malien. J\u2019ai dormi dans le m\u00e9tro \u00e0 Ch\u00e2teau-rouge pendant trois mois. J\u2019ai rencontr\u00e9 un gars africain qui avait une maison. Je lui ai expliqu\u00e9 mon cas. Je lui ai demand\u00e9 si je ne pouvais pas rester chez lui quelque temps, juste le samedi et le dimanche pour me reposer. Il m\u2019a dit devant tout le monde&#160;: \u00ab&#160;\u00c7a va pas la t\u00eate&#160;!&#160;\u00bb. Depuis, j\u2019ai honte de demander quelque chose ou de l\u2019aide. Je suis rest\u00e9 l\u00e0-bas jusqu\u2019\u00e0 ce que quelqu\u2019un me conduise dans une association et j\u2019ai demand\u00e9 l\u2019asile. Je ne trouvais pas de travail. Dans la journ\u00e9e, j\u2019allais un peu au Sacr\u00e9-Coeur. J\u2019y ai rencontr\u00e9 des Africains. On restait \u00e0 causer. Certains \u00e9taient dans la m\u00eame situation que moi, d\u2019autres pas. <\/p>\n<p class=\"textbody\">Depuis le jour o\u00f9 j\u2019ai demand\u00e9 de l\u2019aide \u00e0 cette personne, je me suis dit&#160;: \u00ab&#160;Si je meurs, je meurs, mais je ne demande pas d\u2019aide&#160;\u00bb. M\u00eame au Secours populaire, ils ont tout fait pour moi. Ils \u00e9taient gentils. Si je demandais quelque chose, ils laissaient leur travail et s\u2019occupaient de moi. Mais je ne demandais pas d\u2019aide. Quand tu es dans une situation tr\u00e8s difficile, tu ne veux pas qu\u2019on fasse beaucoup pour toi, qu\u2019on se fatigue pour toi tout le temps. Parce que tu n\u2019as pas les moyens de faire quelque chose pour les autres. Avant, mon p\u00e8re h\u00e9bergeait souvent des \u00e9trangers chez nous parce qu\u2019on \u00e9tait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la mosqu\u00e9e. L\u00e0-bas, en tant qu\u2019\u00e9tranger, quand tu arrives, ils t\u2019envoient chez le chef du village ou chez l\u2019imam. Ils parlent avec toi et te disent qu\u2019on n\u2019aime pas telle ou telle chose dans le village. Puis, ils vont te donner une chambre, te montrer o\u00f9 tu peux laisser tes habits s\u2019ils sont un peu sales pour que les filles aillent nettoyer cela. <\/p>\n<p class=\"textbody\">Au d\u00e9but, j\u2019allais chaque jour \u00e0 la pr\u00e9fecture. Je restais l\u00e0-bas parce qu\u2019il y avait du monde qui dormait devant. Je dormais l\u00e0-bas. Je venais tous les jours, mais le policier disait&#160;: \u00ab&#160;Toi, tu ne rentres pas parce que tu n\u2019es rien.&#160;\u00bb Un jour, un gars qui venait prier \u00e0 la mosqu\u00e9e de Ch\u00e2teau-Rouge m\u2019a demand\u00e9 quelle \u00e9tait ma situation. Il m\u2019a dit que si je n\u2019\u00e9tais pas domicili\u00e9, je ne pourrais rien gagner. J\u2019ai donc fait une domiciliation dans une association et j\u2019ai demand\u00e9 le statut de r\u00e9fugi\u00e9 politique. On m\u2019a donn\u00e9 un petit papier, je ne sais pas comment cela s\u2019appelle. Je suis retourn\u00e9 \u00e0 la pr\u00e9fecture. Le premier jour, ils ne prenaient personne. Ensuite, ils ont dit qu\u2019ils prenaient trente personnes et j\u2019ai r\u00e9ussi \u00e0 entrer. Ils m\u2019ont donn\u00e9 un r\u00e9c\u00e9piss\u00e9. <\/p>\n<p class=\"textbody\">Jusqu\u2019\u00e0 maintenant, je n\u2019ai ni travail, ni maison. Je dors au foyer Emma\u00fcs, mais je dois partir d\u2019ici vendredi et je ne sais pas encore o\u00f9 je vais dormir. Au niveau du travail, quand je me suis pr\u00e9sent\u00e9, beaucoup m\u2019ont demand\u00e9 les papiers. Si tu n\u2019as pas de papiers, tu ne travailles pas. C\u2019est m\u00eame \u00e9crit sur mon r\u00e9c\u00e9piss\u00e9. C\u2019est l\u2019assistante sociale qui me l\u2019a montr\u00e9. Je touche mille huit cents francs d\u2019Assedic&#160;[7. Allocations vers\u00e9es aux demandeurs d\u2019asile.]. L\u2019assistante sociale m\u2019a dit que c\u2019\u00e9tait pour un an. En France, pour moi, c\u2019est bien. C\u2019est vrai que je suis fatigu\u00e9, mais pour moi, c\u2019est bien parce que tu vas voir quelqu\u2019un, il ne te conna\u00eet pas, mais il t\u2019aide. Ce n\u2019est pas facile, mais peut-\u00eatre que cela va changer. Je ne sais pas. Ma situation, c\u2019est simple. Je ne fume pas de cigarettes, je ne bois pas d\u2019alcool, je ne cherche pas les femmes \u00e9trang\u00e8res dans la rue. C\u2019est pour cela que je n\u2019ai pas cherch\u00e9 de copains. Quand je suis fatigu\u00e9, je reste seul, c\u2019est mieux. Depuis presque un an, le 15 f\u00e9vrier, je reste seul. Quand je rentre au foyer, je dis \u00ab&#160;bonjour&#160;\u00bb ou \u00ab&#160;bonsoir&#160;\u00bb \u00e0 tout le monde et je rentre dans ma chambre. Je connais ma situation, je n\u2019ai pas besoin que tout le monde le sache. J\u2019ai besoin de garder les choses secr\u00e8tes, pour moi. <\/p>\n<p class=\"textbody\">Au Secours populaire, si j\u2019ai un probl\u00e8me, je vois mon assistante sociale, Sylvie, et cela reste entre nous. <\/p>\n<p class=\"textbody\">Je fais des r\u00eaves. Si tu penses trop, ils n\u2019arrivent pas dans la r\u00e9alit\u00e9. Si tu es bien, quand tu as pri\u00e9, lu le Coran, tu dors, tu r\u00eaves de quelque chose et, normalement, cela arrive. La derni\u00e8re fois que j\u2019ai fait un r\u00eave, j\u2019\u00e9tais en train de monter dans un camion. Les policiers m\u2019ont demand\u00e9 les papiers. Je leur ai donn\u00e9. L\u2019un d\u2019eux a \u00e9crit quelque chose et j\u2019ai attendu mes papiers longtemps. Je ne les ai pas eus. Quand j\u2019allais \u00e0 la pr\u00e9fecture, j\u2019ai fait un autre r\u00eave. Je voyais quelqu\u2019un qui me donnait un papier blanc\u2026 Je ne sais pas ce que \u00e7a voulait dire. De temps en temps, je ne dors pas bien parce que je pense \u00e0 mon p\u00e8re. Avant, \u00e0 Dakar, j\u2019avais lou\u00e9 un appartement pour moi, ma femme, mon fils et mon p\u00e8re. Chacun avait une chambre. Mais quand je les ai quitt\u00e9s, mon p\u00e8re \u00e9tait un peu vieux et n\u2019avait plus la force de travailler pour payer la location. Ils ont quitt\u00e9 la maison, ils sont partis dans un village. C\u2019est loin de Dakar, le loyer y est moins cher. Je ne connaissais pas leur nouvelle adresse. Quand j\u2019ai eu ma domiciliation, j\u2019ai envoy\u00e9 des lettres partout, m\u00eame en Guin\u00e9e, pour avoir des nouvelles. Pendant sept mois, je n\u2019ai pas su s\u2019ils \u00e9taient vivants ou morts. Eux-m\u00eames ne le savaient pas pour moi. J\u2019ai perdu plus de six kilos pendant tous ces mois. Et, vendredi dernier, j\u2019ai re\u00e7u une lettre avec le num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone d\u2019un voisin de mon p\u00e8re. J\u2019ai eu mon p\u00e8re au t\u00e9l\u00e9phone dimanche. On a beaucoup parl\u00e9. Il m\u2019a demand\u00e9 si \u00e7a allait. Je lui ai r\u00e9pondu que j\u2019allais bien, que je mangeais, que je dormais, que j\u2019avais tout, mais seulement que je n\u2019avais pas de travail. Ce n\u2019est pas facile. Mais ce qui me fait le plus souffrir, c\u2019est mon p\u00e8re. Il a fait beaucoup pour moi. Quand j\u2019avais dix ans, il m\u2019a construit ma maison. Si je n\u2019arrive pas \u00e0 faire quelque chose pour lui avant sa mort, j\u2019en souffrirai. Ma femme, si je meurs et que je n\u2019ai rien pour elle, elle trouvera quelqu\u2019un d\u2019autre. Les enfants ne me connaissent pas beaucoup. Le plus grand aura trois ans le 17&#160;d\u00e9cembre. L\u2019autre a un an. Mais mon p\u00e8re, si je meurs ou si je suis malheureux, il souffrira beaucoup et je ne veux pas cela. En wolof, il y a un mot pour d\u00e9signer celui qui est parti&#160;: \u00ab&#160;Demna&#160;\u00bb, \u00ab&#160;Il est parti&#160;\u00bb. <\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/livret1-007.jpg\" alt=\"\" width=\"642\" height=\"1121\" class=\"aligncenter size-full wp-image-8010\" \/><\/p>\n<h3 class=\"section\">MAMADOU<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Je suis n\u00e9 en Guin\u00e9e dans la pr\u00e9fecture de Fria le 27 d\u00e9cembre 1980. Au d\u00e9but, la ville de Fria \u00e9tait une ville subventionn\u00e9e par P\u00e9chiney. La France exploitait une usine d\u2019aluminium. On avait plein d\u2019avantages par rapport aux autres pr\u00e9fectures du pays. M\u00eame par rapport \u00e0 la capitale, Conakry. Tu pouvais vivre sans te plaindre. C\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019on ne connaissait pas de coupures d\u2019eau, de courant, ni rien. Pourquoi&#160;? Parce qu\u2019il y avait des experts blancs qui travaillaient. Leur goutte de bonheur se versait sur la population. On en profitait. La plupart des enfants de Fria, des ann\u00e9es 1960 jusqu\u2019en 1990, ont re\u00e7u une bonne \u00e9ducation. Il y a quelques ann\u00e9es, si tu me disais&#160;: \u00ab&#160;Quitte Fria, va aux \u00c9tats-Unis ou en France pour vivre&#160;\u00bb, je t\u2019aurais r\u00e9pondu&#160;: \u00ab&#160;Tu ne m\u2019aimes pas&#160;\u00bb. <\/p>\n<p class=\"textbody\">Je me plaisais trop l\u00e0-bas, je vivais \u00e0 l\u2019aise. Je ne voyais pas pourquoi quitter cette ville pour aller ailleurs. J\u2019ai ma famille, une maison, je pars \u00e0 l\u2019\u00e9cole, j\u2019ai mes r\u00eaves. Pour moi, tout \u00e9tait centralis\u00e9 sur cette ville. Je disais&#160;: \u00ab&#160;Je pars \u00e0 la fac. Je fais des \u00e9tudes. Je reviens. Je bosse ici.&#160;\u00bb Mon p\u00e8re a boss\u00e9 l\u00e0-bas, des cousins, des cousines, des amis, des oncles. Je peux dire tous mes proches. Notre vie est reli\u00e9e \u00e0 cette usine. Par contre, quand mon p\u00e8re a pris sa retraite, cela a commenc\u00e9 \u00e0 poiroter un peu. L\u2019usine ne marchait plus aussi bien. Quand la g\u00e9n\u00e9ration de mon p\u00e8re a quitt\u00e9 l\u2019usine, il y a eu une g\u00e9n\u00e9ration nouvelle, un peu plus exp\u00e9riment\u00e9e, qui avait fr\u00e9quent\u00e9 les bancs de l\u2019\u00e9cole. Donc les arnaques que mes parents subissaient \u00e0 l\u2019usine, quelqu\u2019un d\u2019exp\u00e9riment\u00e9 va dire&#160;: \u00ab&#160;\u00c7a ne marche plus&#160;\u00bb. Par exemple, un travail qui est compl\u00e8tement contradictoire par rapport \u00e0 ce que tu touches. Sans compter que l\u2019usine avait aussi ses relations avec le gouvernement. Chacun tirait son coup et le partage n\u2019allait certainement plus. Puis les Fran\u00e7ais ont boug\u00e9 de l\u00e0-bas. Cela n\u2019a pas ferm\u00e9 totalement, mais la production a ralenti. D\u2019apr\u00e8s les nouvelles, cela a repris de nouveau. Seulement, la vie n\u2019est plus comme auparavant. <\/p>\n<p class=\"textbody\">En grandissant, je peux dire que je suis devenu un rebelle. Avant m\u00eame de quitter le pays pour le S\u00e9n\u00e9gal, j\u2019en avais marre du syst\u00e8me que le gouvernement imposait. J\u2019en avais marre de vivre une vie o\u00f9 je suis l\u00e0, actif, et on me met dans une population inactive. J\u2019en avais marre de ne pas travailler. Avec mes amis de la fac, on dormait toute la journ\u00e9e dans notre chambre. Le lendemain, on allait \u00e0 la fac, il n\u2019y avait pas de profs. On restait dans l\u2019amphi, on ouvrait la bouche \u00e0 avaler le vent. C\u2019\u00e9tait naze. Mes parents m\u2019ont dit&#160;: \u00ab&#160;Il faut aller \u00e9tudier ailleurs.&#160;\u00bb J\u2019en avais marre de voir cette soci\u00e9t\u00e9 bloqu\u00e9e. J\u2019en avais marre aussi de me comparer. Par exemple, je regarde la t\u00e9l\u00e9, je vois un jeune Fran\u00e7ais ou un jeune Am\u00e9ricain de mon \u00e2ge et qui dit&#160;: \u00ab&#160;Je dirige telle bo\u00eete, je bosse ici, je fais ceci.&#160;\u00bb Pourquoi pas moi&#160;? Je ne pouvais pas continuer ma vie comme cela. <\/p>\n<p class=\"textbody\">Il y a des milliers de jeunes qui sont dans la m\u00eame situation que moi en Guin\u00e9e. Ceux qui n\u2019ont peut-\u00eatre m\u00eame pas la chance de sortir du bled, si tu les trouves l\u00e0-bas, tu vas te dire que ce sont des rancuniers ou des personnes devenues aigries. Mais c\u2019est le syst\u00e8me qui les a rendus comme cela. Tu es l\u00e0, tu as un p\u00e8re de soixante-dix ans qui a d\u00e9j\u00e0 d\u00e9pass\u00e9 l\u2019\u00e2ge de la retraite, il a plus de dix-huit gosses sous son toit et il pr\u00e9f\u00e8re aller travailler. \u00c0 la fin du mois, il ach\u00e8te deux sacs de riz et il te jette cela comme \u00e0 des animaux. Tu manges et tu te tais l\u00e0-bas. En plus, c\u2019est un gouvernement de corruption. La caisse, c\u2019est nib. C\u2019est une bo\u00eete noire. Tout le monde en a, pas seulement le pr\u00e9sident. Tu piques et tu le mets dans ta poche. Qui te demande&#160;? Personne. Si cela continue comme \u00e7a, le bateau coule. On est tous dedans. On perd. Alors tu vois que ton avenir est en jeu. Ceux qui sont d\u00e9j\u00e0 devant, ils ont fini leur vie. Soit ils quittent et ils nous laissent reprendre \u00e0 z\u00e9ro. Soit je me barre et je les laisse. C\u2019est \u00e0 eux de voir. <\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/livret1-002.jpg\" alt=\"\" width=\"877\" height=\"650\" class=\"aligncenter size-full wp-image-8006\" \/><\/p>\n<p class=\"textbody\">Finalement, fin 1997, je suis parti au S\u00e9n\u00e9gal pour une formation en comptabilit\u00e9-gestion. J\u2019\u00e9tais \u00e0 Dakar, dans un institut de formation professionnelle. J\u2019y ai suivi une formation de trois ans. J\u2019ai beaucoup aim\u00e9 la ville. C\u2019\u00e9tait tr\u00e8s agr\u00e9able. Je peux dire que c\u2019\u00e9tait une ville d\u00e9mocrate. Au S\u00e9n\u00e9gal, j\u2019ai cherch\u00e9 \u00e0 avoir des visas pour venir en France ou aux \u00c9tats-Unis et continuer plus loin mes \u00e9tudes. J\u2019ai cherch\u00e9 pendant quelque temps. Cela ne marchait pas. Mes parents m\u2019ont dit de revenir. Je suis retourn\u00e9 au bled, mais je ne m\u2019y retrouvais plus. J\u2019avais une autre vision. Un pays voisin plus ouvert, le S\u00e9n\u00e9gal, a d\u00e9j\u00e0 pris un grand pas d\u2019avance. Et en revenant, je faisais marche arri\u00e8re. La Guin\u00e9e, le premier pays black \u00e0 avoir pris son ind\u00e9pendance&#160;[8. La Guin\u00e9e acc\u00e8de \u00e0 l\u2019ind\u00e9pendance le 2 octobre 1958 apr\u00e8s son refus d\u2019agr\u00e9er au projet de communaut\u00e9 franco-africaine impos\u00e9 par le pr\u00e9sident fran\u00e7ais Charles de Gaulle. Ahmed S\u00e9kou Tour\u00e9 en devient le pr\u00e9sident.] en Afrique noire est aujourd\u2019hui le dernier pays. Je me suis dit&#160;: \u00ab&#160;Ces S\u00e9n\u00e9galais, qu\u2019ont-ils chez eux&#160;? Ils n\u2019ont rien, pas de ressources. De quoi vivent-ils&#160;? Ils se battent.&#160;\u00bb L\u00e0-bas, c\u2019est aussi un gouvernement de marionnettes, mais qui a un peu de pression. Un pays o\u00f9 il y a un peu de libert\u00e9 de la presse. Par contre, en Guin\u00e9e, c\u2019est une manipulation. C\u2019est une t\u00e9l\u00e9 d\u2019\u00c9tat qui ne montre que le pr\u00e9sident et son gouvernement. \u00c0 part cela, tu te tais. Tu ne peux pas te plaindre. Je suis donc revenu et je ne voyais plus rien. Parmi les amis que j\u2019ai retrouv\u00e9s, beaucoup partaient d\u00e9j\u00e0. Ne pouvant plus exercer ce que j\u2019avais appris, je me suis lanc\u00e9 dans les affaires. Je me d\u00e9brouillais. Je faisais comme tout le monde. Le matin, on sortait, on allait voir ce qui se passait. Chacun tirait son petit truc. J\u2019\u00e9tais bas\u00e9 sur des trucs informatiques. Je cherchais du matos pour des gens et je leur vendais. Ce n\u2019\u00e9tait pas vraiment du commerce. Il n\u2019y avait pas de fonds de roulement. Je tirais mon coup. C\u2019\u00e9tait du transit. Je trouvais que ce que je faisais, c\u2019\u00e9tait de la routine. Cela n\u2019avait plus de sens. <\/p>\n<p class=\"textbody\">Je voulais partir, c\u2019est vrai. Mais pas dans ces conditions\u2026 J\u2019ai quitt\u00e9 le bled parce que c\u2019\u00e9tait ma seule solution. Je n\u2019avais pas d\u2019autres alternatives. Soit je quitte le bled, soit je perds ma vie. Quand je suis revenu au bled, j\u2019ai milit\u00e9 au sein d\u2019un parti d\u2019opposition. Je suis quelqu\u2019un d\u2019apolitique. Je n\u2019aime pas la politique, mais j\u2019ai vu que ce parti avait une vision qui, dans le futur, pouvait diriger le pays. Je les ai suivis. Au fur et \u00e0 mesure, j\u2019ai eu du mal, m\u00eame au sein de ma famille, sans compter dans la rue\u2026 Je ne m\u2019y retrouvais plus. J\u2019avais des querelles avec tout le monde. Cela a continu\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 ce que je re\u00e7oive des convocations chez le chef de quartier, en passant par le chef de secteur jusqu\u2019au maire. \u00c7a a commenc\u00e9 quand ils ont voulu faire un r\u00e9f\u00e9rendum pour changer la Constitution. Au vu de la Constitution, il fallait deux mandats pour que le pr\u00e9sident ne soit plus \u00e9ligible. Ils ont propos\u00e9 une loi pour que le pr\u00e9sident soit \u00e9ligible \u00e0 vie&#160;[9. En novembre 2001, est adopt\u00e9e par r\u00e9f\u00e9rendum, \u00e0 90 % des suffrages, une r\u00e9forme constitutionnelle autorisant le pr\u00e9sident Lansana Cont\u00e9 \u00e0 briguer un nouveau mandat. Ce dernier passe de cinq \u00e0 sept ans et le nombre de mandats n\u2019est plus limit\u00e9.]. Cela devenait un royaume. Le parti au sein duquel je militais m\u2019a donn\u00e9 une responsabilit\u00e9 avec les jeunes. On se mobilisait, on sensibilisait les gens. On leur disait&#160;: \u00ab&#160;Ce n\u2019est pas une vie. Ne votez pas. Laissez tomber. Boycottez&#160;!&#160;\u00bb \u00c0 force, je me suis cr\u00e9\u00e9 des ennemis. Le chef de quartier m\u2019a convoqu\u00e9 trois fois. Il a vu que son pouvoir ne me disait rien. Il a fait un rapport, je ne sais pas \u00e0 qui\u2026 Le r\u00e9f\u00e9rendum a \u00e9t\u00e9 totalement boycott\u00e9. Personne n\u2019a vot\u00e9. Ils se sont donn\u00e9 le r\u00e9sultat et puis c\u2019est tout. Un mois apr\u00e8s, il y a eu les \u00e9lections l\u00e9gislatives. La mouvance d\u2019opposition a \u00e9galement appel\u00e9 au boycott. Le parti dans lequel je militais s\u2019est pr\u00e9sent\u00e9. <\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00c0 ce moment-l\u00e0, je me suis fait arr\u00eater pour des trucs de rien du tout. On \u00e9tait cinq personnes. C\u2019\u00e9tait le jour o\u00f9 l\u2019on devait faire une campagne \u00e9lectorale. Nous avions besoin d\u2019aller vers la population pour dire&#160;: \u00ab&#160;C\u2019est cela qu\u2019il faut faire, c\u2019est cela que le gouvernement propose. Ne votez pas, ceci ne vous arrange pas.&#160;\u00bb On a cherch\u00e9 \u00e0 se rendre dans les villages et on a trouv\u00e9 des barrages de l\u2019arm\u00e9e. On avait nos T-shirts du parti, le PRP&#160;[10. Parti du Renouveau et du Progr\u00e8s.]. Les militaires nous ont dit qu\u2019on n\u2019avait pas le droit de passer ici. On a r\u00e9pondu&#160;: \u00ab&#160;Soit vous nous laissez passer, soit on crie, c\u2019est tout.&#160;\u00bb Ce jour-l\u00e0, on s\u2019est fait avoir. On nous a arr\u00eat\u00e9s et envoy\u00e9s dans un camp militaire. On nous a enferm\u00e9s dans des cellules o\u00f9 l\u2019on a retrouv\u00e9 des gens qui avaient \u00e9t\u00e9 tabass\u00e9s, tortur\u00e9s m\u00eame. Cela puait. Nous, les nouveaux, on nous a menott\u00e9s. Cela a dur\u00e9 deux jours. Le jour et la nuit, tu ne pouvais pas les diff\u00e9rencier parce que tout \u00e9tait noir. Tu ne vois pas le soleil, tu ne vois pas la lune\u2026 Apr\u00e8s quelques jours, on m\u2019a envoy\u00e9 dans une autre cellule. Plus d\u2019une dizaine de militaires \u00e9taient l\u00e0. Ils m\u2019ont mis sur une table et m\u2019ont bien matraqu\u00e9. J\u2019ai subi des tortures, n\u2019importe quoi\u2026 Ils m\u2019ont dit&#160;: \u00ab&#160;Soit tu sors d\u2019ici et tu boucles ta gueule, soit on te tue&#8230;&#160;\u00bb Je ne pouvais m\u00eame plus parler. Je me suis dit&#160;: \u00ab&#160;Ce n\u2019est pas chez moi.&#160;\u00bb C\u2019\u00e9tait la fin. <\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/02\/livret1-003.jpg\" alt=\"\" width=\"642\" height=\"1123\" class=\"aligncenter size-full wp-image-8007\" \/><\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00c0 ce moment-l\u00e0, ma m\u00e8re \u00e9tait \u00e0 Conakry. D\u2019habitude, elle ne vit pas \u00e0 Conakry. Je ne vivais plus en famille. J\u2019avais une chambre que je louais. Ce jour-l\u00e0, j\u2019ai trouv\u00e9 le propri\u00e9taire de la maison qui m\u2019a dit de prendre toutes mes affaires. Il ne voulait plus me voir ici. Pourquoi&#160;? Les militaires \u00e9taient pass\u00e9s pour le menacer et il ne voulait pas prendre de risques. J\u2019ai quitt\u00e9. J\u2019ai rencontr\u00e9 ma m\u00e8re et elle m\u2019a dit que les flics \u00e9taient aussi venus la voir et qu\u2019ils lui avaient pos\u00e9 des tas de questions. J\u2019ai vu que le probl\u00e8me allait vraiment loin. Qu\u2019est-ce que j\u2019ai fait alors&#160;? J\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de quitter le bled. <\/p>\n<p class=\"textbody\">Si je suivais la proc\u00e9dure pour prendre un visa \u00e0 l\u2019ambassade de France, j\u2019\u00e9tais s\u00fbr de me faire cueillir. J\u2019avais une petite \u00e9conomie. Je connaissais le filon des faux voyages, les gens qui font du business avec \u00e7a. J\u2019ai rencontr\u00e9 un gars et je lui ai dit que je voulais quitter le pays. Il s\u2019est d\u00e9brouill\u00e9 et a trouv\u00e9 un faux visa. On a fait une, deux, trois tentatives et, \u00e0 la troisi\u00e8me, cela a march\u00e9. La premi\u00e8re fois, je n\u2019ai rien vu. Il allait. Il revenait. Il disait&#160;: \u00ab&#160;Aujourd\u2019hui, ce n\u2019est pas bon. Tu ne peux pas voyager.&#160;\u00bb Je ne savais pas ce qui bloquait, je ne savais pas ce qui se passait. Le mec me disait de rester dans la voiture, jusqu\u2019\u00e0 la troisi\u00e8me fois o\u00f9 je suis parti comme cela. Je n\u2019ai pas fait d\u2019escale. J\u2019ai pris un vol tranquillement, mais je ne pouvais rien sentir parce que j\u2019avais la haine. Je sortais d\u2019un choc et je n\u2019ai pas pu vraiment vivre le go\u00fbt de mon voyage. <\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00c0 la descente de l\u2019avion, je me suis fait arr\u00eater par les keufs. Ils m\u2019ont dit que j\u2019\u00e9tais en situation irr\u00e9guli\u00e8re, que je n\u2019avais pas un bon visa. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 retenu une semaine au moins. On m\u2019a fouill\u00e9 de fond en comble. Je quitte l\u00e0-bas une r\u00e9pression. Je viens ici, en voil\u00e0 une autre plus moderne et plus dure. Tu te dis&#160;: \u00ab&#160;C\u2019est quoi ici&#160;?&#160;\u00bb Le flic, il te prend comme de la merde. Tu es venu irr\u00e9guli\u00e8rement, tu n\u2019as pas le droit, tu ne peux rien dire, tu n\u2019as nulle part o\u00f9 te plaindre. Ils cherchaient \u00e0 me faire reculer, \u00e0 me faire retourner l\u00e0 d\u2019o\u00f9 je venais. Mais je n\u2019avais pas le choix. Si on prend un Fran\u00e7ais, qu\u2019on l\u2019envoie en Guin\u00e9e et qu\u2019un flic dit \u00e0 un autre&#160;: \u00ab&#160;Fouille-le jusque dans son cul&#160;\u00bb, le Fran\u00e7ais va dire&#160;: \u00ab&#160;Mais embarque-moi dans mon avion, je veux retourner. Je pr\u00e9f\u00e8re ma dignit\u00e9 avant tout.&#160;\u00bb Mais moi, si j\u2019ai subi certaines humiliations \u00e0 l\u2019a\u00e9roport, c\u2019est que je ne pouvais pas retourner chez moi. Je suis l\u00e0, les flics me fouillent. On te parle mal, on te crache dessus, on te donne des coups de poing. \u00ab&#160;Retourne-toi. Retourne-toi.&#160;\u00bb J\u2019ai \u00e9t\u00e9 menott\u00e9. Je devais prendre le prochain vol. Comme je savais que j\u2019avais le droit de refuser un vol, j\u2019ai refus\u00e9. J\u2019ai fait deux ou trois jours comme cela. Pour t\u2019intimider, il y a deux ou trois flics qui viennent sur toi, qui te tapent la nuque, qui te giflent par l\u00e0&#160;: \u00ab&#160;Tu rentres chez toi aujourd\u2019hui, signe ces papiers.&#160;\u00bb J\u2019ai dit que je demandais l\u2019asile, c\u2019est tout&#160;: \u00ab&#160;Je ne veux pas avoir \u00e0 faire avec vous. C\u2019est avec l\u2019\u00c9tat.&#160;\u00bb Pendant trois jours, \u00e0 Charles-de-Gaulle, ils n\u2019ont pas accept\u00e9. C\u2019est quand je suis pass\u00e9 devant le juge qu\u2019on a pris acte de ma demande. La proc\u00e9dure a pu commencer. <\/p>\n<p class=\"textbody\">Je me suis pr\u00e9sent\u00e9 devant le juge \u00e0 Bobigny. Je n\u2019\u00e9tais pas seul. On \u00e9tait plus d\u2019une vingtaine, on passait \u00e0 tour de r\u00f4le. Je lui ai expliqu\u00e9 que je faisais une demande d\u2019asile. Il a dit qu\u2019il prenait acte. J\u2019ai fait un proc\u00e8s-verbal avec le minist\u00e8re des Affaires \u00e9trang\u00e8res. J\u2019ai encore \u00e9t\u00e9 retenu pendant deux jours \u00e0 Roissy. Ce ne sont pas des cellules, ce sont des chambres qu\u2019on partage \u00e0 deux ou trois. Chacun un lit. J\u2019ai rencontr\u00e9 plein de gens l\u00e0-bas. Vous \u00eates dans un milieu o\u00f9 chacun a son propre probl\u00e8me. Tu ne peux qu\u2019avoir de la piti\u00e9. Si on te dit qu\u2019il y a une zone pareille dans un pays aussi d\u00e9mocratique que la France, tu ne peux pas le croire. Pour r\u00e9ussir \u00e0 s\u2019infiltrer, il faut avoir la carapace d\u2019une tortue. Ils te cognent dur, tu acceptes. Il y a des tas de syst\u00e8mes qui se passent l\u00e0-bas. Des humiliations. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 tortur\u00e9, j\u2019ai vu des tortures plus dures que moi. Trois nuits sans sommeil, tu te rends compte&#160;? J\u2019ai vu plein de gens, des filles, des hommes, des enfants, des vieillards qui sont l\u00e0-bas, chacun avec son probl\u00e8me. Tous les jours, je voyais des personnes menott\u00e9es \u00e0 qui on disait de rentrer chez elles. C\u2019est cela les droits de l\u2019homme&#160;? Non, je ne crois pas. Tu perds ta dignit\u00e9, tu perds tout. L\u00e0-bas, c\u2019est le flic qui d\u00e9cide. C\u2019est la chance qui te fait sortir, ce n\u2019est pas parce que tu es ceci ou cela que tu passes. Il y a des milliers de personnes qui ne passent pas. Pourquoi&#160;? Parce qu\u2019il y a ces flics. Il y a des gens qu\u2019on ram\u00e8ne par la force, des gens qui partent menott\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 trois ou quatre menottes&#160;: les mains, les pieds, les genoux. Tu restes immobile. Alors, si tu te tires de ce coup-l\u00e0, tu ne peux pas oublier. <\/p>\n<p class=\"textbody\">Deux jours apr\u00e8s \u00eatre all\u00e9 \u00e0 Bobigny, ils m\u2019ont donn\u00e9 un sauf-conduit disant que je pouvais aller faire ma proc\u00e9dure dans la pr\u00e9fecture de mon choix. Pour quelqu\u2019un qui n\u2019a jamais vu Paris, ils te laissent \u00e0 minuit. C\u2019est \u00e0 l\u2019ouest, au nord, au sud&#160;? Je ne savais m\u00eame pas. Je me retrouvais comme cela dehors. Cette nuit-l\u00e0, j\u2019ai squatt\u00e9 le froid. Tu es venu dans un pays o\u00f9 les conditions climatiques ne sont pas les m\u00eames. M\u00eame si c\u2019est l\u2019\u00e9t\u00e9 chez vous, on peut consid\u00e9rer que c\u2019est le froid, cela ne d\u00e9passe jamais vingt-quatre degr\u00e9s. Je ne connaissais personne, je ne connaissais pas le syst\u00e8me, ni rien. Je ne savais pas o\u00f9 aller. Il y avait un arr\u00eat de bus, je me suis assis. Il n\u2019y avait plus de bus. Je suis rest\u00e9 l\u00e0 jusqu\u2019au premier bus. J\u2019ai parl\u00e9 au conducteur et il m\u2019a dit qu\u2019il y avait un bureau de la Croix-Rouge \u00e0 l\u2019a\u00e9roport. J\u2018y suis all\u00e9 et ils m\u2019ont trouv\u00e9 une nuit dans un foyer. C\u2019\u00e9tait \u00e0 Bobigny, un foyer de la Croix-Rouge o\u00f9 tu trouves n\u2019importe quoi, des malades mentalement, physiquement. Tu sens que, franchement, l\u00e0, tu n\u2019es pas chez toi, ce n\u2019est pas ton milieu. J\u2019ai fait une nuit. Je ne pouvais plus rester. L\u00e0-bas, j\u2019ai trouv\u00e9 des gens qui \u00e9taient dans la m\u00eame situation que moi. Ensemble, on a commenc\u00e9 \u00e0 tourner, \u00e0 tourner. C\u2019\u00e9tait parti. <\/p>\n<p class=\"textbody\">J\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 respirer au bout d\u2019un mois. Pendant tout ce temps, je ne savais pas o\u00f9 dormir, je n\u2019avais pas de ressources. Aux mois de juin, juillet, je dormais dans la rue. Je squattais un petit coin o\u00f9 j\u2019ai connu quelqu\u2019un qui \u00e9tait dans la m\u00eame merde que moi. On tra\u00eenait la journ\u00e9e et, le soir, on allait \u00e0 un arr\u00eat de bus, \u00e0 Bobigny. On s\u2019asseyait. Si tu as deux heures de sommeil, c\u2019est bon. Je ne connaissais pas le syst\u00e8me du 115\u2026 mais quand je l\u2019ai connu, \u00e7a n\u2019a rien chang\u00e9. Une dame m\u2019a dit d\u2019aller \u00e0 Nanterre&#160;[11. Le Centre d\u2019h\u00e9bergement et d\u2019accueil pour personnes sans abri (CHAPSA) de Nanterre dispose de 300 lits et accueille environ 10&#160;000 personnes par an.]. Vous savez ce que c\u2019est l\u00e0-bas&#160;? Je me suis dit qu\u2019il valait mieux dormir \u00e0 Nanterre une nuit au chaud plut\u00f4t que de tra\u00eener dans la rue. Bien que ce ne soit pas s\u00e9curisant, car on dort avec n\u2019importe qui. J\u2019essayais de faire le maximum pour entamer les d\u00e9marches administratives le plus vite possible. J\u2019ai fait une domiciliation \u00e0 la Croix-Rouge. C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 pas mal tourner dans les foyers jusqu\u2019\u00e0 ce que je rentre \u00e0 Emma\u00fcs. <\/p>\n<p class=\"textbody\">Un mois plus tard, j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 d\u2019aller en Allemagne. Je me suis dit que j\u2019avais laiss\u00e9 ma m\u00e8re, qui, financi\u00e8rement, n\u2019avait certainement rien et qu\u2019il fallait que je me batte un peu pour elle. En France, je ne connaissais personne, mais j\u2019ai pu reprendre contact avec des amis qui \u00e9taient dans des pays voisins. Ils m\u2019ont dit&#160;: \u00ab&#160;Si tu as commenc\u00e9 la proc\u00e9dure l\u00e0-bas, je ne sais pas ce qu\u2019il va en sortir, mais ici aussi c\u2019est la merde.&#160;\u00bb Mais je me suis dit qu\u2019en Allemagne j\u2019avais au moins des connaissances. Je voulais aller voir. Je suis parti et j\u2019ai vu que c\u2019\u00e9tait un autre probl\u00e8me. Si je voulais faire quoi que ce soit, il me fallait un guide, et c\u2019est un pays totalement surveill\u00e9. J\u2019\u00e9tais sans papiers et on pouvait donc m\u2019expulser \u00e0 tout moment. Je vivais en danger. Avant de venir, je ne savais pas ce que mes amis faisaient comme travail et ce qu\u2019ils m\u2019ont propos\u00e9 m\u2019a pris un peu la t\u00eate. J\u2019ai dit&#160;: \u00ab&#160;Non, laissez tomber, je sais que je ne suis pas libre dans le coin, je change.&#160;\u00bb J\u2019ai eu deux ou trois propositions. D\u2019autres m\u2019ont propos\u00e9 le deal de la came, mais je ne suis pas quelqu\u2019un de ce genre. Eux aussi, au bled, je peux jurer qu\u2019ils ne connaissaient pas cela. Certainement, le syst\u00e8me les a pouss\u00e9s. D\u2019autres encore m\u2019ont propos\u00e9 de faire les petits ambulants, comme ceux qui sont sous la tour Eiffel. Mais j\u2019avais un probl\u00e8me de communication, je ne pouvais pas dire \u00ab&#160;venez voir mon produit&#160;\u00bb en allemand&#160;! Mais le plus dur est que je n\u2019avais pas de papiers. En France, j\u2019avais au moins un petit truc qui faisait que je ne pouvais pas \u00eatre expuls\u00e9&#160;: j\u2019avais une domiciliation et j\u2019\u00e9tais en proc\u00e9dure. Je suis revenu en France. <\/p>\n<p class=\"textbody\">Deux jours apr\u00e8s, je suis pourtant reparti en Hollande. L\u00e0-bas, les gens que je connaissais \u00e9taient tous r\u00e9gularis\u00e9s et puis, au bled, les rumeurs donnaient la Hollande favorite pour la r\u00e9gularisation. J\u2019ai expos\u00e9 mon probl\u00e8me aux gens que je connaissais l\u00e0-bas et ils m\u2019ont expliqu\u00e9 les d\u00e9marches \u00e0 suivre. Non, cela ne m\u2019arrangeait pas, je ne voulais pas revenir des ann\u00e9es en arri\u00e8re pour apprendre une nouvelle langue, sans savoir en plus si je serais r\u00e9gularis\u00e9 ou non. Parmi les amis que j\u2019ai retrouv\u00e9s l\u00e0-bas, certains \u00e9taient en cours de proc\u00e9dure, d\u2019autres avaient fini ou avaient \u00e9t\u00e9 rejet\u00e9s. J\u2019avais d\u00e9j\u00e0 fait une demande en France, pourquoi risquer ici&#160;? J\u2019\u00e9tais venu en Hollande en me disant que je pourrais peut-\u00eatre me r\u00e9gulariser sans passer par l\u2019asile, c\u2019est cela que j\u2019avais en t\u00eate. Mais il fallait passer aussi par l\u2019asile. Je connais ce qui se passe dans la Convention de Gen\u00e8ve concernant la demande d\u2019asile et je me suis dit que ce n\u2019\u00e9tait pas la peine de prendre le risque. D\u2019autant plus que les gars disaient qu\u2019il fallait \u00eatre assign\u00e9 \u00e0 r\u00e9sidence, tout le temps \u00e0 estamper chez les flics. Je suis redescendu par Bruxelles et je suis retourn\u00e9 en France. <\/p>\n<p class=\"textbody\">Je faisais souvent la navette Paris-Bruxelles. \u00c0 chaque fois, je partais voir des amis. Chacun me donnait un peu d\u2019argent. Bruxelles, bon\u2026 le travail au black, c\u2019est l\u00e0-bas qu\u2019on a commenc\u00e9 \u00e0 m\u2019expliquer. La plupart de ceux que je connaissais travaillaient de cette fa\u00e7on. Mais ils ne vendaient pas de drogue, ils ne faisaient pas la merde, ils vivaient comme les autres. Certains \u00e9taient demandeurs d\u2019asile, d\u2019autres n\u2019avaient m\u00eame pas ce statut. Ils n\u2019avaient aucune protection contre la police, mais ils travaillaient. Je me suis dit qu\u2019il valait mieux faire comme \u00e7a, travailler au black, sans faire la merde, faire comme les autres faisaient. Ceux-l\u00e0 m\u2019ont ouvert les yeux, ils m\u2019ont dit comment cela se passait, m\u2019ont donn\u00e9 quelques filons. <\/p>\n<p class=\"textbody\">Depuis que je suis revenu \u00e0 Paris, cela fait six mois que je suis stable et que je ne bouge pas. Il y a des moments o\u00f9 je travaille, d\u2019autres pas. J\u2019ai fait un peu de tout. J\u2019ai travaill\u00e9 un peu dans le b\u00e2timent comme ouvrier, j\u2019ai fait la plonge r\u00e9guli\u00e8rement, j\u2019ai aussi fait le ratissage pour des vendeurs \u00e0 l\u2019entr\u00e9e des march\u00e9s aux puces\u2026 Dans le b\u00e2timent, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 recommand\u00e9 par quelqu\u2019un que j\u2019avais rencontr\u00e9 \u00e0 Bruxelles. Je ne savais m\u00eame pas comment cela se passait. L\u00e9galement, un travail, tu viens, tu vois le chef de chantier, on signe des paperasses et autres. <\/p>\n<p class=\"textbody\">L\u00e0, je suis venu et le gars m\u2019a demand\u00e9&#160;: \u00ab&#160;Qu\u2019est-ce qu\u2019il y a&#160;?&#160;\u00bb Je lui ai r\u00e9pondu que je venais de la part de telle personne. \u00ab&#160;Ok, tu vas l\u00e0-bas commencer \u00e0 porter des sacs de ciment.&#160;\u00bb Je ne savais pas combien je serais pay\u00e9. Je n\u2019avais pas le choix, je n\u2019avais rien. Je m\u2019\u00e9tais dit qu\u2019en fin de journ\u00e9e, j\u2019aurais quelque chose. En fin de journ\u00e9e, il m\u2019a donn\u00e9 un peu et m\u2019a dit&#160;: \u00ab&#160;Demain, tu te pointes l\u00e0-bas, je passe te prendre.&#160;\u00bb Ils n\u2019ont pas confiance en nous. C\u2019est normal, les flics aussi peuvent se faire passer pour des travailleurs au black. Il n\u2019y a aucun lien. Tu ne sais pas o\u00f9 il habite, il ne le sait pas pour toi. Un jour, apr\u00e8s ma journ\u00e9e, le gars m\u2019a dit&#160;: \u00ab&#160;Aujourd\u2019hui, on arr\u00eate le boulot. C\u2019est fini.&#160;\u00bb Je ne lui devais rien, il ne me devait rien. C\u2019\u00e9tait un gars habitu\u00e9 \u00e0 faire cela. Ce n\u2019\u00e9tait pas \u00e0 long terme&#160;: deux, trois semaines et c\u2019\u00e9tait fini. Il y a des travaux o\u00f9 j\u2019ai touch\u00e9 quarante euros, d\u2019autres trente, trente-cinq. Cela d\u00e9pendait du payeur et de la proposition. <\/p>\n<p class=\"textbody\">Je n\u2019ai jamais eu la chance de travailler dans un grand projet. Les gens qui travaillent dans un grand projet de b\u00e2timent peuvent taper deux, trois, quatre mois. Ils sont tranquilles. Tu les vois sortir le matin, tu te dis qu\u2019ils sont r\u00e9guliers. Je pr\u00e9f\u00e9rerais avoir un truc comme cela, car je pourrais me dire que dans trois mois j\u2019aurais telle somme et que cela me permettrait de vivre encore. Actuellement, c\u2019est au jour le jour. En ce moment, la nuit, je fais la plonge, je nettoie, je fais des livraisons. \u00c7a se passe par filons. Quand je quitte le foyer, je rejoins mes amis qui sont r\u00e9gularis\u00e9s ou pas. L\u2019un me dit&#160;: \u00ab&#160;J\u2019ai un truc. On part faire cela ce soir.&#160;\u00bb Si j\u2019ai des trucs o\u00f9 il y a de la place, je leur propose \u00e0 mon tour. <\/p>\n<p class=\"textbody\">Franchement, quand j\u2019\u00e9tais au bled, si tu m\u2019avais dit que je viendrais \u00e0 Paris pour squatter un m\u00e9tro, tu crois que j\u2019aurais pens\u00e9 que c\u2019\u00e9tait la v\u00e9rit\u00e9&#160;? Non. Si tu m\u2019avais dit que ce serait pour dormir \u00e0 Nanterre, j\u2019aurais dit que tu ne m\u2019aimes pas, ou que tu ne veux pas que je voie ce qui se passe ici. Tout ce que j\u2019avais vu de Paris, c\u2019\u00e9tait la tour Eiffel, l\u2019Arc de triomphe, la D\u00e9fense\u2026 On ne m\u2019a jamais montr\u00e9 Ch\u00e2teau-Rouge. C\u2019est un autre monde. Il y a plein de trucs qu\u2019on ne pouvait pas imaginer avec le syst\u00e8me fran\u00e7ais. Tu viens et tu te fais arnaquer comme cela, tu es pris au pi\u00e8ge et il n\u2019y a pas de marche arri\u00e8re. <\/p>\n<p class=\"textbody\">Je ne d\u00e9courage pas, je ne dirais \u00e0 personne de ne pas venir ici. Ici, j\u2019ai plus d\u2019espoir de r\u00e9ussir qu\u2019au bled. Le peu que je gagne au black, c\u2019est avec \u00e7a que j\u2019aide parfois certains. Il vaut mieux que je subisse des mauvais sorts \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. Ici, je me dis que je ne suis pas chez moi et que je n\u2019ai pas le choix. Il y a des choses que tu peux accepter \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, mais pas chez toi. C\u2019est impossible. Tu ne peux pas me dire de faire la plonge chez moi, je n\u2019en suis plus \u00e0 ce stade. Si je vis en France, je donne ma force, ce n\u2019est pas ma t\u00eate qui travaille. Personne ne me prend parce que je suis intellectuel. On me prend parce que j\u2019ai deux bras, deux pieds, parce que je suis actif. Je bosse et c\u2019est tout. Ceux qui sont au bled et qui me demandent comment cela se passe, je ne leur cache rien, mais je ne d\u00e9courage personne. Avant de venir, j\u2019\u00e9tais souvent en rapport avec des amis qui me disaient aussi la v\u00e9rit\u00e9. \u00ab&#160;On est l\u00e0, mais c\u2019est dur.&#160;\u00bb Alors, \u00e0 pr\u00e9sent, \u00e0 ceux qui me demandent, je dis que ce n\u2019est pas facile, que ce n\u2019est pas le r\u00eave qu\u2019on a en t\u00eate. Pour l\u2019instant, je ne vis pas. Je ne peux pas vivre la vie que j\u2019imaginais dans ma t\u00eate concernant Paris. <\/p>\n<p class=\"textbody\">Selon mes r\u00eaves, si je suis r\u00e9gularis\u00e9, il y a plein d\u2019opportunit\u00e9s que je pourrai saisir \u00e0 Paris. Actuellement, je suis bloqu\u00e9 et l\u2019\u00e2ge avance. Si le syst\u00e8me me fait encore tra\u00eener pendant deux ou trois ans, ce ne sera plus la peine de continuer des \u00e9tudes. Je serai oblig\u00e9 de travailler comme manoeuvre. Je compte me r\u00e9gulariser tout de suite. Je peux encore faire des \u00e9tudes, avoir une formation plus longue et travailler normalement. Je veux faire de l\u2019\u00e9conomie ou de l\u2019informatique, faire quelque chose qui puisse apporter \u00e0 mon pays. Je ne sais pas o\u00f9 je vais mourir, mais mon r\u00eave est de retourner chez moi. Le combat que j\u2019ai commenc\u00e9, il dort, mais il n\u2019est pas mort. Il faut que je le r\u00e9veille, c\u2019est tout. Actuellement, je suis en position de faiblesse, je recule. D\u00e8s que j\u2019aurai la force, je pourrai revenir. Je sais qu\u2019il y en a plein ici qui sont comme moi. On veut vivre. On a nos r\u00eaves, nos fantasmes. \u00c0 vingt-cinq ans, je n\u2019ai rien construit. Prenons quelqu\u2019un qui a vingt-cinq ans en France, qui travaille et qui fait sa vie. Pourquoi pas moi&#160;?<\/p>\n<div class=\"speaker-mute footnotes_reference_container\"> <div class=\"footnote_container_prepare\"><p><span class=\"footnote_reference_container_label pointer\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_7994_1();\">Notes<\/span><span class=\"footnote_reference_container_collapse_button\" style=\"display: none;\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_7994_1();\">[<a id=\"footnote_reference_container_collapse_button_7994_1\">+<\/a>]<\/span><\/p><\/div> <div id=\"footnote_references_container_7994_1\" style=\"\"> <table class=\"footnotes_table footnote-reference-container\"> <tbody> \r\n\r\n<tr class=\"footnotes_plugin_reference_row\"> <td class=\"footnote_plugin_index_combi pointer\"  onclick=\"footnote_moveToAnchor_7994_1('footnote_plugin_tooltip_7994_1_1');\"><a id=\"footnote_plugin_reference_7994_1_1\" class=\"footnote_backlink\"><span class=\"footnote_index_arrow\">&#8617;<\/span>1<\/a><\/td> <td class=\"footnote_plugin_text\"> Magume, film r\u00e9alis\u00e9 par Joachim Gatti et Jean-Baptiste Leroux, dans le cadre d\u2019un atelier documentaire men\u00e9 au Burundi en 2001.<\/td><\/tr>\r\n\r\n <\/tbody> <\/table> <\/div><\/div><script type=\"text\/javascript\"> function footnote_expand_reference_container_7994_1() { jQuery('#footnote_references_container_7994_1').show(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_7994_1').text('\u2212'); } function footnote_collapse_reference_container_7994_1() { jQuery('#footnote_references_container_7994_1').hide(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_7994_1').text('+'); } function footnote_expand_collapse_reference_container_7994_1() { if (jQuery('#footnote_references_container_7994_1').is(':hidden')) { footnote_expand_reference_container_7994_1(); } else { footnote_collapse_reference_container_7994_1(); } } function footnote_moveToAnchor_7994_1(p_str_TargetID) { footnote_expand_reference_container_7994_1(); var l_obj_Target = jQuery('#' + p_str_TargetID); if (l_obj_Target.length) { jQuery('html, body').animate({ scrollTop: l_obj_Target.offset().top - window.innerHeight * 0.34 }, 380); } }<\/script>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce \u00ab&#160;manuel pour les habitants des villes&#160;\u00bb d\u2019aujourd&#8217;hui est un documentaire, en trois volets \u2013&#160;\u00e0 lire et \u00e9couter&#160;\u2013 r\u00e9alis\u00e9 par le collectif Pr\u00e9cipit\u00e9 dans trois centres d\u2019h\u00e9bergement d\u2019urgence et de r\u00e9insertion sociale, avec leurs habitants entre 2003 et 2010. 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