{"id":8057,"date":"2019-03-01T20:43:34","date_gmt":"2019-03-01T19:43:34","guid":{"rendered":"https:\/\/www.jefklak.org\/?p=8057"},"modified":"2019-03-01T20:43:34","modified_gmt":"2019-03-01T19:43:34","slug":"dessiner-une-utopie-un-peu-merdique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/2019\/03\/01\/dessiner-une-utopie-un-peu-merdique\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0Dessiner une utopie un peu merdique.\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"<div class=\"intro\">\n<p class=\"textbody\">Les ateliers de l\u2019Ant\u00e9monde ont entrepris d\u2019\u00e9crire la vie quotidienne d\u2019un monde r\u00e9volutionn\u00e9, anti-autoritaire et anti-capitaliste, dix ans apr\u00e8s un soul\u00e8vement mondial, <em>l\u2019Haraka<\/em>. Leurs s\u00e9ances d\u2019\u00e9criture collective ont donn\u00e9 naissance au recueil de nouvelles <em>B\u00e2tir aussi<\/em>, que leurs auteur\u00b7es qualifient elles et eux-m\u00eames d\u2019\u00ab&#160;utopie ambigu\u00eb&#160;\u00bb. Car si on peut y entrevoir des futurs enthousiasmants, tout est \u00e0 r\u00e9inventer collectivement dans ce monde d&#8217;apr\u00e8s. Le livre, publi\u00e9 en mai 2018 par les \u00e9ditions Cambourakis, n\u2019a pas cl\u00f4tur\u00e9 l\u2019exercice&#160;: il est devenu le point de d\u00e9part d\u2019ateliers de r\u00e9flexion et d\u2019imagination itin\u00e9rants, les \u00ab&#160;labo-fictions&#160;\u00bb. Quand la (science-)fiction devient un levier pour penser la dimension concr\u00e8te et vivante de possibles processus r\u00e9volutionnaires.<!--more--><\/p>\n<\/div>\n<p class=\"pdf-link\">T\u00e9l\u00e9charger <a href=\"https:\/\/jefklak.org\/archives\/SonsSite\/Antemonde_Radio_Cheval.wav\" rel=\"noopener noreferrer\" target=\"_blank\">la lecture musicale de l\u2019atelier de la Parole errante<\/a><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/cabane_zad_NB1.jpg\" alt=\"\" width=\"750\" height=\"563\" class=\"aligncenter size-full wp-image-8058\" \/><\/p>\n<p class=\"question\">Pouvez-vous nous raconter comment est n\u00e9 le projet <em>B\u00e2tir aussi<\/em>&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">H&#160;:<\/span> L\u2019\u00e9criture, d\u2019embl\u00e9e collective, a commenc\u00e9e en 2011. Sous l\u2019impulsion de R., qui faisait partie de la maison d\u2019\u00e9dition Tahin Party, nous nous sommes r\u00e9uni\u00b7es autour de la r\u00e9\u00e9dition d\u2019un article de 1965 intitul\u00e9 \u00ab&#160;Vers une technologie lib\u00e9ratrice&#160;?&#160;\u00bb, de l\u2019anarchiste et \u00e9cologiste am\u00e9ricain Murray Bookchin. Nous voulions \u00e9crire des textes compl\u00e9mentaires aux perspectives ouvertes par ce texte, renouveler nos r\u00e9flexions autour de la critique du capitalisme industriel, du rapport \u00e0 la technique et \u00e0 la technologie. Une abondante litt\u00e9rature critique existait d\u00e9j\u00e0 sur le sujet, mais nous avions des probl\u00e8mes avec la mani\u00e8re dont \u00e9tait abord\u00e9e cette critique de la technologie industrielle, qui ne prenait pas toujours en compte des terrains politiques importants pour nous, tels que les f\u00e9minismes et d\u2019autres luttes contre les dominations crois\u00e9es.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">R&#160;:<\/span> Pour revisiter cet article, je trouvais int\u00e9ressant de l\u2019accompagner de textes actuels proposant des regards f\u00e9ministes, mais aussi des points de vue d\u2019informaticien\u00b7nes ou de geeks, passionn\u00e9\u00b7es par des techniques li\u00e9es aux ordinateurs, ainsi que des perspectives plut\u00f4t reli\u00e9es aux questions de travail et de rapports de classe.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">H&#160;:<\/span> L\u2019impulsion donn\u00e9e par le texte de Bookchin venait de son imagination d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 anarchiste, anti-autoritaire, communautaire, \u00e9colo, avec un rapport enthousiaste aux solutions techniques. Il prend le temps de d\u00e9crire pendant trois pages une unit\u00e9 de production m\u00e9tallurgique, partageant une passion pour le bidouillage et la technicit\u00e9 dans les solutions mat\u00e9rielles&#160;: comment marchent les rouages d\u2019une cha\u00eene de production, quelles machines, comment s\u2019organisent les gens&#160;? \u00c7a nous a fait du bien de sortir des textes anti-indus assez th\u00e9oriques et surplombants, qui s\u2019attaquent en bloc \u00e0 \u00ab&#160;la soci\u00e9t\u00e9 industrielle&#160;\u00bb. On y a trouv\u00e9 quelque chose qui nous manquait, nous interrogeait&#160;: comment faire une critique du capitalisme industriel sans \u00eatre technophobe&#160;? Comment retrouver un rapport de plaisir dans les savoirs complexes, les dispositifs techniques, sans tomber dans les pi\u00e8ges de la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste, qui nous ali\u00e8ne notamment \u00e0 travers ces objets techniques&#160;? On voulait aussi \u00eatre fid\u00e8les \u00e0 une certaine r\u00e9alit\u00e9 de nos vies collectives, \u00e0 ces moments d\u2019apprentissage de savoir-faire techniques \u2013&#160;le r\u00e9el plaisir \u00e0 reprendre prise sur la r\u00e9paration d\u2019une bagnole, la construction d\u2019une maison, la technique dans un studio radio, etc.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">K&#160;: <\/span>Fran\u00e7ois Jarrige a aussi \u00e9t\u00e9 une r\u00e9f\u00e9rence, notamment sa distinction entre <em>syst\u00e8me technicien<\/em> et <em>trajectoires technologiques<\/em>&#160;<span class=\"footnote_referrer\"><a onclick=\"footnote_moveToAnchor_8057_1('footnote_plugin_reference_8057_1_1');\" ><sup id=\"footnote_plugin_tooltip_8057_1_1\" class=\"footnote_plugin_tooltip_text\">1<\/sup><\/a><span id=\"footnote_plugin_tooltip_text_8057_1_1\" class=\"footnote_tooltip\"><\/span><\/span>&#160;\u2013 les trajectoires technologiques, pr\u00e9sentes dans toute soci\u00e9t\u00e9, d\u00e9pendent du monde dans lequel elles s\u2019inscrivent. Le dire ne revient pas \u00e0 affirmer&#160;: \u00ab&#160;La technique est neutre, il y a des bons et des mauvais usages.&#160;\u00bb On parle plut\u00f4t de l\u2019imbrication entre un d\u00e9veloppement technique et le monde qui va avec. Par exemple, la trajectoire technologique du zeppelin a men\u00e9 \u00e0 un abandon de cette invention, en partie \u00e0 cause de sa tr\u00e8s grande fragilit\u00e9, qui ne lui permettait pas d\u2019\u00eatre utilis\u00e9 pour la guerre. Le capitalisme n\u2019implique pas forc\u00e9ment le d\u00e9veloppement de toutes les possibilit\u00e9s technologiques \u2013&#160;d\u2019o\u00f9 l\u2019importance de sortir des logiques \u00e9volutionnistes selon lesquelles seules les technologies valables se d\u00e9veloppent, alors que celles qui ne sont pas utiles seraient abandonn\u00e9es. Il faut penser l\u2019interd\u00e9pendance entre une trajectoire technologique et les mani\u00e8res de vivre ensemble, le monde social, les dispositifs de pouvoir\u2026<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/cabane_zad_NB7.jpg\" alt=\"\" width=\"750\" height=\"460\" class=\"aligncenter size-full wp-image-8064\" \/><\/p>\n<p class=\"question\">Pourriez-vous expliciter la critique que vous portez contre les approches anti-indus les plus courantes&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">H&#160;:<\/span> Des pans entiers de ces approches consid\u00e8rent la lutte contre le capitalisme industriel comme lutte principale et tous les autres combats comme secondaires, voire contreproductifs. \u00ab&#160;<a class=\"website-link\" href=\"https:\/\/infokiosques.net\/lire.php?id_article=435\">La Nef des fous<\/a>&#160;\u00bb de Ted Kaczynski&#160;[2. Surnomm\u00e9 \u00ab&#160;Unabomber&#160;\u00bb par le FBI, le math\u00e9maticien Theodore Kaczynski a \u00e9t\u00e9 pendant quinze ans l\u2019ennemi public num\u00e9ro un aux \u00c9tats-Unis. De 1978 \u00e0 1996, il a envoy\u00e9 seize colis pi\u00e9g\u00e9s artisanaux \u00e0 diverses personnes construisant ou d\u00e9fendant la soci\u00e9t\u00e9 technologique, qui firent&#160;trois morts et vingt-trois bless\u00e9\u22c5es. Il a pendant ce temps \u00e9crit un manifeste, faisant aujourd\u2019hui r\u00e9f\u00e9rence dans la critique de la technologie (disponible en fran\u00e7ais sous le titre&#160;<em>La Soci\u00e9t\u00e9 industrielle et son avenir<\/em>, L\u2019Encyclop\u00e9die des nuisances, 1998).&#160;Voir aussi l\u2019entretien avec le cin\u00e9aste James Benning, qui lui a consacr\u00e9 un film, \u00ab&#160;<a class=\"website-link\" href=\"https:\/\/www.jefklak.org\/3-x-365-metres\/#fn-3417-1\">&#160;3&#215;3,65 m\u00e8tres<\/a>&#160;\u00bb, paru dans la premier num\u00e9ro de <em>Jef Klak<\/em>.] est une parfaite all\u00e9gorie de ce biais de la \u00ab&#160;lutte prioritaire&#160;\u00bb. L\u2019auteur imagine un bateau avec plein de gens aux revendications diff\u00e9rentes&#160;: le cuisinier r\u00e2le parce qu\u2019il fait \u00e0 bouffer tout seul, qu\u2019il n\u2019a pas de bonnes conditions de travail&#160;; les femmes disent ne pas \u00eatre bien prises en compte&#160;; il fait \u00e9tat de tout un tas de revendications secondaires\u2026 Et seul le petit mousse surveille la mer, et avertit&#160;: \u00ab&#160;Regardez, il y a un iceberg, on va se planter&#160;!&#160;\u00bb Personne ne l\u2019entend, et le navire chavire. La critique anti-indus est aussi fortement li\u00e9e \u00e0 un certain catastrophisme \u2013&#160;insistant sur l\u2019horreur nucl\u00e9aire, les seuils de non-retour&#160;[3. En \u00e9cologie, d\u00e9signe un point de bascule climatique&#160;: par exemple des temp\u00e9ratures critiques au-del\u00e0 desquelles la fonte des glaces s\u2019acc\u00e9l\u00e9rera, modifiant inexorablement les conditions de vie sur la plan\u00e8te.], etc. Il faut d\u2019abord lutter contre \u00e7a, et tout le reste, on verra apr\u00e8s \u2013&#160;voire&#160;: le reste nous d\u00e9tourne, nous divise, et est donc contrer\u00e9volutionnaire. Nous nous opposons \u00e0 cette id\u00e9e, et adoptons une approche intersectionnelle&#160;: il faut croiser les luttes et consid\u00e9rer les diff\u00e9rents syst\u00e8mes d\u2019oppression, d\u2019ali\u00e9nation. Les luttes ne doivent pas \u00eatre uniquement des terrains accessibles \u00e0 des personnes suffisamment lib\u00e9r\u00e9es, \u00e9mancip\u00e9es \u2013&#160;et donc, en r\u00e9alit\u00e9, dominantes par rapport \u00e0 d\u2019autres&#160;\u2013 pour pouvoir se payer le luxe de penser le monde dans sa globalit\u00e9, en se targuant de ne pas avoir de probl\u00e8me personnel avec les dominations. Il y a une dimension hautaine et non mat\u00e9rialiste dans cette mani\u00e8re de consid\u00e9rer telle lutte comme prioritaire, au d\u00e9pens de toutes les autres probl\u00e9matiques.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">K&#160;:<\/span> Il y a ensuite une tension entre ali\u00e9nation et domination. La notion d\u2019ali\u00e9nation appara\u00eet dans une pens\u00e9e d\u2019un syst\u00e8me ext\u00e9rieur \u00e0 nous, qui nous ali\u00e9nerait, modifiant nos structures mentales et corporelles, et dont il faudrait qu\u2019on se d\u00e9fasse pour se lib\u00e9rer. C\u2019est un postulat qui sous-entend que nous serions dot\u00e9\u22c5es d\u2019une sorte d\u2019identit\u00e9 profonde, contrainte par la soci\u00e9t\u00e9, la structure sociale, les conditions mat\u00e9rielles\u2026 L\u2019approche des dominations permet plut\u00f4t d\u2019envisager qu\u2019on n\u2019est rien d\u2019autre que le r\u00e9sultat d\u2019une construction sociale. On porte en nous les structures de domination et on peut les d\u00e9tricoter, se d\u00e9caler, changer des choses en nous, mais on fait partie du syst\u00e8me. Il n\u2019y a pas un \u00eatre authentique \u00e0 lib\u00e9rer, il y a des mani\u00e8res plus ou moins \u00e9mancipatrices de fonctionner ensemble, qui produisent des rapports sociaux plus ou moins injustes ou d\u00e9go\u00fbtants. C\u2019est une autre mani\u00e8re de concevoir le rapport entre individu et construction sociale. Je ne rejette pas int\u00e9gralement le concept d\u2019ali\u00e9nation, mais il est probl\u00e9matique entre autres car il permet de se positionner comme si on n\u2019\u00e9tait pas partie prenante du syst\u00e8me, d\u2019\u00e9viter les questionnements sur la mani\u00e8re dont on participe \u00e0 le reproduire ou dont on le subit. L\u2019approche des dominations vient complexifier le rapport au social.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">R&#160;:<\/span> On retrouve \u00e9galement la question de la \u00ab&#160;nature profonde&#160;\u00bb, \u00e9minemment essentialiste, dans beaucoup de discours et \u00e9crits anti-indus.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">H&#160;:<\/span> On pourrait m\u00eame parler de pens\u00e9e conservatrice \u2013&#160;notamment dans ce rapport \u00e0 l\u2019authenticit\u00e9, au mythe d\u2019une harmonie originelle entre \u00ab&#160;l\u2019homme&#160;\u00bb et \u00ab&#160;la nature&#160;\u00bb. Des lieux communs selon lesquels vivre en zone rurale, proche de pratiques agricoles, serait se rapprocher de la nature par opposition \u00e0 l\u2019artificialit\u00e9 de la ville \u2013&#160;comme si l\u2019agriculture n\u2019\u00e9tait pas tout aussi artificielle et construite socialement que les pratiques urbaines. Cette division entre nature et culture nous semble produire, dans ce qu\u2019on appelle <em>primitivisme<\/em>&#160;[4. Le <em>primitivisme<\/em>, ou <em>anarcho-primitivisme<\/em>, est un courant politique qui consid\u00e8re la r\u00e9volution industrielle comme la source principale des diff\u00e9rentes formes d\u2019ali\u00e9nation qui p\u00e8sent sur la libert\u00e9 humaine. Essentiellement th\u00e9oris\u00e9e aux \u00c9tats-Unis, cette doctrine pr\u00f4ne l\u2019abandon du mythe du progr\u00e8s et l\u2019av\u00e8nement d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 sans \u00c9tat qui s\u2019inspirerait des soci\u00e9t\u00e9s pr\u00e9-industrielles, consid\u00e9r\u00e9es comme des soci\u00e9t\u00e9s naturellement anarchistes.], des pens\u00e9es assez r\u00e9actionnaires sur l\u2019ordre \u00e9tabli, ce qui existe \u00ab&#160;de tout temps&#160;\u00bb. Il en est par exemple ainsi de l\u2019\u00e9vidence pour certain\u00b7es de la r\u00e9partition des t\u00e2ches genr\u00e9es.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/cabane_zad_NB3.jpg\" alt=\"\" width=\"450\" height=\"600\" class=\"aligncenter size-full wp-image-8060\" \/><\/p>\n<p class=\"question\">\u00c0 quel moment avez-vous d\u00e9cid\u00e9 d\u2019\u00e9crire de la fiction&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">H&#160;:<\/span> Assez vite, \u00e0 partir de ces critiques th\u00e9oriques, on s\u2019est mis \u00e0 parler de livres de science-fiction qui nous avaient inspir\u00e9\u00b7es, \u00e0 y faire r\u00e9f\u00e9rence de mani\u00e8re r\u00e9currente. Il y a eu ce moment un peu fou o\u00f9 on a d\u00e9cid\u00e9 d\u2019\u00e9crire de l\u2019anticipation. Le pr\u00e9suppos\u00e9 \u00e9tant qu\u2019on ne pouvait pas critiquer les rapports aux dispositifs techniques sans critiquer la soci\u00e9t\u00e9 qui va avec, sans imaginer un autre monde. La projection fictionnelle est une mani\u00e8re de le faire&#160;: si on imagine un monde un peu diff\u00e9rent, est-ce que cela renouvelle notre rapport \u00e0 ces questions&#160;? \u00c0 partir de l\u00e0, on est parti\u00b7es sur des ateliers d\u2019\u00e9criture \u00e0 trois.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">R&#160;:<\/span> D\u00e8s le d\u00e9but, on a discut\u00e9 de l\u2019ambivalence d\u2019une science-fiction qui joue sur le design des technologies du futur, particuli\u00e8rement dans les dystopies cin\u00e9matographiques. Typiquement les films <em>Minority Report <\/em>et <em>Bienvenue \u00e0 Gattaca<\/em> ou la s\u00e9rie <em>Black Mirror<\/em> sont des histoires gla\u00e7antes qui proposent, en m\u00eame temps, des designs ultra contemporains et s\u00e9duisants du type Apple, Sony et compagnie, o\u00f9 les flics utilisent des \u00e9crans qui se projettent en 3D dans l\u2019espace, avec des petits gants pour les manipuler\u2026 Comme la science-fiction parle toujours du pr\u00e9sent, ces dystopies ne cessent de nous renvoyer \u00e0 l\u2019horreur de la situation actuelle, tout en promouvant un univers chatoyant, attirant, qui \u00e9pouse souvent une esth\u00e9tique de pub, et alimente la fascination pour les objets technologiques complexes. Alors \u00e0 force d\u2019\u00e9voquer des ouvrages de science-fiction dans nos discussions, nous avons fini par avoir envie d\u2019en construire une qui nous plaise, peupl\u00e9e de personnages qui nous soient familiers.<\/p>\n<p class=\"question\">Comment avez-vous envisag\u00e9, dans <em>B\u00e2tir aussi<\/em>, le rapport entre ces deux formes de la science-fiction que sont l\u2019utopie et la dystopie&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">R&#160;:<\/span> Ce n\u2019est pas de la dystopie, c\u2019est s\u00fbr. Mais on ne s\u2019est pas dit non plus&#160;: \u00ab&#160;Tiens&#160;! on va \u00e9crire de l\u2019utopie.&#160;\u00bb M\u00eame si on quittait la th\u00e9orie pour aller vers la fiction, on voulait plut\u00f4t dessiner une utopie un peu merdique. On d\u00e9finit le bouquin comme une \u00ab&#160;<em>utopie ambigu\u00eb<\/em>&#160;[5. C\u2019est aussi la mani\u00e8re dont Ursula Le Guin sous-titre son roman <em>Les D\u00e9poss\u00e9d\u00e9s<\/em> (Robert Laffont, 1983), qui met en sc\u00e8ne le face \u00e0 face entre deux mondes sans contact depuis deux si\u00e8cles&#160;: Urras, plan\u00e8te luxuriante mais r\u00e9put\u00e9e liberticide, violente et corrompue, et sa lune jumelle Anarres, peupl\u00e9e deux cents ans plus t\u00f4t par des dissidents de la plan\u00e8te m\u00e8re, d\u00e9sireux de cr\u00e9er une soci\u00e9t\u00e9 \u00e9galitaire, mais sur une plan\u00e8te \u00e0 l\u2019environnement bien plus hostile.]&#160;\u00bb. C\u2019\u00e9tait un pas de c\u00f4t\u00e9 int\u00e9ressant \u00e0 faire&#160;: en s\u2019emparant de la fiction, on voulait qu\u2019elle soit \u00e0 l\u2019image du monde pour lequel on lutte \u2013&#160;une image \u00e0 d\u00e9finir et en perp\u00e9tuel mouvement. On souhaitait r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 un monde qui nous ferait du bien, dont on aurait envie, qui pourrait nous \u00e9manciper, o\u00f9 on puisse se projeter. Un livre de Christiane Rochefort a \u00e9t\u00e9 fondamental pour moi&#160;: <em>Archaos<\/em>&#160;[6. <em>Archaos ou le jardin \u00e9tincelant<\/em>, Grasset, 1972.]. L\u2019auteure y \u00e9labore une utopie anarchiste, ce qui est plut\u00f4t rare. C\u2019est fulgurant, po\u00e9tique et radical, effectivement tr\u00e8s empreint des ann\u00e9es 1970, et ce roman am\u00e8ne de l\u2019air.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">K&#160;:<\/span> Contrairement \u00e0 Bookchin, qui imaginait une soci\u00e9t\u00e9 id\u00e9ale mais pas tr\u00e8s reli\u00e9e au r\u00e9el, on est parti\u00b7es sur une fiction qui se passe dans un futur proche, avec des allers-retours entre le r\u00e9el et ce qui pourrait mieux se passer d\u2019ici quelques ann\u00e9es.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">R&#160;:<\/span> Pour pouvoir imaginer une transformation sociale radicale, il nous fallait penser, m\u00eame de mani\u00e8re partielle, le d\u00e9clencheur de ces r\u00e9voltes, ce par quoi elles passeraient, ce qui viendrait transformer le monde. On ne voulait pas simplement se projeter en l\u2019an 3000. Situer le r\u00e9cit dix ans apr\u00e8s la r\u00e9volution nous a oblig\u00e9\u00b7es \u00e0 concevoir au moins un bout de la transformation sociale qui avait eu lieu.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">H&#160;:<\/span> On voulait dessiner un processus r\u00e9volutionnaire, pas une alternative. On ne voulait pas produire une r\u00e9alit\u00e9 parall\u00e8le qui arriverait doucement par glissement, sans que quelque chose qui soit de l\u2019ordre d\u2019un processus r\u00e9volutionnaire ait lieu, et se prolonge dix ans plus tard. Notre conception de la r\u00e9volution repose sur l\u2019id\u00e9e d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 perp\u00e9tuellement en mouvement, en questionnement, en rupture aussi\u2026 D\u2019o\u00f9 le titre <em>B\u00e2tir aussi<\/em>, o\u00f9 \u00ab&#160;aussi&#160;\u00bb sous-entend cette id\u00e9e de rupture.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/cabane_zad_NB2.jpg\" alt=\"\" width=\"750\" height=\"563\" class=\"aligncenter size-full wp-image-8059\" \/><\/p>\n<p class=\"question\">Et pourquoi avez-vous d\u00e9cid\u00e9 de signer \u00ab&#160;Ateliers de l\u2019Ant\u00e9monde&#160;\u00bb&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">R&#160;:<\/span> On voulait une signature collective, et on a beaucoup cherch\u00e9. La notion d\u2019atelier \u00e9tait tr\u00e8s importante pour nous, car m\u00eame si l\u2019\u00e9criture \u00e9tait une activit\u00e9 s\u00e9rieuse \u2013&#160;on y passait beaucoup de temps&#160;\u2013, on avait surtout l\u2019impression de chercher, de bricoler\u2026 \u00c7a nous permettait d\u2019insister sur le c\u00f4t\u00e9 fabrique, qui correspond aussi \u00e0 l\u2019intention du livre&#160;: travailler sur les aspects techniques des choses.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">H&#160;:<\/span> Et \u00ab&#160;l\u2019Ant\u00e9monde&#160;\u00bb, parce que c\u2019est la mani\u00e8re dont on d\u00e9signe dans le livre la p\u00e9riode d\u2019avant le basculement. C\u2019\u00e9tait donc assez logique de nous situer, en tant que groupe de travail, encore dans l\u2019Ant\u00e9monde. Par ailleurs, un nom collectif est r\u00e9appropriable, \u00e0 l\u2019exemple du collectif italien Wu ming ou du projet Luther Blissett&#160;[7. <a class=\"website-link\" href=\"https:\/\/www.wumingfoundation.com\/giap\/\">Wu Ming<\/a> est un collectif d\u2019\u00e9crivain\u00b7es italien\u00b7nes fond\u00e9 en 2000 \u00e0 Bologne, qui a publi\u00e9 plusieurs romans, dont <em>Manituana<\/em> (M\u00e9taili\u00e9, 2009). Ses membres avaient fait partie du projet <a class=\"website-link\" href=\"http:\/\/www.lutherblissett.net\/\">Luther Blissett<\/a>, pseudonyme emprunt\u00e9 \u00e0 un footballer du Milan AC et adopt\u00e9 par de nombreux\u22c5ses militant\u00b7es en Europe et en Am\u00e9rique latine pour d\u00e9noncer l\u2019industrie culturelle et m\u00e9diatique, \u00e0 travers un plan quinquennal d\u2019actions, performances et canulars. Leurs actions allaient de la m\u00e9diatisation de rituels sataniques en Italie centrale, \u00e0 la publication de faux textes in\u00e9dits d\u2019Hakim Bey, auteur de l\u2019essai \u00e0 succ\u00e8s <em>TAZ<\/em> (<em>Temporary Autonomous Zone<\/em>, Zone d\u2019autonomie temporaire en fran\u00e7ais). Le projet prit fin avec la sortie du roman <em>Q<\/em>, traduit en fran\u00e7ais sous le titre <em>L\u2019\u0152il de la Carafa<\/em> (Seuil, 2001).] \u2013&#160;qui ont \u00e9crit collectivement de la fiction, permettant \u00e0 diff\u00e9rentes personnes d\u2019endosser ensemble ces noms. Nous avons l\u2019espoir que d\u2019autres personnes rejoignent les ateliers de l\u2019Ant\u00e9monde, pour \u00e9crire la suite de la vie des personnages, prolonger de diff\u00e9rentes mani\u00e8res cet univers en se fondant dans cette signature.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">K&#160;:<\/span> C\u2019est aussi parce qu\u2019on a vraiment \u00e9crit tous les textes \u00e0 plusieurs mains, ce qui est une pratique un peu rare. Ce n\u2019est pas une compilation de nouvelles qui auraient chacune un\u00b7e auteur\u00b7e diff\u00e9rent\u00b7e. Le fait d\u2019avoir un auteur collectif avec un nom bizarre a aussi fait que les maisons d\u2019\u00e9dition ont eu du mal \u00e0 appr\u00e9hender le livre. D\u2019autant qu\u2019en g\u00e9n\u00e9ral il n\u2019y a pas un grand imaginaire de l\u2019\u00e9criture \u00e0 plusieurs \u2013&#160;alors m\u00eame que la plupart des auteur\u00b7es le font, m\u00eame si iels signent de leurs noms seulement, et que toutes les personnes qui ont mis la main \u00e0 la p\u00e2te pour les soutenir dans l\u2019\u00e9criture n\u2019apparaissent que subrepticement dans les remerciements.<\/p>\n<p class=\"question\">\u00c0 quel moment du processus d\u2019\u00e9criture est venue la forme du recueil de nouvelles&#160;? Pourquoi l\u2019avez-vous choisie&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">R&#160;:<\/span> D\u2019embl\u00e9e, on ne voulait pas \u00e9crire un roman, on ne voulait pas \u00eatre oblig\u00e9\u00b7es d\u2019anticiper le point o\u00f9 le livre allait se terminer<em>.<\/em> On avait envie de poser les bases de la r\u00e9volution qui am\u00e8ne \u00e0 l\u2019Haraka&#160;[8. Dans <em>B\u00e2tir aussi<\/em>, l\u2019Haraka (<em>mouvement<\/em>, en arabe) d\u00e9signe le monde r\u00e9volutionn\u00e9 d\u2019apr\u00e8s le soul\u00e8vement initi\u00e9 par les printemps arabes qui, dans la fiction, ont essaim\u00e9 sur toute la plan\u00e8te.] puis, dix ans apr\u00e8s, montrer quelques morceaux de vie, imaginer comment chaque collectif viendrait construire dans le quartier o\u00f9 il habite, les probl\u00e8mes que cela poserait. On ne voulait surtout pas faire quelque chose de programmatique, un monde clos d\u00e8s le d\u00e9part, avec des positions ent\u00e9rin\u00e9es. C\u2019est ce qui nous a donn\u00e9 la vitalit\u00e9 d\u2019\u00e9crire&#160;: le fait de ne pas forc\u00e9ment savoir comment \u00e7a allait se terminer quand on commen\u00e7ait une nouvelle.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">H&#160;:<\/span> L\u2019ellipse est un bon soutien&#160;: \u00e7a nous permet d\u2019avancer dans des histoires sans tout savoir nous-m\u00eames, sans \u00eatre forc\u00e9ment coh\u00e9rent\u00b7es. \u00c7a permet aussi d\u2019imaginer la vie dans ce monde sans en avoir une vision totalisante. Au moment de la finalisation des nouvelles et de leur relecture par des ami\u00b7es, on s\u2019est dit qu\u2019il y avait de la place pour que d\u2019autres gens \u00e9crivent des choses qu\u2019on ignore. La forme nouvelle aide \u00e0 travailler le c\u00f4t\u00e9 multiple.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">K&#160;:<\/span> L\u2019Haraka, c\u2019est une r\u00e9volution qui a eu lieu pour des milliards de gens dans plein d\u2019endroits de la plan\u00e8te, et le penser totalement, \u00e7a reviendrait \u00e0 le penser depuis notre prisme occidental. \u00c7a ne nous int\u00e9ressait pas. On voulait plut\u00f4t \u00e9crire quelques situations. On a imagin\u00e9 un monde autog\u00e9r\u00e9, o\u00f9 le pouvoir et la capacit\u00e9 de reconstruire reviennent au peuple. Mais on est s\u00fbr\u00b7es que \u00e7a se construirait de mani\u00e8re diff\u00e9rente \u00e0 d\u2019autres endroits.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">H&#160;:<\/span> Il y aurait pu y avoir un roman du point de vue de la trame narrative, si les personnages qu\u2019on d\u00e9veloppe se rencontraient, se connaissaient et partageaient des exp\u00e9riences communes. Mais, d\u2019une part, on venait avec une intention d\u2019abord th\u00e9orique, sans exp\u00e9rience d\u2019\u00e9criture de fiction. D\u2019autre part, on s\u2019est dit que \u00e7a pouvait donner go\u00fbt \u00e0 d\u2019autres personnes de prolonger les personnages, de les faire vivre et se rencontrer. Le recueil de nouvelles a \u00e9t\u00e9 pens\u00e9 comme un appel \u00e0 \u00e7a, comme une pelote de fils \u00e0 tirer. En plus de toutes les questions sociales de fond qui sont \u00e0 prolonger, on peut s\u2019appuyer sur des personnages existants pour ramifier leurs vies. Et pourquoi pas constituer quelque chose qu\u2019un jour on appellera un \u00ab&#160;roman mosa\u00efque&#160;\u00bb, dans le sens o\u00f9 la narration pourrait comporter des entrem\u00ealements.<\/p>\n<p class=\"question\">Avec ces formes courtes, il y a beaucoup de photographies de personnes \u00e0 un temps T, ce qui les constitue souvent en figures plut\u00f4t qu\u2019en personnages. La forme roman n\u2019aurait-elle pas \u00e9t\u00e9 plus \u00e0 m\u00eame de faire \u00e9voluer un personnage, de d\u00e9crire un processus d\u2019\u00e9mancipation&#160;? Il se d\u00e9gage de <em>B\u00e2tir aussi<\/em> une impression presque d\u2019assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale, avec des d\u00e9bats o\u00f9 s\u2019expriment davantage des arch\u00e9types politiques et moins les processus intimes \u00e0 l\u2019\u00e9chelle subjective. Par exemple, dans le cas du personnage qui se fait virer de sa communaut\u00e9 parce qu\u2019il a install\u00e9 un r\u00e9seau internet contre la volont\u00e9 de ses voisin\u00b7es, on ne sait pas comment il a v\u00e9cu cet \u00e9pisode intimement&#160;[9. Dans la derni\u00e8re nouvelle, \u00ab&#160;Ressorcel\u00e9es&#160;\u00bb.]\u2026<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">H&#160;:<\/span> C\u2019est une des limites de cette forme. Et la pirouette qu\u2019on peut faire, qui n\u2019est pas qu\u2019une pirouette, c\u2019est insister sur la dimension d\u2019appel des textes. Vous avez envie de \u00e7a&#160;? Faites-le, ou continuons \u00e0 le faire. En tout cas, dans le projet <em>B\u00e2tir aussi<\/em>, qui n\u2019est pas uniquement un livre, mais aussi des ateliers&#160;[10. Les prochaines dates des ateliers sont \u00e0 retrouver sur le site <a class=\"website-link\" href=\"https:\/\/antemonde.org\/evenements\/\">antemonde.org<\/a>.], des rencontres avec des gens autour de pratiques, l\u2019envie \u00e9tait d\u2019inviter d\u2019autres personnes \u00e0 tirer des fils, \u00e0 \u00e9crire d\u2019autres histoires et \u00e0 les publier ensemble sur le site. Ainsi, alors que toutes les nouvelles s\u2019ach\u00e8vent sur une forme de chute, la derni\u00e8re raconte un projet de construction qui d\u00e9bute \u00e0 peine et s\u2019arr\u00eate en plein milieu&#160;: iels partent faire des r\u00e9cup\u2019 et \u00e7a finit sur des points de suspensions. On assume qu\u2019on en est l\u00e0, et qu\u2019on ne sait pas ce qui va se passer ensuite\u2026 Ce qu\u2019on a fabriqu\u00e9, ce que \u00e7a a g\u00e9n\u00e9r\u00e9 en nous \u2013&#160;et qu\u2019on esp\u00e8re que \u00e7a produise chez d\u2019autres&#160;\u2013, c\u2019est l\u2019ouverture de portes dans nos imaginaires, au-del\u00e0 du livre. L\u2019id\u00e9e est d\u2019inviter chacun\u00b7e \u00e0 se poser cette question&#160;: \u00ab&#160;Si l\u2019Haraka avait lieu, qu\u2019est-ce que je ferais chez moi&#160;?&#160;\u00bb<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/cabane_zad_NB4.jpg\" alt=\"\" width=\"750\" height=\"424\" class=\"aligncenter size-full wp-image-8061\" \/><\/p>\n<p class=\"question\">Dans quelle mesure une personne peu famili\u00e8re des d\u00e9bats militants peut-elle se projeter dans ces histoires&#160;? Au moment de l\u2019\u00e9laboration des nouvelles, pensiez-vous les adresser \u00e0 des personnes en particulier&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">R&#160;:<\/span> J\u2019avais envie de l\u2019adresser \u00e0 des gens qui se situent dans des sph\u00e8res autonomes, radicales, f\u00e9ministes, anti-indus\u2026 Je ne projetais pas des lecteurs ou lectrices que je ne connaissais pas, mais une grande vari\u00e9t\u00e9 de personnes avec qui je suis en interaction dans le monde, dont je connais le positionnement. La question de l\u2019adresse s\u2019est surtout pos\u00e9e pendant la finalisation, avec des interrogations sur l\u2019entre-soi, sur nos r\u00e9seaux, qui sont certes larges \u2013&#160;trans-p\u00e9d\u00e9-gouine, autonomes, hackers\u2026 Ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 ce moment-l\u00e0 qu\u2019on s\u2019est demand\u00e9 si l\u2019histoire \u00e9tait suffisamment prenante pour embarquer des lecteurs et lectrices qui ne maitriseraient pas les mots et les codes des milieux militants.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">H&#160;:<\/span> Moi, quand je termine un texte, je me demande toujours si ma m\u00e8re va r\u00e9ussir \u00e0 le lire, ou si des gens qui n\u2019ont pas de pratiques collectives et militantes seront trop rebut\u00e9s par des questionnements qui leur sont \u00e9trangers, et se diront que \u00e7a ne les concerne pas. Par ailleurs, on part d\u00e9j\u00e0 d\u2019un entre-deux, on se positionne un peu comme des interm\u00e9diaires, \u00e0 cheval sur diff\u00e9rents r\u00e9seaux, postures, perspectives, qui ne s\u2019entendent pas, qui ne se parlent pas, qui ne se connaissent pas forc\u00e9ment. Ce n\u2019est qu\u2019un exemple, mais dans le champ des militances et politisations f\u00e9ministes, on avance rarement les critiques anti-indus, et inversement. Ces univers ne sont pas forc\u00e9ment tr\u00e8s poreux les uns aux autres. On n\u2019a pas fait de choix entre les deux, on a tent\u00e9 de cr\u00e9er des ponts entre ces questions.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">K&#160;:<\/span> Dans les nouvelles que nous avons \u00e9crites, nous avons aussi cherch\u00e9 \u00e0 nous faire du bien en r\u00e9conciliant des gens de notre entourage qui n\u2019arrivent pas \u00e0 se c\u00f4toyer aujourd\u2019hui. Ce qui nous rassemble tou\u22c5tes les trois, c\u2019est d\u2019\u00eatre impliqu\u00e9\u00b7es dans des luttes diff\u00e9rentes, de vouloir en permanence cr\u00e9er des ponts entre elles. C\u2019\u00e9tait passionnant de se dire&#160;: \u00ab&#160;L\u00e0, dans l\u2019Haraka, ces personnes n\u2019auront pas d\u2019autre choix que de faire des trucs ensemble&#160;!&#160;\u00bb<\/p>\n<p class=\"question\">Il y a aussi la contrainte de proposer un monde d\u00e9sirable \u2013&#160;certes tr\u00e8s stimulante, comme on peut l\u2019\u00e9prouver dans les ateliers. Dans quelle mesure cette contrainte ne vous a-t-elle pas parfois emp\u00each\u00e9\u00b7es d\u2019imaginer des situations vraiment probl\u00e9matiques&#160;? Comment avez-vous abord\u00e9 les \u00e9ventuels probl\u00e8mes de l\u2019Haraka&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">R&#160;:<\/span> Je trouve que \u00e7a n\u2019emp\u00eache pas d\u2019imaginer ces situations. Simplement, le focus n\u2019est pas le m\u00eame que le focus militant&#160;: au lieu de se demander comment faire chier le plus possible les institutions de l\u2019\u00c9tat, entraver les rouages du capitalisme, on se demande comment on veut arriver au monde qu\u2019on d\u00e9sire. Ce qui n\u2019emp\u00eache pas les probl\u00e8mes de surgir comme des montagnes.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">H&#160;:<\/span> Apr\u00e8s, il y a des montagnes qui sont tellement grosses qu\u2019on en a fait des ellipses. Les questions pour lesquelles on n\u2019avait pas de r\u00e9ponse, on a choisi de ne pas les traiter. On en revient \u00e0 l\u2019avantage des nouvelles, ce pari qu\u2019il y a bien quelqu\u2019un\u22c5e qui nous \u00e9crira une nouvelle sur le d\u00e9mant\u00e8lement nucl\u00e9aire, parce que nous, on n\u2019a pas suffisamment d\u2019imaginaire pour r\u00e9ussir \u00e0 fabriquer cette \u00e9tape. Ce serait aussi super que d\u2019autres r\u00e9fl\u00e9chissent \u00e0 la question de la d\u00e9fense militaire ext\u00e9rieure, parce que s\u2019il y a des capitalistes de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re, \u00e0 un moment ils voudront revenir. Faut-il un dispositif de d\u00e9fense&#160;? Un bouclier anti-missiles&#160;? Face \u00e0 de telles questions, nous nous disons&#160;: \u00ab&#160;Nous allons lancer \u00e7a dans des ateliers&#8230;&#160;\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">K&#160;:<\/span> On a eu la confirmation que notre d\u00e9marche touchait juste avec l\u2019exemple du nucl\u00e9aire. Dans les dix premiers ateliers faits \u00e0 l\u2019automne, des participant\u00b7es avec des comp\u00e9tences et des connaissances sur le fonctionnement des centrales nucl\u00e9aires ont commenc\u00e9 \u00e0 construire un imaginaire rassurant, qui rendait possible d\u2019envisager pratiquement le d\u00e9mant\u00e8lement. Les hypoth\u00e8ses qu\u2019on nous ass\u00e8ne sans cesse, selon lesquelles on est dans la soci\u00e9t\u00e9 nucl\u00e9aire jusqu\u2019\u00e0 la fin du monde, ont explos\u00e9 face \u00e0 cet autre imaginaire, avec de vraies perspectives&#160;: les r\u00e9acteurs mettent vingt ans \u00e0 refroidir, que mettra-t-on donc en place pendant vingt ans pour permettre ce refroidissement&#160;? Et apr\u00e8s&#160;? Imaginer tout \u00e7a m\u2019a lib\u00e9r\u00e9e de quelque chose. Je peux enfin arr\u00eater de penser qu\u2019on est foutu\u22c5es sur les questions du nucl\u00e9aire.<\/p>\n<p class=\"question\">Notre question concernait moins les probl\u00e8mes techniques que vous n\u2019avez pas abord\u00e9s, que les probl\u00e8me politiques abord\u00e9s de fa\u00e7on plut\u00f4t douce. Par exemple, il y a les r\u00e9calcitrant\u00b7es, c\u2019est-\u00e0-dire ces personnes qui n\u2019ont pas accept\u00e9 la fin du capitalisme et l\u2019Haraka. Celui dont vous racontez le d\u00e9sarmement est plut\u00f4t un vieux g\u00e2teux gentil. Il aurait pu \u00eatre beaucoup plus dur&#160;; il y aurait pu y avoir des morts \u00e0 ce moment-l\u00e0, il aurait pu y avoir une communaut\u00e9 fasciste\u2026 D\u2019ailleurs, tr\u00e8s vite, au cours de la lecture, on se pose la question de l\u2019importance des fascistes. Le livre y r\u00e9pond un peu au fur et \u00e0 mesure, mais on sent bien la contrainte du d\u00e9sirable, parce que \u00e7a aurait pu, voire \u00e7a aurait d\u00fb \u00eatre bien pire\u2026<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">H&#160;:<\/span> Lors d\u2019un atelier \u00e0 Saint-\u00c9tienne, en s\u2019inspirant de son village d\u2019origine o\u00f9 ses parents vivent toujours, et o\u00f9 elle reviendrait apr\u00e8s la r\u00e9volution, une personne a projet\u00e9 un regroupement tr\u00e8s r\u00e9actionnaire \u00e0 tendance fasciste et communautaire. Tout en se rapprochant d\u2019autres personnes sur des positions autogestionnaires plus ouvertes, elle se questionnait et restait \u00e0 proximit\u00e9 de ce groupe, se demandant ce qui pouvait se travailler dans le quotidien avec ces gens-l\u00e0. Son imaginaire s\u2019appuyait sur ce qu\u2019elle connaissait r\u00e9ellement de cette campagne, de ses habitant\u00b7es, de ses voisin\u00b7es. Nous, on n\u2019a pas tout explor\u00e9. Sur de nombreux aspects, on n\u2019avait pas de mati\u00e8re pour r\u00e9ussir \u00e0 nous projeter\u2026 Mais cette tourn\u00e9e me donne confiance&#160;: sur plein de sujets \u00e9pineux, quand on commence \u00e0 creuser, on trouve des chemins, des id\u00e9es qui passeront par des histoires plus ou moins dures ou glauques. Personnellement, j\u2019ai envie par exemple d\u2019une nouvelle autour d\u2019un accident du travail, sur tous ces gens qui se r\u00e9approprient avec enthousiasme plein d\u2019outils, ont des pratiques hyper dangereuses, et se tuent plus souvent au travail qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque du salariat. Qu\u2019est-ce que \u00e7a produit&#160;? Comment les gens font face \u00e0 une telle situation&#160;? Puis, ce serait super que des gens racontent, par exemple, le point de vue des personnes hors de l\u2019Haraka. Que per\u00e7oivent-elles de l\u2019ext\u00e9rieur&#160;? Est-ce qu\u2019il y a eu un mouvement social r\u00e9prim\u00e9&#160;? En \u00e9taient-elles ou pas&#160;? Y a-t-il du soutien, nous passent-elles du matos&#160;? Quel est l\u2019\u00e9tat de la propagande&#160;?<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/cabane_zad_NB5.jpg\" alt=\"\" width=\"750\" height=\"563\" class=\"aligncenter size-full wp-image-8062\" \/><\/p>\n<p class=\"question\">La question des \u00e9changes avec les \u00c9tats-libres&#160;[11. Dans <em>B\u00e2tir aussi<\/em>, les \u00c9tats-libres sont ceux qui ont r\u00e9ussi \u00e0 emp\u00eacher la r\u00e9volution et continuent de vivre dans un syst\u00e8me capitaliste.] est tr\u00e8s enthousiasmante&#160;: imaginer une nouvelle o\u00f9 des ados n\u00e9\u00b7es apr\u00e8s le basculement voudraient regarder des films hollywoodiens, par exemple\u2026<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">R&#160;:<\/span> Ou des personnes qui raconteraient l\u2019exp\u00e9rience d\u2019habiter sur la fronti\u00e8re, de n\u2019\u00eatre ni d\u2019un c\u00f4t\u00e9 ni de l\u2019autre\u2026 Qu\u2019est-ce que le lieu de la fronti\u00e8re&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">H&#160;:<\/span> Et aussi, des hypoth\u00e8ses plus fantasmagoriques ou oniriques, avec des personnages d\u00e9veloppant des pratiques magiques. Comme une personne dans un atelier qui a dit&#160;: \u00ab&#160;<em>Une des premi\u00e8res choses qui se passe, c\u2019est qu\u2019on abolit la M\u00e9diterran\u00e9e&#160;: il n\u2019y a plus de mer donc on ne peut plus se noyer dedans.<\/em>&#160;\u00bb Nous, on \u00e9tait tr\u00e8s peu l\u00e0-dedans, on avait un niveau assez faible de magie dans nos imaginaires, mais \u00e7a \u00e9merge de temps en temps de l\u2019esprit de participant\u00b7es aux ateliers. C\u2019est enthousiasmant de voir comment \u00e7a ouvre des possibilit\u00e9s tr\u00e8s diff\u00e9rentes.<\/p>\n<p class=\"question\">L\u2019id\u00e9e de la tourn\u00e9e d\u2019ateliers vient-elle de l\u00e0&#160;? De ce d\u00e9sir de prolonger le livre de multiples mani\u00e8res&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">R&#160;:<\/span> Avant de trouver un \u00e9diteur, on avait d\u00e9j\u00e0 imagin\u00e9 l\u2019atelier qu\u2019on propose durant cette tourn\u00e9e, parce qu\u2019on avait tou\u00b7tes les trois une tr\u00e8s forte envie de partager cet enthousiasme \u00e0 se faire prendre par un monde r\u00e9volutionn\u00e9 victorieux, \u00e0 se demander ce qu\u2019on foutrait dedans. D\u00e8s le d\u00e9but, on partait du principe que m\u00eame si on ne trouvait pas d\u2019\u00e9diteur, on ferait une tourn\u00e9e avec ces ateliers, soit sans livre, soit en auto-\u00e9ditant. On souhaitait que \u00e7a continue, et qu\u2019on embarque des gens l\u00e0-dedans au passage.<\/p>\n<p class=\"question\">C\u2019est une tourn\u00e9e \u00e9norme&#8230;<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">H&#160;:<\/span> Oui, elle s\u2019\u00e9tale sur plusieurs mois, avec un atelier soit de 2&#160;h&#160;30, soit de 4&#160;h. Ce sont des ateliers d\u2019imagination qui passent uniquement par la discussion, m\u00eame si, quand on dit \u00ab&#160;atelier&#160;\u00bb, tout le monde pense directement \u00ab&#160;atelier d\u2019\u00e9criture&#160;\u00bb. C\u2019est une forme qu\u2019on voulait vraiment abordable, accessible \u00e0 des publics tr\u00e8s diff\u00e9rents, pour faire \u00e9prouver ce que c\u2019est de se mettre dans la projection imaginaire, avant d\u2019\u00eatre dans la technicit\u00e9 de l\u2019\u00e9criture, qui est une autre \u00e9tape. Mais, \u00e0 mi-parcours, on commence \u00e0 avoir envie de proposer des ateliers d\u2019\u00e9criture en plus, comme celui qui s\u2019est d\u00e9roul\u00e9 \u00e0 la Parole errante&#160;[12. Voir l\u2019encadr\u00e9 ci-dessous.].<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">R&#160;:<\/span> On a essay\u00e9 de l\u2019appeler \u00ab&#160;labo-fiction&#160;\u00bb, qui est un tr\u00e8s joli nom, mais \u00e7a ne marche pas. M\u00eame quand on leur dit plusieurs fois, les gens croient quand m\u00eame que c\u2019est un atelier d\u2019\u00e9criture.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">K&#160;:<\/span> On pourrait dire que c\u2019est une sorte de jeu de r\u00f4les. Peut-\u00eatre que \u00e7a marquerait plus les esprits.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">R&#160;:<\/span> Quant aux lieux qui nous accueillent, ce sont des librairies, des salles des f\u00eates, des biblioth\u00e8ques municipales, des centres ou \u00e9coles d\u2019art, des caf\u00e9s associatifs, des squats, des espaces autog\u00e9r\u00e9s\u2026 Et chaque atelier est tr\u00e8s diff\u00e9rent. Il y a des couleurs, des ambiances qui varient selon plusieurs facteurs&#160;: si les gens se connaissent beaucoup, ou sont tr\u00e8s impliqu\u00e9s dans la m\u00eame zone g\u00e9ographique, ou sont sur des corps de m\u00e9tiers ou des classes sociales similaires, etc. Mais le dispositif reste assez semblable. On l\u2019ajuste au fur et \u00e0 mesure, on d\u00e9briefe entre deux ateliers. Sur un groupe, tu peux parfois sentir que des gens se sont braqu\u00e9s parce qu\u2019ils ont surinterpr\u00e9t\u00e9 ce qu\u2019on proposait dans un sens, au lieu de se laisser embarquer dans l\u2019exercice d\u2019une mani\u00e8re fluide. Si les questions pos\u00e9es produisent toujours le m\u00eame genre de r\u00e9ponse, on d\u00e9cale un peu la mani\u00e8re de poser la question \u2013&#160;pour ne pas induire aussi fortement tel type de r\u00e9ponse, ou donner d\u2019autres pistes.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">K&#160;:<\/span> Que tu prononces un mot ou pas pendant l\u2019introduction, \u00e7a peut changer du tout au tout. C\u2019est assez effrayant.<\/p>\n<p class=\"question\">Pour y avoir particip\u00e9, nous avons eu l\u2019impression que quand on commence \u00e0 imaginer comment serait ce monde, ce sont les contraintes, les emp\u00eachements qui viennent en premier\u2026<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">K&#160;:<\/span> C\u2019est un mouvement r\u00e9current, on le vit sur tous les ateliers. L\u2019automatisme dystopique nous pousse vers l\u2019impossible plut\u00f4t que vers le possible. Par exemple, beaucoup de gens se disent&#160;: \u00ab&#160;On ne pourra plus voyager.&#160;\u00bb ou \u00ab&#160;Il n\u2019y aura plus d\u2019\u00e9lectricit\u00e9.&#160;\u00bb Or, notre proposition, c\u2019est de partir d\u2019un autre endroit&#160;: si on a envie de pouvoir voyager, on cherche \u00e0 imaginer les conditions qui rendraient possibles les voyages dans ce monde-l\u00e0. Cet exercice de construction d\u2019imaginaires d\u00e9sirables est super utile, et ce n\u2019est qu\u2019en l\u2019\u00e9prouvant qu\u2019on en prend conscience&#160;: il nous oblige \u00e0 changer notre mani\u00e8re de nous projeter \u2013&#160;sans commencer par&#160;: \u00ab&#160;Non, c\u2019est pas possible&#160;\u00bb&#160;\u2013 et permet de r\u00e9ouvrir des possibles imaginaires qui nous aident ensuite dans le quotidien, dans nos vies r\u00e9elles, qui nous redonnent une forme d\u2019\u00e9nergie.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">H&#160;:<\/span> Cette tourn\u00e9e est assez exaltante, tr\u00e8s addictive. Elle nous fait entendre des dizaines d\u2019histoires et d\u2019id\u00e9es incroyables, que les gens puisent en eux et dans leurs propres expertises \u2013&#160;<em>expertises <\/em>au sens technique, mais aussi au sens de v\u00e9cus, d\u2019exp\u00e9riences. C\u2019est tr\u00e8s stimulant, et \u00e9mouvant, de voir comment des gens se mettent en jeu en peu de temps, se demandant ce qu\u2019iels fabriqueraient l\u00e0-dedans. On sort de la plupart des ateliers hyper excit\u00e9\u00b7es\u2026 Je dis \u00ab&#160;on&#160;\u00bb pour parler de ma sensation avec les participant\u00b7es, pas sp\u00e9cialement en tant qu\u2019animatrice.<\/p>\n<p class=\"question\">Avez-vous eu des retours sur une possible fatigue li\u00e9e \u00e0 la vie dans l\u2019Haraka, qui viendrait de la n\u00e9cessit\u00e9 de tout r\u00e9gler collectivement, de se sentir concern\u00e9\u00b7e par des aspects de la vie mat\u00e9rielle auxquels on r\u00e9fl\u00e9chit peu, aujourd\u2019hui, mais aussi due au rapport \u00e0 la parole, aux r\u00e9unions permanentes, aux AG interminables&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">H&#160;:<\/span> C\u2019\u00e9tait un truc que personnellement j\u2019avais en t\u00eate, peut-\u00eatre parce que je vis \u00e7a quotidiennement. Mais on a beaucoup moins eu ce retour que ce \u00e0 quoi je m\u2019attendais.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">K&#160;:<\/span> Dans les grosses entreprises, les gens passent aussi leurs vies dans les r\u00e9unions. Seulement, elles sont encore pires que les n\u00f4tres&#160;: tu es avec vingt personnes que tu ne connais pas, tu dois passer deux heures \u00e0 \u00e9couter un <em>powerpoint<\/em> chiant<em> <\/em>de la fatigue que j\u2019ai pu ressentir, au bout d\u2019un moment, en habitant en squat&#160;: tu te l\u00e8ves le matin en programmant ce que tu vas faire de ta journ\u00e9e puis, le soir, tu as fait compl\u00e8tement autre chose \u2013&#160;\u00e0 cause d\u2019impr\u00e9vus, du manque de mat\u00e9riel ou parce qu\u2019il fallait r\u00e9parer le siphon, puis les gens ont d\u00e9barqu\u00e9 pour faire \u00e0 manger\u2026 J\u2019aurais bien aim\u00e9 mettre cette fatigue en sc\u00e8ne.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">R&#160;:<\/span> Lors d\u2019un atelier, on essayait de penser les difficult\u00e9s des personnes isol\u00e9es, et on se disait qu\u2019effectivement un monde comme \u00e7a d\u00e9cloisonnerait tr\u00e8s fort et que \u00e7a pourrait \u00eatre tr\u00e8s angoissant pour certaines personnes. Quelles sont la place et la possibilit\u00e9 de la solitude dans ce monde sans que \u00e7a soit jug\u00e9 moralement&#160;?<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/cabane_zad_NB8.jpg\" alt=\"\" width=\"750\" height=\"480\" class=\"aligncenter size-full wp-image-8065\" \/><\/p>\n<p class=\"question\">La question du jugement moral traverse le livre en filigrane&#160;: une fois qu\u2019il n\u2019y a plus de travail salari\u00e9, quels rapports de force peuvent se d\u00e9velopper entre des personnes qui, par exemple, \u00e9crivent, font de la musique, sont fatigu\u00e9es ou ont envie de vivre seules&#160;? En somme qui ne veulent pas ou pas trop participer \u00e0 la survie collective&#160;? Le fait que cette question apparaisse en creux, est-ce un accident&#160;?<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">H&#160;:<\/span> Pour moi, ce n\u2019est pas un accident, \u00e7a se pose forc\u00e9ment et de mani\u00e8re r\u00e9currente. Qu\u2019est-ce qui fait norme&#160;? Qu\u2019est-ce qui fait soci\u00e9t\u00e9&#160;? Comment les gens se foutent la pression&#160;? O\u00f9 s\u2019exerce le contr\u00f4le social&#160;? Par quelles voies&#160;? On ne se d\u00e9partit pas de la question des effets normatifs de la vie \u00e0 plusieurs. De chaque histoire, et selon la personnalit\u00e9 de chacun des personnages, se d\u00e9gagent diff\u00e9rentes mani\u00e8res de traverser ces questions, de se positionner, de s\u2019en prot\u00e9ger ou de jouer en plein dedans. J\u2019aurais du mal \u00e0 le voir comme un sujet qu\u2019on traiterait seulement dans une nouvelle en particulier, c\u2019est sous-jacent \u00e0 toutes.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">K&#160;:<\/span> Quand on a fait le labo-fiction \u00e0 Lyon, il y avait cet imaginaire \u00e9tonnant, o\u00f9 une communaut\u00e9 de \u00ab&#160;maniaques&#160;\u00bb \u2013&#160;c\u2019est comme \u00e7a qu\u2019iels se d\u00e9finissaient&#160;\u2013, compl\u00e8tement obs\u00e9d\u00e9\u00b7es par l\u2019efficacit\u00e9, avaient fini par se retrouver ensemble tellement les gens les trouvaient insupportables. Iels arrivaient \u00e0 fonctionner ensemble gr\u00e2ce \u00e0 ces valeurs communes \u2013&#160;ce qui les amenait par exemple \u00e0 des consid\u00e9rations telles que&#160;: \u00ab&#160;Tant pis si on bouffe des patates \u00e0 tous les repas si \u00e7a nous demande moins de boulot.&#160;\u00bb La personne qui l\u2019avait imagin\u00e9 s\u2019inspirait de sa lecture de <em>Bolo\u2019 Bolo<\/em>&#160;[13. <em>Bolo\u2019bolo<\/em>&#160;(P.M., L\u2019\u00c9clat, 1983) est un essai d\u2019\u00e9cologie politique-fiction, qui imagine la fin de la <em>Machine-Travail plan\u00e9taire<\/em>&#160;(MTP) \u2013&#160;parabole du syst\u00e8me capitaliste&#160;\u2013 et son remplacement par de nouvelles formes d\u2019organisation sociale, sans salariat, argent ni \u00c9tat, qui abandonnent l\u2019unit\u00e9 classique du m\u00e9nage biparental pour une structure en&#160;<em>bolo.<\/em> Un bolo est une communaut\u00e9 autonome form\u00e9e celles et ceux qui choisissent librement d\u2019y participer, et qui peut avoir la taille d\u2019une grande maison, d\u2019un village ou d\u2019un quartier \u2013&#160;plusieurs bolos pouvant s\u2019associer pour former des unit\u00e9s de coop\u00e9ration de la taille d\u2019une commune ou d\u2019une grande ville.]. C\u2019est une des r\u00e9f\u00e9rences que j\u2019avais moi aussi souvent en t\u00eate lors de l\u2019\u00e9criture&#160;: cette id\u00e9e de communaut\u00e9s de 100 \u00e0 500&#160;personnes qui se regroupent autour d\u2019une certaine mani\u00e8re d\u2019\u00eatre.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">R&#160;:<\/span> Une autre grande inspiration commune, c\u2019est Ursula Le Guin et le f\u00e9minisme de ses textes de science-fiction et de fantasy. L\u2019aspect moral, par exemple dans <em>Les D\u00e9poss\u00e9d\u00e9s<\/em>&#160;[14. <em>Ouvr. cit\u00e9.<\/em>], est tr\u00e8s pr\u00e9sent. La plan\u00e8te Anarres, qui abrite une soci\u00e9t\u00e9 \u00e9mancip\u00e9e de l\u2019\u00c9tat et du capitalisme, est un monde aride et pauvre, les gens sont oblig\u00e9s de s\u2019entraider&#160;; alors, les comportements d\u00e9pensiers en ressources sont per\u00e7us comme antisociaux. L\u2019histoire s\u2019ach\u00e8ve sur un groupe de personnes qui d\u00e9cident d\u2019imprimer une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre dont personne ne veut, alors qu\u2019il n\u2019y a pas beaucoup de papier\u2026 Elles jouent les anarchistes chez les anarchistes&#160;! Cette image est assez juste&#160;: dans les collectifs, il y a des codes moraux qui se cr\u00e9ent, puis des personnes les trouvent trop \u00e9touffants et d\u00e9cident de les exploser. Cela fait bouger et reconfigure le monde.<\/p>\n<p class=\"textbody\"><span class=\"bold-body\">H&#160;:<\/span> En tous cas, la puissance de la fiction est de pouvoir cr\u00e9er des personnages moralistes, qui en font chier d\u2019autres, et dont on rend visibles les contradictions, les limites. De faire figurer toute la complexit\u00e9 de la vie, avec nous tou\u00b7tes qui sommes tordu\u00b7es, de mauvaise foi \u00e0 des moments, cherchant \u00e0 faire du mieux qu\u2019on peut, et des fois pas. Sortir des pens\u00e9es totalisantes, argumentaires, coh\u00e9rentes, pour travailler le r\u00e9el avec ses limites et ses contradictions, me pousse \u00e0 d\u00e9fendre l\u2019id\u00e9e de faire plus de fiction pour r\u00e9fl\u00e9chir le politique. Je ne dis pas qu\u2019il n\u2019y a que la fiction pour le faire, mais elle aide beaucoup, car c\u2019est une forme qui se pr\u00eate au travail des aspects rugueux et forc\u00e9ment imparfaits de l\u2019humain.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/cabane_zad_NB9-1024x817.jpg\" alt=\"\" width=\"690\" height=\"551\" class=\"aligncenter size-large wp-image-8066\" \/><\/p>\n<div class=\"frame\">\n<h6 class=\"framehead\">Montreuil 2022<\/h6>\n<p class=\"textbody\">Les ateliers de l\u2019Ant\u00e9monde accompagnent la sortie de <em>B\u00e2tir aussi<\/em> d\u2019une s\u00e9rie d\u2019ateliers d\u2019imagination d\u00e9nomm\u00e9s \u00ab&#160;labo-fiction&#160;\u00bb, o\u00f9 les participant\u00b7es sont invit\u00e9\u00b7es \u00e0 se projeter dans l\u2019Haraka. Ces ateliers reposent uniquement sur des conversations en groupes \u00e0 partir de consignes prodigu\u00e9es par les animateur\u00b7es. En novembre 2018, le lendemain d\u2019un labo-fiction \u00e0 la <a class=\"website-link\" href=\"http:\/\/laparoleerrantedemain.org\/\">Parole Errante<\/a>, celleux-ci ont propos\u00e9 un atelier d\u2019\u00e9criture \u00e0 tou\u00b7tes les participant\u00b7es d\u2019\u00cele-de-France. Ces textes ont ensuite donn\u00e9 lieu \u00e0 une performance musicale lors de l\u2019\u00e9mission radio en direct \u00ab&#160;<a class=\"website-link\" href=\"http:\/\/laparoleerrantedemain.org\/index.php\/2018\/11\/04\/radio-cheval-live-a-la-parole-errante-ecoutez-ici\/\">Radio cheval<\/a>&#160;\u00bb, concoct\u00e9e par la Parole errante demain, <em>la Quincaillerie, le quartier libre des Lentill\u00e8res et la m\u00e9diath\u00e8que NGHE en cl\u00f4ture des trois semaines de r\u00e9sidence de la compagnie Les Endimanch\u00e9s et leur spectacle Modules DADA. \u00c0 lire et \u00e9couter.<\/em><\/p>\n<h6 class=\"framehead\">Montreuil, Commune du 9.3, 2022<\/h6>\n<p class=\"textbody\">Nous sommes en 2022, apr\u00e8s la guerre civile entre la Commune du 9.3 et L\u2019\u00c9tat libre Versailles-Neuilly, quand Paris n\u2019\u00e9tait plus qu\u2019une zone de guerre.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Apr\u00e8s la Grande R\u00e9cup\u00e9ration des denr\u00e9es non p\u00e9rissables des supermarch\u00e9s, de tonnes de matos \u00e9lectronique, des livres sauv\u00e9s de la BNF incendi\u00e9e, du m\u00e9tal de la Tour Eiffel d\u00e9boulonn\u00e9e, des disques durs de la Banque de France\u2026<\/p>\n<p class=\"textbody\">Apr\u00e8s la Grande Disette, quand la population des villes bataillait avec les autres animaux, en concurrence pour la nourriture.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Apr\u00e8s l\u2019exode urbain massif, qui laissa tant de b\u00e2timents abandonn\u00e9s.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 2022, \u00e0 Montreuil, quartier de la Commune du 9.3, les Chantiers-\u00e9coles ont r\u00e9introduit l\u2019\u00e9levage (troupeaux mixtes ch\u00e8vres et moutons) et les cultures en terrasse aux parcs des Guillands et des Beaumont.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Beaucoup de terrains sont encore en d\u00e9pollution et les zones toxiques impossibles \u00e0 d\u00e9polluer sont entour\u00e9es de rues-balises. \u00ab&#160;<em>Ne pas habiter, ne pas cultiver.<\/em>&#160;\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">Toutes sortes de v\u00e9los, tricycles et triporteurs circulent dans la ville.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La plupart des toits ont \u00e9t\u00e9 terrass\u00e9s et mis en culture, il y a des champignonni\u00e8res dans les parkings, et des brasseries dans les caves.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Les anciens centres de sant\u00e9 fonctionnent toujours et se sont multipli\u00e9s dans la ville, comme lieux de m\u00e9decine pr\u00e9ventive. \u00c0 l\u2019H\u00f4pital Communal de Laboissi\u00e8re Andr\u00e9 Gr\u00e9goire, on se concentre sur les maladies graves, et un collectif r\u00e9unissant ing\u00e9nieur\u22c5es, usager\u22c5es de m\u00e9docs et teufeur\u22c5ses expert\u22c5es en MDMA, cherche \u00e0 mettre en place un laboratoire de production locale de mol\u00e9cules.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En 2022, la Parole errante s\u2019est \u00e9tendue \u00e0 de nombreux b\u00e2timents de la rue pi\u00e9tonne d\u00e9sert\u00e9e de ses commerces et de la plupart de ses habitant\u22c5es. Le lieu n\u2019est plus seulement une grande zone de stockage et d\u2019inventaire du mat\u00e9riel accumul\u00e9 lors de la Grande R\u00e9cup\u00e9ration. Elle foisonne d\u2019une multitude d\u2019activit\u00e9s publiques, de la ferme-\u00e9cole aux cantines de rue midi et soir, en passant par le cin\u00e9-club de l\u2019Ant\u00e9monde ou l\u2019atelier permanent Radio Michto, qui \u00e9met d\u00e9sormais en FM dans toute la Commune du 9.3 sur la fr\u00e9quence 105.8.<\/p>\n<h6 class=\"framehead\">12 f\u00e9vrier 2022, la Parole errante, Commune du 9.3&#160;:<\/h6>\n<p class=\"textbody\">C\u2019est la 90<sup>\u00e8me<\/sup> r\u00e9union du groupe m\u00e9moire, \u00e0 raison d\u2019une r\u00e9union par semaine. Les plus jeunes ont insist\u00e9 pour qu\u2019on fasse quelques r\u00e9unions sur l\u2019Ant\u00e9monde, alors qu\u2019il avait jusque-l\u00e0 \u00e9t\u00e9 d\u00e9cid\u00e9 de se concentrer sur la p\u00e9riode du soul\u00e8vement, sur les dix derni\u00e8res ann\u00e9es de l\u2019Haraka. Les jeunes en avaient un peu marre des faits d\u2019armes, des r\u00e9cits de la guerre civile, des bouts d\u2019histoire qu\u2019iels avaient plus ou moins v\u00e9cus. \u00ab&#160;\u00c7a va, \u00e7a on le sait, \u00e7a ne nous apprend rien.&#160;\u00bb \u00ab&#160;On veut savoir de l\u2019avant, on veut savoir ce qu\u2019on ne conna\u00eet pas.&#160;\u00bb \u00c7\u2019a \u00e9t\u00e9 de longues discussions pour savoir si on allait faire \u00e7a, revenir sur cet Ant\u00e9monde dont on avait mis tant de temps \u00e0 se d\u00e9barrasser. Et puis c\u2019est les plus vieux, les vraiment plus vieilles qui ont insist\u00e9 pour qu\u2019on parle de \u00e7a aux r\u00e9unions, ceux et celles qui ont v\u00e9cu la guerre de 39-45, les restrictions, les rationnements, et ont d\u00e9j\u00e0 constitu\u00e9, sept ans auparavant, des groupes de transmissions de savoir sur l\u2019Ant\u00e9monde, \u00e0 propos des techniques de d\u00e9brouille invent\u00e9es au quotidien pendant cette guerre.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00ab&#160;Bien, la parole est \u00e0 tous et toutes, \u00e9voquez des souvenirs, posez des questions, approfondissez des probl\u00e9matiques, trouvez des r\u00e9sonnances avec aujourd\u2019hui. Et surtout, \u00e0 l\u2019aise, Blaise.&#160;\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">Iggy ose. \u00ab&#160;Bon voil\u00e0, j\u2019ai jamais trop os\u00e9 poser la question et \u00e0 chaque fois j\u2019oublie, mais c\u2019\u00e9tait quoi un syndicat, c\u2019\u00e9tait quoi le travail&#160;? Du peu que j\u2019ai discut\u00e9 avec les autres et tout, j\u2019arrive pas bien \u00e0 comprendre et\u2026 hum\u2026 j\u2019ose pas trop mais je me lance&#160;: est-ce que le travail a totalement disparu&#160;? Par exemple, est-ce que quand je vais pendant une semaine \u00e0 la champignonni\u00e8re des anciens parkings et que, pour tout dire, \u00e7a me fait chier, est ce que c\u2019est du travail ou pas&#160;? Parce que, de ce que j\u2019ai compris, un peu, \u00e7a a l\u2019air de ressembler. Est-ce que quand on se r\u00e9sout \u00e0 aller traire les ch\u00e8vres au parc des Beaumonts parce que les autres groupes nous font la mis\u00e8re pour qu\u2019on prenne notre part, c\u2019est du travail&#160;? Heu, voil\u00e0, c\u2019\u00e9tait ma question.&#160;\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">Billy lui sourit et lui donne un petit coup de coude genre cool, Raoul, et ceux et celles qui ont v\u00e9cu l\u2019\u00e9poque du salariat, des syndicats \u2013&#160;Conf\u00e9d\u00e9ration g\u00e9n\u00e9rale du travail, Conf\u00e9d\u00e9ration nationale du travail et tout le toutim&#160;\u2013 font toutes sortes de mimiques, bouche pinc\u00e9es, yeux en l\u2019air, grands soupirs\u2026<\/p>\n<p class=\"textbody\">La suite de la r\u00e9union risque de ne pas \u00eatre une mince affaire.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/cabane_zad_NB10.jpg\" alt=\"\" width=\"640\" height=\"427\" class=\"aligncenter size-full wp-image-8067\" \/><\/p>\n<h6 class=\"framehead\">22 mars 2022, la Parole errante, Commune du 9.3&#160;:<\/h6>\n<p class=\"textbody\">\u00ab&#160;<em>L\u2019arme d\u00e9cisive du gu\u00e9rillero est le mot.<\/em>&#160;\u00bb Voil\u00e0, je me suis souvenu que je suis entr\u00e9 dans ce lieu, \u00e0 la Parole errante, par ces mots peints sur une \u00e9norme banderole qui mangeait tout l\u2019espace du Hangar. C\u2019\u00e9tait encore l\u2019Ant\u00e9monde. \u00c7a me fait bizarre de m\u2019en souvenir aujourd\u2019hui, en pleine r\u00e9union hebdo du groupe m\u00e9moire, alors qu\u2019il est question de renommer les diff\u00e9rents espaces du lieu. Les renommer pour faire voir \u00e0 tous et toutes le chemin que nous avons parcouru ensemble.<\/p>\n<p class=\"textbody\">En moins de deux r\u00e9unions \u2013&#160;un exploit&#160;\u2013 on est arriv\u00e9\u22c5es \u00e0 tomber d\u2019accord sur la plupart des noms \u00e0 attribuer aux diff\u00e9rents espaces&#160;: l\u2019Arche Armand Gatti pour la grande salle, \u00e9videmment, la caf\u00e9t\u00e9ria-m\u00e9diath\u00e8que Mich\u00e8le Firk, le centre social Jenny Marx, la ferme-\u00e9cole J\u00e9r\u00f4me Laronze, le jardin d\u2019enfants Christiane Rochefort, le magasin g\u00e9n\u00e9ral Jacques Ranci\u00e8re, l\u2019atelier d\u2019anti-production Gaston Lagaffe, le cin\u00e9ma en plein air H\u00e9l\u00e8ne Chatelain \u2013&#160;qu\u2019elle inaugurera elle-m\u00eame le mois prochain&#160;; on s\u2019est mis\u22c5e d\u2019accord pour utiliser aussi des noms de belles personnes vivantes.<\/p>\n<p class=\"textbody\">MAIS on doit maintenant d\u00e9cider de la couleur de la peinture qu\u2019on utilisera pour dessiner ces noms, et l\u00e0, \u00e7a se complique.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Rouge&#160;? Trop sanglant pour les unes, stal pour d\u2019autres.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Noir&#160;? Trop triste, ou trop anar.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Jaune&#160;? C\u2019est la couleur des Neuill\u00e9ens-versaillais et Neuill\u00e9ennes-versaillaises.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Verts&#160;? C\u2019est l\u2019unique couleur accept\u00e9e par les primotiv\u2019s qui pourrissent toutes nos AG.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Moi, je vais d\u00e9fendre le bleu \u2013&#160;maintenant qu\u2019aucune force hostile ne la revendique&#160;\u2013 mais vu la teneur des d\u00e9bats, je pense que je prendrai la parole la prochaine fois\u2026<\/p>\n<h6 class=\"framehead\">Un soir du printemps 2022, \u00e0 la Parole errante, Commune du 9.3&#160;:<\/h6>\n<p class=\"textbody\">Je voudrais tenir le bar, faire les entr\u00e9es, donner un coup de main pour la sono ou montrer aux invit\u00e9\u00b7es le chemin du dortoir pour la fin de la nuit. Mais ce n\u2019est pas une de nos f\u00eates, les autres ont tout bien pr\u00e9vu, \u00e0 leur mani\u00e8re. Je ne suis pas dans l\u2019organisation. Je devrais boire une bi\u00e8re, aller danser. Je ne sais plus faire la f\u00eate. Trouvez-moi une fonction sociale claire dans ce beau bazar. Oui, c\u2019est vrai, c\u2019est beau de voir toutes ces personnes s\u2019amuser. Il faut que j\u2019apprenne \u00e0 faire la f\u00eate.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Je m\u2019arr\u00eate dans la salle, tout bouge autour de moi, je vois le sol se disperser sur les chaussures de toutes. Danser, prendre une bi\u00e8re, mettre du PQ dans les toilettes, refermer la porte bleue derri\u00e8re qui donne sur un trou b\u00e9ant, s\u2019enlacer devant la porte du local \u00e9lectrique, escalader l\u2019\u00e9chafaudage, tomber d\u2019une marche, tituber, virer un gars, se recoiffer dans un miroir couvert de tags. Sans bouger, je vois ou devine tous ces gestes, toutes ces mains, tous ces doigts, ces ongles, prendre les portes, saisir les peaux. Danser, se prendre par le cou, faire un croche-pied, cracher un bout de tabac, r\u00e9gler les lumi\u00e8res qui aveugleront, renverser la nuit. Faire la f\u00eate. Seuls nos yeux dansent, des yeux fous. Et derri\u00e8re une image fixe, la bo\u00eete de nuit de\u2026<\/p>\n<p class=\"textbody\">Je cligne des yeux, j\u2019ai mal aux paupi\u00e8res, l\u2019automatisme des gestes continue, pris dans les frasques de la boule \u00e0 facettes. L\u2019image fixe derri\u00e8re. L\u2019alcool m\u2019\u00e9clate les tympans \u00e0 chaque gorg\u00e9e, je suis s\u00fbre qu\u2019on va finir sourd, aveugle, ou mort \u00e0 force d\u2019en boire. Mais j\u2019en bois, on en boit. Tr\u00e8s peu. En mettre un peu sous la langue et le garder quelques secondes avant d\u2019avaler.<\/p>\n<p class=\"textbody\">La Parole errante est toujours l\u00e0, m\u00eame odeur, m\u00eame trou b\u00e9ant derri\u00e8re laiss\u00e9 par les assauts de 2015. On a d\u00fb apprendre \u00e0 nouveau \u00e0 jouer, apr\u00e8s tout \u00e7a, parce que \u00ab&#160;tout \u00e7a&#160;\u00bb n\u2019\u00e9tait pas un jeu&#160;: \u00ab&#160;tout \u00e7a&#160;\u00bb nous a enlev\u00e9 de nos corps des morceaux de plaisirs, de joies, des envies de rencontres ou de flirts. \u00ab&#160;Tout \u00e7a&#160;\u00bb, on doit le d\u00e9passer et jouer, faire la f\u00eate, se regarder dans les yeux sans penser \u00e0 rien. Danser&#160;? On a travers\u00e9 une guerre, pourrait-on dire, un soul\u00e8vement, une r\u00e9volution, dans tout ce que cela raconte d\u2019oppressions, d\u2019horreurs. On voulait \u00e7a, on le voulait mais en m\u00eame temps on se l\u2019est bien pris dans la gueule.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Ce ne sont plus seulement des oiseaux qui viennent picorer l\u00e0. Maintenant il y a des renards.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Gatti serait heureux \u2013&#160;enfin j\u2019imagine, m\u00eame s\u2019il parlait surtout des rossignols.<\/p>\n<p class=\"textbody\">J\u2019ai trich\u00e9 pour les attirer. J\u2019ai m\u00eame un peu menti pour prendre une portion suppl\u00e9mentaire dans les r\u00e9serves, en disant que c\u2019\u00e9tait pour la voisine. Mais la viande attire plus s\u00fbrement un renard que les restes de salades. Je l\u2019ai peinte en gris pour qu\u2019elle ne se voit pas au milieu des graviers. C\u2019est tout au fond dans un coin mais on ne sait jamais. \u00c9tienne avait retrouv\u00e9 des r\u00e9serves de colorant alimentaire dans l\u2019ancienne pizzeria. Je ne sais pas ce qu\u2019ils en faisaient mais \u00e7a a bien march\u00e9. \u00c7a fait trois jours qu\u2019il vient, presque toujours \u00e0 la m\u00eame heure, \u00e0 l\u2019aube, quand tout le monde dort encore. Certain\u22c5es fument en terrasse mais ils n\u2019y voient rien. Ils et elles n\u2019entendent pas non plus. J\u2019aime beaucoup Montreuil \u00e0 l\u2019aube, quand il n\u2019y a personne sauf les fouines et les renards. C\u2019est compliqu\u00e9 d\u2019ailleurs, l\u2019autre jour, un renard a attrap\u00e9 une fouine, certain\u22c5es en \u00e9taient tristes, il ne faut pas qu\u2019ils ou elles apprennent que je les attire expr\u00e8s.<\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00c7a va encore faire des d\u00e9bats monstres entre les v\u00e9gan\u22c5es radicaux et radicales et la cantine carniste sp\u00e9cialis\u00e9e dans les kebabs de rats. Et tout simplement avec toutes celles et ceux qui en ont marre de batailler avec les animaux chaque fois qu\u2019iels bougent d\u2019un lieu \u00e0 l\u2019autre. C\u2019est vrai que se sentir suivi par une vingtaine de chiens errants dans la rue, \u00e7a fait p\u00e9daler plus vite. Mais apr\u00e8s tout, s\u2019il y a des fouines et des renards ici, c\u2019est parce qu\u2019ils peuvent encore se planquer, m\u00eame si je ne vois pas comment ils tiennent face aux animaux qui vivent encore dans les ruines.<\/p>\n<\/div>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2019\/03\/cabane_zad_NB6.jpg\" alt=\"\" width=\"750\" height=\"500\" class=\"aligncenter size-full wp-image-8063\" \/><\/p>\n<div class=\"speaker-mute footnotes_reference_container\"> <div class=\"footnote_container_prepare\"><p><span class=\"footnote_reference_container_label pointer\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_8057_1();\">Notes<\/span><span class=\"footnote_reference_container_collapse_button\" style=\"display: none;\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_8057_1();\">[<a id=\"footnote_reference_container_collapse_button_8057_1\">+<\/a>]<\/span><\/p><\/div> <div id=\"footnote_references_container_8057_1\" style=\"\"> <table class=\"footnotes_table footnote-reference-container\"> <tbody> \r\n\r\n<tr class=\"footnotes_plugin_reference_row\"> <td class=\"footnote_plugin_index_combi pointer\"  onclick=\"footnote_moveToAnchor_8057_1('footnote_plugin_tooltip_8057_1_1');\"><a id=\"footnote_plugin_reference_8057_1_1\" class=\"footnote_backlink\"><span class=\"footnote_index_arrow\">&#8617;<\/span>1<\/a><\/td> <td class=\"footnote_plugin_text\"> Voir par exemple, <em>Technocritiques. Du refus des machines \u00e0 la contestation des techno-sciences<\/em>, La D\u00e9couverte, 2014.<\/td><\/tr>\r\n\r\n <\/tbody> <\/table> <\/div><\/div><script type=\"text\/javascript\"> function footnote_expand_reference_container_8057_1() { jQuery('#footnote_references_container_8057_1').show(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_8057_1').text('\u2212'); } function footnote_collapse_reference_container_8057_1() { jQuery('#footnote_references_container_8057_1').hide(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_8057_1').text('+'); } function footnote_expand_collapse_reference_container_8057_1() { if (jQuery('#footnote_references_container_8057_1').is(':hidden')) { footnote_expand_reference_container_8057_1(); } else { footnote_collapse_reference_container_8057_1(); } } function footnote_moveToAnchor_8057_1(p_str_TargetID) { footnote_expand_reference_container_8057_1(); var l_obj_Target = jQuery('#' + p_str_TargetID); if (l_obj_Target.length) { jQuery('html, body').animate({ scrollTop: l_obj_Target.offset().top - window.innerHeight * 0.34 }, 380); } }<\/script>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les ateliers de l\u2019Ant\u00e9monde ont entrepris d\u2019\u00e9crire la vie quotidienne d\u2019un monde r\u00e9volutionn\u00e9, anti-autoritaire et anti-capitaliste, dix ans apr\u00e8s un soul\u00e8vement mondial, l\u2019Haraka. 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