{"id":8877,"date":"2020-03-09T13:09:23","date_gmt":"2020-03-09T12:09:23","guid":{"rendered":"https:\/\/www.jefklak.org\/?p=8877"},"modified":"2020-03-09T13:09:23","modified_gmt":"2020-03-09T12:09:23","slug":"copos-de-memoria","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/2020\/03\/09\/copos-de-memoria\/","title":{"rendered":"Copos de memoria"},"content":{"rendered":"<div class=\"intro\">\n<p class=\"textbody\">Le 8 f\u00e9vrier 1939, plus de trois cents r\u00e9fugi\u00e9<span class=\"small-caps\">\u22c5<\/span>es de la guerre civile d\u2019Espagne arrivent dans le petit village de Miramont-de-Comminges. Parties dans l\u2019extr\u00eame urgence pour fuir les troupes du g\u00e9n\u00e9ral Franco, ces familles, comme tant d\u2019autres, voyaient leur p\u00e9riple prendre fin non loin des Pyr\u00e9n\u00e9es. Barri\u00e8re naturelle travers\u00e9e \u00e0 pied en plein hiver et ultime obstacle d\u2019un parcours qui, pour certain<span class=\"small-caps\">\u22c5<\/span>es, a dur\u00e9 pr\u00e8s de quatre ans. Quatre ann\u00e9es d\u2019errance et de d\u00e9rive dict\u00e9es par les mouvements du front de la guerre. De 2015 \u00e0 2017, lors d\u2019un projet d\u2019installation sonore et plastique, \u00c9milie Mousset et Delphine Lancelle ont recueilli des flocons de m\u00e9moire (<em>copos de memoria<\/em>) la parole des enfants d\u2019alors, survivant<span class=\"small-caps\">\u22c5<\/span>es de cet exode sinueux dont on se souvient sous le nom de <em>Retirada<\/em>.<!--more--><br \/>\nCet article est initialement paru dans le cinqui\u00e8me num\u00e9ro de la revue papier <em><a href=\"https:\/\/www.jefklak.org\/revue-papier\/\">Jef Klak<\/a><\/em>, \u00ab&#160;<a href=\"https:\/\/www.jefklak.org\/course-a-pied-n-5\/\">Course \u00e0 pied<\/a>&#160;\u00bb, encore disponible en librairie.\n<\/p>\n<\/div>\n<p class=\"textbody\">F\u00e9vrier&#160;1939\u2005: les r\u00e9fugi\u00e9\u00b7es qui parviennent \u00e0 passer les cols des Pyr\u00e9n\u00e9es et arrivent \u00e9puis\u00e9\u00b7es \u00e0 la fronti\u00e8re fran\u00e7aise viennent de toute l\u2019Espagne. Une grande partie de celles et ceux qui arrivent au village de Miramont-de-Comminges (Haute-Garonne) sont parti\u00b7es d\u2019Aragon, de la r\u00e9gion de Huesca ou de Catalogne. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du Val d\u2019Aran, \u00e0 moins de trois cents kilom\u00e8tres.<\/p>\n<p class=\"textbody\">2017\u2005: apr\u00e8s des mois de recherches infructueuses dans les archives du village, en ouvrant un placard morne, on d\u00e9couvre une chemise jaune, portant une simple mention manuscrite au crayon rouge\u2005: \u00ab&#160;\u2005R\u00e9fugi\u00e9s espagnols\u2005&#160;\u00bb. Ces documents concernent le camp de regroupement de Miramont o\u00f9, de f\u00e9vrier 1939 \u00e0 mai 1940, plus de deux cents personnes sont \u00ab&#160;\u2005accueillies\u2005&#160;\u00bb. Des femmes, des enfants et des personnes \u00e2g\u00e9es.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Les guillemets autour du verbe <em>accueillir<\/em>, on les voit dessin\u00e9s sur le sourire g\u00ean\u00e9 de celles et ceux qui racontent aujourd\u2019hui. <em>R\u00e9cup\u00e9rer<\/em> ou <em>entasser<\/em> conviendraient sans doute mieux. Mais la fronti\u00e8re a fini par s\u2019ouvrir, les r\u00e9fugi\u00e9\u00b7es ont pu rester, \u00ab&#160;\u2005<em>faire leur vie ici\u2005<\/em>&#160;\u00bb, et \u00ab&#160;\u2005<em>remercient malgr\u00e9 tout la France<\/em>\u2005&#160;\u00bb. Regroup\u00e9\u00b7es en associations<sup>&#160;<span class=\"footnote_referrer\"><a onclick=\"footnote_moveToAnchor_8877_1('footnote_plugin_reference_8877_1_1');\" ><sup id=\"footnote_plugin_tooltip_8877_1_1\" class=\"footnote_plugin_tooltip_text\">1<\/sup><\/a><span id=\"footnote_plugin_tooltip_text_8877_1_1\" class=\"footnote_tooltip\"><\/span><\/span><\/sup> depuis une dizaine d\u2019ann\u00e9es, ils et elles t\u00e9moignent \u2013 depuis peu \u2013, se racontent leur p\u00e9riple et compl\u00e8tent leurs parcours, recoupent leurs itin\u00e9raires, leurs connaissances communes. Vivant en France depuis presque quatre-vingts ans, ils et elles expriment leur \u00e9tonnement de s\u2019\u00eatre auparavant si peu vu\u00b7es et parl\u00e9. Lors des marches comm\u00e9moratives dans les Pyr\u00e9n\u00e9es, qui se multiplient depuis quelques ann\u00e9es, les plus vaillant\u00b7es r\u00e9arpentent une partie de leur ancien parcours de fuite.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/machine_coudre-560x1024.jpg\" alt=\"\" width=\"560\" height=\"1024\" class=\"aligncenter size-large wp-image-8883\" \/><\/p>\n<p id=\"caption\">Carte \u00e0 gratter de Delphine Lancelle<\/p>\n<h3 class=\"section\">Fuir le front<\/h3>\n<p class=\"textbody\">\u00ab&#160;\u2005<em>Attention, elle est vieille, hein\u2005!<\/em>\u2005&#160;\u00bb, rigole Jos\u00e9phine Puentedura en trottinant vers sa machine \u00e0 coudre. Elle la met en route, attrape une \u00e9toffe, \u00ab&#160;\u2005<em>C\u2019\u00e9tait de ce type-l\u00e0 qu\u2019\u00e9taient faites nos couvertures<\/em>\u2005&#160;\u00bb, repose soigneusement la<em> manta. <\/em>On nous en montrera d\u2019autres lors de nos visites dans les maisons des exil\u00e9\u00b7es de 1939, comme un signe tangible de la longue et p\u00e9nible fuite jusqu\u2019\u00e0 la fronti\u00e8re. Jos\u00e9phine referme le capot de la machine aux beaux sons m\u00e9caniques. Un objet qu\u2019on croirait depuis toujours dans ce salon, mais qui n\u2019a pas pu l\u2019\u00eatre. Jos\u00e9phine est partie d\u2019Espagne le 12 octobre 1936. Quatre ans de marche, sinueuse, h\u00e9sitante, de nuit le plus souvent, et le plus rapidement possible, mais \u00ab&#160;\u2005<em>\u00e0 pied, \u00e0 pied<\/em>\u2005&#160;\u00bb.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Elle le mart\u00e8le, de sa voix fine et pr\u00e9cise, d\u00e8s qu\u2019elle revient sur le parcours qui les a pouss\u00e9\u00b7es, elle et sa famille (m\u00e8re, grand-m\u00e8re, tantes, cousines, fr\u00e8res) \u00e0 fuir Franco\u2005: \u00ab&#160;\u2005<em>Quand le front avan\u00e7ait, nous on reculait.<\/em>\u2005&#160;\u00bb C\u2019est une phrase maintes et maintes fois entendue, avec la m\u00eame musique dans les diff\u00e9rents timbres de voix, les m\u00eames mots dans le m\u00eame ordre. Comme une formule de reconnaissance de bouche en bouche\u2005: si tu le dis aussi de cette fa\u00e7on, ton parcours est un peu le mien, ta fuite est un peu la mienne.<\/p>\n<h3 class=\"section\">Franco dans le dos<\/h3>\n<p class=\"textbody\">La Retirada \u2013 litt\u00e9ralement \u00ab&#160;\u2005la retraite\u2005&#160;\u00bb \u2013 d\u00e9signe l\u2019exode des r\u00e9publicain\u00b7es espagnol\u00b7es, et la travers\u00e9e des Pyr\u00e9n\u00e9es jusqu\u2019\u00e0 la fronti\u00e8re fran\u00e7aise. Un d\u00e9part pr\u00e9cipit\u00e9 en f\u00e9vrier-mars 1939, apr\u00e8s l\u2019entr\u00e9e des franquistes en Catalogne\u2005: 500\u2005000 personnes ont franchi les cols enneig\u00e9s, au Perthus, au Boulou, \u00e0 Ar\u00e8s\u2026 Pour beaucoup, la d\u00e9route a commenc\u00e9 en 1936, d\u00e8s les toutes premi\u00e8res semaines du conflit. Quand le g\u00e9n\u00e9ral Franco part avec ses troupes du Maroc et d\u00e9clenche, le 17&#160;juillet, un coup d\u2019\u00c9tat contre la seconde R\u00e9publique espagnole, l\u2019attaque est massive et brutale. Au fur et \u00e0 mesure de la progression des phalangistes<sup>&#160;[2. La Phalange espagnole (<em>Falange Espa\u00f1ola<\/em>), est une organisation politique espagnole nationaliste d\u2019ob\u00e9dience fascisante fond\u00e9e le 29 octobre 1933 par Jos\u00e9 Antonio Primo de Rivera, fils de Miguel Antonio Primo de Rivera, ancien dictateur d\u2019Espagne de 1923 \u00e0 1930. L\u2019organisation tire son nom des formations militaires de la Gr\u00e8ce antique et s\u2019inspire du fascisme italien. Apr\u00e8s la guerre civile, elle est int\u00e9gr\u00e9e au r\u00e9gime franquiste et constitue la branche politique de l\u2019appareil d\u2019\u00c9tat franquiste, d\u00e9sign\u00e9 sous le nom de Movimiento National. L\u2019ob\u00e9dience au national-catholicisme du r\u00e9gime permet de justifier les ex\u00e9cutions par l\u2019utilisation des termes de <em>croisade <\/em>et de <em>reconquista, <\/em>celle-ci \u00e9tant pr\u00e9sent\u00e9e comme fondatrice de l\u2019\u00c9tat espagnol.]<\/sup> et des monarchistes, les militant\u00b7es et sympathisant\u00b7es de la R\u00e9publique sont emprisonn\u00e9\u00b7es, des dizaines de milliers de personnes sont ex\u00e9cut\u00e9es sommairement. La r\u00e9sistance populaire freine le coup d\u2019\u00c9tat dans quelques grandes villes (Barcelone, Madrid, Valence, Bilbao), et l\u2019Espagne est coup\u00e9e en deux, dans une guerre civile longue de trois ann\u00e9es. Barcelone tombe le 26 janvier 1939, \u00ab&#160;\u2005la guerre est finie<sup>&#160;[3. \u00ab&#160;\u2005<em>La guerra ha terminado.<\/em>\u2005&#160;\u00bb est la phrase qui conclut le dernier communiqu\u00e9 de guerre \u00e9mis le 1<sup>er&#160;<\/sup>avril 1939 par le g\u00e9n\u00e9ral Franco. Il marque la fin officielle de la guerre civile espagnole, m\u00eame si des op\u00e9rations de gu\u00e9rilla contre le r\u00e9gime continuent jusqu\u2019en 1940. Par la suite, et surtout de 1960 \u00e0 1977, le pays demeure r\u00e9guli\u00e8rement secou\u00e9 par de nouveaux fronts de lutte antifranquistes. Le trauma des familles d\u00e9chir\u00e9es, ainsi que la volont\u00e9 des fascistes de finir l\u2019\u00e9puration des \u00ab&#160;\u2005rouges\u2005&#160;\u00bb ou des anarchistes emp\u00eachent \u00e9galement de dater la fin du conflit. Le film <em>La Guerre est finie<\/em> (1966) d\u2019Alain Resnais et Jorge Semprun (avec Yves Montand et Ingrid Thulin) a pour th\u00e8me la vie des r\u00e9fugi\u00e9\u00b7es en France qui cherchent clandestinement \u00e0 d\u00e9stabiliser le r\u00e9gime franquiste et appuyer la r\u00e9sistance, bien apr\u00e8s 1939.]<\/sup>\u2005&#160;\u00bb et trente-six ans de r\u00e9gime franquiste commencent.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Pourquoi \u00eatre parti\u00b7es, pourquoi si vite\u2005? La question \u00e9tonne presque, et l\u2019\u00e9vidence de la r\u00e9ponse sort comme un souffle indign\u00e9\u2005: \u00ab&#160;\u2005<em>Mais tout simplement parce que mon p\u00e8re n\u2019\u00e9tait pas franquiste\u2005! Si on \u00e9tait rest\u00e9\u00b7es au village, c\u2019est s\u00fbr qu\u2019on aurait pu tou\u00b7tes mourir<\/em>\u2005&#160;\u00bb, lance Jos\u00e9phine Rubiella, qui habite aujourd\u2019hui \u00e0 Montauban-de-Luchon, \u00e0 une centaine de kilom\u00e8tres de son Barbastro natal. Les chemins emprunt\u00e9s n\u2019offraient aucun r\u00e9pit. Les bombardements permanents ont culmin\u00e9 sur la route des Pyr\u00e9n\u00e9es, apr\u00e8s la conqu\u00eate de la Catalogne par les franquistes. \u00c9mile Gasca, lui, a mis des d\u00e9cennies \u00e0 vaincre sa peur des avions\u2005: \u00ab&#160;\u2005<em>On se jetait \u00e0 terre, dans le foss\u00e9, ma m\u00e8re se couchait sur nous, j\u2019\u00e9tais mort de peur. \u00c7a n\u2019arr\u00eatait pas, des avions sur nos t\u00eates, tout le temps. On nous faisait mettre un petit b\u00e2ton entre les dents, pour qu\u2019avec la d\u00e9flagration, on ne se morde pas la langue.<\/em>\u2005&#160;\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">Des bombes contre des civil\u00b7es, et contre des id\u00e9aux mis en pratique pendant l\u2019exp\u00e9rience des collectivisations, notamment en Catalogne ou en Aragon. Les collectivisations des moyens de production et de distribution concernent tous les secteurs, de l\u2019industrie m\u00e9tallurgique \u00e0 celle du cin\u00e9ma, et vont tr\u00e8s loin dans l\u2019exploitation commune des terres agricoles. Le partage de la terre \u00e9tant la pierre angulaire du nouveau r\u00e9gime libertaire qui devait \u00eatre \u00e9tabli au lendemain de la r\u00e9volution \u2013 r\u00e9gime \u00ab&#160;\u2005<em>de fraternit\u00e9 humaine, s\u2019effor\u00e7ant de r\u00e9soudre les probl\u00e8mes \u00e9conomiques, sans que l\u2019\u00c9tat ou la politique soient n\u00e9cessaires, conform\u00e9ment \u00e0 la fameuse formule, \u201cDe chacun selon ses forces, \u00e0 chacun selon ses besoins\u201d<sup>&#160;[4. Congr\u00e8s extraordinaire de la CNT de mai 1936 \u00e0 Saragosse. On peut lire le 16&#160;janvier 1937 dans ]<em>Tierra y Libertad<\/em>, le journal de la Federaci\u00f3n Anarquista Ib\u00e9rica\u2005: \u00ab&#160;\u2005<em>Dans les collectivit\u00e9s, le travail est bien moins p\u00e9nible<\/em> <em>et permet \u00e0 chacun de lire des journaux et des livres, de cultiver son esprit afin de l\u2019ouvrir \u00e0 toutes les innovations cr\u00e9atrices de progr\u00e8s. Nous ne pouvons admettre l\u2019existence de petites propri\u00e9t\u00e9s, car la propri\u00e9t\u00e9 de la terre cr\u00e9e n\u00e9cessairement une mentalit\u00e9 bourgeoise, calculatrice et \u00e9go\u00efste, que nous voulons d\u00e9truire \u00e0 jamais. Nous voulons b\u00e2tir une Espagne nouvelle tant sur le plan mat\u00e9riel que sur le<\/em> <em>plan moral. Notre r\u00e9volution sera \u00e9conomique<\/em> <em>et \u00e9thique.<\/em>\u2005&#160;\u00bb<\/sup><\/em>.\u2005&#160;\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">Depuis 1931 et la premi\u00e8re R\u00e9publique, le taux d\u2019alphab\u00e9tisation en Espagne a bondi, via un principe d\u2019\u00e9cole moderne<sup>&#160;[5. L\u2019\u00e9cole moderne ou <em>escuela moderna<\/em> est une \u00e9cole rationaliste (c\u2019est-\u00e0-dire qui fait appel \u00e0 la raison et non aux croyances religieuses et s\u2019appuie sur la science), fond\u00e9e \u00e0 Barcelone en 1901 par Francisco Ferrer. Son projet p\u00e9dagogique d\u2019inspiration libertaire se fonde sur la mixit\u00e9, l\u2019\u00e9galit\u00e9 sociale, la transmission d\u2019un savoir rationnel, l\u2019autonomie et l\u2019entraide.]<\/sup> d\u00e9velopp\u00e9 d\u00e8s le d\u00e9but du si\u00e8cle, inspirant parmi tant d\u2019autres le c\u00e9l\u00e8bre p\u00e9dagogue C\u00e9lestin Freinet, qui a fait plusieurs s\u00e9jours en Espagne. \u00ab&#160;\u2005<em>La connaissance et les livres n\u2019\u00e9taient pas que des id\u00e9es bourgeoises\u2005: les Espagnol\u00b7es lisaient beaucoup\u2005! Plein de gens \u00e9taient devenus, en peu de temps, \u00e9duqu\u00e9s\u2026 et politis\u00e9s\u2005! L\u2019anarchisme, l\u2019adh\u00e9sion \u00e0 la CNT ou le simple fait de militer \u00e9taient choses communes\u2005<\/em>&#160;\u00bb, s\u2019enthousiasme Jos\u00e9phine Puentedura. Les id\u00e9aux r\u00e9volutionnaires, et un attachement visc\u00e9ral \u00e0 la culture et \u00e0 la connaissance, ont \u00e9t\u00e9 transmis malgr\u00e9 l\u2019exil, souvent au-del\u00e0 de la g\u00e9n\u00e9ration suivante.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/marcheur.jpg\" alt=\"\" width=\"700\" height=\"976\" class=\"aligncenter size-full wp-image-8884\" \/><\/p>\n<p id=\"caption\">Carte \u00e0 gratter de Delphine Lancelle<\/p>\n<h3 class=\"section\">Partir vite, marcher lentement<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Constantine Leconte nous serre dans ses bras immenses, ouvre la porte d\u2019un frigo ventru pour en extraire du jambon Serrano, des olives et un lomo s\u00e9ch\u00e9 \u00e0 point. Soixante-quinze ans qu\u2019elle habite Miramont, mais le souvenir du d\u00e9part brutal de sa maison, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 10&#160;ans ne s\u2019en est jamais all\u00e9. \u00ab&#160;\u2005<em>On a quitt\u00e9 Torrente de Cinca dans la province d\u2019Aragon avec mes parents, ma s\u0153ur, et une tante paralys\u00e9e qu\u2019on n\u2019a pas voulu laisser derri\u00e8re nous\u2026 Et une autre tante enceinte avec d\u00e9j\u00e0 deux enfants\u2026 Son mari \u00e9tait \u00e0 la guerre. On est parti\u00b7es \u00e0 pied, avec une charrette et un mulet, directement \u00e0 Terraza, non loin de Barcelone. On y est rest\u00e9\u00b7es cinq ou six mois, j\u2019allais \u00e0 l\u2019\u00e9cole, mon p\u00e8re faisait du bois pour les boulangers. Mais \u00e0 mesure que le front avan\u00e7ait, nous, on reculait\u2005! On a donc repris la route, et l\u00e0, je ne peux pas vous dire le nom de tous les villages, je ne m\u2019en souviens pas. Juste un qui s\u2019appelait Villafranca del Pened\u00e8s, o\u00f9 on est rest\u00e9\u00b7es peut-\u00eatre huit jours. Puis on a repris notre exode et continu\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la fronti\u00e8re. C\u2019est vite dit, comme \u00e7a, mais \u00e7a a dur\u00e9<\/em> <em>plus d\u2019une ann\u00e9e.<\/em>\u2005&#160;\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">\u00c9mile a v\u00e9cu les premi\u00e8res ann\u00e9es de sa vie dans une maison en face de celle du cin\u00e9aste Luis Bu\u00f1uel, dans le petit village de Calanda\u2005: \u00ab&#160;\u2005<em>J\u2019avais 7&#160;ans quand Franco est arriv\u00e9 en Aragon\u2005;<\/em> <em>il a fallu partir, brusquement, la nuit. Et toutes les nuits, on marchait, on marchait, on marchait.<\/em>\u2005&#160;\u00bb Tout comme le mari de Jos\u00e9phine, Fran\u00e7ois Puentedura, dit Paco, est parti en 1937 de son village natal de Solobre\u00f1a, entre Grenade et Malaga. Il a march\u00e9 durant pr\u00e8s de trois ans avant d\u2019atteindre la fronti\u00e8re fran\u00e7aise. Il est mort en 2013, mais avait \u00e9crit ces mots\u2005: \u00ab&#160;\u2005<em>J\u2019avais 6&#160;ans. Ma m\u00e8re portait des sacs et mon p\u00e8re nous attendait dans un champ de canne \u00e0 sucre. La <\/em>guardia civil<em> r\u00f4dait. Moi\u2026 j\u2019\u00e9tais content comme tout, je croyais qu\u2019on partait en vacances. Je n\u2019ai m\u00eame pas embrass\u00e9 mes grands-parents qui pleuraient. Quand j\u2019ai compris qu\u2019il fallait qu\u2019on avance, sans cesse, ce fut terrible. Nous suivions la c\u00f4te vers Almer\u00eda. Les bateaux nous canonnaient, les avions nous tiraient. Il n\u2019y avait rien pour nous prot\u00e9ger. Pas un arbre, pas un abri. Juste des arbustes. C\u2019est le d\u00e9sert par l\u00e0-bas. Nous \u00e9tions compl\u00e8tement \u00e0 d\u00e9couvert. J\u2019ai vu des morts, beaucoup de morts, sur les routes, sur les plages\u2026 J\u2019ai connu la peur et la faim\u2026 Ce n\u2019\u00e9tait pas la promenade annonc\u00e9e. J\u2019avais une peur bleue des avions\u2005; quand ils arrivaient, je m\u2019accrochais aux jupes de ma m\u00e8re, je m\u2019en souviens comme si c\u2019\u00e9tait maintenant. Je me d\u00e9composais quand j\u2019entendais le bruit des moteurs. Nous \u00e9tions des milliers, c\u2019\u00e9tait un d\u00e9fil\u00e9. Des moutons\u2026<\/em>\u2005&#160;\u00bb<\/p>\n<h3 class=\"section\">Prendre peu<\/h3>\n<p class=\"textbody\">La machine \u00e0 coudre de Jos\u00e9phine n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 emport\u00e9e sur les routes, mais retrouv\u00e9e bien plus tard, chez des cousin\u00b7es rest\u00e9\u00b7es en Espagne. De mani\u00e8re pr\u00e9cipit\u00e9e, les mots reviennent\u2005: \u00ab&#160;\u2005<em>Fermer les portes, et s\u2019en aller.<\/em>\u2005&#160;\u00bb Uniquement \u00e0 pied, pour la plupart. Avec une charrette pour certain\u00b7es. L\u2019urgence et le mode de d\u00e9placement contraignaient \u00e0 n\u2019emporter que le strict n\u00e9cessaire. Le mulet, la tante infirme, le matelas\u2026 Quelques valises avec un peu de linge. Impossible d\u2019emporter les jouets ou la poup\u00e9e pr\u00e9f\u00e9r\u00e9es.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Maria Bernat, 91&#160;ans aujourd\u2019hui, habite \u00e0 Bagn\u00e8res-de-Luchon, \u00e0 quelques kilom\u00e8tres de la fronti\u00e8re espagnole.<em> <\/em>\u00ab&#160;\u2005<em>J\u2019avais 9&#160;ans quand la guerre a \u00e9clat\u00e9. On avait un bar dancing, une grande maison, que mes parents avaient ouvert en 1934. Mon p\u00e8re \u00e9tait r\u00e9publicain de gauche. Alors il a fallu fermer les portes, et s\u2019en aller. C\u2019est \u00e0 Figueras que j\u2019ai vu mon dernier bombardement, avant de quitter l\u2019Espagne.\u2005<\/em>&#160;\u00bb<em> <\/em>On laisse l\u2019horloge sonner quelques coups, on se tait un moment. Maria se redresse et reprend\u2005: \u00ab&#160;\u2005<em>J\u2019\u00e9tais une petite fille tr\u00e8s g\u00e2t\u00e9e, mes parents faisaient tout pour moi, et d\u2019un coup, hop, plus rien\u2005! \u201cMa poup\u00e9e, je veux ma poup\u00e9e\u2005!\u201d, je me revois r\u00e9p\u00e9ter \u00e7a \u00e0 ma m\u00e8re. Je ne me rendais compte de rien, j\u2019\u00e9tais bloqu\u00e9e sur cette id\u00e9e, que j\u2019avais laiss\u00e9 ma poup\u00e9e. C\u2019\u00e9tait ridicule, mais pour moi, \u00e7a repr\u00e9sentait tout<\/em>.\u2005&#160;\u00bb<\/p>\n<h3 class=\"section\">La ligne serpentine<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Pendant ces longs mois, la course en avant des Espagnol\u00b7es n\u2019est qu\u2019errance et d\u00e9rive. Se cacher, ne pas savoir o\u00f9 passer la nuit. Manger tr\u00e8s peu. Et l\u2019immense fatigue, physique, morale, nerveuse. Li\u00e9e aussi \u00e0 l\u2019inconnu d\u2019un parcours t\u00e2tonnant, hach\u00e9, sinueux. Une ligne serpentine pleine de m\u00e9andres, au gr\u00e9 des \u00e9v\u00e9nements militaires. Dans les nombreux po\u00e8mes inspir\u00e9s par la Retirada, une strophe parmi d\u2019autres\u2005: \u00ab&#160;\u2005<em>Vous qui tant cheminez \/ sur des chemins in\u00e9gaux \/&#160;sur les chemins obscurs \/&#160;ainsi que dans des creux et dans des rochers tourment\u00e9s&#160;[6. Florenci Juanola i Font, cit\u00e9 par Andr\u00e9 Fabre dans \u00ab&#160;\u2005Histoire de la Retirada \u00e0 travers des t\u00e9moins oculaires et leurs po\u00e8mes pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s\u2005&#160;\u00bb, dans <em>Les Fran\u00e7ais et la guerre d\u2019Espagne<\/em>, Actes du Colloque de Perpignan \u00e9dit\u00e9s par Jean Sagnes et Sylvie Caucanas, Presses Universitaires de Perpignan, 1989.]<\/em>.\u2005&#160;\u00bb Dans sa cuisine de Miramont, Jos\u00e9phine Puentedura d\u00e9plie une carte routi\u00e8re de l\u2019Espagne, y dessine un itin\u00e9raire ondoyant\u2005: un doigt fin court sur les lignes, comme s\u2019il retrouvait un trac\u00e9 inscrit dans le corps. Elle \u00e9gr\u00e8ne une liste interminable de villages travers\u00e9s\u2005: \u00ab&#160;\u2005<em>Il pleuvait cette nuit-l\u00e0. Abandonner comme \u00e7a la maison\u2026 Moi je n\u2019avais que 4&#160;ans, je ne me rendais pas compte, mais vous imaginez\u2005: ma m\u00e8re avait 36&#160;ans, trois enfants, elle \u00e9tait enceinte. Elle a accouch\u00e9 sur la route, en 1937. Et on \u00e9tait \u00e0 pied\u2026 \u00c0 pied\u2005! On partait le matin, il faisait nuit, on arrivait le soir, il faisait nuit. Parfois, on marchait cinquante kilom\u00e8tres. On dormait o\u00f9 on pouvait, dans des champs. Parfois, on nous chassait. Et m\u00eame si vous aviez de l\u2019argent, on ne vous vendait rien\u2005! En Catalogne, les gens n\u2019\u00e9taient pas toujours gentils, certain\u00b7es ne supportaient pas les r\u00e9fugi\u00e9\u00b7es. Mais apr\u00e8s, les franquistes sont arriv\u00e9s en Catalogne, et elles et eux aussi ont d\u00fb partir et devenir r\u00e9fugi\u00e9\u00b7es.<\/em>\u2005&#160;\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">Partie \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 2&#160;ans, \u00e0 la fin de l\u2019ann\u00e9e&#160;1936, Dolores Gasca compl\u00e8te le r\u00e9cit de Jos\u00e9phine Puentadura par un autre, presque identique\u2005: \u00ab&#160;\u2005<em>Mon fr\u00e8re a\u00een\u00e9 raconte que pour manger, on allait voler des navets ou des choses dans les champs, comme on pouvait. On avait un petit peu de farine, un peu de riz. Quelques v\u00eatements, du linge.<\/em> <em>Les petit\u00b7es montaient sur la charrette et les grand\u00b7es marchaient \u00e0 pied. Le bourricot nous suivait.<\/em>\u2005&#160;\u00bb Une longue file m\u00eal\u00e9e d\u2019ouvrier\u00b7es, de paysan\u00b7nes, d\u2019intellectuel\u00b7les ou de soldat\u00b7es en d\u00e9route. Jules Estaran, fils de r\u00e9publicain\u00b7es exil\u00e9\u00b7es, est n\u00e9 en France en 1942. Mais il a le souvenir de ses racines\u2005: \u00ab&#160;\u2005<em>Politiquement, il ne faut pas oublier que les r\u00e9publicain\u00b7es espagnol\u00b7es \u00e9taient tr\u00e8s impr\u00e9gn\u00e9\u00b7es des devises et des grandes id\u00e9es de la R\u00e9publique fran\u00e7aise. Le mot <\/em>libert\u00e9<em> \u00e9tait tr\u00e8s important. Quand, il y a deux ans, on a inaugur\u00e9 la plaque comm\u00e9morative de Luchon, les gens tenaient beaucoup \u00e0 ce que le mot <\/em>libert\u00e9 <em>soit \u00e9crit avec un <\/em>L<em> majuscule. Comme ils disaient en 1939\u2005: \u201cOn \u00e9tait enfin arriv\u00e9\u00b7es dans le pays de la Libert\u00e9.\u201d\u2005<\/em>&#160;\u00bb<\/p>\n<h3 class=\"section\">Derniers obstacles<\/h3>\n<p class=\"textbody\">Apr\u00e8s trois ann\u00e9es de marche, Jos\u00e9phine Puentedura a 7&#160;ans quand elle arrive aux pieds des Pyr\u00e9n\u00e9es, obstacle de taille avant la fronti\u00e8re. Elle a pris deux pointures pendant l\u2019interminable p\u00e9riple et chausse maintenant du 28. On retrouvera dans les archives des traces de dons datant de mai 1939, notamment de chaussures pour enfants.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.jefklak.org\/wordpress\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/Vignette_Copos_SiteJK.jpg\" alt=\"\" width=\"700\" height=\"504\" class=\"aligncenter size-full wp-image-8882\" \/><\/p>\n<p id=\"caption\">Dessin de <a href=\"https:\/\/cargocollective.com\/feuillesvolantes\">Feuilles volantes<\/a><\/p>\n<p class=\"textbody\">On est en mars, il neige l\u00e0-haut, ils et elles n\u2019ont rien pour se prot\u00e9ger du froid. Jos\u00e9phine Rubiella se rappelle avoir perdu ses parents toute une nuit dans la montagne et devoir sa survie \u00e0 la bont\u00e9 d\u2019un inconnu qui l\u2019a recouverte d\u2019une veste. Celle dont les parents \u00e9taient militants \u00e0 la CNT parle en riant de \u00ab&#160;\u2005miracle\u2005&#160;\u00bb\u2005: \u00ab&#160;\u2005<em>Heureusement on a eu la chance qu\u2019il n\u2019y ait pas de vent, autrement on y serait tou\u00b7tes rest\u00e9\u00b7es, c\u2019\u00e9tait impossible de traverser un col \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 nous l\u2019avons travers\u00e9.<\/em>\u2005&#160;\u00bb Beaucoup de gens ont p\u00e9ri \u00e0 cause des conditions terribles de cette travers\u00e9e.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Pendant le p\u00e9riple, il a fallu s\u2019all\u00e9ger, c\u00e9der ses bagages \u00e0 la route. Et le peu qu\u2019on a pu garder, l\u2019indispensable, il a fallu l\u2019abandonner, contraint\u00b7es et forc\u00e9\u00b7es, en arrivant \u00e0 la fronti\u00e8re, au Perthus ou au Boulou. Ici aussi, de nombreux documents t\u00e9moignent de la recherche de ces objets perdus. Si Dolores Gasca ne se rappelle plus du d\u00e9part ni de la marche, le passage de la fronti\u00e8re est rest\u00e9 grav\u00e9\u2005: \u00ab&#160;\u2005<em>Il a fallu tout jeter, les valises, tout. On ne vous laissait rien passer. Tout le monde jetait tout. Le peu de nourriture qui pouvait rester, les derniers habits. M\u00eame le bourricot, on a d\u00fb lui dire adieu et l\u2019attacher \u00e0 un arbre pour qu\u2019il ne nous suive plus.<\/em>\u2005&#160;\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">Sur cette fronti\u00e8re, rest\u00e9e ferm\u00e9e de nombreuses semaines et qui s\u2019ouvre enfin en f\u00e9vrier 1939, civil\u00b7es et militaires en fuite sont m\u00e9lang\u00e9\u00b7es dans une cohue sans nom. Bombard\u00e9e jusqu\u2019aux ultimes moments par l\u2019aviation franquiste, qui continue d\u2019exp\u00e9rimenter le mat\u00e9riel fourni par Hitler et Mussolini. Pour les r\u00e9publicain\u00b7es ext\u00e9nu\u00e9\u00b7es apr\u00e8s les cols des Pyr\u00e9n\u00e9es, la fronti\u00e8re tant esp\u00e9r\u00e9e s\u2019av\u00e8re d\u2019une hostilit\u00e9 incompr\u00e9hensible. L\u2019accueil des autorit\u00e9s fran\u00e7aises, d\u00e9bord\u00e9es par la situation, pouss\u00e9es par une logique s\u00e9curitaire et la \u00ab&#160;\u2005crainte du rouge\u2005&#160;\u00bb, est aussi inattendu que brutal. Le gouvernement Daladier, \u00e9lu en avril 1938, a consid\u00e9rablement durci la politique d\u2019accueil des \u00e9tranger\u00b7es. On parle d\u2019\u00ab&#160;\u2005ind\u00e9sirables\u2005&#160;\u00bb, et l\u2019exode de 1939 est g\u00e9r\u00e9 avec plus de fermet\u00e9 que d\u2019hospitalit\u00e9.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Pour les Espagnol\u00b7es, l\u2019arriv\u00e9e est un tel choc que certain\u00b7es pr\u00e9f\u00e8rent laisser cet \u00e9pisode s\u2019\u00e9vaporer dans l\u2019oubli, comme Jos\u00e9phine Puentedura\u2005: \u00ab&#160;\u2005<em>Je n\u2019ai plus aucun souvenir de la nuit du passage de la fronti\u00e8re jusqu\u2019\u00e0 Saint-Gaudens\u2005! Une cousine me disait toujours\u2005: \u201cMais si, rappelle-toi, ils nous ont donn\u00e9 du pain, puis mis dans un train\u2005!\u201d Mais moi, non, rien, je ne me rappelle de rien\u2005: je me suis retrouv\u00e9e de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re, directement \u00e0 Saint-Gaudens\u2005!<\/em>\u2005&#160;\u00bb M\u00eame trauma pour Constantine Leconte, qui avait alors<em> <\/em>presque 12&#160;ans\u2005: \u00ab&#160;<em>\u2005On a pass\u00e9 le col du Perthus, je ne me souviens plus comment, puis on est arriv\u00e9\u00b7es au Boulou. L\u00e0, on nous a donn\u00e9 \u00e0 manger, \u00e7a, je me rappelle\u2005: des flocons d\u2019avoine dans du lait. Tout \u00e9tait bon, tellement on avait faim. On nous a vaccin\u00e9\u00b7es. Et plus tard dans la nuit, on nous a mis\u00b7es dans un train, sans nous dire o\u00f9 on allait, bien s\u00fbr. Le 6 f\u00e9vrier 1939, on s\u2019est retrouv\u00e9\u00b7es \u00e0 Saint-Gaudens.<\/em>\u2005&#160;\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">Les hommes sont envoy\u00e9s dans des camps, enferm\u00e9s derri\u00e8re des barbel\u00e9s sur des plages glaciales et venteuses, contraints de creuser des trous dans le sable pour s\u2019abriter, d\u00e9cim\u00e9s par les maladies et l\u2019eau saum\u00e2tre. Certains sont somm\u00e9s de retourner en Espagne, promis \u00e0 une r\u00e9pression implacable. Pour les familles encore r\u00e9unies en arrivant \u00e0 la fronti\u00e8re, la s\u00e9paration d\u2019avec les p\u00e8res au moment de la lib\u00e9ration esp\u00e9r\u00e9e est un autre traumatisme, que les vieilles dames d\u2019aujourd\u2019hui ont du mal \u00e0 \u00e9voquer. \u00ab&#160;\u2005<em>\u00c0 la fronti\u00e8re, ils nous ont s\u00e9par\u00e9\u00b7es.<\/em> <em>Les hommes envoy\u00e9s dans les camps, prisonniers d\u2019un c\u00f4t\u00e9, les femmes et les enfants dans des camps de regroupement de l\u2019autre. \u00c0 notre arriv\u00e9e au haras de Saint-Gaudens, ils ont fait sortir les chevaux, ils ont chang\u00e9 la paille, et nous ont mis\u00b7es \u00e0 leur place. Toutes les familles dormaient ensemble align\u00e9es en rangs d\u2019oignons. On prenait une soupe par jour dans le froid de la cour. Ensuite, ils nous ont r\u00e9parti\u00b7es entre Miramont et Gourdan-Polignan. Au \u201cRefuge\u201d de Miramont, nous \u00e9tions deux cents femmes, enfants et personnes \u00e2g\u00e9es. Enferm\u00e9\u00b7es. Je revois le grand portail\u2026 Je me souviens de ce gardien, terrible, qui retenait le courrier et nous emp\u00eachait de sortir. On l\u2019appelait \u201cOui-oui\u201d, parce qu\u2019il disait toujours non. Et puis la guerre a \u00e9clat\u00e9 en France. \u00c7a aussi, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 vraiment dur. J\u2019avais 4&#160;ans quand la guerre civile a commenc\u00e9 en Espagne, et 14&#160;ans \u00e0 la fin de la guerre en France. On a \u00e9t\u00e9 scolaris\u00e9\u00b7es en 1940, nos parents ont travaill\u00e9. Ils ont souvent peu appris le fran\u00e7ais. Nous, on a \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cole, on a appris la langue, tr\u00e8s vite. Et notre vie s\u2019est faite ici\u2005: \u00e7a fait soixante-quinze ans qu\u2019on est l\u00e0, et on est de Miramont.<\/em>\u2005&#160;\u00bb<\/p>\n<h3 class=\"section\">Transmissions de silences<\/h3>\n<p class=\"textbody\">La plupart de ces r\u00e9fugi\u00e9\u00b7es \u00e9taient persuad\u00e9\u00b7es que l\u2019exil ne durerait pas, que tout le monde retrouverait tr\u00e8s vite son foyer. Que ce serait \u00ab&#160;\u2005<em>l\u2019affaire de quelques jours, au pire de quelques mois. Nos parents n\u2019auraient jamais cru ne plus pouvoir revenir\u2005<\/em>&#160;\u00bb. Mais certain\u00b7es ont d\u00fb attendre la mort de Franco pour revenir dans leur pays natal, parfois en vain. Autre motif r\u00e9current parcourant les r\u00e9cits sur la Retirada\u2005: la poign\u00e9e de terre qu\u2019on ramasse sur le chemin de la fuite, pour emporter un peu de son histoire avec soi en attendant un hypoth\u00e9tique retour. Une terre rest\u00e9e au fond des poches.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Au bout de quelques heures de conversation, \u00e0 force d\u2019entendre que les souvenirs restent fragiles et que, depuis l\u2019enfance, les parents ne parlent pas, on comprend que cette histoire n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 tant racont\u00e9e que \u00e7a. Ou par des chemins aussi tortueux que ceux de la fuite. Une fois install\u00e9\u00b7es, le temps n\u2019\u00e9tait plus au souvenir mais \u00e0 l\u2019int\u00e9gration. \u00ab&#160;\u2005<em>C\u2019\u00e9tait du silence pour nous prot\u00e9ger, <\/em>indique Jos\u00e9phine Puentedura. <em>Il fallait qu\u2019on puisse aller \u00e0 l\u2019\u00e9cole, c\u2019\u00e9tait le plus important pour eux\u2005: qu\u2019on puisse s\u2019instruire et qu\u2019on s\u2019en sorte. Remuer tout \u00e7a semblait trop douloureux.\u2005<\/em>&#160;\u00bb<\/p>\n<p class=\"textbody\">Histoires cadenass\u00e9es et archives longtemps disparues, qui ont baign\u00e9 les vies de myst\u00e8re. Des fragments retrouv\u00e9s dans les barrages de la Garonne\u2005; une cour d\u2019\u00e9cole o\u00f9 les traces auraient \u00e9t\u00e9 br\u00fbl\u00e9es \u2013 ou tout simplement tues. Aujourd\u2019hui l\u2019ancien \u00ab&#160;\u2005Refuge\u2005&#160;\u00bb de Miramont r\u00e9colte ce qu\u2019il reste de ces silences. Une maison des associations est en projet, pour transmettre l\u2019essentiel\u2005: une obstination dans la droiture, un souci d\u2019int\u00e9grit\u00e9 et du mot juste, martel\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il s\u2019imprime. Et une foi presque mystique dans \u00ab&#160;\u2005<em>la lib\u00e9ration par la culture et la connaissance<\/em>\u2005&#160;\u00bb, comme le r\u00e9p\u00e8tent beaucoup de survivant\u00b7es.<\/p>\n<p class=\"textbody\">Jos\u00e9phine traverse le jardin, l\u00e0 o\u00f9 la cha\u00eene des Pyr\u00e9n\u00e9es se devine par temps clair, et nous retient \u00e0 son portail. Ses mots s\u2019entrechoquent d\u2019indignation\u2005: comment est-il possible qu\u2019aujourd\u2019hui encore on \u00e9rige tant de murs, qu\u2019on ferme les fronti\u00e8res, qu\u2019on bafoue tous les trait\u00e9s internationaux, qu\u2019on criminalise celles et ceux qui aident\u2005? \u00ab&#160;\u2005<em>Je ne parle pas de l\u2019Am\u00e9rique, avec la fronti\u00e8re du Mexique\u2026 Non, en Europe, et \u00e0 Calais, vous avez vu\u2005? Des murs, pour les emp\u00eacher d\u2019aller en Angleterre\u2026 Je ne sais pas combien de kilom\u00e8tres de murs ils ont faits, contre ces exil\u00e9\u00b7es d\u2019aujourd\u2019hui. Mais ces pauvres gens, ils fuient la guerre, comme nous\u2026 S\u2019ils restent dans leurs pays, ils vont se faire tuer\u2005! Calais, c\u2019est comme Argel\u00e8s et les autres camps de la plage en 1939. Le racisme, le m\u00eame. Quand je les vois aujourd\u2019hui sur les routes, moi, je me vois encore.<\/em>\u2005&#160;\u00bb<\/p>\n<div class=\"speaker-mute footnotes_reference_container\"> <div class=\"footnote_container_prepare\"><p><span class=\"footnote_reference_container_label pointer\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_8877_1();\">Notes<\/span><span class=\"footnote_reference_container_collapse_button\" style=\"display: none;\" onclick=\"footnote_expand_collapse_reference_container_8877_1();\">[<a id=\"footnote_reference_container_collapse_button_8877_1\">+<\/a>]<\/span><\/p><\/div> <div id=\"footnote_references_container_8877_1\" style=\"\"> <table class=\"footnotes_table footnote-reference-container\"> <tbody> \r\n\r\n<tr class=\"footnotes_plugin_reference_row\"> <td class=\"footnote_plugin_index_combi pointer\"  onclick=\"footnote_moveToAnchor_8877_1('footnote_plugin_tooltip_8877_1_1');\"><a id=\"footnote_plugin_reference_8877_1_1\" class=\"footnote_backlink\"><span class=\"footnote_index_arrow\">&#8617;<\/span>1<\/a><\/td> <td class=\"footnote_plugin_text\"> C\u2019est en lien \u00e9troit avec l\u2019une d\u2019entre elles, Memoria y exilio<em>,<\/em> que nous avons pu rencontrer les exil\u00e9<span class=\"small-caps\">\u00b7<\/span>es. On peut lire sur son site internet\u2005: \u00ab&#160;\u2005<em>Elle r\u00e9sulte de la volont\u00e9 commune de descendants de r\u00e9publicains espagnols et de sympathisants de la communaut\u00e9 de se rassembler afin de mener une d\u00e9marche de m\u00e9moire et de culture rendant hommage \u00e0 l\u2019Espagne r\u00e9publicaine.\u2005<\/em>&#160;\u00bb, &#60;<a class=\"website-link\" href=\"http:\/\/memoriayexilio.over-blog.com\/\">memoriayexilio.over-blog.com<\/a>&#62;<em>.<\/em><\/td><\/tr>\r\n\r\n <\/tbody> <\/table> <\/div><\/div><script type=\"text\/javascript\"> function footnote_expand_reference_container_8877_1() { jQuery('#footnote_references_container_8877_1').show(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_8877_1').text('\u2212'); } function footnote_collapse_reference_container_8877_1() { jQuery('#footnote_references_container_8877_1').hide(); jQuery('#footnote_reference_container_collapse_button_8877_1').text('+'); } function footnote_expand_collapse_reference_container_8877_1() { if (jQuery('#footnote_references_container_8877_1').is(':hidden')) { footnote_expand_reference_container_8877_1(); } else { footnote_collapse_reference_container_8877_1(); } } function footnote_moveToAnchor_8877_1(p_str_TargetID) { footnote_expand_reference_container_8877_1(); var l_obj_Target = jQuery('#' + p_str_TargetID); if (l_obj_Target.length) { jQuery('html, body').animate({ scrollTop: l_obj_Target.offset().top - window.innerHeight * 0.34 }, 380); } }<\/script>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le 8 f\u00e9vrier 1939, plus de trois cents r\u00e9fugi\u00e9\u22c5es de la guerre civile d\u2019Espagne arrivent dans le petit village de Miramont-de-Comminges. Parties dans l\u2019extr\u00eame urgence pour fuir les troupes du g\u00e9n\u00e9ral Franco, ces familles, comme tant d\u2019autres, voyaient leur p\u00e9riple prendre fin non loin des Pyr\u00e9n\u00e9es. Barri\u00e8re naturelle travers\u00e9e \u00e0 pied en plein hiver et [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":8882,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[527,445],"tags":[548],"class_list":["post-8877","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-comptine","category-courseapied","tag-guerre-despagne"],"wps_subtitle":"Souvenirs d\u2019exil\u00e9\u22c5es de la guerre d\u2019Espagne","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8877","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=8877"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8877\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=8877"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=8877"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/cloud.jefklak.org\/wordpress\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=8877"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}